Le Soulier de satin (page 20)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Celui qui fait ce qu’un autre a fait avant lui ne risque pas de se tromper.

Pardonnez-moi de m’étendre si longuement sur ce sujet frivole :

Peut-être estimerez-vous que je ne suis pas dénué de toutes lumières sur ces questions, ayant reçu autrefois les leçons de Raphaël,

Je veux dire de Raphaël Colin et de Cormon.

Mais je m’arrête. Je sais qu’en vous amusant à ces naïves compositions vous n’avez pas eu pour but d’augmenter le patrimoine artistique de la nation espagnole,

Mais que l’esprit qui vous a guidé est celui de la vulgarisation, de l’édification et de la philanthropie.

DON RODRIGUE. ― Rien ne saurait échapper au regard pénétrant de Votre Majesté. Quel honneur et quelle confusion à la fois d’avoir retenu pour un moment l’attention de cet œil d’aigle,

Habitué aussi bien à prendre les dimensions d’un empire qu’à suivre le pauvre lapin qui essaye de se dissimuler entre deux touffes de bruyère.

Tel le grand Napoléon autrefois, d’un seul regard, enfantant Luce de Lancival !

Ces dessins que Votre Majesté vient de juger m’ont coûté à moi qui ne suis qu’un pauvre ouvrier bien des peines, bien des années d’études, d’expériences et de réflexions,

Mais il a suffi à Votre Majesté d’un seul regard, de quelques minutes d’attention, pour en reconnaître les défauts.

Hélas ! je ne les connais que trop ! Defuit mihi symmetria prisca,

Et pour m’orienter sur mes véritables directions (mettant la main sur son cœur) les paroles de Votre Majesté seront mon plus précieux trésor ! Oui, je veux qu’elles fassent désormais la règle de mon art et de ma vie,

Qui sera consacrée tout entière non seulement au relèvement du tonus moral de nos travailleurs du thon

Mais à la gloire et illustration de son règne. (Il s’incline.)

LE ROI. ― J’approuve vos intentions aussi bien que votre modestie. (Murmure flatteur de l’assistance, commenté délicatement par l’orchestre. Petits coups de grosse caisse.)

Mais je parlais pour vous éprouver. La sérénité et la déférence avec lesquelles vous m’avez répondu

Me prouvent que l’artiste en vous n’a pas tout gagné et corrompu.

Ce n’est pas d’un artiste que j’ai besoin en Angleterre.

Ce n’est pas de ces mains qui étalent de la couleur sur du papier que j’ai besoin, mais de celles qui autrefois ont façonné l’Amérique.

Je vous donne congé de parler, Monsieur le Chancelier.

LE CHANCELIER, les jambes écartées, en vieux loup de mer, chevauchant sur les mouvements du tangage et du roulis. — Trop longtemps, Don Rodrigue, vous vous êtes dérobé à l’appréciation de votre souverain et à l’expectation de vos compagnons d’entreprises.

Et s’il est trop vrai, comme il est naturel aux choses humaines, que l’envie et la fureur des faibles et des sots se soient donné carrière contre vous,

Cependant ce ne fut pas un acte charitable et juste et pieux de votre part de ne faire aucun effort là-contre et de céder la place en silence.

Aujourd’hui, l’Espagne et le monde avouent qu’ils ne peuvent plus se passer de votre secours.

Il n’est pas vrai que c’est dans l’adversité que nous avons le plus besoin de conseil car alors la nécessité s’impose à nous.

C’est quand la prospérité comme aujourd’hui nous accable,

Quand une entreprise, comme aujourd’hui, réussit au delà de notre attente, quand de démesurées responsabilités nous échoient, et que s’ouvrent en tous sens autour de nous des avenues pleines d’intérêt et de péril,

C’est alors qu’on reconnaît un cœur vraiment magnanime, c’est alors s’il est pour cet empire surchargé quelque colonne,

Qu’elle s’avance et dise : Je peux ! et vienne au support de son souverain qui craque et qui gémit !

