Le Pédagogue (page 11)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — pedagogue1–6.htm — trad. de Genoude 1839 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J'aurais pu, en cette matière, appuyer mon sentiment de celui des philosophes qui disent que la vertu doit être louée et récompensée, le vice blâmé et puni ; mais comme la plupart d'entre eux n'ont aucune idée du véritable bonheur et de là bienveillance de Dieu envers les hommes, comme plusieurs séparent ce qui est bon de ce qui est juste,j'ai cru devoir dire tout ce que j'ai dit et ne pas m'appuyer de leur témoignage. Je pourrais ajouter que la louange et le blâme à l'égard des hommes sont parfaitement placés dans la bouche du Pédagogue divin, puisque la folie appartient à l'homme et la sagesse à Dieu, et que la sagesse parfaite est la seule qui mérite de véritables louanges.

Mais je ne veux point me servir de ce moyen. J'ajoute seulement que la louange et le blâme me paraissent les remèdes les plus nécessaires à l'homme et les plus propres à le guérir de ses faiblesses. A ceux dont le mal est invétéré, la guérison lente et difficile, il faut adresser sans relâche des reproches, des injures et des menaces, comme on emploie, pour travailler le fer, le feu, le marteau et l'enclume. A ceux au contraire, qui marchent facilement et comme d'eux-mêmes dans les voies de la vérité et de la justice, il suffit d'adresser de tendres louanges. Les louanges font croître la vertu comme l'eau des fleuves les arbres. Le philosophe Pythagore, qui avait bien compris ces vérités, les exprime en ce peu de mots :

« Si tu fais le mal, blâme-toi ; réjouis-toi si tu fais le bien. » Le blâme est un avertissement donné à l'âme pour la réveiller. L'étymologie des mots grecs qui expriment l'avertissement et le blâme implique ce sens. Du reste, les préceptes qui portent l'homme au bien et 72 le détournent du mal sont innombrables.

« Il n'est point de paix pour les impies, dit le Seigneur. » Salomon instruit ainsi les enfants :

Ces paroles contiennent une allusion frappante à la passion de notre Seigneur. Enfin, par la bouche du prophète Ézéclnel, il nous apprend quelles règles il faut suivre, quels commandements il faut garder pour avoir la vie : l'âme qui a péché mourra.

« Si un homme est juste, s'il agit selon l'équité et la justice; s'il ne mange point sur les montagnes, et s'il ne lève point les yeux vers les idoles de la maison d'Israël ; s'il ne souille pas la femme de son prochain ; s'il ne s'approche pas de sa femme au jour de sa souffrance ; s'il ne contriste personne; s'il rend son gage à son débiteur; s'il ne ravit rien par violence ; s'il donne de son pain à celui qui a faim ; s'il couvre de ses vêtements ceux qui sont nus ; s'il ne prête point à usure et ne reçoit pas plus qu'il n'a 'donné ; s'il détourne sa main de l'iniquité et s'il rend un jugement équitable entre un homme et un homme; s'il marche dans la voie de mes préceptes et garde mes jugements pour accomplir la vérité, celui-là est juste, et il vivra de la vie, dit le Seigneur Dieu. »

Voilà le vrai modèle de la vie chrétienne et une admirable exhortation pour nous faire remporter le prix de l'éternelle béatitude.

CHAPITRE XI. Que le Verbe remplissait l'office de Pédagogue au moyen de la loi et des prophètes. Nous avons montré, autant que nous l'avons pu, combien est grand l'amour du Verbe pour les hommes, et innom- 73 brables les moyens dont il se sert pour les instruire. Lui-même, en se comparant à un grain de moutarde qu'on sème, et qui devient un grand arbre, a exprimé d'une manière admirable la nature et les effets merveilleux de sa divine parole. Sa parole, semée dans les cœurs, y germe, y croît, y grandit, les remplissant des lumières de la raison et de la magnificence de la sainteté, tandis que, par la mordante acreté de ses reproches, elle les guérit et les purifie des souillures du péché. Comme le miel, par son trop de douceur, produit la bile ; comme le trop de bonté engendre le mépris qui devient l'occasion du mal, la moutarde, au contraire, par sa bienfaisante amertume, diminue la bile, c'est-à-dire la colère, détruit le flegme, c'est-à-dire le faste et l'orgueil. Les âmes nourries de cette divine parole brillent donc d'une santé éternelle et toujours égale. Le Verbe se servit d'abord de Moïse pour remplir son office de Pédagogue ; plus lard, il se servit des prophètes. Moïse est lui-même un prophète. La loi est comme un maître sévère pour les enfants révoltés que le frein a peine à retenir.

