Le Pédagogue (page 15)
N'écoutez donc, ne dites, ne regardez rien de honteux, et surtout mettez tous vos soins à ne rien faire qui le soit, soit en découvrant ou regardant quelques parties secrètes du corps. Loin de se plaire à considérer la honteuse nudité du juste, la modestie filiale couvrit ce que l'ivresse avait découvert. Il ne faut pas se garder avec moins de soin et d'attention de ces paroles auxquelles doivent être fermées les oreilles de ceux qui ont cru en Jésus-Christ. Le pédagogue nous les défend d'abord ; et cette défense est comme un rempart élevé longtemps d'avance contre les assauts de l'incontinence. C'est avec un art admirable qu'il combat et arrache nos vices. Cette défense :
« Vous ne commettrez point d'adultère, »
est précédée et fortifiée par celle-ci,
« vous ne convoiterez point. »
L'adultère, en effet, est le fruit de la convoitise, détestable racine de tout mal. Les mots et les choses obcènes nous sont également interdits, et avec raison, car celui qui se plaît aux mauvais discours désirera bientôt les choses mauvaises ; mais celui, au contraire, dont les paroles sont chastes, s'accoutume à repousser courageusement les assauts des passions. Du reste, nous avons déjà longuement expliqué que la honte n'est point dans les noms des diverses parties du corps humain qui servent à l'acte du mariage ou à la génération. 117 Elles exigent la pudeur et le respect, il est vrai, mais il n'y a point de honte réelle à les nommer et à s'en servir ; l'action illégitime est la seule honteuse ; car il n'y a de honteux que le vice et les actions qu'il fait commettre. J'appelle donc avec raison discours honteux ceux qu'on se plaît à tenir sur des actions vicieuses, tels que l'adultère, l'amour des garçons ou sur tout autre sujet de même nature. Ce n'est pas que les paroles inutiles et oiseuses soient permises aux chrétiens :
« Le péché abonde dans la multitude des paroles. »
Celui qui se tait est réputé sage, celui qui parle trop est odieux. Celui qui multiplie ses discours hait son âme.
CHAPITRE VII. Des devoirs de ceux qui vivent ensemble.
Ne raillons personne ; de la raillerie s'élancent en foule les outrages, les querelles, les combats, les inimitiés. L'outrage est principalement au service de l'ivresse ; nous l'avons déjà remarqué. On juge d'un homme non-seulement par ses actions, mais encore par ses paroles.
« Ne reprends pas ton prochain lorsqu'il boit en un festin, et ne le méprise pas lorsqu'il se réjouit, nous dit l'Écriture ; car s'il nous est ordonné de converser, surtout avec les saints, à plus forte raison est-ce un péché de les railler. Les paroles de l'insensé sont comme le bâton sur lequel l'outrage se repose et s'appuie. »
Aussi je ne me lasse point d'admirer ces exhortations de l'apôtre :
« Qu'on n'entende parmi vous ni parole déshonnête ni folle gaîté, ce qui ne convient pas à votre état. »
Si c'est la charité qui vous rassemble en un festin, une bienveillance réciproque le doit doucement animer ; aucune raillerie déraisonnable, aucun doute insultant ne doit se mêler à ta douceur prudente des conversations. 118 Comment, si la charité vous réunit, permettriez-vous à la raillerie de vous diviser et d'allumer en vous de coupables haines? Il est plus sage de se taire que de contredire en ajoutant péché sur péché. « Heureux l'homme qui n'est point tombé par les paroles de sa bouche et qui n'est point pressé par les remords du péché, » et le regret d'avoir offensé quelqu'un par ses discours ! Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe doivent éviter tout festin, de peur de tomber là où il ne leur est point convenable d'aller. Des propos inaccoutumés, des spectacles peu décents ébranlent leur esprit où la foi est flottante encore. C'est peu de tomber eux-mêmes plus facilement dans le mal par la faiblesse de leur âge, ils entraînent encore la chute des autres en leur offrant ce spectacle doux et périlleux de la jeunesse et de la beauté. De là vient cette maxime du sage :
« Ne t'assieds jamais avec la femme d'un autre, et ne sois pas à table avec elle nonchalamment appuyé sur le bras; »