Et comme jadis les trois femmes qui vinrent trouver Coriolan,

Ce n’est pas seulement l’Angleterre aujourd’hui qui est venue se jeter à nos pieds, Marie que la fille de la prostituée dépossède de son héritage,

C’est l’Espagne, c’est la chrétienté, c’est l’Église, qui supplient que pas plus longtemps Rodrigue ne leur fasse défaut ! (Silence. — Sensation.)

DON RODRIGUE. ― Je ne demande pas de troupes ni d’argent. Je demande que le Roi aussitôt que possible

Retire ses soldats et ses bateaux. Je suffirai.

LE CHANCELIER. ― Vous allez au-devant des désirs de Sa Majesté qui a besoin de toutes ses forces en Allemagne.

LE MINISTRE DES FINANCES. ― Et comment ferez-vous tout seul sans soldats et sans bateaux pour tirer de l’argent aux Britanniques ?

Qui nous remboursera les frais de notre expédition ?

DON RODRIGUE. ― Le bon vin chrétien d’Espagne et de Portugal, Monsieur le Ministre,

Que nous boirons dans nos brouillards à votre santé,

C’est cela qui se chargera de vous payer.

La paix pour toujours. La route sûre vers les Indes.

LE CHANCELIER. ― Point de troupes ni d’argent, c’est entendu. Mais soyez tranquilles, nous vous fournirons largement d’auxiliaires et de conseillers.

DON RODRIGUE, mettant ses lunettes et tirant un papier de sa poche. — Je vois là, écrit sur un papier que je me suis amusé à gribouiller cette nuit,

Que Rodrigue vaut un sou s’il est entier et qu’il ne vaut plus rien du tout si on le coupe en deux.

LE MINISTRE DE LA JUSTICE. ― Quoi ? pas d’hommes de loi pour vous accompagner ?

DON RODRIGUE. ― C’est écrit sur mon papier.

LE CHANCELIER. ― Vous voulez que nous ayons en vous une confiance absolue ?

DON RODRIGUE. ― Je vois écrit sur mon papier que c’est nécessaire.

Il est plus facile d’avoir confiance dans un seul homme que deux.

LE MINISTRE DE LA GUERRE. ― Et quels sont les engagements que vous prenez en retour ?

Qu’est-ce que vous êtes disposé à faire en matière de contingent militaire et de tribut ?

DON RODRIGUE. ― Le contingent militaire ce sera ces troupes que vous consacriez jusqu’ici à nous faire du mal,

Et quant au tribut, j’ai beau chercher je ne trouve pas ce mot dans mon rôlet.

LE MINISTRE DE LA GUERRE. ― Est-ce dans l’intérêt de l’Angleterre et de l’Espagne que le Roi vous envoie là-bas conseiller et gouverner ?

DON RODRIGUE. ― Je serais un bien mauvais tuteur si je ne prenais en mains les intérêts de mon pupille.

LE MINISTRE DE LA GUERRE. ― Faut-il sacrifier pour eux ceux de votre mandant ?

DON RODRIGUE. ― À Dieu ne plaise ! Je veux épargner à monsieur le Ministre des Finances la dépense d’une nouvelle Armada.

Oui, pendant que nous y sommes, profitons pleinement de notre victoire !

Je veux que l’Angleterre et l’Espagne après tant de combats béni soit à jamais le jour où elles ont eu l’idée de s’embrasser !

Ah ! nous nous sommes bien battus mais pas plus qu’il ne fallait !

Nous nous sommes tiré l’un de l’autre tout ce qui pouvait s’en tirer.

Le baiser n’aurait pas tant de goût si ce n’était pas un ennemi vaincu en cette personne défaillante que nous tenons entre nos bras.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE. ― Je supplie Votre Majesté de faire attention aux propos inquiétants de Don Rodrigue.

LE ROI, qui occupe à ce moment une position périlleusement oblique pendant que les courtisans, sur l’autre bateau, affectent l’oblique opposée. — Ce qu’il dit n’est pas privé de sens. Moi-même je ne regarde pas l’Angleterre autrement qu’avec des intentions pacifiques et matrimoniales.

Je crois à l’amour ! Ce que la politique ne peut faire, c’est à l’amour de l’achever,

Quel exemple des ménagements délicats de la Providence, à travers tant de batailles, meilleur

Qu’un arrangement qui pourvoirait à la fois à la paix de l’univers et à l’établissement de mes fils ?