« Rassasiés, dit l'apôtre, ils se levèrent pour se réjouir. »

Le mot grec dont l'apôtre se sert pour exprimer rassasiés signifie aussi remplis de foin. Il emploie ce terme a dessein, afin de faire sentir que leurs aliments étant semblables à ceux des bêtes, leur conduite et leurs jeux l'étaient aussi. C'est pour cela que la loi se servait de la crainte pour les détourner du mal et les conduire au bien. Elle préparait ainsi leurs oreilles à s'ouvrir aux instructions futures du vrai Pédagogue, de ce même Verbe divin qui nous instruit maintenant par la douceur, et qui se prêtait alors à la malignité de leur nature, en les instruisant par les terreurs de la loi. Les terreurs de la loi ont cessé à l'avènement du Christ.

« Le Christ donc, comme l'a dit l'apôtre saint Paul, seul bon, seul juste, seul vrai, Fils et Verbe de Dieu, dont il est l'i- 74 mage et la ressemblance parfaite, est notre unique Pédagogue. Dieu nous a mis entre ses mains et recommandés à ses soins, comme un bon père recommande ses ses fils à l'amitié de leur frère. »

Il nous a en ces termes ordonné de lui obéir :

« C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection ; écoutez-le. »

Comment ne l'écouterions-nous pas? Trois qualités brillent au plus haut degré dans ce divin Pédagogue pour attirer et mériter notre confiance : la science, la bienveillance, et une liberté absolue de tout dire que lui seul peut posséder. La science, c'est la sagesse de son père.

Toute sagesse vient de Dieu et demeure éternellement.

La liberté de parler, il a tout créé, et sans doute le créateur a le droit de parler à ses créatures. Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui ; la bienveillance n'est pas autre chose que la volonté de faire du bien à son prochain, dans le seul intérêt de son prochain même.

CHAPITRE XII. Le Pédagogue mêle avec une sagesse admirable, dans ses instructions paternelles, la douceur et la sévérité. Ces instructions termmées, notre bon Pédagogue Jésus nous donne les règles d'une vie sainte et pure qui nous rende semblables à lui. Ces règles ne sont ni trop sévères ni trop indulgentes ; et en nous les donnant il a soin de nous inspirer la force qui nous est nécessaire pour les mettre en pratique. Il a formé l'homme de terre, il l'a régénéré par l'eau, il l'a sanctifié par l'esprit; enfin il l'a placé, par la puissance de sa parole et la sainteté de ses préceptes, dans la route du salut ; il l'a fait son fils d'adoption ; et par sa seule présence sur la terre, changeant en une flamme pure et céleste tout ce qu'il y a de terrestre en lui, il a accompli dans toute 75 son étendue cette magnifique promesse :

« Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. »

Oui, cet oracle de Dieu, c'est le Christ qui l'a accompli, changeant le vieil homme en un homme nouveau, la créature mortelle en une créature divine. Nous donc, fils d'un bon père, accomplissons sa volonté; élèves d'un bon Pédagogue, obéissons à sa parole; faisons si bien que toute notre vie soit une image vraie et frappante de la vie salutaire de notre Sauveur. Méditons dès à présent les formes célestes de cette vie, dont l'imitation, nous élevant au rang des anges, nous environne et nous pénètre d'une joie incorruptible comme d'un parfum précieux; cette vie, dis-je, heureux symbole de la bienheureuse immortalité. Suivons, sans nous lasser jamais, les traces de ce divin guide qui, connaissant seul le véritable bonheur, est aussi le seul qui puisse et qui veuille nous le procurer. Contentons-nous de peu pour vivre, méprisons tout bien superflu, rejetons loin de nous tout fardeau inutile, afin d'être toujours prêts à reconquérir notre céleste patrie. N'est-ce point là le sens de ces paroles :

« Ne vous mettez pas en peine du lendemain ? »

Tout disciple du Christ, content du sort dans lequel son divin maître l'a placé, doit se servir lui-même et trouver suffisante sa nourriture de chaque jour. Les doctrines du Christ n'inspirent point l'inquiétude et les soucis, mais la paix et la tranquillité. Les inquiétudes se trouvent dans le tumulte des richesses du monde ; les soucis cuisants, dans ses vaines délices. La paix et la charité, ravissantes sœurs, vivent loin du bruit des affaires dans une fraternelle union : le Verbe suffit seul à leur nourriture; le Verbe seul apprend à l'homme les douceurs d'une vie simple et frugale. Seul il lui inspire le mépris du faste, l'amour d'une sage liberté, la bienveillance envers ses frères, l'ardent désir de la vertu. Il le conduit des plaines de la terre aux montagnes du ciel ; mais comme sa 76 bonté envers nous est infatigable, il faut que notre obéissance envers lui et notre amour de la vertu le soient aussi. A cette condition nous deviendrons tels que nous aurions pu espérer de devenir.

