Partage de midi (page 8)
YSÉ
Je ne suis pas la joie, mais la douleur.
La voici donc au travers de tes genoux, ô brisé, la proie suprême ! Est-ce qu’elle n’est point trop lourde pour toi ?
Ô ma lumière éclatante ? ô mon mâle sublime ! tu me vois au travers de tes genoux l’aveugle et la désirante !
MESA
Je t’ai vaincue enfin ! et voici toute la proie contre mon cœur, et pas un membre luttant
Qui ne cède à un membre plus fort, et à la volonté de l’oiseau qui monte et de l’aigle vertical !
Je sens le poids qui cède à l’aile et j’emporte donc avec moi ce corps lourd
Qui est ma mère et ma sœur et ma femme et mon origine !
La voici enfin consommée
La victoire de l’homme sur la femme et l’entre-possession
De l’égoïsme et de la jalousie.
Tu dis joie ? Mais voici la joie qui est au-dessus de la joie, comme le feu qui devient la flamme et le désir qui devient la justice, et l’amour qui devient l’acceptation.
Et notre mariage en nous
Comme l’opération d’un astre et comme un être qui se sert de son double cœur !
YSÉ
Laisse-moi dire aussi
Ce que j’ai à dire. Garde ta main
Sur mon front pour que je me souvienne. Ô comme je me sens en grande nuit et peine !
Mais de tout mon poids je suis couchée au travers de ton corps et tu ne peux m’échapper.
Laisse-moi raconter tout. Laisse-moi te parler amèrement.
MESA
Te voici sous ma main, ô tête dorée !
YSÉ
Mesa, je t’annonce que notre enfant est mort.
Elle se met à sangloter tout bas.
MESA
Cela est mieux ainsi.
YSÉ
Tu ne l’as point vu, Mesa.
MESA
Je vais le voir tout à l’heure et il me reconnaîtra.
YSÉ
Ô infinie amertume ! Ô fils de ma honte ! ô mon enfant très cher, ô fils de mon sein, pardonne à ta misérable mère !
Ô Mesa, tu te rappelles bien, avant que je ne susse que j’étais enceinte,
J’avais retrouvé ces pauvres petits vêtements d’enfant,
Les chaussons, le bonnet, la petite camisole de tricot,
Et je riais, et je pleurais et je les mettais contre mon visage,
Et tu te moquais de moi, et tu disais que j’étais comme une vache la bonne bête à qui pour qu’on la traie,
On donne la peau d’un veau et elle se met à la lécher avec ferveur.
Ô Mesa, un enfant, tu ne sais ce que c’est. Ô comme on se sent une femme avec son enfant !
MESA
Paix, Ysé !
YSÉ
Ô Mesa, empêche que je me réveille, je ne veux pas ! empêche
Que je redevienne cette ancienne Ysé orgueilleuse,
La belle Madame Ciz.
MESA
Ce n’est plus l’ancienne Ysé, c’est mon Ysé avec moi pour toujours.
YSÉ
Mais l’ancienne Ysé, tu ne l’aimais point ?
MESA
Tu le sais, ô chair qui es là sous ma main !
Pause.
YSÉ
Je l’ai quitté
Au moment que la jonque partait. Il me croit endormie dans la chambre.
MESA
Ô comme tu m’as trahi !
YSÉ
Paix, Mesa !
MESA
Pourquoi me prends-tu ainsi la main convulsivement ?
YSÉ
Ah !
MESA
Qu’y a-t-il, cœur troublé ?
YSÉ
Ne me quitte point, Mesa !
Ô Dieu !
Est-il possible que je sois sauvée ? Je le vois ! je vois tout !
J’ai fait des choses affreuses !
MESA
Que vois-tu ?
YSÉ
Une paillote misérable, un homme mort
Avec un visage terrible, surmonté d’une énorme touffe de cheveux noirs !
Tordu par le choléra, dans une couverture infecte. Ce n’est plus cet air fade que je haïssais !
Et sans relâche du toit une goutte d’eau
Choit sur la prunelle même de l’œil béant.
Et au dehors une pluie comme je n’en ai jamais vu, un déluge, une forêt aussi sombre que la feuille d’arum,
Chaque rais de pluie aussi gros qu’un tuyau de pipe.
MESA
Que vois-tu encore ?
YSÉ
Ô peine ! ô douleur poignante !
MESA
Que vois-tu ?
YSÉ
Ô mes enfants !
Ô quelle mère j’ai été pour vous ! Je regarde, levant les yeux,
Comme ils regardent pendant que je leur lis tout haut
La chère maman de leurs yeux confiants et tranquilles !
Et je pense que je les ai trompés et abandonnés et assassinés !