Où cette reine abandonnée pourrait-elle se trouver mieux qu’entre les bras de Don Udolphe et de Don Valentin ?

DON RODRIGUE. ― Le problème de la tolérance entre les peuples est déjà suffisamment difficile

Sans qu’on y ajoute celui d’un accord entre les époux,

LE ROI. ― J’ai remarqué cependant que la Reine Marie considérait notre Don Ernesto d’un œil clément.

DON RODRIGUE. ― Non. Si quelqu’un connaît la Reine Marie, j’ose dire que c’est moi. C’est une âme réservée et ombrageuse. Elle sort à peine de prison. On voit bien qu’elle a passé sa vie dans la retraite loin des regards publics.

Il a fallu l’admiration ingénue que je lui inspirais pour qu’elle m’ouvre son cœur ; j’ai pénétré jusqu’au fond ce cœur de vierge, ce mélange de hardiesse et de timidité.

Je crois que si un homme peut quelque chose sur son esprit, c’est moi.

LE ROI. ― Je remets donc la cause de mon fils entre vos mains.

DON RODRIGUE. ― Il ne faut point de hâte.

Votre Majesté pèsera tout et jugera tout s’il convient de donner plus tard à un étranger

Titre sur la succession d’Espagne.

LE ROI. ― J’y penserai.

LE MINISTRE DE LA GUERRE. ― Don Rodrigue a omis de nous dire jusqu’à présent ce secret pour quoi lui seul suffit et comment

Sans troupes, sans argent et sans mariage,

Il maintiendra l’Angleterre et fera d’elle pour toujours l’amie et l’associée de l’Espagne.

DON RODRIGUE. ― Donnez à manger à vos ennemis, ils ne viendront pas vous déranger dans votre repas et vous arracher le pain de la bouche.

LE CHANCELIER. ― Je n’entends pas cette parabole.

DON RODRIGUE. ― Les Indes, là-bas dans le soleil couchant, je dis qu’elles sont au-dessus de l’appétit d’un homme seul.

LE CHANCELIER. ― Je commence à comprendre.

DON RODRIGUE. ― Il y a là dedans de quoi faire pour tout le monde pendant des siècles un repas énorme !

Pourquoi faire tant d’affaires de ce monde-ci, quand l’autre est là où nous n’avons qu’à prendre et dont Sa Majesté Catholique pour toujours, grâce à moi, tient l’artère principale ?

LE ROI. ― Vous voulez donc que nous donnions à l’Angleterre franchise et liberté de nos deux Amériques ?

DON RODRIGUE. ― Non pas l’Angleterre seulement ! Ce n’est pas pour rien que le Bon Dieu, à la suite du Christophore, nous a invités à passer la mer ! Je veux que tous les peuples célèbrent la Pâque à cette table énorme entre les deux Océans qu’Il nous avait préparée !

Quand Dieu a donné l’Amérique à ce Ferdinand qui est appelé excellemment le Catholique, c’était trop grand, ce n’était pas pour lui seul, mais pour que tous les peuples y communient.

Que l’Angleterre bénisse à jamais le jour de sa réunion où en échange de sa liberté pareille à celle de mutins sur un bateau volé vous lui avez donné un monde nouveau !

Donnez à tous ces petits peuples d’Europe trop serrés qui se rentrent l’un dans l’autre la place de remuer !

Unissez toute l’Europe en un seul courant ! Et tous ces peuples travaillés par l’hérésie, puisqu’ils ne peuvent se retrouver par leurs sources, qu’ils s’unissent par leurs embouchures !

LE ROI. ― Dois-je comprendre que pour accepter cette Légation que je suis prêt à vous donner sur l’Angleterre

Vous exigez que j’ouvre l’Amérique à vos nouveaux sujets qui sont mes récents ennemis ? C’est votre condition ?

DON RODRIGUE. ― Je ne vois pas ce que je peux faire là-bas d’utile autrement. (Murmure de réprobation dans l’assistance auquel l’orchestre s’associe après avoir pris le temps de la réflexion.)

