Le Pédagogue

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — pedagogue1–6.htm — trad. de Genoude 1839 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE DIVIN MAITRE, ou LE PÉDAGOGUE LE DIVIN MAITRE, ou LE PÉDAGOGUE LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le divin Maître? Il y a trois choses dans l'homme : Les mœurs, les actions, les passions. Les mœurs, le Verbe en réclame la direction, comme nous exhortant. Il est le chef de la religion, la pierre fondamentale de l'édifice de la foi. C'est par lui que, remplis de joie et abjurant nos vieilles erreurs, nous devenons jeunes pour le salut, chantant avec le prophète :

« Que le Dieu d'Israël est bon pour ceux dont le cœur est droit ! »

Quant à toutes nos actions, le Verbe règne sur elles comme précepteur. Nos passions, il les guérit comme consolateur. Ce Verbe, ainsi multiplié, n'est qu'un seul et même Verbe, arrachant l'homme aux habitudes mondaines dans lesquelles il a été élevé, et le conduisant à 2 l'unique voie de salut, qui est la foi. Ce guide céleste, le Verbe, je lui donne le nom de Verbe qui exhorte, en tant qu'il nous appelle au salut. Excite-t-il dans nos cœurs des élans impétueux ? je l'appelle proprement le Verbe, donnant à la partie le nom de tout. Il est dans la nature de toute religion d'exhorter les hommes; toute religion fait naître dans notre âme, qui est une émanation de Dieu, un ardent amour de la vie présente et de la vie future. Maintenant, comme le Verbe est tout à la fois médecin et précepteur, et que, conséquent avec lui-même, il anime eaux qu'il a convertis dans le principe et leur promet la guérison des blessures de leurs âmes, il me paraît convenable de réunir tous ses titres dans un seul et de l'appeler le Pédagogue. Le Pédagogue veut la pratique et non la théorie. Son but est d'orner les âmes de vertu et non de science. Il exige qu'on soit sage et non savant.

Ce n'est pas que le Verbe ne nous ouvre également les trésors de la science ; mais il ne débute pas ainsi. Lorsqu'il nous explique et nous révèle les dogmes de la religion, sans doute qu'il instruit ; mais le Pédagogue veut la pratique avant tout. Aussi s'occupe-t-il d'abord de former nos mœurs ; bientôt il nous invite à rechercher les choses qui nous sont nécessaires pour la vertu, en nous donnant les préceptes d'une morale pure, et en montrant aux fils, comme terme de comparaison, le tableau des fautes commises par leurs pères. Ces deux moyens sont de la plus grande efficacité : l'un, qui est le mode d'exhortation, nous dispose à la soumission ; l'autre, qui consiste à présenter ces comparaisons, a un double effet, à cause des objets différents qu'il met en regard. Le premier effet est de nous porter à embrasser la vertu par la force de l'exemple ; le second est de nous porter à repousser le vice en nous inspirant de l'horreur pour lui.

3 La guérison de nos âmes suit nécessairement les instructions qui résultent de la vue de ces tableaux. C'est ainsi que le Pédagogue fortifie nos âmes, en y faisant couler comme un baume adoucissant, et qu'en nous donnant des préceptes salutaires pour nous conduire à la parfaite connaissance de la vérité, il prescrit en quelque sorte un régime à notre faiblesse. Ce sont deux choses bien différentes que la santé de l'âme et la science. L'une s'opère par la guérison ; l'autre, par l'instruction. Lorsque notre âme est malade, qu'elle ne s'avise donc pas de s'approcher de la science avant d'être revenue à une parfaite santé. Car on ne gouverne pas de la même manière ceux qu'il s'agit d'instruire et ceux qu'il s'agit de guérir ; mais aux premiers, on donne ce qui convient pour la science; aux seconds, ce qui convient pour la guérison.

Comme donc ceux qui sont malades du corps ont besoin d'un médecin, ainsi ceux dont l'âme est malade ont besoin du Pédagogue pour guérir leurs passions. Ce n'est que plus tard qu'ils auront besoin des leçons d'un maître pour les initier aux secrets de la science et achever de meubler leur âme, capable dès lors de recevoir les révélations du Verbe. Vous voyez donc que le Verbe s'étudie à nous mener à la plus haute perfection par une gradation aussi salutaire que raisonnable; vous voyez, dis-je, que ce Verbe, si plein d'amour pour l'homme, use d'une admirable économie, d'abord en nous exhortant, ensuite en nous dirigeant, enfin en nous instruisant.

CHAPITRE II. Ce sont nos péchés qui nous rendent nécessaire l'assistance du Pédagogue.