Comme les hommes, dans le monde, adoptent divers genres de vie qui indiquent et font reconnaître leur profession, la vie chrétienne a des marques particulières qui la distinguent entre toutes. C'est d'abord un amour ardent, généreux, désintéressé, pour la vertu, et une volonté forte de ne s'en écarter jamais. Les vrais chrétiens ne font rien qui ne soit dicté par une saine et droite raison. Démarche, sommeil, nourriture, tout est réglé chez eux par la décence et l'honnêteté. Toute leur conduite, simple et uniforme, est également éloignée d'une folle ardeur et d'une mollesse honteuse. Tel est le fruit des doctrines de leur divin maître, du Sauveur généreux des hommes, à qui nous donnons le nom de Verbe parce que c'est sa parole qui nous guérit et qui nous sauve. Dans sa parole, en effet, sont contenus tous les remèdes souverains dont il se sert pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent notre raison, et que sa bonté nous administre toujours dans le moment le plus opportun. Nous reprochant le mal que nous nous faisons à nous-mêmes par nos offenses envers Dieu, nous découvrant les causes de nos passions, arrachant jusqu'à leur dernière racine celles qui s'opposent au libre-exercice de la raison et de la vertu, nous montrant celles qui nous menacent sans cesse et contre lesquelles il faut incessamment nous défendre, il a des remèdes souverains pour toutes les maladies de notre âme et de notre cœur, et ne nous en épargne aucun. C'est que le salut de la nature humaine est l'ouvrage le plus grand, le plus magnifique de Dieu. Les malades s'irritent contre le médecin qui ne leur découvre point la cause de leur maladie et, ne fait rien pour les délivrer. Mais notre divin maître nous épargne- 77 t-il les avertissements, les menaces et les remèdes? Comment donc ne lui rendrions-nous pas chaque jour de notre vie de tendres actions de grâces? Il semble que l'homme, cet animal doué de raison, ne se doive occuper que des choses du ciel. Mais, forcé par sa nature de vivre sur la terre, il faut qu'il y vive d'une manière conforme aux règles éternelles de la vérité, et qu'en suivant les maximes de son divin maître, maximes si pleines de justice et de bienveillance, il ne se lasse jamais de les admirer. Nous surtout qui nous attachons ici à les expliquer et à vous porter à les suivre, nous devons vous donner toujours l'exemple de l'obéissance et faire si bien que nos actions ne démentent jamais nos discours.

CHAPITRE XIII. Les actions vertueuses sont conformes à la raison : le péché y est contraire.

Tout ce qui est contraire à la droite raison est péché. Les passions, disent les philosophes, sont des mouvements violents de l'âme qui n'obéissent point à la raison. Le fils de Dieu étant la raison même, la désobéissance envers lui produit nécessairement le péché, et l'obéissance envers lui produit la vertu. La vertu est, en effet, un mouvement doux et régulier de l'âme, toujours soumis et en toute circonstance à l'empire de la raison. Lorsque le premier homme pécha et désobéit à Dieu, il devint, dit l'Écriture, semblable aux bêtes. Ayant manqué volontairement aux lois de la raison, c'est avec justice qu'il est comparé aux animaux qui ne les suivent point. De là vient que la sagesse compare l'adultère à un cheval furieux qui poursuit la cavale sans que le cavalier puisse le retenir.

