Le Soulier de satin (page 29)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE CAPITAINE. ― Ochiali, ma foi, est un raide bonhomme. Il serait dommage qu’il finisse sa carrière autrement qu’au bout d’une corde chrétienne.

LE VICE-ROI. ― Peut-être vous auriez voulu que nous lui prêtassions main forte contre les Infidèles ?

LE CAPITAINE. ― Oui, ma foi, toute l’armée avec plaisir se serait portée au secours de Cachadiablo.

LE VICE-ROI. ― C’est bien plus amusant de le voir périr ainsi sous mes yeux sans tirer un coup de canon.

Je l’imagine chaque matin regardant la mer et cette morne présence de nos bateaux jour et nuit qui ferme l’horizon.

Je n’avais pas besoin de prendre toutes ces troupes à Don Ramire. Il y avait à prévoir que dès que nos intentions seraient connues les Mores ne voudraient pas nous laisser une proie si riche et Mogador de nouveau à l’Espagne.

LE CAPITAINE. ― Mais les Mores à Mogador, est-ce que cela vaut beaucoup mieux pour nous que Camille ?

LE VICE-ROI. ― C’est une tentation que je supprime, cette vieille vérole africaine que nous avons dans le sang.

Je coupe court à tous ces malsains tripotages, nous préparant de nouveau quelque expédition à la Don Sébastienne.

Il n’entre pas dans mes vues que l’Espagne de nouveau s’intéresse à l’Afrique. Le Nouveau-Monde suffit.

LE CAPITAINE. ― Mais que dira le Roi d’Espagne ?

LE VICE-ROI, avec un rire sec. — Je n’ai rien fait, Monsieur. Je n’ai pas tiré un coup de canon.

Est-ce ma faute si ce calme intempestif nous retient depuis quinze jours devant Mogador ?

Suis-je responsable de l’explication que ces sauvages imbéciles ont donnée à notre présence ?

Et pouvais-je deviner que les forces de notre renégat étaient prêtes à se mutiner ?

LE CAPITAINE. ― Mais ne ferez-vous rien du moins pour la veuve de Don Pélage que ce brigand retient captive ?

LE VICE-ROI. ― Non point captive, Monsieur, pour autant que je puis savoir, mais son épouse honorée.

LE CAPITAINE. ― Peut-être la relâcherait-il, si nous lui faisions quelque promesse.

LE VICE-ROI. ― Je n’ai pas de promesses à faire. J’attends ses propositions.

LE CAPITAINE, saisissant la longue-vue et la braquant vers la terre. — Un signal ! Je vois un drapeau blanc qui monte et descend au mât de la citadelle. On demande à nous envoyer un parlementaire. (Silence.)

Que dois-je répondre ?

LE VICE-ROI. ― Je n’ai pas envie de répondre.

LE CAPITAINE. ― Monseigneur, je vous supplie d’entendre ce que ces malheureux Espagnols ont à dire.

LE VICE-ROI. ― C’est bien. Qu’ils envoient leur parlementaire. (Un officier va porter l’ordre. Silence.)

LE CAPITAINE. ― Je vois un bateau qui quitte le port.

Il y a une femme dedans ! c’est une femme. Oui, il y a une femme et un enfant dans le bateau.

LE VICE-ROI. ― Donnez-moi la longue-vue. Non, vous pouvez voir mieux que moi. Vous êtes absolument sûr qu’il y a une femme ?

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SCÈNE XIII LE VICE-ROI, DONA PROUHÈZE, OFFICIERS

Le pont du Vaisseau-Amiral fermé par des toiles de manière à constituer une espèce de grande tente. Une grosse lanterne allumée devant la peinture de Saint Jacques au mur du château d’arrière. LE VICE-ROI est assis sur un grand fauteuil doré. Autour de lui par derrière debout les Commandants des bateaux et les principaux officiers.

UN OFFICIER, entrant. — L’envoyé du commandant de Mogador est là.

LE VICE-ROI. ― Qu’on le fasse entrer. (Entre DONA PROUHÈZE tenant par la main une petite fille. Silence.)