Notre Pédagogue, mes chers enfants, est semblable à Dieu le père, dont il est le fils impeccable, irrépréhensible. 4 Son âme n'est pas l'esclave des passions. C'est un Dieu revêtu de la figure humaine, qui n'est tâché d'aucune souillure, soumis sans réserve à la volonté paternelle; Verbe-Dieu qui est dans le Père, qui est à la droite du Père, qui est Dieu avec un corps. C'est une image pure et sans tâche, à la ressemblance de laquelle doivent tendre tous nos efforts. Il est entièrement affranchi de toutes les passions humaines ; il est le seul qui nous juge, parce qu'il est le seul qui ne pèche point. Faisons donc tous nos efforts pour pécher le moins possible. Ce que nous devons faire avant tout, c'est de nous débarrasser des passions et des maladies de notre âme ; ensuite, il faut éviter de tomber facilement dans l'habitude du péché. Le premier degré de la perfection est de ne pas pécher du tout ; mais cette impeccabilité est l'attribut de Dieu. Le second, qui est le propre de l'homme sage, est de ne jamais pécher volontairement. Le troisième, est d'éviter de tomber fréquemment dans des fautes involontaires ; il appartient à ceux-là seulement qui se laissent instruire et diriger par le Pédagogue. Le quatrième, enfin, est de ne pas rester longtemps dans l'état de péché ; mais le paroles suivantes, que le Pédagogue place dans la bouche de Moïse, me paraissent renfermer un sens admirable :

« Si quelqu'un meurt subitement en votre présence, votre tête sera souillée et devra être rasée. » Il appelle le péché involontaire une mort subite. C'est une tache qui, selon lui, souille la pureté de l'âme; et, pour l'enlever, il y applique le remède le plus prompt, en ordonnant que la tête du pécheur soit rasée à l'instant même; c'est-à-dire que les ténèbres de l'ignorance, qui obscurcissent la raison, dont le siège est dans le cerveau, soient dissipées et détruites, afin que, libre du poids du vice de la même manière que la tête est débarrassée de cette épaisse forêt de cheveux, 5 l'âme revienne rapidement à la vérité par la pénitence.

Quelques paroles plus loin, il ajoute :

«L'aveuglement dure encore pendant les premiers jours ; »

voulant nous faire entendre qu'il s'agit ici des péchés qui se commettent contrairement à la raison. D'une part, il fait voir que tout péché est un acte contre la raison. C'est pour cela que le Pédagogue emploie tous ses soins à le défendre et à le prévenir. Examinez à ce sujet cette manière de s'exprimer si familière à l'Écriture :

« C'est pour cela que le Seigneur dit ».

Ces mots, c'est pour cela, ne vous montrent-ils pas que, parce que vous avez péché, vous serez jugés et punis. Vous les retrouverez à chaque instant dans la bouche des prophètes :

« Si vous n'aviez point péché, vous n'auriez pas été menacés. »

Et c'est pour cela que le Seigneur dit :

« Comme vous n'avez point prêté l'oreille à ce discours, voici ce que dit le Seigneur ; »

« Voilà pourquoi le Seigneur dit. »

Ces prophéties n'ont pas d'autre but que de nous porter, d'un côté, à l'obéissance ; de nous détourner, d'un autre côté, de la désobéissance ; et de nous faire voir qu'à cause de l'une nous serons récompensés, et qu'à cause de l'autre nous serons punis. L'ancienne loi procédait à notre instruction par la menace ; notre Pédagogue guérit les maladies de notre âme par les exhortations. L'art de guérir les maladies du corps est appelé proprement la médecine ; elle est le résultat de la sagesse humaine. Le Verbe, issu du Père, est le seul médecin des infirmités humaines ; il guérit par un saint enchantement les maladies de l'âme.

« Sauvez, ô mon Dieu ! s'écrie le roi prophète, sauvez votre serviteur qui espère en vous ; ayez pitié de moi, Seigneur, car mes cris et mes plaintes ne cesseront pas de s'élever vers vous tout le jour. »

La médecine, dit Démocrite, guérit les maladies du corps; la sagesse guérit les âmes des passions qui les troublent.

Oui, 6 mais notre Pédagogue, qui est la sagesse même, qui est le Verbe du Père, qui a créé l'homme, a soin de toutes ses créatures. Il guérit tout à la fois le corps et l'âme, et suffit à nos besoins comme médecin et comme sauveur.

