Le Soulier de satin (page 3)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Français en grondant a retiré son opposition, et pendant que sur les marches du Vatican les ambassadeurs fourrés de la Russie se croisent avec ceux des Indes et du Japon,

Les légats du nouveau Pontife s’apprêtent à partir pour Trente.

PREMIER SEIGNEUR. ― Et bientôt le dôme nouveau de Saint-Pierre comme une grande meule de blé trônera au-dessus de l’Europe indivisible.

L’ARCHÉOLOGUE. ― Rome est bien où elle est. Quant à moi je suis heureux de revoir Naples

Et ce peuple sonore qu’Apollon et Neptune ne cessent de brasser et de remuer comme un richard qui fouille à deux mains dans un sac de pistoles.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― Mais votre affaire, Monsieur le Savant, n’est-elle pas plus avec les morts qu’avec ceux qui vivent ?

L’ARCHÉOLOGUE. ― Appelez-vous morts ces vivants de marbre et de métal que j’ai fait sortir des laves, plus que vivants, immortels !

Nos titres à l’image de Dieu confiés depuis des siècles aux archives d’un volcan, ces superbes Idées dont nous ne sommes que la spongieuse traduction !

Ah ! ce sont ces morts-là qui m’ont appris à regarder les vivants marcher !

LE VICE-ROI. ― Il est vrai. Dans cette éruption humaine de Naples aussi notre ami a su découvrir quelques statues.

L’ARCHÉOLOGUE. ― La plus belle, ah ! quel regret pour moi, Monseigneur, que vous n’ayez pas voulu la garder pour vous !

LE CHAPELAIN. ― Je me boucherai les oreilles !

LE VICE-ROI. ― Une splendide femelle, je ne puis le nier.

L’ARCHÉOLOGUE. ― Fille de pêcheur, direz-vous ? Moi, je l’appelle une fille de la mer, digne d’un dieu et d’un roi !

LE VICE-ROI. ― C’est pourquoi j’en ai fait cadeau à mon ami Pierre-Paul Rubens.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― C’est elle que nous avons vu partir sur ce bateau chargé de statues, de tableaux et de curiosités de toutes sortes que vous envoyiez au Duc d’Albe ?

LE VICE-ROI. ― Précisément. Accompagnée de sa mère, comme une plante avec ses racines.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― Tant de belles choses pour le Nord ! Autant verser du vin dans de la bière ! Ce que j’aime, moi, je voudrais tout garder.

LE VICE-ROI. ― Et qu’aurais-je tiré de cette belle jeune fille ? un peu de plaisir égoïste, une petite joie d’amateur. La beauté est faite pour autre chose que le plaisir.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― Pierre-Paul Rubens n’a d’yeux que pour ses grosses blondes nacrées.

LE VICE-ROI. ― Messieurs, me prenez-vous pour un sot ? Notre ami Rubens est trop fier. Ce n’est pas comme un modèle que je lui envoie cette fille du soleil, c’est comme un défi !

Il y a autre chose à faire d’une belle œuvre que de la copier, c’est de rivaliser avec elle. Ce n’est pas ses résultats qu’elle nous enseigne, ce sont ses moyens. Elle nous verse la joie, l’attendrissement et la colère ! Elle met au cœur de l’artiste une fureur sacrée !

Ainsi je ne veux pas laisser ce prince des peintres tranquille au milieu de ses lys et de ses roses. Voici cette Italie vivante entre ses sœurs de marbre que je lui envoie pour le terrasser.

PREMIER SEIGNEUR. ― J’aimerais mieux envoyer de la poudre et des canons au Duc d’Albe. Ce n’est pas Rubens qui conservera la Flandre au Roi d’Espagne.

LE VICE-ROI. ― C’est Rubens qui conservera la Flandre à la chrétienté contre l’hérésie ! Ce qui est beau réunit, ce qui est beau vient de Dieu, je ne puis l’appeler autrement que catholique.

N’est-ce point là de bonne théologie, Monsieur le Chapelain ?

LE CHAPELAIN. ― Monseigneur, vous êtes théologien comme ce gentilhomme à barbe grise, qui nous parlait tout à l’heure,

Est un archéologue parmi les filles de Naples.