LE VICE-ROI. ― Vous êtes l’envoyée du sieur Ochiali ?

DONA PROUHÈZE. ― Sa femme et son envoyée. Voici mes pouvoirs. (Elle lui remet un papier qu’il passe sans le lire à un officier derrière lui.)

LE VICE-ROI. ― Je vous écoute.

DONA PROUHÈZE. ― Dois-je parler ainsi devant toute cette assemblée ?

LE VICE-ROI. ― Je veux que toute la flotte entende.

DONA PROUHÈZE. ― Allez-vous-en et Don Camille conserve Mogador.

Vous avez pu voir tout à l’heure comment nous sommes encore capables de nous défendre. Et nous avons parmi les assaillants des intelligences.

LE VICE-ROI. ― Il m’importe fort peu que Don Camille comme vous l’appelez, Ochiali, ou quel que soit son nom de renégat,

Conserve Mogador.

DONA PROUHÈZE. ― Gentilshommes, je vous prie d’écouter ce que va répondre votre général. Je vous demande : est-ce par la volonté du Roi d’Espagne que vous êtes ici ?

LE VICE-ROI, avec un sourire sardonique. — Une lettre m’a fait venir, un appel, une volonté à laquelle je n’avais rien à contreposer.

DONA PROUHÈZE. ― Vous l’avez entendu tard.

LE VICE-ROI. ― Dès qu’il m’a eu atteint j’ai tout quitté et je suis là.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi vous préférez l’appel d’une femme au service de votre souverain ?

LE VICE-ROI. ― Pourquoi ne ferais-je pas la guerre à mes propres enseignes quelque peu ?

Tel cet autre Rodrigue, mon patron, qu’on appelait le Cid.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi c’est pour nous faire cette guerre particulière que vous avez lâché les Indes ?

LE VICE-ROI. ― Pourquoi n’aurais-je pas fait rentrer le Maroc dans cette nouvelle figure des événements que votre appel,

Achevant l’aspect et moment général de l’univers comme une figure horoscopique,

M’invitait par mon départ à déterminer ?

DONA PROUHÈZE. ― Il n’y a plus personne qui vous appelle, partez.

LE VICE-ROI. ― Il n’y a plus d’appel, dites-vous ? ce n’est pas ce que dit le cœur en moi qui écoute.

Une mer figée devant Mogador retient ma nef appesantie.

DONA PROUHÈZE. ― Gentilshommes, si le Roi d’Espagne avait voulu détruire Ochiali, croyez-vous pas qu’il avait moyen à lui de le faire ?

Et nous ayant aussi longtemps tolérés, qu’il avait quelque raison pourquoi ?

Cette Afrique à la porte du Royaume, cet immense grenier à sauterelles qui trois fois nous a recouverts du temps de Tarif et de Yousouf et des Almohades,

Croyez-vous qu’on pouvait le laisser sans surveillance ? et qu’il ne faisait pas bon se réserver quelque moyen intérieur de savoir et d’intervenir ?

Ochiali le Renégat a rendu plus de services au Roi d’Espagne que Don Camille le bailli.

LE VICE-ROI. ― Je ne laisserai jamais dire que le Roi d’Espagne ait besoin des services d’un renégat.

DONA PROUHÈZE. ― Et moi, qui sais que contre le mal il y a toujours humblement quelque chose à faire,

Je dis que si le royal berger n’avait pas fait confiance à ce chien que je fus ici dix ans,

Le loup lui aurait dévoré beaucoup plus de moutons.

LE VICE-ROI. ― Non pas un chien, mais une épouse fidèle que nous admirons.

DONA PROUHÈZE. ― Son épouse, il est vrai, j’ai accepté d’être son épouse !

Puisque je n’avais plus de troupes et qu’il n’y avait plus d’autre moyen pour moi de continuer à Mogador

Cette capitainerie que le Roi m’avait confiée, la contrainte et commandement pendant dix ans de cette bête féroce.

UN OFFICIER. ― Il est vrai et je dois rendre témoignage. Maint captif délivré, maint bateau par son ordre secouru contre les pirates, maints naufragés sans rançon,

Affirment ce que Dona Prouhèze ici a fait dix ans pour le Royaume.