LE MINISTRE DE LA GUERRE. ― Quelle insolence !

LE MINISTRE DE L’HYGIÈNE. ― Quelle impudence !

LE MINISTRE DE LA JUSTICE. ― Quelle exigence !

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE. ― Quelle extravagance ! Sire, nous vous supplions tous que vous n’ob… (Coup de roulis.) …tempériez pas !

Nous vous supplions tous que vous n’obtempériez pas aux imprudentes et insolentes exigences et extravagances de cet exorbitant gentilhomme ! (L’orchestre ajoute péremptoirement : C’est ça ! et après une petite pause se met à imiter les efforts de quelqu’un qui vomit.)

LE MINISTRE DE L’OLTRAMAR. ― Nous ne pouvons pourtant pas faire de l’Amérique que le génie et la vertu de votre inoubliable grand-père ont fait sortir du sein des Indes

La pâture banale de toute l’Europe !

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE. — Il ne faut pas obtempérer ! il ne faut pas obtempérer !

LE ROI. ― Qu’en dites-vous, Monsieur le Chancelier ?

LE CHANCELIER. ― Excusez-moi. Je ne sais que penser. Vous me voyez tout ému et frémissant.

LE ROI. ― Voyez-vous un moyen quelconque de nous passer de Don Rodrigue en Angleterre ?

LE CHANCELIER, la tête baissée et fronçant les sourcils comme s’il faisait un grand effort de réflexion, puis avec un geste de résignation désespérée. — Hélas ! j’ai beau chercher ! nous n’avons pas d’autre choix !

LE ROI, à ses ministres. — Quelqu’un de vous veut-il recevoir de mes mains l’Angleterre à la place de Don Rodrigue ?

LE MINISTRE DE L’HYGIÈNE. ― Que Votre Majesté m’excuse !

LE ROI. ― Avez-vous un autre nom à suggérer ?

LE MINISTRE DES EXERCICES PHYSIQUES, avec éclat et désespoir. — Il n’y en a point d’autres ! il n’y en a point d’autres ! (Là-dessus un coup de roulis l’oblige à rétablir son équilibre par une série de figures compliquées.)

LE CHANCELIER, pathétique et chevrotant. — Don Rodrigue, laissez-moi vous supplier d’être conciliant ! Écoutez les conseils d’un vieillard.

Vous voyez le cruel embarras où se trouve votre souverain ! Soyez magnanime ! N’abusez pas de la situation ! Vous voyez que nous ne pouvons pas nous passer de vous !

Je vous supplie de ne pas demander plus qu’il n’est possible d’accorder.

DON RODRIGUE. ― Je ne puis assurer la paix si vous ne me donnez le monde entier.

LE ROI. ― Le monde entier est peu de chose pour moi, Don Rodrigue, s’il peut m’assurer de votre amour et de votre fidélité.

Retournez sur votre bateau. Vous connaîtrez ma décision dans un moment. Vous vous êtes donné en spectacle à tous. Chacun a pu vous regarder à son aise.

Gardes, accompagnez Son Altesse et veillez à chacun de ses pas.

Je ne puis vous priver plus longtemps de la place que vous vous êtes à vous-même assignée. (Il sort majestueusement avec des arrêts en accord avec les mouvements de la mer. DON RODRIGUE sort de son côté. Tous les personnages de la cour se placent sur trois rangs, face au public et sur un claquement de mains ils sortent sur deux files à droite et à gauche après s’être livrés à quelques démonstrations de gymnastique rythmique.)

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SCÈNE X DONA SEPT-ÉPÉES, LA BOUCHÈRE

En pleine mer, sous la pleine lune. DONA SEPT-ÉPÉES et LA BOUCHÈRE à la nage. Pas d’autre musique que quelques coups espacés de grosse caisse. On pourra employer le cinéma.

DONA SEPT-ÉPÉES. ― En avant ! Courage, la Bouchère !

LA BOUCHÈRE. ― Oh ! ce n’est pas le cœur qui me manque ! Partout où vous allez, Mademoiselle, je sais bien que je n’ai pas autre chose à faire que d’aller avec vous.

