Le Soulier de satin (page 21)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

SEPT-ÉPÉES. ― Il n’y en a qu’une de nécessaire.

LA BOUCHÈRE. ― C’est d’aller avec Jean d’Autriche ?

SEPT-ÉPÉES. ― Oui, c’est d’aller avec Jean d’Autriche, tu sais que c’est demain qu’on part, il n’y a pas de temps à perdre ! en avant !

Mon père n’a pas besoin de moi, il est parti me laissant ce petit mot, le voilà comme un vieux brochet qui s’enfonce sous l’eau, dégageant de dessous lui, derrière lui, quelques bulles d’air, on ne le voit plus.

Et moi aussi je lui ai laissé un petit mot.

LA BOUCHÈRE. ― Oh ! je voudrais bien être poisson !

SEPT-ÉPÉES. ― Courage ! la voilà ! la voilà ! je la vois de nouveau ! il y a la lanterne rouge de nouveau ! je suis sûre qu’elles nous voient, il fait clair comme en plein jour ! on doit voir nos deux têtes très bien et le blanc que nous faisons en nageant !

— Il n’y a qu’une chose de nécessaire, c’est les gens à qui nous sommes nécessaires. En avant !

— Oh ! si je pouvais ramasser cette espèce de chapeau plat qui flotte là devant moi à trois pieds devant ma bouche et l’agiter au-dessus de moi pour leur faire signe !

LA BOUCHÈRE. ― Sept-Épées, vous étiez si belle et c’était si amusant de vous entendre parler, je suis allée avec vous.

Quand vous êtes là et que vous parlez, quel bonheur ! je n’existe plus, ce n’est pas la peine pour moi d’exister.

SEPT-ÉPÉES. ― Tu verras si ce n’est pas la peine d’exister, le joli mari que je te donnerai à bord du bateau de Jean d’Autriche, tout en fer et tout en or !

LA BOUCHÈRE. ― Quand vous lui expliquerez, jamais il ne se consolera de ne m’avoir jamais vue.

SEPT-ÉPÉES. ― Mais c’est idiot, ce que je te dis ! La mer vous porte, c’est délicieux ! Il n’y a presque aucun effort à faire, l’eau est chaude. Qui est-ce qui peut se fatiguer ? Il n’y a pas moyen de se fatiguer. Ne va pas me dire que tu es fatiguée.

LA BOUCHÈRE. ― Non, je ne suis pas fatiguée.

SEPT-ÉPÉES. ― Il n’y a qu’une chose de nécessaire et pas à s’occuper de tout le reste.

À quoi cela sert-il de tant regarder et de se promener éternellement en amateur avec un pot de couleur à la main, faisant une retouche ici et là ?

Et quand une chose est finie de remballer son petit fourniment de rétameur pour aller ailleurs bricoler ?

Il n’y a qu’une chose nécessaire, c’est quelqu’un qui vous demande tout et à qui on est capable de tout donner. En avant !

Que dirait mon petit Jean d’Autriche, ce soir, s’il ne me voyait pas rejoindre les couleurs ! On a besoin de moi !

Puisque mon père ne veut pas se battre, moi je me battrai à sa place.

Tu as bien entendu que toute l’Asie encore une fois est en train de se lever contre Jésus-Christ, il y a une odeur de chameau sur toute l’Europe !

Il y a une armée turque autour de Vienne, il y a une grande flotte à Lépante.

Il est temps que la chrétienté, une fois de plus, se jette sur Mahomet à plein corps, il va voir ce que nous allons lui faire prendre, lui et le Roi de France, son allié !

J’espère que tu n’es pas fatiguée ?

LA BOUCHÈRE, presque épuisée. — Non, non, je ne suis pas fatiguée.

SEPT-ÉPÉES. ― Si tu es fatiguée, c’est fini, je ne t’emmènerai plus jamais avec moi.

LA BOUCHÈRE. ― Je vous demande pardon de savoir si mal nager.

SEPT-ÉPÉES. ― Allons tout doucement à notre aise. C’est délicieux de tremper dans cette espèce de lumière liquide qui fait de nous des êtres divins et suspendus (Pensé), des corps glorieux.

Il n’y a plus besoin de mains pour saisir et de pieds pour vous porter.

On avance comme les anémones de mer, en respirant, par le seul épanouissement de son corps et la secousse de sa volonté.

Tout le corps ne fait plus qu’un seul sens, une planète attentive aux autres planètes suspendues.

