Le Pédagogue (page 14)
L'Écriture sainte nous apprend l'indécence que commit Noé dans l'ivresse, afin de nous détourner par un exemple frappant de ce vice honteux. Elle nous apprend aussi, dans le même but, que ceux qui couvrirent sa honte furent bénis de Dieu. Enfin Salomon a renfermé en un seul mot tout ce qu'on peut dire sur cette matière :
« Un peu de vin suffit à un homme sensé et il dormira d'un sommeil paisible. »
CHAPITRE III. Il ne faut point rechercher la possession des meubles riches et précieux.
Les vases d'or, d'argent, ou de quelque pierre précieuse, ne sont bons qu'à charmer et séduire les yeux. Leur usage est inutile et vain. Les remplissez-vous d'une liqueur chaude, vous ne pouvez les toucher sans douleur ; d'une liqueur froide, la qualité du vase altère celle de la liqueur, et cette riche boisson devient dangereuse. Loin de nous donc les vases de Thériclée et d'Antigone, les conges bachiques et ces mille sortes de riches bassins et cuvettes dont les usages et les noms sont devenus innombrables. La possession de l'or et de l'argent, soit publique, soit particulière, excite l'envie dès qu'on en abuse. Il est rare de l'acquérir, difficile de la garder, plus difficile encore d'en bien user. Loin de nous encore la vaine gloire que l'on met à posséder des verres de cristal délicatement ciselés. La sainteté de nos lois nous en interdit l'usage ; mais ne nous en plaignons pas, car ils sont si fragiles qu'on n'y peut boire sans craindre de les 105 briser. Point de sièges, de plats, de bassins, d'assiettes, d'aiguières d'argent ; point de meubles de riches métaux pour la table ou d'autres usages que j'aurais honte de nommer ; point de trépieds de cèdre, d'ébène ou d'ivoire ; point de lits à colonnes et à pieds d'argent, où l'ivoire, l'or et l'écaille forment mille figures bizarrement entrelacées; point de tapis de pourpre et d'autres couleurs précieuses et recherchées, éclatantes preuves d'un luxe orgueilleux, insidieux plaisirs d'nne vie lâche, enviée et molle. Ces vaines recherches n'ont rien d'utile et de propre à notre nature. Rappelez-vous ces paroles de l'apôtre :
« Le temps est court. » [2,3b] Enfin il ne faut pas se parer ridiculement et imiter ces insensés que nous voyons dans les fêtes publiques exciter par leur parure l'admiration et l'étonnement, tandis qu'ils sont intérieurement remplis de misère. L'apôtre, en effet, expliquant plus au long la pensée que nous venons de citer, ajoute :
« Ainsi il faut que ceux qui ont des femmes soient a comme s'ils n'en avaient point ; ceux qui achètent, comme s'ils ne possédaient point. »
Si l'apôtre parle ainsi du mariage, dans lequel Dieu a dit :
comment ne pensez-vous pas qu'il veut que vous vous défassiez surtout du faste et de l'orgueil ? Jésus-Christ a dit à ce sujet :
« Vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres, puis venez et suivez-moi. » Suivez Dieu, dépouillé d'orgueil et d'une pompe momentanée, et possédant ce qui est à vous, ce qui est bon, ce que personne ne vous peut enlever; c'est-à-dire la foi en Dieu, l'adoration de sa Passion et la bienveillance envers les hommes, seules richesses qui soient réelles et précieuses. Pour moi, je loue Platon d'avoir expressément défendu les grandes richesses et tous les meubles dont l'usage n'est pas absolument nécessaire : voulant que le même meuble servît à des usages différents 106 afin qu'une possession variée ne variât pas nos besoin». L'Écriture-Sainte dit quelque part admirablement, dirigeant ses paroles vers ceux qui sont pleins d'orgueil et de complaisance pour eux-mêmes :
« Où sont les princes des nations » qui dominaient les animaux de la terre ; qui se jouaient des oiseaux du ciel; qui amassaient l'or et l'argent, en qui les hommes se confient et qu'ils recherchent sans relâche ; et ceux qui travaillent l'argent avec art, et qui en faisaient les plus beaux ouvrages ? Ils ont été exterminés, ils sont descendus dans les enfers. »
L'enfer est le prix de l'orgueil.