« L'homme, dit-elle encore, ne 78 parle plus. La parole est la marque de la raison ; la perte de l'une entraîne celle de l'autre. »

L'homme, ainsi, devient semblable aux bêtes, que leur grossier instinct commande et livre à tous leurs appétits, sans qu'elles puissent jamais les retenir et leur commander. Le véritable devoir de l'homme doit donc être d'obéir à la raison. Cette obéissance est dirigée par des règles certaines, dont le but est de lui faire aimer et connaître la vérité. La fin de la piété et de la religion est le repos éternel dont on jouit en possédant Dieu ; notre fin est le commencement de l'éternité. Ce sont les œuvres de l'homme, et non ses discours, qui témoignent de son obéissance à la piété et à la vertu. C'est donc de bien agir qu'il faut avoir soin. Les actions véritablement chrétiennes sont inspirées par un jugement droit et solide, enflammé de l'amour de la vérité ; l'âme qui les conçoit ordonne au corps de les exécuter. Tout chrétien doit surtout avoir une volonté ferme et constante de suivre en cette vie Dieu et le Christ, volonté qui ne s'écarte jamais de la vertu, afin de vivre éternellement. La vie chrétienne, dont nous posons ici les bases, est donc une suite et un enchaînement d'actions raisonnables et vertueuses ; enchaînement que rien ne peut rompre, et que nous appelons la foi. Elle se compose des préceptes du Sauveur, sentences divines, avertissements spirituels, écrits pour le salut de tous les hommes, et qui reviennent vers celui qui les explique aux autres comme la balle pour régler la vie civile, les autres la vie vertueuse. Les premiers ont été souvent expliqués. Nous allons nous occuper des seconds, et apprendre à vivre selon la vertu pour arriver à la vie éternelle, à l'aide des secours que nous donneront les maximes des livres saints. suite

LE DIVIN MAITRE, ou LE PÉDAGOGUE

LIVRE SECOND.

CHAPITRE PREMIER.

Des règles qu'il faut observer en mangeant.

Poursuivant donc le but que nous nous sommes proposé d'atteindre, et choisissant à cet effet les divers passages de l'Écriture qui peuvent le plus appuyer nos instructions, nous décrirons brièvement quel doit être et se montrer tous les jours de sa vie celui qui porte le nom de chrétien. La première chose à examiner, c'est nous-mêmes, et l'harmonie à établir entre notre âme et notre corps, de manière que la matière obéisse toujours à l'esprit. Il est facile de se convaincre, par la contemplation et une étude assidue de notre nature, que notre devoir est de mépriser les choses extérieures, et de maintenir notre âme pure et notre corps chaste. Libres ainsi des liens qui nous attachent à la terre, nous marcherons directement et sans détour à la connaissance de Dieu ; et quoi de plus noble et de plus utile?

Mais il est des hommes qui vivent seulement pour manger, semblables aux animaux privés de raison, dont le ventre est toute la vie. Mangez pour vivre, nous dit le Pédagogue; un plaisir brutal n'est point votre but ; soutenez votre corps puisqu'il le faut, mais n'oubliez pas que vous êtes nés pour être immortels et incorruptibles. Il faut donc faire un choix 80 éclairé entre les aliments qui sont à notre usage. Les plus simples sont les plus convenables. Point de recherche, point d'apprêt, point d'artifice ; la vérité et le nécessaire, non le mensonge et la volupté. La santé et les forces constituent essentiellement la vie humaine, et l'aliment le plus simple est aussi celui qui les conserve le mieux, parce que, facile à digérer, il entretient le corps souple, libre et dispos. Je ne veux point dire ces forces outrées et misérables qu'une nourriture nécessaire à leur état impose aux athlètes, mais une santé et des forces toujours justes, égales et proportionnées. Nous devons donc nous abstenir de ces aliments dont les qualités nuisibles dérangent les habitudes du corps et troublent les fonctions de l'estomac, après avoir d'abord souillé et corrompu le goût par l'art détestable et funeste avec lequel ils ont été préparés.