(Tout haut.) Je sens directement avec mon cœur chaque battement de ton cœur. (Ici LA BOUCHÈRE se noie.)

L’eau porte tout. C’est délicieux, l’oreille au ras de l’eau, de percevoir toutes ces musiques confuses (Pensé), les danseurs autour de la guitare,

La vie, les chants, les paroles d’amour, l’innombrable craquement de toutes ces paroles imperceptibles !

Et tout cela n’est plus dehors, on est dedans, il y a quelque chose qui vous réunit bienheureusement à tout, une goutte d’eau associée à la mer ! La communion des Saints !

(Tout haut.) Quel malheur ! Je vois que la barque nous a vues, elle se dirige sur nous !

Courage, la Bouchère, encore un petit effort, la feignante ! En avant ! tu n’as qu’à me suivre.

Elle nage vigoureusement.

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SCÈNE XI ET DERNIÈRE DON RODRIGUE, FRÈRE LÉON, DEUX SOLDATS

La même nuit. DEUX SOLDATS, FRÈRE LÉON, DON RODRIGUE, enchaîné, sur un bateau qui se dirige vers la terre. Un gros falot attaché au mât éclaire la scène.

La musique se compose : 1o d’instruments à vent (flûtes diverses) extrêmement verts et acides qui tiennent indéfiniment la même note jusqu’à la fin de la scène ; de temps en temps, l’un des instruments s’arrête, découvrant les lignes sous-jacentes qui continuent à filer ; 2o trois notes pincées en gamme montante sur les instruments à corde ; 3o une note avec l’archet ; 4o roulement sec avec des baguettes sur un petit tambour plat ; 5o deux petits gongs de métal ; 6o ventral et au milieu détonations sur un énorme tambour.

DON RODRIGUE, à l’un des soldats qui tient une lettre à la main. — Je vous prie de me donner cette lettre qui m’appartient.

FRÈRE LÉON. ― Donne-lui cette lettre, Manuelito.

LE SOLDAT. ― Je la lui donnerai si ça me plaît. Je n’aime pas qu’on fasse le Roi d’Angleterre avec moi.

DON RODRIGUE. ― Cette lettre m’appartient.

LE SOLDAT. ― C’est toi, mon vieux Rodrigue, qui m’appartiens. Le Roi dans sa grande miséricorde ayant jugé bon de pardonner à un traître,

T’a donné en toute propriété à son chambellan, qui t’a donné à son tour à son valet de chambre en payement de dix pièces d’or que lui avait prêtées ce fils de chien,

Qui à son tour ne sachant que faire de ce vieux N’a-qu’une-jambe,

T’a donné, pour un certain service, à moi, c’est une belle prise, demain je vas te faire tambouriner dans tout Majorque, je tirerai bien dix sous de toi au prix qu’est la peau de traître.

DON RODRIGUE. ― Veuillez considérer que cette lettre est de ma fille.

LE SOLDAT. ― Eh bien, si tu veux, nous allons la jouer aux dés. Si tu gagnes, elle est à toi. (Il remue les dés dans un cornet qu’il lui présente.)

DON RODRIGUE. ― Frère Léon, je ne peux pas prendre ce cornet à cause de mes chaînes. Je vous prie de jouer à ma place. (Le moine remue le cornet et lance les dés par terre.)

LE SOLDAT, regardant les dés. — Trois as ! ce n’est pas mauvais. (Il lance les dés à son tour.)

Quatre as ! j’ai gagné.

FRÈRE LÉON. ― Donne-lui la lettre quand même, mon fils !

LE SOLDAT. ― Je ne lui donnerai pas la lettre, mais je veux bien la lui lire. Qui sait s’il n’y a pas des complotations là dedans contre Sa Majesté ? (Il ouvre la lettre et s’approchant du fanal se met en devoir de lire.)

Ha ! ha ! (Il rit aux éclats.)

DEUXIÈME SOLDAT. ― Qu’est-ce qui te fait rire ?

PREMIER SOLDAT. ― Mon cher papa, qu’elle dit.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

PREMIER SOLDAT. ― Il lui a fait croire qu’il était son papa ! Son papa est Cachadiablo comme on l’appelait, Don Camille, un autre renégat dans le temps, comme lui, qui faisait de la piraterie sur la côte du Maroc,

Et qui avait pour maîtresse la veuve d’un ancien Capitaine général des Présides, attends un peu, elle s’appelait un drôle de nom, quelque chose comme Ogrese ou Bougresse, Prouhèze.