LE VICE-ROI. ― La liste des méfaits d’Ochiali serait plus longue encore ; tout ce qui venait de par chez moi était son butin préféré.

DONA PROUHÈZE. ― Je ne pouvais tout empêcher, cependant j’étais la plus forte.

Plusieurs fois il m’a fouettée et torturée. Mais il avait obéi.

LE VICE-ROI. ― Vous dites qu’il vous a fouettée et torturée ?

DONA PROUHÈZE. ― La première fois, c’est alors que je vous ai écrit cette lettre, la lettre à Rodrigue.

LE VICE-ROI. ― Ah ! je n’aurais jamais dû vous laisser avec lui !

DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi ! les coups d’un vaincu ne font pas mal.

Et vous, vous le torturiez aussi.

LE VICE-ROI. ― Dois-je penser que votre corps seulement était avec cet homme ?

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, ce que je vous ai juré chaque nuit est vrai. Delà la mer j’étais avec vous et rien ne nous séparait.

LE VICE-ROI. ― Amère union !

DONA PROUHÈZE. ― Amère, dites-vous ? ah ! si vous aviez mieux écouté et si votre âme au sortir de mes bras n’avait pas bu aux eaux de l’Oubli,

Que de choses elle eût pu vous raconter !

LE VICE-ROI. ― Le corps est puissant sur l’âme.

DONA PROUHÈZE. ― Mais l’âme sur le corps l’est plus,

Ainsi que le prouve cet enfant que mon cœur tout rempli de vous a fait.

LE VICE-ROI. ― C’est pour m’amener cette enfant que vous êtes venue ?

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, je te donne ma fille. Garde-la quand elle n’aura plus de mère avec toi.

LE VICE-ROI. ― Ainsi, je l’avais deviné, vous voulez retourner à Ochiali ?

DONA PROUHÈZE. ― Il me reste à vous entendre refuser cette dernière proposition que je suis chargée de vous faire.

LE VICE-ROI. ― Parlez.

DONA PROUHÈZE. ― Si vous retirez votre flotte, il propose de me laisser partir avec vous. (Silence.)

LE VICE-ROI. ― Qu’en dites-vous, Messieurs ?

UN OFFICIER. ― Je ne vois pas ce qui nous empêcherait de dire oui, Et de sauver cette femme qui, après tout, fut l’épouse du noble Pélage.

UN AUTRE OFFICIER. ― Et moi je suis d’avis qu’il faut finir ce que nous avons commencé et ne pas conclure avec ce renégat pacte.

DONA PROUHÈZE. ― Avant tout il veut se débarrasser de moi, il veut essayer de vivre de nouveau, c’est moi qui l’empêche de continuer.

Dirai-je ce qu’il a ajouté, Monseigneur ?

LE VICE-ROI. ― Eh bien ?

DONA PROUHÈZE. ― Qu’il était bien heureux de créer de vous à lui cette petite obligation.

Il me donne à vous, dit-il. Il me remet entre vos mains.

Il me confie à votre honneur.

Sa pensée est de nous humilier l’un par l’autre.

LE VICE-ROI. ― Je suis venu ici pour répondre à votre appel qui était de vous délivrer de cet homme.

Et je vous délivrerai.

Je ne veux plus de lien entre cet infâme et vous.

DONA PROUHÈZE. ― Cher Rodrigue, il n’y a pas d’autre moyen de me délivrer que par la mort.

LE VICE-ROI. ― Eh quoi ! qui m’empêchera de vous garder à mon bord cependant que les Mores là-bas me débarrasseront de Camille ?

DONA PROUHÈZE. ― L’honneur empêche. J’ai juré à l’homme de revenir si ses conditions ne sont pas acceptées.

LE VICE-ROI. ― Je ne suis pas partie à cette promesse.

DONA PROUHÈZE. ― Vous ne me ferez pas manquer à ma parole. Vous ne lui donnerez pas cet avantage sur vous et sur moi.

LE VICE-ROI. ― Dois-je vous livrer aux mains des Mores ?

