Le Soulier de satin (page 2)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vous savez que dès mon enfance je me suis mis sous la protection de la Mère de Dieu, lui livrant les clefs de mon âme et de ma maison.

C’est elle qui m’a instruit « en toutes choses de chercher la paix ».

Et moi, c’est cette paix que je voulais lui donner, à cette jeune créature qui semblait faite pour elle, si seulement elle avait voulu lui ouvrir ses pétales.

L’entraîner un peu avec moi sous cette surface grossière et brutale et meurtrissante des choses, qui n’est pas la vérité.

Qu’importe qu’elle m’aime ? Ce que j’avais dans le cœur il n’était pas de ma dignité de le lui dire, c’est ce monde de la sagesse de Dieu à ma place qui parlerait pour moi.

Qu’importe qu’elle m’aime si je réussis à lui faire du bien, si je réussis à apprendre à un seul être ce que je sais, et à remplir un seul cœur de joie et de connaissance !

DONA HONORIA. ― Tout cela aboutit à cette créature éperdue qui se sauve de sa prison à quatre pattes comme une bête, à travers le fossé et les broussailles.

DON PÉLAGE. ― Pourquoi fuit-elle ainsi ? N’était-ce pas le paradis où je l’avais mise au milieu de choses excellentes ?

DONA HONORIA. ― Le paradis n’est pas fait pour les pécheurs.

DON PÉLAGE. ― Le fait est que le seul temps où je l’aie vue franchement sourire, ce sont ces durs mois d’Afrique qu’elle a passés avec moi.

DONA HONORIA. ― Vous ne lui avez pas donné des enfants ?

DON PÉLAGE. ― Dieu me les a refusés.

DONA HONORIA. ― Du moins ne pouviez-vous pas lui refuser la souffrance.

DON PÉLAGE. ― La mienne ne suffisait-elle pas ?

DONA HONORIA. ― Vous n’êtes pas dans sa peau. Il fallait que quelque chose lui ouvrît son âme et ce corps dans quoi nous étouffons.

Vous me disiez que vous vouliez lui enseigner à entendre, mais comment faire pour entendre sous cette enveloppe qui chaque jour durcit et s’épaissit ?

Cette forêt qui m’entoure, il n’y a que maintenant que j’ai commencé à l’entendre,

Depuis que je veille cet enfant qui meurt ;

Une branche qui tombe, cette cloche de l’autre côté de la montagne que le vent nous apporte une fois par an,

Cet oiseau qui s’envole soudain, comme ils retentissent longuement dans mon cœur !

DON PÉLAGE. ― Et moi, cette pensée que je forme en ce moment, croyez-vous qu’elle l’entende ?

DONA HONORIA. ― Oui, je sais que pour la première fois votre âme a réussi à passer jusqu’à la sienne.

DON PÉLAGE. ― Quelle pensée peut-elle avoir autre que cette fenêtre en face d’elle qu’elle regarde ?

DONA HONORIA. ― Vous n’êtes pas absent, elle reste votre captive.

DON PÉLAGE. ― Est-ce moi qui fais mourir celui qu’elle aime ?

DONA HONORIA. ― C’est vous qui liez les mains de sa prière. C’est vous qui la retranchez de Dieu et qui lui bouchez la bouche et qui l’enfermez comme une damnée dans une prison d’impuissance et de désespoir.

DON PÉLAGE. ― Il était grandement temps que j’arrive.

DONA HONORIA. ― Que voulez-vous faire ?

DON PÉLAGE. ― Ne savez-vous pas que je suis un juge, obligé de donner à tout litige qu’on lui adresse une solution ?

DONA HONORIA. ― Seigneur, ne nous faites pas de mal !

DON PÉLAGE. ― Sentez-vous que je veuille lui faire du mal ?

DONA HONORIA. ― C’est de votre bien que j’ai peur.

DON PÉLAGE. ― Croyez-moi, le meilleur ami du coupable, ce n’est aucun de vos consolateurs, ni ses complices, ni le confesseur lui-même,

C’est le Juge seul qui a pouvoir de lui apporter quittance et libération.

DONA HONORIA. ― Avec pas d’autres moyens que la mort, la mutilation, l’esclavage, l’exil ?