FRÈRE LÉON. ― Ce n’était pas sa maîtresse, mais sa femme. Je le sais, c’est moi qui les ai mariés tous deux autrefois quand j’étais à Mogador.

DON RODRIGUE. ― Eh quoi, mon père, vous avez connu Prouhèze ?

PREMIER SOLDAT. ― Paraît que c’est tout de même Rodrigue qui est le papa. Mon cher papa, qu’y a d’écrit. Ho ! ho !

DEUXIÈME SOLDAT. ― Attends un peu, il a quelque chose à dire. Monsieur a quelque chose à dire ?

DON RODRIGUE. ― Nullement. Je m’associe à votre simple gaieté. C’est défendu de rire ? Votre camarade a un rire communicatif qui indique une heureuse nature.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Et ça vous fait rien qu’on vous appelle un traître ?

DON RODRIGUE. ― Cela me ferait quelque chose si j’en étais un.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Mais c’est vrai que vous en êtes un !

DON RODRIGUE. ― Alors on a su s’arranger pour que je ne fasse de mal à personne.

DEUXIÈME SOLDAT, au Premier Soldat. — Lis-nous la suite.

PREMIER SOLDAT, lisant. — « Le Roi vous a donné l’Angleterre. Vous n’avez plus besoin de moi. » Ha ! ha ! ha ! (Il rit aux éclats.)

DEUXIÈME SOLDAT. ― Le Roi lui a donné l’Angleterre, c’est drôle ! Il n’y a plus qu’à la prendre !

PREMIER SOLDAT. ― Mon vieux, il y a une actrice appelée, appelée quelque chose, elle lui a fait croire que c’était elle Marie, la Reine d’Angleterre.

Elle est allée se jeter à ses pieds pour lui demander de voler à son secours et d’accepter un royaume de sa main.

DEUXIÈME SOLDAT. ― C’est drôle.

PREMIER SOLDAT. ― C’est alors qu’ils ont fait toute espèce de petits arrangements ensemble contre le Roi d’Espagne. Elle a tout raconté.

DEUXIÈME SOLDAT. ― J’aurais voulu être là quand il a posé ses conditions au Roi pour accepter l’Angleterre ! Tout le monde en rit sur la mer !

DON RODRIGUE. ― Vous voyez là un exemple, mon Père, des situations ridicules où peut se mettre un homme d’imagination. Rien ne lui paraît surprenant.

Comment ne pas croire une jolie femme qui absorbait tout ce que je disais de la bouche et des yeux, une personne charmante qui dessinait si bien et qui du bout de son pinceau ramassait mes moindres intentions ?

PREMIER SOLDAT, approchant la lettre du falot. — Où en étais-je ? « … l’Angleterre, vous n’avez plus besoin de moi. »

FRÈRE LÉON. ― Manoel, j’ai là dans ma manche quatre pièces d’argent que les âmes charitables m’ont données pour mon couvent,

Je te les donne si tu me donnes cette lettre.

PREMIER SOLDAT. ― Je vous la donnerai quand je l’aurai lue.

DON RODRIGUE. ― Laissez-le lire, frère Léon.

PREMIER SOLDAT. ― « Je pars pour rejoindre Jean d’Autriche. » Ça, c’est une nouvelle. Tu as entendu, le vieux ? Elle part pour rejoindre Jean d’Autriche.

DEUXIÈME SOLDAT. ― Jean d’Autriche va l’épouser pour sûr. Il n’y aura plus à s’occuper de son établissement.

PREMIER SOLDAT. ― Elle a su qu’on arrêtait son père. Il n’y avait plus qu’à déguerpir au plus vite. Ce vieux bancal qu’on met en prison, il n’y a plus qu’à le lâcher. Ce n’est pas pour rien qu’on est la fille de deux traîtres.

DEUXIÈME SOLDAT. ― C’est le moment de rejoindre Jean d’Autriche.

PREMIER SOLDAT. ― L’aura-t-elle rejoint seulement ? Tout à l’heure j’ai entendu dire que les pêcheurs venaient de ramasser dans l’eau une jeune fille qui est morte entre leurs mains.

FRÈRE LÉON. ― Comment pouvez-vous être tous les deux si méchants et si cruels ?

PREMIER SOLDAT. ― C’est lui qui nous défie et qui se moque de nous avec son air supérieur et tranquille.