LE VICE-ROI. ― Qu’ont voulu ces tristes réformateurs sinon faire la part de Dieu, réduisant la chimie du salut entre Dieu et l’homme à ce mouvement de foi…

LE CHAPELAIN. ― Dites plutôt conscience ou illusion de la foi.

LE VICE-ROI. ― … à cette transaction personnelle et clandestine dans un étroit cabinet,

Blasphémant que les œuvres ne servent pas, celles de Dieu sans doute pas plus que celles de l’homme,

Séparant le croyant de son corps sécularisé,

Séparant du ciel la terre désormais mercenaire, laïcisée, asservie, limitée à la fabrication de l’utile !

Et l’Église ne se défend pas seulement par ses docteurs, par ses saints, par ses martyrs, par le glorieux Ignace, par l’épée de ses enfants fidèles,

Elle en appelle à l’univers ! Attaquée par les brigands dans un coin, l’Église catholique se défend avec l’univers !

Ce monde est devenu trop court pour elle. Elle en a fait sortir un autre du sein des Eaux. D’un bout à l’autre de la création, tout ce qu’il y a d’enfants de Dieu, elle les a cités en témoignage ; toutes les races et tous les temps !

Elle a fait sortir du sol les antiques pierres, et sur les Sept Collines, sur le soubassement des Cinq Empires, voici qu’elle élève pour toujours le dôme de la foi nouvelle.

LE CHAPELAIN. ― Je n’aurais jamais cru que Rubens fût un prédicateur de l’Évangile.

LE VICE-ROI. ― Et qui donc mieux que Rubens a glorifié la Chair et le Sang, cette chair et ce sang mêmes qu’un Dieu a désiré revêtir et qui sont l’instrument de notre rédemption ?

On dit que les pierres mêmes crieront ! Est-ce au corps humain seulement que vous refuserez son langage ?

C’est Rubens qui change l’eau insipide et fuyante en un vin éternel et généreux.

Est-ce que toute cette beauté sera inutile ? venue de Dieu, est-ce qu’elle n’est pas faite pour y revenir ? Il faut le poète et le peintre pour l’offrir à Dieu, pour réunir un mot à l’autre mot et de tout ensemble faire action de grâces et reconnaissance et prière soustraite au temps.

Comme le sens a besoin de mots, ainsi les mots ont besoin de notre voix.

C’est avec son œuvre tout entière que nous prierons Dieu ! rien de ce qu’il a fait n’est vain, rien qui soit étranger à notre salut. C’est elle, sans en oublier aucune part, que nous élèverons dans nos mains connaissantes et humbles.

Car le protestant prie seul, mais le catholique prie dans la communion de l’Église. (Cloches de Rome au loin.)

PREMIER SEIGNEUR, au Chapelain. — Es-tu convaincu, hérétique ?

LE CHAPELAIN. ― J’entends les cloches de Rome qui m’empêchent de répondre, et parmi elles celles de mon couvent de Sainte-Sabine qui me dit Adieu et Alleluia !

LE VICE-ROI, au Deuxième Seigneur. — Et toi, Lucio, me crois-tu ?

DEUXIÈME SEIGNEUR, le regardant avec tendresse. — Tout ce que vous dites est vrai.

TROISIÈME SEIGNEUR. ― Nous sommes fiers de notre Capitaine.

LE VICE-ROI. ― Ce n’est pas parce que vous m’aimez que j’ai raison.

PREMIER SEIGNEUR. ― C’est parce que vous dites la vérité que nous vous aimons.

Et c’est en vous aimant que nous avons appris à nous apercevoir les uns des autres.

DEUXIÈME SEIGNEUR. ― Et à former cette bande de petits frères à vos côtés.

LE VICE-ROI. ― Comment voulez-vous que je prenne femme, ayant autour de moi de tels amis ?

L’ARCHÉOLOGUE. ― Pour toutes choses vous n’avez que des louanges, mais cela me fâche de voir que vous n’usez d’aucune et vous passez de tout si facilement.

LE VICE-ROI. ― Si j’en usais, je serais forcé de la détruire et alors vous et moi serions bien avancés !