DON PÉLAGE. ― De tout cela un peu. Ce n’est pas avec du miel et des caresses qu’on guérit une âme blessée. Mêlés à tous ces moyens, j’en connais de plus forts et de plus subtils.

DONA HONORIA. ― Ce sont ceux-là que vous êtes venu nous apporter ?

DON PÉLAGE. ― Ne suis-je point son mari ? n’ai-je point mission de l’assister ? l’abandonnerai-je dans son agonie ?

Je sais ce qui convient à cette âme généreuse.

Tout ce que vous me disiez tout à l’heure je voulais vous le faire dire et je l’ai bien compris.

Ce ne sont point des fleurs et des fruits qu’elle attendait de moi, c’est un fardeau.

DONA HONORIA. ― Que lui apportez-vous ?

DON PÉLAGE. ― À la place d’une tentation une tentation plus grande.

Menez-moi à sa chambre. (Hésitation de DONA HONORIA.) Menez-moi à sa chambre.

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SCÈNE IV DON PÉLAGE, DONA PROUHÈZE

Une autre pièce dans le château de X… (En réalité, il n’y a pas de changement de scène.) DONA HONORIA est sortie. DON PÉLAGE est passé derrière un rideau puis est revenu se placer debout au fond de la scène. Les machinistes sont venus apporter sur le devant de la scène un métier à tapisserie où se trouve tendue une chasuble, une partie roulée, une partie visible montrant la tête du Crucifix. DONA PROUHÈZE est entrée par le côté de la scène et travaille à la tapisserie, tournant le dos à DON PÉLAGE.

DON PÉLAGE. ― Quoi de plus naturel ? ce malentendu lamentable,

Cette attaque stupide de l’auberge où mon pauvre Balthazar, en vous défendant, car il croyait vous défendre,

A trouvé le trépas… (Elle tressaille et semble vouloir parler, mais ne dit rien et retombe dans son apathie.)

Je vous loue de vous être échappée.

Appelons providentielle également la rencontre de ces secourables cavaliers qui vous ont permis de fuir jusqu’à cette sûre demeure,

Où sous l’aile de notre respectée parente, Dona Honoria… — oui, elle est un peu notre alliée par les anciens souverains de Léon d’où je descends, vous vous en êtes souvenue à propos. —

DONA PROUHÈZE, à voix basse. — Je vous attendais.

DON PÉLAGE. ― Il y a cela.

— De plus, à la pensée de cette Afrique de nouveau où jadis vous avez goûté avec moi…

Comment s’étonner que votre cœur ait défailli ! (Court mouvement de PROUHÈZE.)

La guerre continuelle et sans espoir, l’Islam, comme une entreprise dans un pays maudit contre des peuples fascinés, l’eau par mesure ;

Sous nous la trahison, sur nous la calomnie, avec nous la disgrâce de ceux qui demandent toujours de l’argent, le moyen pour tout qui manque ;

Jalousie de la Cour, haine du peuple à qui nous coûtons cher, ennui du Roi,

Tout cela, vous et moi, nous l’avons savouré goutte à goutte.

DONA PROUHÈZE. ― Je me souviens de ce bateau avec mille peines que nous avons réussi à faire entrer pendant le siège.

DON PÉLAGE. ― … Et qui au lieu de farine ou de douros ne nous apportait que des réprimandes. J’étais un voleur qu’on somme de se justifier.

DONA PROUHÈZE. ― Le lendemain les tribus attaquées par derrière, grâce à ce marabout que nous avions gagné, se dispersaient. J’ai chargé à côté de vous, l’épée nue.

DON PÉLAGE. ― De tout cela vous aviez assez.

DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi me dire cette chose que vous savez injuste ?

DON PÉLAGE. ― Cependant je vais retourner seul là-bas.

DONA PROUHÈZE. ― Y a-t-il telle urgence que vous partiez ?

DON PÉLAGE. ― Les nouvelles qui nous avaient rappelés d’Espagne ne sont pas meilleures. Je n’ai déjà perdu que trop mon temps.

Et l’honneur me commande de poursuivre jusqu’à la mort une œuvre à laquelle je ne crois plus.

DONA PROUHÈZE. ― Quoi, vous ne croyez plus à l’Afrique ?

DON PÉLAGE. ― J’ai vu la vérité tout à coup. L’Afrique aussi fait partie de ces choses auxquelles je ne crois plus. (Silence.)