c'est-à-dire ne mange pas souvent avec elle. Le sage ajoute immédiatement :
« Et ne bois pas de vin avec elle, de peur que ton cœur ne s'incline vers elle et que ton sang ne t'entraîne à la perdition. »
On glisse, en effet, aisément de la liberté qu'inspire le vin, dans le mal. Le sage nomme la femme mariée, parce qu'il y a un plus grand péril à s'efforcer de briser ce lien sacré, qui est la vie de la société. Si quelque nécessité imprévue nous force à les approcher, elles doivent se montrer à nous couvertes d'un voile au dehors, et de la pudeur au dedans. Quant à celles qui ne sont point au pouvoir d'un mari, il leur est de la dernière honte de se mêler aux joies des hommes dans les festins. Une fois que l'on est entré dans la salle du festin, il y faut rester immobile, silencieux et attentif. Si vous êtes assis, ne changez point vos pieds de place, ne posez point vos jambes l'une sur l'autre, n'appuyez point votre menton sur 119 votre main, c'est une indécence qu'on ne pardonne pas même à des enfants, et c'est une marque de légèreté d'esprit et de caractère que de changer fréquemment de position. La modestie et l'honnêteté consistent à choisir ce qu'il y a de moins recherché dans les mets et dans les boissons, à ne montrer ni empressement ni hardiesse, soit au commencement, soit dans les intervalles du repas. Bien plus, il faut cesser le premier et ne témoigner aucun désir. Voyez les paroles du sage :
« Use comme un homme tempérant de ce qui t'est servi. Cesse le premier par pudeur. Et si tu es assis au milieu d'un grand nombre de personnes, n'étends pas le premier la main sur la table. » Il ne faut donc montrer aucune sorte de gourmandise; et quels que soient nos désirs, nous ne devons tendre la main qu'après un retard qui prouve notre tempérance. Il ne faut ni regarder les mets avec envie ni les saisir avec avidité comme des brutes, ni surtout manger avec excès; car l'homme ne dévore point, mais se nourrit de pain. Voulez-vous être vraiment modeste ? levez-vous et sortez des premiers ; car il est écrit :
« Lorsqu'est venu le temps de se lever, ne sois pas le dernier, et retourne en ta maison. C'est pourquoi les douze apôtres ayant appelé la multitude des disciples, dirent : il n'est pas juste que nous délaissions la parole de Dieu pour avoir soin des tables. » Les mêmes apôtres écrivaient encore à leurs frères d'Antioche, de la Syrie et de la Cilicie :
« Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne point imposer d'autres fardeaux que ceux qui sont nécessaires ; que vous vous absteniez des victimes sacrifiées aux idoles, et du sang et des chairs étouffées, et de la fornication, toutes choses dont vous ferez bien de vous garder. »
Il faut fuir la licence du vin à l'égal de la ciguë, car ce sont deux poisons mortels. Ne riez ni ne pleurez immodérément. Souvent, après avoir jeté de grands 120 éclats de rire, les gens ivres, par je ne sais quelle folle influence du vin, tout-à-coup descendent aux larmes. La faiblesse et l'insolence sont l'une et l'autre étrangères a la droite raison. Quant aux sages vieillards, qui regardent les jeunes gens comme leurs propres fils, quoiqu'ils ne doivent que bien rarement plaisanter avec eux, ils le peuvent cependant quelquefois, ayant soin de leur adresser quelque douce plaisanterie propre à les instruire de ce qui est beau et honnête. Voient-ils un jeune homme silencieux et modeste ; ils lui peuvent dire poliment et avec grâce : Mon fils ne cesse pas de parler. Cette douce plaisanterie augmente la modestie du jeune homme et lui montre les bonnes qualités qu'il possède, en lui reprochant faussement les vices qu'il n'a pas. Cette manière d'assurer ce qui est par ce qui n'est pas, est l'intuition d'un maître habile. On peut encore, dans le même sens et le même but, reprocher a celui qui est sobre et ne boit que de l'eau, de trop aimer la bonne chère et le vin. Mais si nous nous trouvons parmi des railleurs de profession, laissons passer leurs vains discours, sans y prendre part, comme des coupes pleines. C'est là un jeu glissant et dangereux.