« Levez-vous, dit-il au paralytique, emportez le lit sur lequel vous êtes couché et rentrez dans votre maison. »

Aussitôt celui qui ne pouvait marcher, se lève, et rentre chez lui sans soutien. Il dit à un mort :

« Lazare, sortez de la tombe. »

Le mort sort de sa tombe, tel qu'il était avant d'être malade, faisant en quelque sorte l'apprentissage de la résurrection future. Non-seulement il guérit le corps, mais il guérit l'âme par ses préceptes et ses grâces.

Quant à nous, aussitôt que nous avons été créés par sa pensée, nous avons reçu de sa sagesse l'organisation la meilleure et la plus solide. Cette sagesse a d'abord créé le ciel et la terre, s'est occupée à tracer la rotation circulaire du soleil et le mouvement des astres, dans le but d'être utile à l'homme. Ensuite, elle a formé l'homme lui-même, l'objet unique de tous ses soins. Et regardant cet ouvrage comme le plus beau de la création, elle lui a donné la sagesse et la prudence pour gouverner son âme. Elle a orné son corps de beauté et de proportions convenables. Quant aux actions des hommes, elle a répandu en elles la droiture et le bon ordre qui provient d'elle-même.

CHAPITRE III.

De la bonté du divin Maître et de son amour pour les hommes.

Le Seigneur nous est utile et nous aide en toutes choses comme homme et comme Dieu : nous remettant nos péchés, comme Dieu; nous enseignant de ne pas pécher, comme homme. C'est avec justice que l'homme est aimé de Dieu, puisqu'il est sa créature. Il a jugé à propos de ne se servir 7 que d'un ordre pour tirer les autres créatures du néant; ses mains ont pétri l'homme ; par un souffle, il lui a communiqué quelque chose qui n'est propre qu'à lui. Puisqu'il a bien voulu nous créer à son image, il est évident qu'il l'a fait, ou à cause de l'excellence de notre nature, ou par un autre motif également digne de sa sollicitude et de son amour. S'il nous a créés à cause de la bonté de notre nature, ce Dieu, la bonté même, a aimé en nous ce qui est bon ; car il y a effectivement dans l'homme quelque chose d'aimable, et c'est ce qui provient du souffle de Dieu. Si c'est par un autre motif, c'est sans aucun doute que, sans cette création, les autres ouvrages de Dieu, privés de la faculté de connaître et d'adorer leur auteur, n'eussent point assez hautement rendu témoignage à sa perfection. Dieu n'aurait point créé les choses pour lesquelles il a créé l'homme, si l'homme lui-même n'avait point été créé. Ainsi, Dieu a créé les choses matérielles, pour un motif tout à fait étranger à ces choses mêmes, et seulement à cause de l'homme. Il savait ce qu'il allait faire, et il a fait ce qu'il a voulu; car il n'est rien qu'il ne puisse faire. L'homme, créature de Dieu, est donc un être aimable par lui-même. Or, Dieu ne saurait s'empêcher d'aimer effectivement tout ce qui mérite d'être aimé.

Il nous aime donc ; et comment ne nous aimerait-il pas, puisque, de son sein paternel, il envoie vers nous son fils unique, cette source inépuisable d'amour et de foi ? Le Seigneur lui-même avoue cet amour, lorsqu'il dit en s'adressant à nous :

« Mon père vous aime parce que vous m'avez aimé. »

Il l'avoue encore lorsque, s'adressant à son père, il lui dit :

« Vous les avez aimés comme vous m'avez aimé. »

Ainsi donc vous apparaissent la volonté du Pédagogue, la nature de ses secours, et la manière tendre et affectueuse dont il vous invite au bien et vous détourne du mal. Il est clair encore que ce Verbe divin 8 exerce en votre faveur un autre office dont le but est de vous instruire dans les choses cachées, spirituelles et mystérieuses.

Mais comme il n'est pas question dans ce moment de cet enseignement, il me suffit ici de vous faire observer combien il est juste de payer de retour un Dieu dont l'amour nous conduit au souverain bien, et de conformer notre vie à ses commandements, non seulement en exécutant ce qu'il nous ordonne, ou en évitant de faire ce qu'il nous défend, mais en cherchant a lui ressembler de la manière la plus parfaite qu'il nous soit possible, à l'aide des exemples qu'il met sous nos yeux, soit pour les imiter, soit pour les fuir. Nous errons, en effet, dans cette vie comme dans des ténèbres profondes et nous n'y saurions marcher sans l'appui d'un guide qui ne se trompe point, d'un guide sûr et fidèle. Ce guide par excellence est le Pédagogue. Ce n'est point, comme dit l'Écriture, un aveugle conduisant d'autres aveugles dans le précipice ; c'est le Verbe dont la vue perçante pénètre les plus secrets replis de notre cœur. Comme donc il n'y a point de lumière qui n'éclaire, point de moteur qui ne fasse mouvoir quelque chose, point de force aimante qui n'aime avec ardeur, il est impossible aussi que le souverain bien ne soit point utile aux hommes, et qu'il ne les conduise pas au salut. Tirons donc nos préceptes de ses exemples et de ses œuvres. Le Verbe a été fait chair pour mieux nous enseigner la pratique et la théorie de la vertu. Qu'il soit notre unique loi ; regardons ses préceptes et ses avis comme la voie la plus courte et la plus directe pour nous conduire à l'éternité. Ses commandements ne respirent que la persuasion, et la crainte en est bannie.