DONA PROUHÈZE. ― Pourtant, moins perfide que d’autres, elle ne vous avait pas déçu. Vous saviez quels rivages vous abordiez.

DON PÉLAGE. ― Oui, je l’ai aimée. J’ai désiré sa face sans espoir. C’est pour elle, dès que le Roi l’a permis, que j’ai quitté mon cheval de Juge errant.

Comme mes aïeux regardaient Grenade… (plus bas) comme mes aïeux regardaient Grenade… (Il se tait longuement et pense).

Comme mes aïeux regardaient Grenade, c’est ainsi que je regarde les remparts de fer de cette autre Arabie fermée et vide que les Légions de Satan essayent de nous interdire, comme si les damnés seuls étaient capables d’habiter la flamme !

Là, dans la plus grande lumière que cette chair puisse tolérer, proclamer qu’il y a un autre Dieu qu’Allah et que Mahomet n’est pas son prophète !

La croisade n’a pas cessé pour moi. Dieu n’a pas fait l’homme pour vivre seul.

À défaut de cette femme, il ne faut pas lâcher cet ennemi qu’il m’a donné. Il ne faut pas que le Maure et l’Espagnol oublient qu’ils ont été faits l’un pour l’autre ;

Pas que l’étreinte cesse de ces deux cœurs qui dans une lutte farouche ont battu si longtemps l’un contre l’autre.

Le vent ! (Silence. Coup de vent qui fait battre la fenêtre. À demi-voix, levant le doigt.)

Mais j’entends le vent d’automne à grand bruit qui balaye la terre et la mer.

Il se tait tout à coup. Et alors, oui ? ce faible grillon qui essaye de reprendre sa chanson des jours d’été…

On sent bien que ce ne sera pas pour longtemps.

DONA PROUHÈZE. ― Vous ne croyez plus à votre vocation ?

DON PÉLAGE. ― J’ai été l’ouvrier d’un rêve.

DONA PROUHÈZE. ― Il n’y a que la femme qui ne soit pas un rêve ? Toujours ça ! Qu’est-ce que la femme, faible créature ? ce n’est pas à cause d’une femme que la vie perd son goût.

Ah ! si j’étais un homme, ce n’est pas une femme qui me ferait renoncer à l’Afrique ! Voilà une chose qui résiste ! Il y en a pour toute la vie !

DON PÉLAGE. ― Est-ce que vous espérez la vaincre ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est de ne rien espérer qui est beau ! c’est de savoir qu’on en a pour toujours !

Rien que tenir son ennemi à la gorge, ce n’est pas assez ? Il est arrêté ! Et non seulement il nous oblige à donner tout ce qu’il y a de force en nous,

Mais nous sentons que lui-même en a assez pour en demander trois ou quatre fois plus. Toujours quelque chose de nouveau à attendre.

DON PÉLAGE. ― À quoi bon tout ce labeur inutile ? m’a dit le Seigneur Chancelier.

L’Espagne est pauvre. Tout cet argent que vous me faites répandre sur un sable stérile,

Il fleurirait ici même en routes, en canaux, en troupes d’enfants joyeux.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi parlent les protestants dont l’affaire est de se nourrir et de s’enrichir et qui veulent tout de suite leur récompense.

Mais vous m’avez appris à penser : Malheur à celui qui se regarde lui-même !

DON PÉLAGE. ― Qu’est-ce donc qu’il faut regarder ?

DONA PROUHÈZE. ― Dites-le vous-même.

DON PÉLAGE. ― Cet ennemi que Dieu m’a donné.

DONA PROUHÈZE. ― Telle est votre part sur la terre.

DON PÉLAGE. ― Ce n’est pas mon ennemi que je regarde en ce moment. (Silence.)

DONA PROUHÈZE, se retournant lentement vers lui. — Regardez-moi donc. Pourquoi vos yeux aussi ne seraient-ils pas faits pour voir des choses impossibles ?

Est-ce bien toujours moi ? Regardez ! Il n’y a pas un mouvement de mon corps qui ne vous dise que je ne suis plus à vous.

DON PÉLAGE. ― Vous êtes à moi tant que vous êtes capable de me rendre service.

DONA PROUHÈZE. ― Quel service ? Quand celui-ci même (Elle élève la main vers la fenêtre)

Je le vois mourir sous mes yeux !