Et parfois la nuit m’étant réveillée, je les entendais dormir et leurs deux haleines différentes,
Et je les écoutais, le cœur battant, et je pensais qu’ils étaient mes chers enfants !
Tu sais qu’il n’y eut jamais de si beaux enfants ! Ils ne m’ont jamais fait aucune peine.
Tout le monde nous regardait quand nous sortions,
Moi, la jeune mère triomphante entre mes fils, et ils marchaient de chaque côté de moi
Tout droits en serrant les poings comme de petits soldats.
Je ne comprends pas ! Je ne suis qu’une femme infortunée ! Comment est-ce que tout cela est arrivé ?
MESA
C’est l’amour qui a tout fait. Eh quoi ? N’est-il plus donc plus pour nous la seule chose bonne et vraie et juste et signifiante ?
Est-ce que les mots ont perdu leur sens ? et n’appelons-nous plus
Le bien, ce qui facilite
Notre amour, et mal ce qui lui est opposé ?
Dis, on l’appelle le « triomphe de la nature et de la vie ». Et la mort même ne tranche pas mieux les liens.
Que ne méritait pas entre nous une union si juste et si pure ? Fort pure.
Certes nous n’avons point ménagé
Les autres ; et nous-mêmes, est-ce que nous nous sommes ménagés ?
Me voici, les membres rompus, comme un criminel sur la roue,
Et toi, l’âme outrée, sortie de ton corps comme une épée à demi dégainée !
YSÉ
Ne raille pas ainsi affreusement !
MESA
Le mieux seul est le mieux, Ysé,
Qui est le grand Commandement incorruptible. Mais le mal même
Comporte son bien qu’il ne faut pas laisser perdre. Rappeler les morts à vie,
Nous ne le pouvons faire, mais la nôtre encore est à nous.
Nous pouvons donc tourner honnêtement le visage vers le Vengeur,
En disant : « Nous voici. Payez-vous sur ce que nous avons. » Nous pouvons cela.
Et
Puisque tu es libre maintenant,
Et qu’en nous près d’être détruits la puissance indestructible
De tous les sacrements en un seul grand par le mystère d’un consentement réciproque
Demeure encore, je consens à toi, Ysé ! Voyez, mon Dieu, car ceci est mon corps !
Je consens à toi ! et dans cette seule parole
Tient l’aveu et dans l’embrassement de la pénitence
La Loi, et dans une confirmation suprême
L’établissement pour toujours de notre Ordre.
YSÉ
Je consens à toi, Mesa.
MESA
Tout est consommé, mon âme.
YSÉ
Ne crains donc point.
MESA
Je ne crains point, Ysé.
YSÉ
Même jadis, petit Mesa,
Tu ne pouvais me cacher ce que tu pensais et l’on voyait tout dans tes yeux.
Mais maintenant
Comme on sent par les narines une odeur et comme on touche avec ses doigts,
C’est ainsi, (mais si tu savais comme cela est drôle, comment dire ? et naïf et excellent et saint et direct et incomparable),
C’est ainsi, Mesa, que je vois ton âme
Par le moyen de ma propre âme
Même, toutes les pensées qu’elle produit,
Et par la pulsation même de ma vie ce mouvement par qui tu existes.
MESA
Et est-ce que tu vois de la peur en moi devant la mort ?
YSÉ
N’aie point de honte, petit Mesa ! C’est le plus vivant qui a le plus horreur
De cesser de vivre ! Ô comme les hommes sont durs et fermés, et comme ils ont donc peur de souffrir et de mourir !
Mais la femelle Femme, mère de l’homme,
Ne s’étonne point, familière aux mains taciturnes qui tirent.
Vois-tu ? c’est moi maintenant qui te console et te réconforte.
MESA
Tu dors et j’ai les yeux ouverts.
YSÉ
C’en est fait.
Je vois ton cœur, Mesa, je suis satisfaite.
Voici que tout le passé avec le bien et tout le mal
Et la pénitence entre les deux comme un ciment, n’est plus que comme une base et un commencement et un seul corps
Avec ce qui est, ce qui est à présent pour toujours.
J étais jalouse, Mesa, et je te voyais sombre, et je savais
Que tu me dérobais part de toi-même.
Mais maintenant je vois tout et je suis vue toute, et il n’y a qu’amour en nous,
Nets et nus, faisant l’un de l’autre vie, dans une interpénétration
Inexprimable, dans la volupté de la différence conjugale, l’homme et la femme comme deux grands animaux spirituels,
Vie de tout ce battement réciproque en nous de l’esprit œil,
Cœur de ce cœur sous le cœur en nous qui produit la chair et l’esprit et les cheveux et les bras qui étreignent
Et la vision et le sens, — et la bouche jadis sur ta bouche !
— Ne te raille point de moi, Mesa !
MESA
Je t’entends rire cachée !