DONA PROUHÈZE. ― Tout est prêt pour faire sauter la citadelle ce soir. À minuit il y aura une grande flamme et, quand elle se sera éteinte, un coup.

Partez alors. Quelque chose sera fini.

LE VICE-ROI. — Qu’est-ce qui sera fini, Prouhèze ?

DONA PROUHÈZE. ― Tout est fini pour Prouhèze qui m’empêchait de commencer !

LE VICE-ROI. ― Officiers, compagnons d’armes, hommes assemblés ici qui respirez vaguement autour de moi dans l’obscurité,

Et qui tous avez entendu parler de la lettre à Rodrigue et de ce long désir entre cette femme et moi qui est un proverbe depuis dix ans entre les deux Mondes,

Regardez-la, comme ceux-là qui de leurs yeux maintenant fermés ont pu regarder Cléopâtre, ou Hélène, ou Didon, ou Marie d’Écosse,

Et toutes celles qui ont été envoyées sur la terre pour la ruine des Empires et des Capitaines et pour la perte de beaucoup de villes et de bateaux.

L’amour a achevé son œuvre sur toi, ma bien-aimée, et le rire sur ton visage a été remplacé par la douleur et l’or pour te couronner par la couleur mystérieuse de la neige.

Mais cela en toi qui autrefois m’a fait cette promesse, sous cette forme maintenant rapprochée de la disparition,

N’a pas cessé un moment de ne pas être ailleurs.

Cette promesse entre ton âme et la mienne par qui le temps un moment a été interrompu,

Cette promesse que tu m’as faite, cet engagement que tu as pris, ce devoir envers moi que tu as assumé,

Elle est telle que la mort aucunement

Envers moi n’est pas propre à t’en libérer,

Et que si tu ne la tiens pas mon âme au fond de l’Enfer pour l’éternité t’accusera devant le trône de Dieu.

Meurs puisque tu le veux, je te le permets ! Va en paix, retire pour toujours de moi le pied de ta présence adorée !

Consomme l’absence !

Puisque le jour est venu que tu cesses en cette vie et que non pas un autre que moi, par les arrangements de la Providence,

T’empêche désormais d’être un danger pour la morale et la société

Et ajoute à cette promesse que tu m’as faite la mort même qui la rend irrévocable.

Une promesse, ai-je dit, la vieille, l’éternelle promesse !

Et tout de même d’où serait venue pour César et pour Marc-Antoine et pour ces grands hommes dont je vous ai donné tout à l’heure à penser

Les noms et dont je sens l’épaule à la hauteur de la mienne,

Le pouvoir tout à coup de ces yeux et de ce sourire et de cette bouche comme si jamais auparavant ils n’avaient baisé le visage d’une femme,

Si ce n’était dans leur vie toute prise au maniement des forces temporelles l’intervention inattendue de la béatitude ?

Un éclair a brillé pour eux par quoi le monde entier est frappé à mort désormais, retranché d’eux,

Une promesse que rien au monde ne peut satisfaire, pas même cette femme qui un moment s’en est faite pour nous le vase,

Et que la possession ne fait que remplacer par un simulacre désert.

Laissez-moi m’expliquer ! laissez-moi me dépêtrer de ces fils entremêlés de la pensée ! laissez-moi déployer aux yeux de tous cette toile que pendant bien des nuits,

J’ai tissée, renvoyé d’un mur à l’autre de cette amère vérandah comme une navette aux mains des noires tisseuses !

La joie d’un être est-elle pas dans sa perfection ? et si notre perfection est d’être nous-mêmes, cette personne exactement que le destin nous a donnée à remplir,

D’où vient cette profonde exultation comme le prisonnier qui dans le mur entend la sape au travail qui le désagrège, quand le trait de la mort dans notre côté s’est enfoncé en vibrant ?

Ainsi la vue de cet Ange pour moi qui fut comme le trait de la mort ! Ah ! cela prend du temps de mourir et la vie la plus longue n’est pas de trop pour apprendre à correspondre à ce patient appel !

Une blessure à mon côté comme la flamme peu à peu qui tire toute l’huile de la lampe !