[2,3c] Lorsque nous avons besoin de quelque outil pour cultiver nos champs, soit bêche, soit charrue ou faucille, nous ne les faisons point fabriquer d'or et d'argent; nous ne regardons point à la richesse, mais au travail auquel ils sont propres. Qui donc empêche que nous pensions de même par rapport aux différents meubles destinés à nos usages domestiques ? Pensez-vous, je vous prie, qu'un couteau de table ne coupe point s'il n'est garni de clous d'argent ou que le manche n'en soit d'ivoire ? Faut-il aller chercher jusqu'aux Indes du fer pour couper notre viande ? L'eau avec laquelle nous lavons nos pieds ou nos mains les nettoiera-t-elle moins bien pour être contenue dans des bassins de terre ? Une table aux pieds d'ivoire portera-t-elle d'ailleurs sans indignation un pain grossier et à vil prix ? Une lampe faite par un potier éclaire-t-elle moins que la lampe faite par un orfèvre ? Pour moi, je dis que le sommeil qu'on prend sur le plus humble grabat n'est pas moins doux que sur un lit d'ivoire. Puisqu'il suffit, pour nous couvrir, des peaux de brebis et de chèvres, pourquoi chercher des tapis de pourpre et d'écurlate ? Quelle vaine erreur, quelle trompeuse apparence du beau et de l'honnête nous aveugle au point de préférer à la sainte frugalité ces folles délices qui nous ont déjà été si 107 fatales ?
Voyex : le Christ mangea dans un plat de matière vile et commune; il fit asseoir ses disciples sur l'herbe, il leur lava les pieds et les leur essuya avec un linge grossier; Dieu sans faste et sans orgueil, quoiqu'il fut le créateur et le maître de toutes choses ! il ne se fit point apporter du ciel un bassin précieux.
Il demande à boire à la samaritaine qui puisait de l'eau dans un puits avec un vase de terre, ne demandant point un vase précieux, et nous montrant qu'il est aisé de se désaltérer. C'est que son but était d'établir l'usage utile de chaque chose, et non une excessive et vaine magnificence. Il mangeait et buvait dans les festins, mais il n'avait garde de creuser la terre pour y chercher de l'argent et de l'or, et se pouvoir servir de ces vases prétendus précieux qui exhalent toujours la rouille et l'odeur du métal dont ils sont formés.
[2,3d] La nourriture, les vêtements, les meubles, en un mot, la vie tout entière du Chrétien, se doivent accorder avec la sainteté de sa foi. Il faut que ses actions soient utilement réglées d'après la personne, l'âge, l'état et le lieu. Puisque nous sommes tous les ministres du même Dieu, il faut que nos biens et nos meubles portent le même caractère d'une vie honnête et frugale, et que chacun de nous en particulier fasse connaître, par une conduite uniforme et réglée, la sincérité d'un même amour et d'une même foi. Les choses qu'on acquiert sans difficulté, on s'en sert de même ; on les loue, on les garde, on les prête avec facilité. Les plus utiles sont les meilleures ; les plus communes valent mieux que les plus rares. En un mot, les richesses mal administrées sont comme une citadelle de crimes et de vices dont les possesseurs ne peuvent entrer dans le royaume des cieux ; malades qu'ils sont de l'incurable maladie du monde, et vivant au milieu des délices qui les enflent d'un fol orgueil. Ceux qui s'efforcent de faire leur salut doivent bien se persuader que 108 l'usage se réduit a l'utile, et qu'il n'y a d'utile que ce qui est absolument nécessaire. C'est une chose bien vaine, que cette insatiable fureur d'amasser et de garder pour son seul usage tant de possessions précieuses. Amasser sans cesse, et ne faire part à personne de ce que l'on possède, c'est mettre le grain dans un tonneau percé, c'est se causer mille maux, c'est se ruiner et se perdre. Rien n'est plus digne surtout de ridicule et de mépris que de satisfaire les nécessités honteuses de la nature dans des vases d'or et d'argent, comme ces femmes riches et fières que leur sot orgueil accompagne jusque sur leur chaise percée. Pour moi, je voudrais que pendant toute leur vie elles n'estimassent pas plus l'or que du fumier. La convoitise de l'argent est devenue la mère et la nourrice de tous les vices. L'apôtre l'appelle lui-même la racine de tons les maux :
« Car, dit-il, l'avarice est la source de tous les maux ; et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés de la foi et se sont jetés dans de grandes douleurs. »
La pauvreté des passions est la vraie richesse. La grandeur de l'âme ne consiste point à jouir pour soi seul et à s'enorgueillir de ses richesses, mais à les mépriser. Il est honteux au suprême degré de vanter la magnificence de ses meubles. Pourquoi s'enorgueillir de ce que chacun peut acheter au marché ? Mais l'argent de la terre ne peut acheter la sagesse ; c'est une marchandise céleste, et pour se la procurer il faut posséder le Verbe, la seule monnaie qui ait cours dans le ciel.