Je ne suis pas fait pour détruire ; tout ce que je touche, je voudrais le rendre immortel ! un trésor inépuisable !

Mais venez ! je n’ai besoin que de vous ! la joie de ces yeux d’hommes qui me disent qu’ils sont contents que j’existe !

À cheval ! Il nous faut faire l’étape avant la nuit.

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SCÈNE VI SAINT JACQUES

La nuit. La scène est occupée dans toute sa hauteur par une figure, gigantesque et toute parsemée de feux, de SAINT JACQUES (Santiago), avec les coquilles de pèlerin et le bâton diagonal. (On sait que le nom de Saint Jacques a été parfois donné à la constellation d’Orion qui visite tour à tour l’un et l’autre hémisphère.)

SAINT JACQUES. ― Pèlerin de l’Occident, longtemps la mer plus profonde que mon bâton m’a arrêté sur ce donjon à quatre pans de terre massive,

Sur cette rose Atlantique qui à l’extrémité du continent primitif ferme le vase intérieur de l’Europe et chaque soir, suprême vestale, se baigne dans le sang du soleil immolé.

Et c’est là, sur ce môle à demi englouti, que j’ai dormi quatorze siècles avec le Christ,

Jusqu’au jour où je me suis remis en marche au devant de la caravelle de Colomb.

C’est moi qui le tirais avec un fil de lumière pendant qu’un vent mystérieux soufflait jour et nuit dans ses voiles,

Jusqu’à ce que dans le flot noir il vît les longues tresses rubigineuses de ces nymphes cachées que le matelot appelle raisin-des-tropiques.

Et maintenant au ciel, sans jamais sortir de l’Espagne, je monte ma garde circulaire,

Soit que le pâtre sur le plateau de Castille me vérifie dans la Bible de la Nuit entre la Vierge et le Dragon,

Soit que la vigie me retrouve derrière Ténérife déjà enfoncé dans la mer jusqu’aux épaules.

Moi, phare entre les deux mondes, ceux que l’abîme sépare n’ont qu’à me regarder pour se trouver ensemble.

Je tiens trop de place dans le ciel pour qu’aucun œil puisse se méprendre,

Et cependant aussi nulle que le cœur qui bat, que la pensée dans les ténèbres qui reparaît et disparaît.

Au sein de la Grande Eau à mes pieds où se reflètent mes coquilles et dont le sommeil sans heures se sent heurter à la fois à l’Afrique et à l’Amérique,

Je vois les sillons que font deux âmes qui se fuient à la fois et se poursuivent :

L’un des bateaux file en droite ligne vers le Maroc ;

L’autre au rebours de courants inconnus et de remous adverses ne réussit qu’avec peine à maintenir sa direction.

Un homme, une femme, tous deux me regardent et pleurent.

Je ne vous ferai point défaut.

Les heureux et les assouvis ne me regardent pas. C’est la douleur qui fait dans le monde ce grand trou au travers duquel est planté mon sémaphore.

Quand la terre ne sert qu’à vous séparer, c’est au ciel que vous retrouverez vos racines.

Tous les murs qui séparent vos cœurs n’empêchent pas que vous existiez en un même temps.

Vous me retrouvez comme un point de repère. En moi vos deux mouvements s’unissent au mien qui est éternel.

Quand je disparaîtrai à vos yeux, c’est pour aller de l’autre côté du monde pour vous en rapporter les nouvelles, et bientôt je suis de nouveau avec vous pour tout l’hiver.

Car bien que j’aie l’air immobile, je n’échappe pas un moment à cette extase circulaire en quoi je suis abîmé.

Levez vers moi les yeux, mes enfants, vers moi, le Grand Apôtre du Firmament, qui existe dans cet état de transport.

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SCÈNE VII LE ROI, DON PÉLAGE

Une salle dans le Palais de l’Escurial.

LE ROI. ― Señor, votre proposition que vous m’avez fait à grand’peine accepter a cessé de me plaire.

Je ne puis laisser ainsi une femme à la tête d’une bande de brigands sur ce château à moitié submergé entre le sable et la mer, entre la trahison et l’Islam.