SEPT-ÉPÉES. ― Si tu es fatiguée, il n’y a qu’à se mettre sur le dos, comme ça, en croix, les bras écartés.

On ne sort que la bouche et le nez et quand on enfonce une grande respiration vous retire en l’air aussitôt.

Un tout petit mouvement, comme ça, avec les pieds et la moitié des mains.

Il n’y a pas de danger de se fatiguer.

LA BOUCHÈRE. ― Ce n’est pas tant que je sois fatiguée, mais quelqu’un m’a dit qu’il avait vu des requins. Oh ! j’ai peur qu’il y ait un requin qui vienne me tirer en bas par les pieds !

SEPT-ÉPÉES. ― Ce n’est pas des requins, je les ai vus ! Ce sont les pourpoises qui s’amusent. Ils n’ont pas le droit de s’amuser ? Ce n’est pas amusant peut-être d’être une jolie pourpoise ? (Elle fait sauter de l’eau à grand bruit avec ses pieds.)

LA BOUCHÈRE. ― Oh ! j’ai peur qu’ils me sautent dessus !

SEPT-ÉPÉES. ― N’aie pas peur, qu’ils y viennent, s’il y en a un qui veut te faire du mal je te défendrai contre eux, les fils de garce ! (Elle rit aux éclats.)

LA BOUCHÈRE. ― Mademoiselle, j’ai beau regarder partout, je ne vois plus la lanterne rouge.

SEPT-ÉPÉES. ― Tes amies de Majorque nous auront oubliées, hourra, tralala !

LA BOUCHÈRE. ― Oh ! non, ne dites pas cela, je vous en prie, Mademoiselle, vous me faites si peur !

Oh ! non, je suis bien sûre de Rosalie et de Carmen et de Douleurs, qu’elles ne m’ont pas oubliée et qu’elles nous attendent quelque part avec des vêtements tout prêts comme je leur ai dit.

Quelque chose leur aura fait peur.

SEPT-ÉPÉES. ― Tu as peur, elles ont peur, on te fait peur ! Peur, peur, peur, peur, tu n’as que ce mot-là à la bouche !

Je ne comprends pas pourquoi tu es si pressée d’arriver, il fait si bon dans la mer jolie !

Regarde devant nous la lune dans l’eau toute plate comme une assiette d’or ! Il me semble que je pourrais l’attraper avec les dents.

LA BOUCHÈRE. ― Dites, Mademoiselle, si nous revenions vers le bateau de votre père, nous ne sommes pas encore très loin.

SEPT-ÉPÉES. ― Nous sommes parties, c’est fini, je ne veux pas revenir.

LA BOUCHÈRE. ― Ça lui fera tant de peine de voir que vous êtes partie comme ça !

SEPT-ÉPÉES. ― Ça ne lui fera pas de peine du tout. Le Roi lui a donné l’Angleterre, le voilà Roi d’Angleterre. Il a déjà trente-six idées sur l’Angleterre, il ne pense plus à moi.

Il va peindre toute l’Angleterre bleu ciel.

LA BOUCHÈRE. ― Si vous expliquiez tout à votre père comme il faut, peut-être qu’il viendrait avec nous.

SEPT-ÉPÉES. ― Non, il ne viendra pas. Il a autre chose à faire. On lui a donné la terre à élargir.

LA BOUCHÈRE. ― Mais vous même, cela ne vous fait pas de la peine de le quitter ?

SEPT-ÉPÉES. ― Si, ça me fait de la peine ! Pauvre père, il est si bête ! Cela me fait pleurer rien que d’y penser. Il m’aime bien dans le fond.

LA BOUCHÈRE. ― Que dirait Madame votre mère si elle vous voyait le quitter ainsi ?

SEPT-ÉPÉES. ― C’est elle qui m’appelle.

LA BOUCHÈRE. ― Elle vous appelle à quoi ?

SEPT-ÉPÉES. ― Ce que mon père ne veut pas faire, c’est moi qui le ferai toute seule à sa place.

LA BOUCHÈRE. ― Ne dites pas que votre père ne veut rien faire, regardez toutes les choses autour de lui qu’il a faites.

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