CHAPITRE IV. De quelle manière il est permis de se réjouir dans les festins. Il faut bannir des tables, où la raison préside, les excès de toute sorte, et ces longues veilles surtout, qui se plaisent 109 et s'allongent encore dans la médisance et la calomnie, les troubles et les injures. Loin de nous les chaînes honteuses dont nous lient ces nocturnes débauches ! Loin de nous l'amour et l'ivrognerie, passions viles et aveugles ! Les chants libres et déshonnêtes régnent de concert avec l'insolence, dans les festins licencieux. La veille excite l'ivresse, allume les sens, et inspire ainsi l'audace des choses honteuses. Ceux qui se plaisent aux sons lascifs des instruments de musique, aux chœurs, aux danses, aux applaudissements, à tous ces bruits tumultueux et vains, ne se plairont plus à la modestie, à la pudeur, à aucune règle de sagesse et de discipline ; devenus sourds, pour ainsi dire, à tout autre bruit qu'à celui de ces cymbales et de ces tambours, qui résonnent et retentissent à leurs oreilles pour les tromper et les séduire. Ces festins dissolus sont à mon sens un théâtre d'ivrognerie.
« Quittons donc les œuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière ; marchons avec pudeur comme durant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies. » Laissons le chalumeau aux bergers, et la flûte aux adorateurs impurs des idoles. Ces instruments doivent être bannis de nos tables; ils ne conviennent qu'à des brutes ou à des hommes privés de raison. On raconte des biches, que le son d'une flûte les apprivoise, et que les chasseurs les attirent, au bruit du chant, dans leurs filets. Lorsque les chevaux se mêlent aux cavales, on leur chante sur la flûte comme une sorte de chant d'hymen, dont les musiciens ont même fait un genre de musique. Il ne faut ni rien regarder, ni rien écouter de honteux ; et pour tout dire, en un mot, nous devons fermer dans notre âme tout accès à l'intempérance, prendre garde à nos yeux, prendre garde à nos oreilles, de peur que la volupté ne les chatouille; fuir les chansons lascives ou trop tendres, et cet art impur d'une mu- 110 sique dégénérée, qui corrompt les mœurs et redouble l'ardeur de la débauche. Nous devons employer les instruments de musique à chanter les louanges de Dieu.
« Faites retentir ses louanges, nous dit l'Esprit saint, au son de la trompette, sur la lyre et sur la harpe. Chantez-le en chœur, au bruit des tambours; chantez-le sur l'orgue et sur tous les instruments à corde ; que l'air résonne du bruit de vos cymbales. Louez le Seigneur. » Ces instruments dont parle l'Esprit saint, ce sont la bouche, le cœur, les lèvres et l'esprit de l'homme, car l'homme est un instrument vraiment pacifique. Mais voulez-vous approfondir davantage cette matière, vous trouverez des instruments guerriers qui enflamment les passions, qui allument l'amour, qui irritent et font jaillir la colère. Les Étrusques, dans leurs guerres, emploient la trompette ; les Arcadiens, la flûte ; les Siciliens, une sorte d'instrument qu'ils appellent pectis; les Crétois, la lyre ; les Spartiates, la flûte ; les Thraces, la trompe ; les Égyptiens, le tambour ; les Arabes, la cymbale. les Chrétiens n'ont qu'un instrument, qui est le Verbe pacifique que nous offrons à Dieu pour l'honorer, ne nous servant plus de harpe, de trompette, de tambour et de flûte, comme avaient coutume de le faire les peuples avides de guerre et de sang, qui méprisèrent la crainte de Dieu et se réunirent en tumultueuses assemblées, n'épargnant ni soin ni harangues pour exciter leur fureur, ou la rallumer quand elle s'éteignait.
Une douce bienveillance doit nous animer dans le festin. Si vous aimez le Seigneur votre Dieu et votre prochain comme vous-mêmes, vous louerez Dieu d'abord, et lui rendrez des actions de grâces, ensuite vous vous montrerez doux et aimable envers votre prochain.
« Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec plénitude, » nous dit l'apôtre. Cette parole s'accommode et se rend conforme aux 111 temps, aux lieux, aux personnes, et maintenant même elle converse dans les festins.
« Instruisez-vous, ajoute l'apôtre, et exhortez-vous les uns les autres par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels, chantant de cœur, avec édification, les louanges de Dieu. Quelque chose que vous fassiez, soit en parlant ou en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le père. »
Tels doivent être nos festins, pleins de grâces et d'une joie sainte. Si vous savez jouer du luth ou de la harpe, vous le pourrez faire sans mériter de reproche; car vous imiterez ainsi ce saint roi des Hébreux, si agréable et si cher à Dieu.