« Le repentir est près de la bouche du téméraire. »
Ne vous asseyez point avec l'homme injuste, n'écoutez point ses vagues accusations, ne soyez point son témoin dans ses calomnies, dans ses médisances, dans sa méchanceté. Les personnes modestes doivent, il me semble, régler leur silence et leur voix ; il leur est permis de répondre et de parler chacune à leur tour.
« Le silence est la vertu des femmes; »
mais les jeunes gens le peuvent rompre sans péril; s'ils parlent bien, ils sont assez âgés. Vieillard, parle dans les festins, c'est un droit de ton âge, mais parle sans embarras et avec sagesse. Jeune homme, parle aussi, la sagesse te le permet; mais attends d'être interrogé, et que tes réponses soient claires et concises. Crier au lieu de parler, ou 121 parler si bas qu'on ne vous puisse entendre, ce sont les deux choses du monde les plus insensées : l'une est une marque d'insolence, l'autre d'abjection. Ne discutez point avec chaleur pour remporter la victoire dans une vaine dispute de mots. Nous devons éviter avec soin le tumulte et le trouble, c'est là ce que signifient ces paroles du Sauveur :
« Que la paix soit avec vous. »
Écoutez, avant de répondre, ne parlez point d'un ton mou et languissant, mais simple et modéré ; ne soyez ni diffus ni trop bref. La parole même a besoin qu'on lui impose de sages lois; point de clameur ni d'importunes exclamations. Le sage Ulysse châtia l'insolence de Thersite, dont les vociférations privées de sens et de respect, troublaient toute l'armée. La fin d'un grand parleur est funeste. Tout est usé dans un mauvais plaisant, il n'y a d'entier que la langue qui subsiste pour faire le mal. De là viennent ces sages maximes de l'Écriture :
« Là où il y a beaucoup de vieillards, parle peu et ne plaisante pas, »
et pour nous prémunir contre l'inutilité des paroles, elle nous recommande de ne pas répéter les mêmes choses dans les prières que nous adressons à Dieu. Les sifflements, les bruits que l'on fait avec les doigts pour appeler les domestiques, signes évidents d'un manque de raison, sont indignes de tout homme raisonnable. Il ne faut ni cracher fréquemment, et avec effort, ni se moucher dans un festin, de peur de manquer d'égards envers les convives et d'exciter leur dégoût. Nous ne devons point mettre la crèche à côté du fumier, comme les ânes et les bœufs, ni cracher, moucher et manger à la fois. S'il arrive, par hasard, que l'on éternue ou que l'on rote, il le faut faire avec le moins de bruit possible, de manière à ne pas appeler l'attention même de ses voisins. C'est accuser la plus mauvaise éducation que d'agir autrement. Si l'on est contraint de roter, il le faut faire en ouvrant doucement la bouche, et non 122 point comme des acteurs qui déclament sur un théâtre. Il faut retenir son haleine pour étouffer le bruit que l'on fait en éternuant, de sorte que les secousses de l'air étant arrêtées , on éternue sans que les autres s'en aperçoivent ; et l'air, en sortant de la bouche, n'est chargé d'aucun excrément. C'est une marque d'insolence et d'orgueil de vouloir éternuer avec éclat au lieu d'en diminuer le bruit. Ceux qui nettoient leurs dents ou quelque plaie sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. Ce sont de véritables démangeaisons de brute que de se frotter les oreilles ou de s'exciter à éternuer. Il faut fuir soigneusement toutes ces turpitudes, et les discours honteux qu'elles font naître. Que la contenance soit grave et modeste, la tête droite et immobile, les mouvements du corps et les gestes dans le discours, sagement et prudemment réglés. En un mot, le repos, la paix, la tranquillité sont le propre du Chrétien.