Cet art impur, qui dessèche rapidement les sources de la vie, il est des hommes qui osent l'appeler besoin de vivre et de se nourrir. C'est en vain que l'habile médecin Antiphane affirme que cette variété de mets est presque l'unique cause de toutes les maladies, ils s'irritent contre cette vérité, et, poussés par je ne sais quelle vaine gloire, ils méprisent, ils rejettent tout ce qui est simple, frugal, naturel, et ils font chercher avec anxiété leur nourriture au-delà des mers. Mais hélas ! je les plains de leur maladie, et je les entends qui célèbrent leurs folles délices. Rien n'échappe à leur avidité ; ils n'épargnent ni peines, ni argent. Les murènes des mers de Sicile, les anguilles du Méandre, les chevreaux de Mélos, les poissons de Sciato, les coquillages de Pélore, les huîtres d'Abydos, et jusqu'aux légumes de Lipare; que dirai-je encore? les bettes d'Ascrée, les pétoncles de Métymne, les turbots d'Attique, les grives de Daphné et les figues de Chélidoine, pour lesquelles le Perse insensé envahit la Grèce avec une armée de cinq cent mille hommes; enfin les oiseaux du Phase, les 81 faisans d'Égypte, les paons de Médie, ils achètent et dévorent tout. Ils font de ces mets recherchés des ragoûts plus recherchés encore qu'ils regardent l'œil enflammé et la bouche béante. Tout ce qui marche sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans les espaces immenses de l'air, suffit à peine à leur voracité. Inquiets, avides, insatiables, ils enveloppent le monde entier de leur volupté comme d'un réseau. Au bruit des viandes qui sifflent et bouillonnent sur les fourneaux enflammés, ils mêlent les cris d'une joie tumultueuse; ils s'agitent, ils se pressent à l'entour, hommes voraces et omnivores, de qui la bouche semble être de feu. Le pain même, cet aliment simple et facile, n'est point à l'abri de leurs raffinements; ils extraient du froment les parties les plus nutritives, ils lui ôtent sa force et font ainsi eux-mêmes de cette indispensable nourriture l'opprobre de leur volupté.

Leur gloutonnerie délicate n'a plus de bornes, ils la poursuivent sous toutes ses faces, ils l'excitent, ils la réveillent, quand elle se lasse, par mille sortes de friandises. On peut dire, il me semble, de pareils hommes, qu'ils sont tout bouche et tout mâchoire.

« Ne désirez point les mets des riches, nous dit l'Écriture ; leur vie est honteuse et n'a rien de vrai. »

Ces mets auxquels ils donnent tous leurs soins ne sont bientôt plus que fumier; mais nous, qui cherchons le pain du ciel, il faut que nous commandions à notre ventre, à tout ce qui lui plaît et le flatte.

« Les aliments sont pour l'estomac, et l'estomac pour les aliments ; et un jour Dieu détruira l'un et l'autre. »

Car il a horreur de la gourmandise. Les aliments sont le soutien de cette vie charnelle, qui est suivie de la mort ; mais il est des hommes qui, se servant d'un langage impie, osent donner le nom d'agapes à des repas d'où s'exhale l'odeur de toutes sortes de viandes, deshonorant, par je ne sais quels ragoûts préparés exprès, 82 ce noble et salutaire ouvrage du Verbe, et l'enveloppant misérablement dans le vin, les délices et la fumée. Ils se trompent, s'ils se flattent de pouvoir obtenir par ces repas impurs l'effet des promesses divines. Ces assemblées, qui n'ont d'autre cause et d'autre but que le plaisir, nous leur donnons avec justice les noms de dîner, de souper, de festins, mais le Seigneur ne les a point appelés agapes, c'est-à-dire charités. Aussi nous dit-il lui-même quelque part :

« Quand vous serez conviés a des noces, ne prenez pas la première place, de peur qu'il ne se trouve parmi les conviés quelqu'un de plus considérable que vous ; mais quand vous aurez été invité, allez vous mettre à la dernière place. »

« Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, appelez-y surtout les pauvres, les infirmes, les boiteux et les aveugles. »

Enfin, il propose cette parabole que vous connaissez :

« Un homme prépara un grand festin où il invita beaucoup de convives. » Je comprends que la gourmandise cherche à déguiser ses excès sous un nom honorable et spécieux, et qu'elle trouve dans sa folie, comme dit un poète comique, une absurde cause de joie; car ils n'ont pas appris que Dieu a permis à l'homme le boire et le manger pour la nécessité et non pour le plaisir. Il n'est point dans la nature du corps humain d'être fortifié et entretenu par la variété et la délicatesse des aliments; nous voyons, au contraire, que les hommes dont la nourriture est la plus simple et la plus commune sont plus sains, plus forts et plus robustes ; les valets le sont plus que leurs maîtres, et les paysans que leurs seigneurs. Ils ne sont pas seulement plus robustes, mais plus sages ; car les philosophes le sont plus que les riches. C'est que leur esprit n'est ni accablé par l'excès des viandes, ni usé par la volupté. L'agape est une nourriture céleste, un festin raisonnable ; la charité supporte tout, elle 83 espère tout, elle souffre tout, elle ne finira jamais; Heureux celui qui assistera au festin du royaume de Dieu ! Quelle chute, si la charité, qui ne peut mourir et qui habite le ciel, s'abaissait aux honteux plaisirs de la terre ! Pensez-vous que ces repas, qui seront abolis, je les estime quelque chose?

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