DON PÉLAGE. ― Estimez-vous que ce serait un service de l’empêcher de mourir ?

DONA PROUHÈZE. ― Je ne veux pas qu’il meure !

DON PÉLAGE. ― Quelle alternative avez-vous à proposer ? Quel genre de bonheur seriez-vous capable de lui apporter s’il vivait ?

DONA PROUHÈZE. ― Je n’apporte qu’une seule parole…

DON PÉLAGE. ― Quelle parole ?

DONA PROUHÈZE. ― … Telle qu’elle l’empêchera d’en entendre désormais toute autre.

DON PÉLAGE. ― La mort n’en fera-t-elle pas autant ?

DONA PROUHÈZE. ― Mon âme, s’il la possédait, je sais qu’elle l’empêcherait de mourir. Car quand est-ce que je cesserai d’avoir besoin de lui ?

DON PÉLAGE. ― Ton âme, pour qu’il la possède, il faudrait que tu fusses capable de la donner.

DONA PROUHÈZE. ― Si je me donne, est-ce autrement que tout entière ?

DON PÉLAGE. ― Non pas entière.

DONA PROUHÈZE, lentement. Non pas entière, non pas entière !

Ah ! parole trop vraie ! dure et véridique parole !

DON PÉLAGE. ― Vous ne pouvez donner à un autre ce que vous avez remis une fois pour toutes

À Dieu de qui j’ai reçu mandat en ce qui concerne votre personne.

DONA PROUHÈZE, à voix basse. — Dieu,… Dieu,… Une fois pour toutes…, une fois pour toutes…

DON PÉLAGE. ― Ce que vous lui remettrez, ce n’est plus vous-même,

Ce n’est plus l’enfant de Dieu, ce n’est plus la créature de Dieu.

À la place du salut vous ne pouvez lui donner que le plaisir.

Ce n’est plus vous-même, c’est cette chose à la place qui est l’œuvre de vous-même, cette idole de chair vivante.

Vous ne lui suffirez pas. Vous ne pouvez lui donner que des choses limitées.

DONA PROUHÈZE. ― Le désir que j’ai de lui ne l’est pas.

DON PÉLAGE. ― Vous-même, que lui demandez-vous ? et qu’êtes-vous capable de lui donner en retour ?

DONA PROUHÈZE. ― Rien qui puisse lui suffire, afin qu’il ne cesse pas de me désirer !

DON PÉLAGE. ― C’est le désir des damnés.

DONA PROUHÈZE. ― Un tel désir m’a-t-il été donné pour le mal ? Une chose si fondamentale, comment peut-elle être mauvaise ?

DON PÉLAGE. ― Ce qui ne fait aucun bien ne peut être que mauvais.

DONA PROUHÈZE. ― Il est vrai que je n’ai été faite que pour sa perte ?

DON PÉLAGE. ― Non, Prouhèze. Pourquoi ne seriez-vous pas capable de lui faire du bien ?

DONA PROUHÈZE. ― Quel bien ?

DON PÉLAGE. ― Ce qui est bien, c’est cela qui lui fera du bien.

DONA PROUHÈZE. ― Il vaut mieux faire du mal que d’être inutile

Dans ce jardin où vous m’avez enfermée.

DON PÉLAGE. ― C’est vrai.

Il n’y a qu’un certain château, que je connais, où il fait bon d’être enfermée.

DONA PROUHÈZE. ― Quel château ?

DON PÉLAGE. ― Un château que le Roi vous a donné à tenir jusqu’à la mort.

C’est cela que je suis venu vous annoncer, Prouhèze, un devoir à la mesure de votre âme :

Il faut plutôt mourir que d’en rendre les clefs.

DONA PROUHÈZE. ― Mourir, dites-vous, Seigneur ?

DON PÉLAGE. ― Je savais avec ce mot que je trouverais l’oreille de votre cœur. — Mais vivre sera plus dur.

DONA PROUHÈZE. ― C’est à moi que le Roi donne ce château ?

DON PÉLAGE. ― C’est moi qui vous le donne en son nom.

DONA PROUHÈZE. ― Quel est-il ?

DON PÉLAGE. ― C’est Mogador en Afrique.

DONA PROUHÈZE. ― Cette place que Don Camille a conquise et qu’il tient actuellement ?