CHAPITRE VIII. De l'usage des parfums et des couronnes. Il ne faut faire usage ni des parfums, ni des couronnes ; car ils excitent au plaisir et à une indolence voluptueuse, surtout lorsque la nuit est proche. Je n'ignore point qu'une femme repentante versa sur les pieds du Seigneur, au moment où il se mettait à table, un vase rempli de parfums, et que cette offrande lui fut agréable ; je sais aussi que les anciens rois des Hébreux portaient des diadèmes enrichis d'or et de pierres précieuses. Mais cette femme, dont l'offrande fut agréable au Sauveur, ne connaissait point sa doctrine ; car elle était encore pécheresse. Ce parfum était ce qu'elle croyait posséder de plus précieux, et elle lui en faisait hommage ; elle faisait plus, elle lui essuyait les pieds avec ses che- 123 veux, le plus bel ornement de son corps, et lui offrait, en abondantes libations, les larmes que le repentir lui arrachait. Aussi ses péchés lui furent-ils pardonnés et remis. Je crois voir, dans ce récit de l'Évangile, comme une image symbolique de la doctrine et de la passion du Sauveur. Ses pieds, inondés de parfums, sont l'image de sa doctrine , de cette doctrine divine qui envahit la terre entière avec une gloire toujours croissante.
« Leur langage a retenti jusqu'aux extrémités de la terre. »
J'ajouterais même, si je ne craignais de paraître importun, que les pieds du Seigneur arrosés de parfums, ce sont les apôtres, et que ce parfum odoriférant était pour eux l'annonce prophétique des dons futurs de l'Esprit saint. N'est-il pas naturel, en effet, que les apôtres qui ont parcouru tout l'univers et prêché partout l'Évangile, soient appelés par allégorie les pieds du Seigneur ?
« Adorons-le, dit le Psalmiste, dans l'endroit où ses pieds se sont arrêtés » ;
ses pieds, c'est-à-dire les apôtres, qui ont annoncé son nom aux nations les plus reculées de la terre. Les larmes de la pécheresse repentante expriment le repentir et la conversion des gentils ; ses cheveux détachés, le détachement des vaines parures, les persécutions souffertes pour le Seigneur, avec une invincible persévérance, et le fol amour de la fausse gloire étouffé par la foi nouvelle. C'est encore une figure de la passion du fils de Dieu. [2,8b] Jésus-Christ, dans un sens mystique, est une source d'huile par où sa miséricorde découle jusqu'à nous. Judas, qui le trahit, est une huile falsifiée dont les pieds du Seigneur furent oints un peu avant de quitter le monde ; car c'est la coutume d'oindre les morts. Les larmes nous représentent encore, nous qui sommes pécheurs et qui, croyant en lui, en avons reçu le pardon et la rémission de nos péchés. Les cheveux épars sont l'image de la malheureuse Jérusa- 124 lem, la ville ointe et sacrée, sur laquelle ont pleuré tant de prophétiques lamentations. Le Seigneur nous montre en ces termes que Judas était un traître et un faux disciple :
«Celui qui porte la main dans le plat avec moi, me trahira. » Convive perfide, ce fut par un baiser qu'il trahit son maître et son Dieu. Hypocrite et menteur, il avait des baisers pleins d'artifice et de fraude, et il accusait, en l'imitant, l'ancienne hypocrisie de ce peuple, duquel il est écrit :
« Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »
Il est donc assez probable que, comme disciple à qui le Seigneur avait fait miséricorde, Judas était la figure de l'huile ; mais, comme traître, d'une huile impure et empoisonnée. Ce parfum, versé sur les pieds du Sauveur, annonçait l'approche de sa Passion et la trahison de Judas. Lui-même enfin, lavant les pieds de ses disciples et leur communiquant le pouvoir céleste qui leur était nécessaire pour faire entrer les nations en partage de sa parole et de ses bienfaits, répandit sur eux un parfum dont l'odeur suave a pénétré glorieusement tous les habitants de la terre. Sa passion, en effet, a été pour nous un parfum précieux, et pour lés Juifs, un affreux péché. Vous le voyez manifestement dans ce passage de l'apôtre :