« Justes, nous dit ce saint prophète, célébrez le Seigneur dans des transports de joie. C'est aux cœurs droits de chanter ses louanges. Chantez le Seigneur sur vos harpes; célébrez le Seigneur sur la lyre à dix cordes. Chantez à sa gloire un cantique nouveau. » Ce nombre dix, qui est le principe de tous les nombres, ne prouve-t-il pas que cet instrument est la figure du Verbe? Avant de manger comme avant de boire, il est juste de louer Dieu, qui a créé et qui nous donne toutes les choses dont nous nous nourrissons. Avant de nous livrer au sommeil, il est pieux, il est saint de lui rendre grâces pour tous les bienfaits que nous en avons reçus, et afin de dormir paisiblement sous sa divine protection. Célébrez donc ses louanges ; son ordre a tout créé, et aucun de ses ouvrages n'est imparfait ni défectueux. Les anciens Grecs, au milieu de leurs festins et des vases pleins de vin, chantaient, à l'imitation des psaumes des Hébreux, des chansons qui avaient un nom particulier, et que tous répétaient ensemble et d'une seule voix, s'excitant encore à boire les uns les autres dans les intervalles de ce chant. Ceux d'entre eux qui étaient plus habiles dans l'art musical jouaient en même temps de la lyre. Mais loin de nous les chants amoureux ; nous ne de- 112 vons chanter que les louanges de Dieu.
« Qu'ils chantent son nom en chœur, nous dit le prophète ; qu'ils le proclament sur le tambour et la cithare ; que sa louange réside dans l'assemblée des saints; qu'Israel se réjouisse dans son Créateur ; que les filles de Sion se réjouissent dans leur roi. »
Et le prophète ajoute aussitôt :
« Parce que le Seigneur se complaît dans son peuple. »
Nous admettons donc une harmonie modeste et chaste ; mais nous tenons aussi loin que possible, de nos pensées fortes et généreuses, une musique molle et énervante dont les concerts, étudiés et artificieux, nous conduiraient bientôt à la honte d'une vie molle et désordonnée. Les sons graves et sévères bannissent l'impudence et l'ivrognerie. Ce sont ceux qu'il faut employer, et laisser les sons énervants de la musique chromatique aux débauchés qui se couvrent de fleurs et se vautrent dans l'insolence et dans le vin.
CHAPITRE V. Du rire. Tout imitateur de choses ridicules on d'actions risibles sera banni de notre république ; car les paroles étant l'expression de la pensée et des mœurs, il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose de ridicule dans les mœurs de celui qui se plaît à prononcer de ridicules paroles. C'est ici le cas d'appliquer ce passage de l'Évangile : « Tout arbre bon produit de bons fruits; et tout arbre mauvais, de mauvais fruits. »
Le discours est le fruit de la pensée.
Or, si ceux qui excitent le rire doivent être bannis de notre république, il ne peut sans doute nous être permis de l'exciter nous-mêmes; car il serait absurde que nous imitassions ceux qu'il nous est défendu d'écouter. Mais le comble de l'absurdité 113 serait de nous étudier à paraître ridicules ; c'est-à-dire d'attirer sur nous, de gaieté de cœur, la honte et le mépris. Si personne ne veut travestir son corps comme on le fait sur le théâtre, voudrons-nous travestir notre âme, et cela ouvertement et publiquement? Ne prenons donc pas un masque ridicule, et surtout gardons-nous bien de vouloir, dans nos discours, être ou paraître ridicules, nous faisant ainsi un jouet de la parole et de la raison, les plus précieuses qualités de l'homme. Ce jeu est méprisable au plus haut degré, puisque ceux qui s'y exercent ne méritent pas même d'être écoutés. D'ailleurs ces discours impertinents ont coutume de conduire à des actions honteuses.
Il faut parler d'une manière polie et agréable ; et loin de chercher à exciter le rire, il faut avoir soin d'en comprimer les éclats. La pudeur et l'honnêteté brillent dans un rire modeste, l'intempérance éclate dans un rire bruyant. N'ôtons rien aux hommes de ce qui leur est naturel, mais réglons-en l'usage sur le temps et les circonstances. Faut-il que l'homme rie toujours parce qu'il est doué de la faculté de rire ? Non sans doute ; car le cheval, qui est doué de la faculté de hennir, ne hennit pas toujours. L'homme étant un animal raisonnable, il faut qu'il montre en tout une sage mesure, et que ni sa sévérité ni sa joie ne soient excessives. Ce doux relâchement des fibres du visage qui se fait comme par l'harmonie de quelque instrument est appelé d'un mot grec qui signifie sourire. Si le visage des hommes modestes s'épanouit davantage, c'est rire. Les éclats de rire qui défigurent le visage reçoivent un nom différent, quand ce sont des femmes ou des hommes qui les poussent. Le nom que l'on donne au rire éclatant des femmes signifie un rire immodeste et lascif et il ne convient qu'à des courtisanes.