On dirait que c’est Monsieur qui nous a invités et qui ressent une sincère satisfaction de la joie qu’il nous cause en nous agréant au nombre de ses domestiques.

FRÈRE LÉON à DON RODRIGUE, lui mettant la main sur la main. — Don Rodrigue, ce n’est pas vrai, ou alors c’est une autre jeune fille.

DON RODRIGUE. ― J’en suis sûr. Que pourrait-il m’arriver de mauvais par une nuit si belle ?

DEUXIÈME SOLDAT. ― C’est une belle nuit pour vous que celle où l’on vous emmène pour vous mettre en prison ou pour vous vendre comme esclave ?

DON RODRIGUE. ― Je n’ai jamais vu quelque chose de si magnifique ! On dirait que le ciel m’apparaît pour la première fois. Oui, c’est une belle nuit pour moi que celle-ci où je célèbre enfin mes fiançailles avec la liberté !

DEUXIÈME SOLDAT. ― Tu as entendu ce qu’il dit ? Il est fou.

PREMIER SOLDAT. ― Achevons notre lecture : « Je vais rejoindre Jean d’Autriche. Adieu. Je vous embrasse. Nous nous retrouverons… » Je ne peux pas lire.

FRÈRE LÉON. ― Donnez-moi la lettre.

PREMIER SOLDAT. ― « … au ciel. Nous nous retrouverons au ciel. »

DEUXIÈME SOLDAT. ― Au ciel ou bien ailleurs. Ainsi soit-il.

FRÈRE LÉON. ― Il n’y a pas autre chose ?

PREMIER SOLDAT. ― « Votre fille qui vous aime. Marie de Sept-Épées. »

DEUXIÈME SOLDAT. ― Ça termine bien la lettre.

PREMIER SOLDAT. ― Il y a encore une ligne. « Quand je serai arrivée avec Jean d’Autriche, je dirai que l’on tire un coup de canon. Faites attention. »

APPEL DE FEMME dans la nuit sur la mer. — Oh ! de la barque !

PREMIER SOLDAT. ― On nous appelle. Il y a une barque là-bas qui nous fait signe avec un falot. (Tous les deux vont dans une autre partie du bateau.)

DON RODRIGUE, à voix basse. — Est-ce vrai, Frère Léon ? pensez-vous que ce soit vraiment mon enfant que les pêcheurs ont ramassée dans la mer ?

FRÈRE LÉON. ― Non, mon fils. Je suis sûr que ce n’est pas vrai.

DON RODRIGUE. ― Brave Sept-Épées ! Non, non, ni ton père ni toi ne sommes de ceux que la mer engloutit ! Celui qui a un bras vigoureux et qui respire à pleine poitrine l’air de Dieu, il n’y a pas de danger qu’il enfonce ! Il surmonte joyeusement cette grosse vague magnifique et qui ne nous veut aucun mal !

FRÈRE LÉON. ― Il faut lui pardonner.

DON RODRIGUE. ― Lui pardonner, dites-vous ? il n’y a rien à pardonner. Ah ! que n’est-elle ici, chère enfant, pour que je la serre entre ces bras chargés de chaînes !

Va à ta destinée, mon enfant ! va combattre pour Jésus-Christ, mon agneau, à côté de Jean d’Autriche,

L’agneau que l’on voit sur les peintures avec sa petite bannière sur l’épaule.

FRÈRE LÉON. ― Frère Rodrigue, ne serait-ce pas le moment de m’ouvrir votre cœur chargé ?

DON RODRIGUE. ― Il est chargé de péchés et de la gloire de Dieu, et tout cela me vient aux lèvres pêle-mêle quand j’essaye de m’ouvrir !

FRÈRE LÉON. ― Dites-moi donc tout à la fois.

DON RODRIGUE. ― Ce qui vient le premier, c’est ma nuit au fond de moi comme un torrent de douleurs et de joie à la rencontre de cette nuit sublime !

Regardez !

On dirait toute une population autour de nous qui ne vit que par les yeux !

FRÈRE LÉON, montrant le ciel. — C’est là dedans, Rodrigue, que vous allez célébrer vos fiançailles avec la liberté !

DON RODRIGUE, à voix basse. — Frère Léon, donnez-moi votre main. Essayez de vous rappeler. C’est vrai que vous l’avez vue ?

FRÈRE LÉON. ― De qui voulez-vous parler ?