« Au reste, je rends grâces à Dieu, qui nous fait toujours triompher en Jésus-Christ, et qui répand par nous, en tous lieux, la connaissance de son nom. Nous sommes devant Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ, pour ceux qui se sauvent, et pour ceux qui se perdent; aux uns, une odeur de mort pour la mort, et aux autres, une odeur de vie pour la vie. » [2,8c] Les rois Juifs dont la couronne était d'or diversement incrustée de pierres précieuses, les rois Juifs appelés Christs portaient, sans le savoir, sur leur tête le symbole de son éternelle royauté. Toute pierre précieuse, soit perle, soit émeraude, exprime le Verbe. L'or surtout, qui est incor- 125 ruptible, exprime son incorruptibilité. Ce fut de l'or que les mages lui offrirent à sa naissance parce que l'or est le symbole de la royauté. Couronne immortelle comme le Dieu dont elle est l'image, couronne dont l'éclat ne passe point comme ces fleurs de nos prairies qu'un même jour voit naître et mourir.
Les sentiments d'Aristippe de Cyrène, philosophe à la vie molle et licencieuse , ne me sont point inconnus. Voici le sophisme qu'il proposait : Le cheval et le chien qu'on oint de parfums ne perdent point leur vigueur, l'homme donc ne doit point la perdre. Mais l'usage puéril des parfums ne serait point aussi blâmable dans ces animaux, privés de raison, que dans l'homme qui en est doué.
Il existe de nos jours une infinité de parfums dont la nature et les noms diffèrent : végétal, minéral, royal ; celui qu'on extrait de la cire , celui que donne un arbrisseau d'Égypte. Le poète Simonide n'a point honte de dire dans ses Iambes
qu'il employait ces parfums à un usage impudique.
Parmi ces parfums, les plus estimés sont celui de Cypre et le nard. Viennent ensuite les essences de lys et de rose et mille autres dont les femmes se servent, soit en pâte, soit secs, soit liquides; elles s'arrosent et s'inondent de ceux-ci, elles respirent l'odeur de ceux-là. Chaque jour même on en invente de nouveaux, afin de satisfaire et rassasier cet insatiable désir qu'elles ont de paraître belles. Elles en arrosent leurs vêtements, leurs meubles et leurs lits ; elles les brûlent dans l'intérieur de leurs appartements. Il n'est point enfin jusqu'aux vases destinés aux plus vils besoins qu'elles ne forcent à en répandre les voluptueuses odeurs. Ceux donc qui, ne pouvant souffrir cet amour outré des parfums, bannissent des villes bien policées, comme efféminant les hommes mêmes, non-seulement les artisans qui les composent et qui les vendent, mais ceux encore dont le 126 métier est de répandre des couleurs fleuries sur la blancheur des laines, me paraissent avoir bien jugé des dangers de ce luxe impur. C'est un crime, en effet, que d'introduire des habits et des parfums trompeurs dans la ville de la vérité. Parmi les Chrétiens, l'homme doit respirer la probité; la femme, respirer le Christ, qui est l'onction royale, et non la vaine odeur des parfums terrestres. Que l'odeur divine qui s'exhale de la chasteté soit l'unique parfum dont la femme se pare; ce parfum l'embellira et la remplira d'une joie spirituelle. Tel est celui que le Christ prépare à ceux qui sont siens, qu'il compose des aromates célestes et dont il ne dédaigne pas de faire usage, comme il le rappelle dans les chants du prophète-roi :
« C'est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d'une onction de joie, au-dessus de tous ceux qui doivent y participer : la myrrhe, l'ambre et le» sandal s'exhalent de vos vêtements. »
