Le Soulier de satin (page 30)
Pourquoi avoir fixé sur mon âme ces deux yeux dévorateurs ? ce qu’ils me demandaient j’ai essayé de l’avoir pour te le donner !
Et maintenant pourquoi m’en vouloir parce que je ne sais plus promettre mais seulement donner et que la vision et le don ne font plus avec moi que cet unique éclair ?
Tu en aurais bientôt fini avec moi si je n’étais pas unie maintenant avec ce qui n’est pas limité !
Tu cesserais bientôt de m’aimer si je cessais d’être gratuite !
Celui qui a la foi n’a pas besoin de promesse.
Pourquoi ne pas croire cette parole de joie et demander autre chose que cette parole de joie tout de suite que mon existence est de te faire entendre et non pas aucune promesse mais moi !
Moi, Rodrigue !
Moi, moi, Rodrigue, je suis ta joie ! Moi, moi, moi, Rodrigue, je suis ta joie !
LE VICE-ROI. ― Parole non point de joie mais de déception.
DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi faire semblant de ne pas me croire quand tu me crois désespérément, pauvre malheureux !
Du côté où il y a plus de joie, c’est là qu’il y a plus de vérité.
LE VICE-ROI. ― À quoi me sert cette joie si tu ne peux me la donner ?
DONA PROUHÈZE. ― Ouvre et elle entrera. Comment faire pour te donner la joie si tu ne lui ouvres cette porte seule par où je peux entrer ?
On ne possède point la joie, c’est la joie qui te possède. On ne lui fait pas de conditions.
Quand tu auras fait l’ordre et la lumière en toi, quand tu te seras rendu capable d’être compris, c’est alors qu’elle te comprendra.
LE VICE-ROI. ― Quand sera-ce, Prouhèze ?
DONA PROUHÈZE. ― Quand tu lui auras fait de la place, quand tu te seras retiré pour lui faire de la place toi-même, à cette joie chérie !
Quand tu la demanderas pour elle-même et non pas pour augmenter en toi ce qui lui fait opposition.
LE VICE-ROI. ― Ô compagne de mon exil, je n’entendrai donc jamais de ta bouche que ce nom et cet encore non !
DONA PROUHÈZE. ― Eh quoi, noble Rodrigue, aurais-tu donc voulu que je remette entre tes bras une adultère ?
Et plus tard quand Don Pélage est mort et que j’ai jeté cet appel à toi,
Oui, peut-être il vaut mieux qu’il ne t’ait pas atteint.
Je n’aurais été qu’une femme bientôt mourante sur ton cœur et non pas cette étoile éternelle dont tu as soif !
LE VICE-ROI. ― À quoi sert cette étoile qu’on ne rejoint jamais ?
DONA PROUHÈZE. ― Ô Rodrigue, il est vrai, cette distance qui me sépare, il est impossible par nos seules forces de la franchir.
LE VICE-ROI. ― Mais alors où est-il, ce chemin entre nous deux ?
DONA PROUHÈZE. ― Ô Rodrigue, pourquoi le chercher quand c’est lui qui nous est venu rechercher ? cette force qui nous appelle hors de nous-mêmes, pourquoi ne pas
Lui faire confiance et la suivre ? pourquoi ne pas y croire et nous remettre à elle ? pourquoi chercher à savoir, et faire tous ces mouvements qui la gênent, et lui imposer aucune condition ?
Sois généreux à ton tour ! ce que j’ai fait, ne peux-tu le faire à ton tour ! Dépouille-toi ! Jette tout ! Donne tout afin de tout recevoir !
Si nous allons vers la joie, qu’importe que cela soit ici bas à l’envers de notre approximation corporelle ?
Si je m’en vais vers la joie, comment croire que cela soit pour ta douleur ? Est-ce que tu crois vraiment que je suis venue en ce monde pour ta douleur ?
LE VICE-ROI. ― Non point pour ma douleur, Prouhèze, ma joie ! Non point pour ma douleur, Prouhèze, mon amour, Prouhèze, mes délices !
DONA PROUHÈZE. ― Qu’ai-je voulu que te donner la joie ! ne rien garder ! être entièrement cette suavité ! cesser d’être moi-même pour que tu aies tout !
Là où il y a le plus de joie, comment croire que je suis absente ? là où il y a le plus de joie, c’est là qu’il y a le plus Prouhèze !
Je veux être avec toi dans le principe ! Je veux épouser ta cause ! je veux apprendre avec Dieu à ne rien réserver, à être cette chose toute bonne et toute donnée qui ne réserve rien et à qui l’on prend tout !
Prends, Rodrigue, prends, mon cœur, prends, mon amour, prends ce Dieu qui me remplit !
La force par laquelle je t’aime n’est pas différente de celle par laquelle tu existes.
Je suis unie pour toujours à cette chose qui te donne la vie éternelle !
Le sang n’est pas plus uni à la chair que Dieu ne me fait sentir chaque battement de ce cœur dans ta poitrine qui à chaque seconde de la bienheureuse éternité
S’unit et se resépare.
LE VICE-ROI. ― Paroles au delà de la Mort et que je comprends à peine ! Je te regarde et cela me suffit ! Ô Prouhèze, ne t’en va pas de moi, reste vivante !
DONA PROUHÈZE. ― Il me faut partir.
LE VICE-ROI. ― Si tu t’en vas, il n’y a plus d’étoile pour me guider, je suis seul !
DONA PROUHÈZE. ― Non pas seul.
LE VICE-ROI. ― À force de ne plus la voir au ciel je l’oublierai. Qui te donne cette assurance que je ne puisse cesser de t’aimer ?
DONA PROUHÈZE. ― Tant que j’existe et moi je sais que tu existes avec moi.
LE VICE-ROI. ― Fais-moi seulement cette promesse et moi je garderai la mienne.
DONA PROUHÈZE. ― Je ne suis pas capable de promesse.
LE VICE-ROI. ― Je suis le maître encore ! Si je veux, je peux t’empêcher de partir.
DONA PROUHÈZE. ― Est-ce que tu crois vraiment que tu peux m’empêcher de partir ?
LE VICE-ROI. ― Oui, je peux t’empêcher de partir.
DONA PROUHÈZE. ― Tu le crois ? eh bien, dis seulement un mot et je reste. Je le jure, dis seulement un mot, je reste. Il n’y a pas besoin de violence.
Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il si difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. (Silence. Le VICE-ROI baisse la tête et pleure.
DONA PROUHÈZE s’est voilée de la tête aux pieds.)
L’ENFANT, criant tout à coup. — Mère, ne m’abandonne pas ! (Une longue barque aux deux rangées de rameurs sans visage vient se mêler au vaisseau imaginaire. Deux esclaves noirs en sortent qui la prennent sous les bras et l’emportent dans le funèbre esquif.)
L’ENFANT, avec un cri perçant. — Mère, ne m’abandonne pas ! Mère ne m’abandonne pas !
fin de la troisième journée