DON PÉLAGE. ― Oui, je me méfie de cet officier. Vous aurez à prendre sa place et le ferez votre lieutenant.

DONA PROUHÈZE. ― Vous ne viendrez pas avec moi ?

DON PÉLAGE. ― Je ne puis. Il me faut garder les places du Nord.

DONA PROUHÈZE. ― Que me donnerez-vous pour m’aider dans ma tâche ?

DON PÉLAGE. ― Pas un homme et pas un sou.

DONA PROUHÈZE. ― Savez-vous ces choses que Don Camille m’a dites et que j’ai écoutées, la veille de son départ ?

DON PÉLAGE. ― Je puis les imaginer.

DONA PROUHÈZE. ― Combien de temps devrai-je garder votre château ?

DON PÉLAGE. ― Tout le temps qu’il faudra.

DONA PROUHÈZE. ― Avez-vous une telle confiance en moi ?

DON PÉLAGE. ― Oui.

DONA PROUHÈZE. ― Je suis une femme. C’est moi qui devrai garder cette place perdue entre la mer et le sable ?

Et cela aux côtés d’un traître qui n’a désir que de vous outrager ?

DON PÉLAGE. ― Je n’ai personne d’autre.

DONA PROUHÈZE. ― Je ne puis accepter cette tâche.

DON PÉLAGE. ― Je sais que vous l’avez déjà acceptée.

DONA PROUHÈZE. ― Laissez-moi le temps de réfléchir.

DON PÉLAGE. ― Les chevaux sont prêts. Debout ! Allez mettre un autre costume.

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SCÈNE V LE VICE-ROI, SEIGNEURS, L’ARCHÉOLOGUE, LE CHAPELAIN

La Campagne romaine. Sur la Voie Appienne. Un groupe de gentilshommes parmi lesquels le VICE-ROI DE NAPLES. Ils sont assis sur les débris dispersés d’un temple dont seules restent debout quelques colonnes. On distingue parmi l’herbe haute des bas-reliefs et des inscriptions. C’est le coucher du soleil, tout l’air est rempli d’une lumière dorée. Dans le lointain on voit la basilique de Saint-Pierre qui est en construction, toute entourée d’échafaudages. Chevaux et bagages çà et là entre les mains des valets.

PREMIER SEIGNEUR. ― Cependant Monsieur le Chancelier de France avec sa troupe s’en revient tout petitpatapant le long de la Voie Nomentane.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― … Ayant fait juste vers le Nord la longueur du chemin que nous-mêmes avons mesurée vers le Sud.

LE VICE-ROI. ― Je lui ai dit de penser à nous la dernière fois qu’il verrait Saint-Pierre, nos regards y rejoindront les siens.

PREMIER SEIGNEUR. ― Il n’a pas besoin de Saint-Pierre pour se souvenir toujours de Votre Altesse.

LE VICE-ROI. ― Pensez-vous que j’aie eu le meilleur sur lui ? Bah ! c’est un de ces petits traités qui laissent les deux parties chaudes et mécontentes,

Comme il faut en refaire un tous les quarante-six mois parmi les ferraillements de nos gendarmeries

Afin de remettre un peu d’ordre au travers de nos héritages entremêlés.

PREMIER SEIGNEUR. ― L’héritage du Téméraire !

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― N’y avons-nous pas ajouté quelques petits morceaux ?

LE VICE-ROI. ― Les tailleurs qui nous les ont arrangés se disputent. J’ai de mauvaises nouvelles des Indes.

PREMIER SEIGNEUR. ― Hélas ! Que ne pouvait-on envoyer là-bas Votre Altesse ? au lieu de cet insaisissable Rodrigue que le Roi s’obstine à pourchasser.

LE VICE-ROI. ― Ma place est ici, au pied de cette colonne dans la mer qui soutient toute l’Europe et qui est le milieu de tout.

Ni l’Islam ne réussira à l’ébranler, ni le mouvement des peuples furieux du Nord à s’arracher cette Italie où toutes les routes à travers la couronne des Alpes aboutissent et qui réunit en un seul manche tous les fils et toutes les fibres.

Celui-là qui est le plus fort en Europe, c’est lui qui a le plus besoin de l’Italie et de qui l’Italie a besoin.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― Une fois de plus, grâce à Votre Altesse, la paix va revenir à Rome,

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