II ne faut pas cependant que nous ayons pour les parfums la même horreur que les vautours ou les escarbots, dont on dit qu'un peu d'essence de rose les fait mourir. Les femmes peuvent en faire usage, pourvu que ce soit en petite quantité et qu'elles aient soin de choisir ceux dont l'odeur est la moins forte et la moins enivrante ; car les prodiguer sans mesure, c'est transporter aux vivants l'usage d'embaumer les morts. L'huile, qui est nuisible aux abeilles et aux autres insectes, est utile aux hommes ; elle excite leur courage, assouplit leurs membres et leur donne dans les jeux guerriers plus d'agilité et de force. Le parfum, au contraire, qui est une huile trop douce les amollit et les énerve. Aussi, après avoir banni de nos tables les mets recherchés qui corrompent le goût, nous nous garderons bien de permettre l'usage d'aucun objet dont la vue ou l'odeur excite en nous des chatouillements voluptueux, de peur que l'intempérance que nous avons bannie ne rentre dans notre âme par ces sens 127 comme par une porte que nous lui aurons laissée ouverte. Si l'on objecte que le grand pontife, c'est-à-dire Jésus Christ , offre perpétuellement à Dieu des parfums, je répondrai qu'il ne faut pas prendre à la lettre ces passages de l'Écriture; ce n'est qu'un parfum spirituel, et la bonne odeur de la charité ou le sacrifice de son corps, qu'il immole sur les autels. Il suffit donc de l'huile, de l'huile simple et naturelle pour entretenir la moiteur de la peau, relâcher la tension des nerfs et neutraliser les odeurs trop pénétrantes qui s'exhalent par fois du corps de l'homme. L'amour des parfums exquis est comme une nourriture donnée à l'oisiveté et à la mollesse, mollesse qui conduit à la débauche par une pente insensible. Si vous avez un penchant au vice, tout vous y porte et vous y entraîne ; c'est comme on réseau qui vous enlace de toutes parts ; tout, les repas, le sommeil, la parole, les yeux, les oreilles, la bouche, les narines mêmes. Le voluptueux est entraîné par l'odeur pénétrante des parfums et des couronnes, comme l'est un taureau par des anneaux de fer et des cordes.
Cependant, puisque nous condamnons les plaisirs qui ne sont d'aucun usage pour l'utilité de la vie, il est important d'examiner si nous ne pouvons en retirer aucune de l'usage des parfums. lien est, en effet, quelques-uns qui n'amollissent point, n'excitent point à l'impudicité et à la luxure; et dont l'usage modéré n'est point incompatible avec l'amour de la tempérance. Ils fortifient le cerveau et l'estomac ; ils assouplissent les nerfs, ils sont d'un utile secours contre diverses maladies; c'est à cet effet qu'il les faut employer, pour ranimer les forces languissantes, combattre les fluxions, les refroidissements et les dégoûts. Une des manières d'en user les plus utiles à la santé, comme le dit quelque part un poète comique,
c'est d'en oindre les mains, qui en transmettent au cerveau l'odeur bienfaisante.
On frictionne encore 128 utilement, en divers cas, les jambes et les pieds des malades avec des herbes odoriférantes qui échauffent ou rafraîchissent, et dont l'influence salutaire attire vers les parties du corps les moins importantes les humeurs malignes qui embarrassent le cerveau. Mais il faut laisser les plaisirs inutiles aux voluptueux dont ils sont la honte, et qui s'en serrent vainement comme d'un aiguillon pour réveiller leurs sens blasés. Il y a une grande différence entre la profusion des parfums et la simple onction : l'une n'appartient qu'aux efféminés , l'autre est souvent utile pour la santé.
[2,8d] Le philosophe Aristippe, qui avait coutume de se parfumer, maudissait ces voluptueux qui, par l'abus qu'ils faisaient des bonnes odeurs, en avaient décrié l'usage.
« Rends au médecin ce qui lui est dû. Le Très-Haut l'a créé ; car tout remède salutaire vient de Dieu. Le médecin préparera les breuvages. »