9 CHAPITRE IV. Le Verbe instruit également les hommes et les femmes. Embrassons donc de plus en plus cette obéissance salutaire; livrons-nous tout entiers au Seigneur; attachons-nous fortement aux cordages du vaisseau de la foi, et soyons bien persuadés que les vertus qu'elle nous ordonne de suivre sont l'égal apanage de l'homme et de la femme. S'ils ont, en effet, un seul et même Dieu, ils ont aussi un seul et même Pédagogue, une seule et même Église. La modération, la tempérance, la pudeur sont des vertus communes aux deux sexes. Ils se nourrissent des mêmes aliments, ils s'unissent par le mariage ; la respiration, la vue, l'ouïe, l'intelligence, l'espérance, la disposition à écouter les commandements de Dieu, la charité, tout leur est commun.

Si l'homme et la femme ont le même genre de vie, ils ont également part aux mêmes grâces et au même salut. Ils sont aimés de Dieu avec le même amour, instruits avec les même soins,

« Les enfants de ce siècle, nous dit le Seigneur, épousent des femmes, et les femmes des maris; c'est la seule différence qu'il y ait entre eux. Mais après la résurrection, cette différence n'existera plus dans le ciel. » Les récompenses, destinées aux vertus qui font de la société chrétienne une sainte communauté, ne sont pas plus promises à l'homme qu'à la femme ; elles le sont à l'homme en général, et on peut dire qu'il n'y a aucune différence entre l'un et l'autre, si ce n'est celle qu'établit la concupiscence. Aussi nous voyons que le mot générique d'homme comprend l'homme et la femme; c'est pour cela, je crois, que les Athéniens donnent le nom d'enfant aussi bien aux jeu- 10 nes garçons qu'aux jeunes filles. Si Ménandre est une autorité à laquelle je peux m'en rapporter, voici les paroles qu'il met dans la bouche d'un père dans sa pièce intitulée Rapizoméné:

« Ma fille, car il m'est bien doux de t'appeler mon enfant. »

Ils donnent également le nom d'agneau aux mâles et aux femelles, cet animal si faible et si doux qu'il est le symbole de la simplicité. Quant à nous, le Seigneur lui-même nous paît dans les siècles des siècles. Amen.

Ni les troupeaux ne peuvent vivre sans berger, ni les enfants sans Pédagogue, ni les serviteurs sans maître.

CHAPITRE V. Tous ceux qui marchent dans les voies de la vérité sont enfants de Dieu. Il n'est pas besoin d'expliquer que la pédagogie a pour but la conduite des enfants, c'est-à-dire leur instruction ; l'étymologie seule de ce mot le prouve assez. Mais il nous reste à examiner quels sont les enfants dont parle l'Écriture, et à les placer sous la direction d'un Pédagogue. Ces enfants, dont parle l'Écriture, c'est nous. Elle nous donne souvent le nom d'enfants, employant à ce sujet une foule d'allégories diverses qui expriment toutes la même pensée, pour nous faire voir sous plus d'une forme quelle doit être la simplicité de notre foi.

« Comme le Seigneur, nous dit l'Évangile, se fut arrêté sur le rivage, il adressa ces paroles à ses disciples qui étaient occupés à pêcher : Mes enfants, n'avez-vous là rien à manger ? »

Le Seigneur appelle ici ses enfants ceux que l'usage et une longue habitude de vivre avec eux lui ont rendus familiers.

« Alors, nous dit encore l'Évangile, on lui présenta de petits enfants, afin qu'il leur imposât les mains et qu'il les bénit. 11 Or, ses disciples les repoussaient ; mais Jésus leur dit : Laissez ces petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi ; car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. » Le Seigneur nous explique le sens de sa pensée, lorsqu'il nous dit ailleurs :

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