DON PÉLAGE. ― L’alternative est d’envoyer des troupes et de l’argent.

LE ROI. ― Je n’ai point de troupes et d’argent pour l’Afrique.

DON PÉLAGE. ― Alors que Votre Majesté se résigne à perdre Mogador.

LE ROI. ― J’aime mieux perdre Mogador que l’âme d’une de mes filles.

DON PÉLAGE. ― Vive Dieu ! l’âme de Dona Prouhèze ne sera pas perdue ! Elle est en sûreté. À jamais l’âme de Dona Prouhèze ne sera pas perdue !

LE ROI. ― Qu’est-ce que Mogador après tout ?

DON PÉLAGE. ― Une grande chose pour moi et pour tant de Vos ancêtres qui l’ont convoitée.

LE ROI. ― Un coin de terre calcinée !

DON PÉLAGE. ― Juste ce qu’il faut pour que les chrétiens y fassent leur purgatoire.

LE ROI. ― Entre l’Amérique et ça je ne puis pas hésiter.

DON PÉLAGE. ― Vous avez vu Don Rodrigue ?

LE ROI. ― Je l’ai vu.

DON PÉLAGE. ― Prêt enfin à partir pour l’Amérique ?

LE ROI. ― Il est prêt si je donne l’ordre à Dona Prouhèze de revenir.

DON PÉLAGE. ― Le conseil suffit. Laissez à Dona Prouhèze le mérite de décider.

LE ROI. ― Je le veux. Et ce sera Rodrigue lui-même en route pour son Gouvernement qui sera chargé de porter ma lettre et celle que vous y joindrez.

DON PÉLAGE. ― Pourquoi Rodrigue ?

LE ROI. ― Craignez-vous pour la vertu de votre femme ?

DON PÉLAGE. ― Pourquoi cette torture inutile ?

LE ROI. ― Pourquoi inutile ? pourquoi essayerais-je de la lui épargner ?

Je veux qu’il revoie le visage de la femme qu’il aime une fois encore en cette vie ! qu’il la regarde et qu’il s’en soûle et qu’il l’emporte avec lui !

Qu’ils se regardent une bonne fois face à face !

Qu’il la sache qui l’aime, et qu’il l’ait à sa seule volonté et qu’il s’en sépare par sa propre et pure volonté,

Pour toujours et ne plus la revoir jamais !

DON PÉLAGE. ― Si Vous le plongez en enfer, ne craignez-Vous pas qu’il y reste ?

LE ROI. ― Tant pis ! Lui-même l’a voulu, je ne vois aucun moyen de l’épargner.

Je veux lui fourrer d’un seul coup dans le cœur tant de combustible qu’il en ait pour toute la vie !

Au-dessus de ce monde là-bas qui est en proie à l’autre, d’un monde à l’état de bouillonnement et de chaos, au milieu de cet énorme tas de matière toute croulante et incertaine,

Il me faut une âme absolument incapable d’être étouffée, il me faut un tel feu qu’il consume en un instant toutes les tentations comme de la paille,

Nettoyé pour toujours de la cupidité et de la luxure.

Je me plais à ce cœur qui brûle et à cet esprit dévorant, à ce grief éternel qui ne laisse à l’esprit point de repos.

Oui, s’il n’y avait pas eu cet amour, il m’aurait fallu y suppléer moi-même par quelque grande injustice.

DON PÉLAGE. ― Un autre que moi pourrait Vous dire : Mais quoi, s’il succombe ?

LE ROI. ― S’il succombe, et bien ! décidément, ce n’était pas l’homme qu’il me fallait et j’en trouverai un autre.

DON PÉLAGE. ― Pour tant de travail et de souffrance, quelle sera la récompense que Vous lui réservez ?

LE ROI. ― Mon fils, ce sera la seule qu’il attende et qui soit digne de lui : l’ingratitude.

DON PÉLAGE. ― Que Rodrigue parte donc et comme Votre Majesté m’y invite j’oserai joindre ma lettre à la sienne.

LE ROI. ― Pardonnez-moi cette épreuve à laquelle je suis forcé de mettre Dona Prouhèze.