Celui que l'on donne au rire des hommes en exprime l'insolence et l'impureté. L'insensé, quand il rit, élève la voix ; mais le sage sourit à 114 peine, parce que le sage est tout autrement affecté que l'insensé. Il ne faut pas cependant être triste et morose, mais grave et réfléchi. Il vaut mieux que le visage demeure sévère en souriant; car ce sourire ainsi mitigé prête moins à la raillerie. Il ne faut point sourire de choses honteuses, mais bien plutôt en rougir, de peur que nous ne paraissions nous mêler et consentir à des joies coupables. Si l'on parle devant nous de choses affligeantes, il faut montrer un visage affligé. Ce serait une preuve de cruauté d'en agir autrement. Rien d'ailleurs n'est plus immodeste que de rire toujours. Il ne faut point rire devant des vieillards et des personnes à qui on doit du respect, à moins qu'eux-mêmes n'aient dit quelque chose d'agréable et de plaisant pour nous réjouir. Il ne faut pas non plus rire chez toutes sortes de personnes, ni en toute rencontre, ni pour toutes sortes de sujets. Le ris des femmes et des jeunes gens est aisément regardé comme une injure; mais d'un autre côté un visage trop rude écarte et effraie tout le monde. L'insolence s'arrête et recule devant une sage gravité. Le vin excite aux plaisirs honteux, à la danse, à la folle joie, et achève de corrompre les mœurs qui commencent à l'être. C'est de ces plaisirs que naissent les paroles licencieuses qui descendent bientôt jusqu'à l'obscénité, et poussent à dire tout haut ce qu'il vaudrait mille fois mieux taire. Les mœurs des hommes corrompus se montrent toutes nues dans la licence que produit le vin ; ils dépouillent par elle toute crainte et toute dissimulation ; par elle leur raison s'affaiblit et semble s'éteindre. Toutes leurs manières sont rudes et à demi sauvages : leur passion les asservit et les maîtrise.
115 CHAPITRE VI. Des discours honteux. Nous devons nous abstenir entièrement de tout discours honteux, et fermer la bouche à ceux qui en prononcent devant nous, tantôt par des regards sévères et méprisants, tantôt par des reproches rudes et amers.
« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme ; mais ce qui sort de la bouche, c'est là ce qui souille l'homme. »
Cette obscénité dans les discours est une marque d'ignorance et d'impiété, de bassesse, d'insolence et de dissolution ; il n'y a dans ceux qui les prononcent ni modestie, ni tempérance, ni honnêteté. Les choses honteuses pénètrent dans l'âme par les oreilles comme par les yeux; de là vient que le divin Pédagogue nous aide dans la lutte que nous avons à soutenir, par des discours chastes et modestes. Ces discours sont comme des remparts placés au-devant de nos oreilles pour empêcher le vice de s'y glisser et de porter dans notre âme le trouble et la corruption. Il dirige en même temps nos yeux vers le spectacle des choses honnêtes, nous disant qu'il est préférable que nos pieds soient la cause de notre chute que nos yeux. L'apôtre condamne en ces termes les discours obscènes :
« Que votre bouche ne prononce aucune parole mauvaise, mais que tout ce que vous direz soit propre à nourrir la foi et communiquer la grâce à ceux qui vous entendent. Qu'on n'entende parmi vous ni parole déshonnête, ni folle gaîté, ce qui ne convient pas à votre état, mais plutôt des actions de grâces. Si celui qui appelle son frère fou, sera coupable au jugement de Dieu, que dirons-nous de celui qui ne dit que des folies ? »
N'est-ce pas de lui qu'il est écrit :
« Or, je 116 vous dis que toute parole oiseuse que les hommes auront proférée, ils en rendront compte au jour du jugement; car vous serez justifiés par vos paroles, et condamnés par vos paroles? »
Quelle est donc la défense de nos oreilles et la sagesse de nos yeux? les conversations avec les justes, qui ferment toute voie à l'erreur. Les poètes profanes même nous disent que les discours mauvais corrompent les bonnes mœurs.
« Le glorieux apôtre nous dit : Ayez horreur du mal, et attachez-vous constamment au bien ; car celui qui vit avec les saints sera sanctifié. »