Et si la perfection de l’œil n’est pas dans sa propre géométrie mais dans la lumière qu’il voit et chaque objet qu’il montre

Et la perfection de la main non pas dans ses doigts mais dans l’ouvrage qu’elle génère,

Pourquoi aussi la perfection de notre être et de notre noyau substantiel serait-elle toujours associée à l’opacité et à la résistance,

Et non pas l’adoration et le désir et la préférence d’autre chose et de livrer sa lie pour de l’or et de céder son temps pour l’éternité et de se présenter à la transparence et de se fendre enfin et de s’ouvrir enfin dans un état de dissolution ineffable ?

De ce déliement, de cette délivrance mystique nous savons que nous sommes par nous-mêmes incapables et de là ce pouvoir sur nous de la femme pareil à celui de la Grâce.

Et maintenant est-il vrai que tu vas me quitter ainsi sans aucun serment ? le paradis que la femme a fermé, est-il vrai que tu étais incapable de le rouvrir ? ces clefs de mon âme à toi seule que j’ai remises, est-il vrai que tu ne les emportes avec toi que pour fermer à jamais les issues

De cet enfer pour moi en me révélant le paradis que tu as fait ?

DONA PROUHÈZE. ― Ô Rodrigue, c’est pour cela que je suis venue, s’il est vrai que j’ai pris quelque engagement envers toi,

C’est pour cela que je suis venue, cher Rodrigue, pour te demander de me le remettre.

LE VICE-ROI. ― Tel était donc cet appel inlassable jour et nuit qui depuis dix ans me recherche à travers la terre et la mer et qui ne me laissait point de repos !

DONA PROUHÈZE. ― Cher Rodrigue, de cette promesse que mon corps t’a faite je suis impuissante à m’acquitter.

LE VICE-ROI. ― Eh quoi, voudrais-tu me faire croire qu’elle était mensongère ?

DONA PROUHÈZE. ― Que penses-tu toi-même ?

LE VICE-ROI. ― Tu peux mentir mais je sais profondément que ton corps ne mentait pas et la joie qu’il me promettait.

DONA PROUHÈZE. ― Le voici qui va se dissoudre.

LE VICE-ROI. ― Il se dissout mais la promesse qu’il m’a faite ne se dissout pas.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi je puis te donner la joie ?

LE VICE-ROI. ― Je sais que tu le peux si tu le veux et l’éternité ne serait-ce qu’une seconde.

DONA PROUHÈZE. ― Mais avec quoi vouloir, cher Rodrigue ? Comment faire pour vouloir quand j’ai remis à un autre ma volonté ? Comment faire pour remuer un seul doigt quand je suis prise et tenue ? avec quoi parler quand l’amour est maître de mon âme et de ma langue ?

LE VICE-ROI. ― C’est l’amour qui après t’avoir interdite à moi en ce monde présent

Me refuse aucune promesse pour l’autre ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est l’amour qui refuse à jamais de sortir de cette éternelle liberté dont je suis la captive !

LE VICE-ROI. ― Mais à quoi sert cet amour avare et stérile où il n’y a rien pour moi ?

DONA PROUHÈZE. ― Ne me demande pas à quoi il sert, je ne sais, heureuse créature, c’est assez pour moi que je lui serve !

LE VICE-ROI. ― Prouhèze, là où tu es, entends ce cri désespéré que depuis dix ans je n’ai cessé d’élever vers toi !

DONA PROUHÈZE. ― Je l’entends, mais comment faire pour répondre autrement que par cet accroissement de l’éternelle lumière sans aucun son dans le cœur de cette subjuguée ?

Comment faire pour parler quand je suis captive ?

Comment promettre comme s’il y avait encore en moi quelque chose encore qui m’appartînt ?

Ce que veut Celui qui me possède c’est cela seulement que je veux, ce que veut Celui-là en qui je suis anéantie c’est en cela que tu as à faire de me retrouver !

N’accuse que toi-même, Rodrigue ! ce qu’aucune femme n’était capable de fournir pourquoi me l’avoir demandé ?

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