YSÉ
Ô Mesa, si tu savais comme cela est terrible pour une femme,
De se regarder dans la glace et de voir que l’on vieillit et ces affreux petits points rouges,
Et de se toucher des doigts, et de songer qu’on n’est plus soi et ce corps autrefois de la jeune fille
Rose et luisante comme un glaïeul et sa figure drue et dure comme une pierre !
Ô la fiancée qui donne sa bouche qui sent la jacinthe blanche et la truffe fraîche !
Mais maintenant je ne vieillirai plus ! maintenant je suis jeune pour toujours !
MESA
C’est toi maintenant qui m’instruis, et j’écoute. Combien de temps maintenant, ô femme, dis-moi, fruit de la vigne,
Avant que je ne te boive nouveau dans le Royaume de Dieu ?
YSÉ
Je ne vois et je n’entends point cela, Mesa. Mais comme chacun produit
Sa vision et son entendement, c’est ainsi qu’avec sa propre vie
Il tire de l’admiration de la seule chose qui Est
Son propre temps. Il ne faut pas essayer de me comprendre.
MESA
Que vois-tu donc et qu’entends-tu ?
YSÉ
Seulement ton cœur.
MESA
Et puis ?
YSÉ
Il ne faut point avoir peur. Notre temps qui bat, le temps ancien qui s’achève,
La machine qui est au-dessous de la maison, et il ne reste que peu de minutes, le temps même
Qui s’en va faire explosion, dispersant cet habitacle de chair. Ne crains point.
MESA
La chair ignoble frémit mais l’esprit demeure inextinguible.
Ainsi le cierge solitaire veille dans la nuit obscure
Et la charge des ténèbres superposées ne suffiront point
À opprimer le feu infime !
Courage, mon âme ! à quoi est-ce que je servais ici-bas ?
Je n’ai point su,
Nous ne savons point, Ysé, nous donner par mesure ! Donnons-nous donc d’un seul coup !
Et déjà je sens en moi
Toutes les vieilles puissances de mon être qui s’ébranlent pour un ordre nouveau.
Et d’une part au delà de la tombe j’entends se former le clairon de l’Exterminateur,
La citation de l’instrument judiciaire dans la solitude incommensurable,
Et d’autre part à la voix de l’airain incorruptible,
Tous les événements de ma vie à la fois devant mes yeux
Se déploient comme les sons d’une trompette fanée !
Ysé se lève et se tient debout devant lui, les yeux fermés, toute blanche dans le rayon de la lune, les bras en croix. Un grand coup de vent lui soulève les cheveux.
YSÉ
Maintenant regarde mon visage car il en est temps encore.
Et regarde-moi debout et étendue comme un grand olivier dans le rayon de la lune terrestre, lumière de la nuit,
Et prends image de ce visage mortel car le temps de notre résolution approche et tu ne me verras plus de cet œil de chair !
Et je t’entends et ne t’entends point, car déjà voici que je n’ai plus d’oreilles ! Ne te tais point, mon bien-aimé, tu es là !
Et donne-moi seulement l’accord, que…
Jaillisse, et m’entende avec mon propre son d’or pour oreilles
Commencer, affluer comme un chant pur et comme une voix véritable à ta voix ton éternelle Ysé mieux que le cuivre et la peau d’âne !
J’ai été sous toi la chair qui plie et comme un cheval entre tes genoux, comme une bête qui n’est pas poussée par la raison,
Comme un cheval qui va où tu lui tournes la tête, comme un cheval emporté, plus vite et plus loin que tu ne le veux !
Vois-la maintenant dépliée, ô Mesa, la femme pleine de beauté déployée dans la beauté plus grande !
Que parles-tu de la trompette perçante ? lève-toi, ô forme brisée, et vois-moi comme une danseuse écoutante,
Dont les petits pieds jubilants sont cueillis par la mesure irrésistible !
Suis-moi, ne tarde plus !
Grand Dieu ! me voici, riante, roulante, déracinée, le dos sur la subsistance même de la lumière comme sur l’aile par-dessous de la vague !
Ô Mesa, voici le partage de minuit ! et me voici, prête à être libérée,
Le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchaînés dans le vent de la Mort !
MESA
Adieu ! je t’ai vue pour la dernière fois !
Par quelles routes longues, pénibles,
Distants encore que ne cessant de peser
L’un sur l’autre, allons-nous
Mener nos âmes en travail ?
Souviens-toi, souviens-toi du signe !
Et le mien, ce n’est pas de vains cheveux dans la tempête, et le petit mouchoir un moment,
Mais, tous voiles dissipés, moi-même, la forte flamme fulminante, le grand mâle dans la gloire de Dieu,
L’homme dans la splendeur de l’août, l’Esprit vainqueur dans la transfiguration de Midi !
fin