DON RODRIGUE. ― Cette femme que vous avez mariée autrefois à Mogador. Ainsi vous l’avez vue ? C’est vrai que vous l’avez vue ? Qu’est-ce qu’elle vous a dit ? Comment était-elle, ce jour-là ? Dites-moi s’il a jamais existé au monde une femme plus belle ?

FRÈRE LÉON. ― Oui, elle était très belle.

DON RODRIGUE. ― Ah ! ah, cruelle ! ah ! quel atroce courage ! ah ! comment a-t-elle pu me trahir et épouser cet autre homme ! et moi je n’ai tenu qu’un moment sa belle main contre ma joue ! Ah ! après tant d’années la plaie est toujours là et rien ne pourra la guérir !

FRÈRE LÉON. ― Tout cela un jour vous sera expliqué.

DON RODRIGUE. ― Vous devez vous rappeler. Le jour que vous l’avez mariée, est-ce qu’elle avait l’air heureuse à côté de ce nègre ? Est-ce qu’elle lui a donné volontiers sa belle main, le doigt de sa main pour qu’il y passe l’anneau ?

FRÈRE LÉON. ― Il y a si longtemps. Je ne me rappelle plus.

DON RODRIGUE. ― Vous ne vous rappelez plus ? Eh quoi, même ces yeux si beaux ?

FRÈRE LÉON. ― Mon fils, il ne faut plus regarder que les étoiles.

DON RODRIGUE. ― Vous ne vous rappelez plus ?

Ah ! ce sourire radieux et ces yeux pleins de foi qui me regardaient ! Des yeux que Dieu n’a pas faits pour voir ce qu’il y a de vil et de mort en moi !

FRÈRE LÉON. ― Abandonnez ces pensées qui vous déchirent le cœur.

DON RODRIGUE. ― Elle est morte, morte, morte ! Elle est morte, mon Père, et je ne la verrai plus ! Elle est morte et jamais elle ne sera à moi ! Elle est morte et c’est moi qui l’ai tuée !

FRÈRE LÉON. ― Elle n’est pas si morte que ce ciel autour de nous et cette mer sous nos pieds ne soient encore plus éternels !

DON RODRIGUE. ― Je le sais ! C’était cela qu’elle était venue m’apporter avec son visage !

La mer et les étoiles ! Je la sens sous moi ! Je les regarde et je ne puis m’en rassasier !

Oui, je sens que nous ne pouvons leur échapper et qu’il est impossible de mourir !

FRÈRE LÉON. ― Fouillez dedans tant que vous voudrez ! Vous n’arriverez pas au bout de ces trésors inépuisables ! Il n’y a plus moyen de leur échapper et d’être ailleurs ! On a retiré autre chose que Dieu ! On a enchaîné l’exacteur ! Tout ce qui en vous s’accrochait misérablement aux choses une par une et successivement ! C’est fini des œuvres serviles ! On a mis aux fers vos membres, ces tyrans, et il n’y a qu’à respirer pour vous remplir de Dieu !

DON RODRIGUE. ― Vous comprenez ce que je disais quand tout à l’heure j’ai ressenti obscurément que j’étais libre ? (Choc, le bateau est abordé par un autre bateau.)

VOIX DE FEMME. ― Aidez-moi ! (Une vieille religieuse, suivie par une autre plus jeune, monte à bord.)

PREMIER SOLDAT. ― Salut à la Sœur glaneuse !

LA RELIGIEUSE. ― Bonjour, mon petit soldat ! Il n’y a rien pour moi sur ton bateau ?

PREMIER SOLDAT. ― Si, il y a un tas de vieux bouts et débris de toutes sortes, vieilles armes, vieux chapeaux, vieux drapeaux, fers cassés, pots fendus, chaudrons fêlés, qu’on m’a donné à vendre à Majorque.

LA RELIGIEUSE. ― Montre voir, mon petit soldat.

PREMIER SOLDAT. ― C’est trop sale et trop vilain pour vous.

LA RELIGIEUSE. ― Il n’y a rien de trop sale et trop vilain pour la vieille sœur chiffonnière. Tout est bon pour elle. Les déchets, les rognures, les balayures, ce qu’on jette, ce que personne ne veut, c’est ça qu’elle passe son temps à chercher et ramasser.

PREMIER SOLDAT. ― Et vous faites de l’argent avec ça ?

LA RELIGIEUSE. ― Assez d’argent pour nourrir beaucoup de pauvres et de vieillards et pour bâtir les couvents de la Mère Thérèse.

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