DON PÉLAGE. ― Sire, je ne crains rien pour elle.

LE ROI. ― Du moins vous allez revoir votre épouse.

DON PÉLAGE. ― Je ne reverrai plus Dona Prouhèze en cette vie.

LE ROI. ― Quoi ! pensez-vous qu’elle n’obéisse pas à ce conseil que Nous-Même et vous avec moi. lui donnons et que Rodrigue lui porte ?

DON PÉLAGE. ― Oui, je le pense.

LE ROI. ― Cet exil a-t-il pour elle tant de charmes ?

DON PÉLAGE. ― Un exil du moins qui l’éloigne de moi.

LE ROI. ― Mais Rodrigue s’en va de son côté.

DON PÉLAGE. ― Tant pis ! elle a trouvé son destin et son destin l’a trouvée ;

Qui l’a une fois connue ne s’en sépare pas aisément,

Cette adjonction à notre vœu secret des ailes de la Destinée.

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SCÈNE VIII DON RODRIGUE, LE CAPITAINE

La nuit. Le bateau de DON RODRIGUE, immobile en pleine mer. L’un de ses mâts est coupé par le milieu.

DON RODRIGUE. ― Il vaut mieux conduire dans le sable un char attelé de vaches déferrées, il vaut mieux pousser un troupeau d’ânes à travers les éboulements d’une montagne démolie,

Que d’être le passager de cette baille à merde et d’avoir besoin, pour avancer la longueur de son ombre, de la conspiration des quatre points cardinaux !

Faire dix lieues par jour avec mes propres jambes,

Que de marcher ainsi par zigzag, essai, stratagème, inspiration,

Et de se mettre enfin à cuire sur place tout à coup en attendant le réveil d’un Ange assoupi !

LE CAPITAINE. ― Monseigneur, on voit que vous n’êtes pas marin.

Pour nous autres le plaisir ce n’est pas de filer bêtement vent arrière,

C’est de lutter au plus fin contre les souffles adverses, par le moyen de cette voile auxiliaire du gouvernail,

Jusqu’à ce que finalement ils nous mènent malgré eux où nous voulons.

C’est pour cela qu’on dit de notre père Ulysse qu’il était le plus rusé des mortels.

DON RODRIGUE. ― Vous appelez ça fin, de sempiternellement offrir un bord, puis l’autre bord ?

Tout cela pour empocher de temps en temps une espèce de molle flatuosité qui nous fait couvrir deux encablures ?

Et chaque nuit, bâbord, tribord.

Ce feu rouge pour nous narguer qui marque l’entrée du Royaume de Don Camille !

LE CAPITAINE. ― De votre ami Don Camille à qui vous apportez de si bonnes nouvelles.

DON RODRIGUE. ― Je tiens à m’acquitter envers lui. C’est moi qui lui rends son commandement, mais c’est à ce digne seigneur que je dois la vie.

LE CAPITAINE. ― Comment cela, s’il vous plaît ?

DON RODRIGUE. ― Ni les prières de ma mère n’auraient suffi à me ramener. Déjà je touchais le sombre bord.

C’est le nom de Don Camille tout à coup qui m’a traversé comme une pointe. (Déclamant.) « Et m’a rendu d’un coup la souffrance et la vie ».

LE CAPITAINE, frappant dans ses mains. — Je vous comprends ! Le nom de son rival, cela vaut mieux qu’un moxa sur la plante des pieds.

La même chose quasi m’est arrivée il y a dix ans à Valence avec une certaine Dolorès que me disputait un marchand de viande salée.

DON RODRIGUE. ― C’est cela, camarade, tu m’as compris parfaitement ; raconte-moi encore ton histoire avec le marchand de porc salé. Cela me fait du bien de causer et de m’avilir avec toi.

Monsieur Camille pour rival, comme tu dis, et pour rival heureux, selon apparence.

Et pour confrères toutes les victimes mal salées qu’a pu faire la scélératesse d’une tripière, me voilà tout frétillant dans la saumure générale !

Comme ce qui m’arrive est simple ! tu me vois rafraîchi, allégé et raisonnable.

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