Le Pédagogue (page 2)
« Si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. »
Il ne parle point ici d'une régénération allégorique, il parle de la simplicité qui est naturelle aux enfants et il nous recommande de devenir simples comme eux. L'esprit prophétique nous désigne également sous le nom d'enfants de Dieu. Voyez ce que dit l'Évangile :
« Une foule d'enfants coupaient des branches d'olivier et de palmier ; et, sortant au-devant du Seigneur, ils s'écriaient : Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »
C'est-à-dire, lumière, gloire, louange et supplications au Seigneur ! car tel est le sens du mot hosanna, si on le traduit de l'hébreu en grec. Il me semble que l'Évangile a cité la prophétie qui précède pour nous faire honte de notre paresse et de notre lenteur. Vous l'avez certainement remarqué :
« C'est de la bouche des enfants et de ceux qui sont encore à la mamelle, que vous avez fait sortir mes louanges. »
C'est encore pour cette raison que le Seigneur, prêt à remonter à la droite de son père, excite ses disciples à l'écouter plus attentivement, et s'efforce de leur inspirer un plus ardent amour de ses instructions, leur faisant sentir qu'il ne tardera pas à les quitter, et qu'en conséquence ils doivent recevoir avec plus d'avidité la parole de la vérité, et se hâter de jouir de sa présence, tant qu'il n'est pas encore parti pour le ciel. De nouveau donc, il les appelle ses petits enfants.
« Mes petits enfants, leur dit-il, je suis avec vous pour peu de temps encore. »
Il compare le 12 royaume des cieux à des enfants assis dans la place publique et qui crient à d'autres enfants :
« Nous avons joué de la flûte pour vous, et vous n'avez point dansé ; nous avons pleuré et vous n'avez point gémi. »
Vous trouvez dans l'Évangile mille autres passages semblables et conformes à celui-ci. Mais ce sentiment n'est pas seulement celui de l'Évangile ; il est encore celui des prophètes. Écoutez ce que dit David :
« Enfants, louez le Seigneur; louez le nom du Seigneur. »
Écoutez encore ce que l'Esprit saint met dans la bouche d'Isaïe :
« Me voici, et les enfants que Dieu m'a donnés. » Vous vous étonnez que le Seigneur appelle des gentils ses enfants ; vous ignorez sans doute que les Attiques, qui ont un nom différent pour les filles libres et les filles esclaves, les réunissent cependant quand elles sont jeunes sous une appellation commune, à cause de la fleur de leur âge. Lorsque le Seigneur nous dit que les agneaux seront à sa droite, il entend de simples enfants, plus semblables en effet à des agneaux et à des brebis qu'à des hommes. Le Seigneur a donné la préférence à ce terme d'agneau, pour faire voir que, dans l'homme, la douceur et la simplicité d'esprit sont la marque de l'innocence. De même, lorsqu'il nous compare à des veaux qui tettent leur mère, à une colombe; innocente et sans fiel, ce sont des figures qu'il emploie pour nous désigner. Quand il nous ordonne par la bouche de Moïse d'offrir en expiation de nos péchés deux petits de colombes ou une paire de tourterelles, il nous donne cet ordre afin de nous faire sentir que l'innocence du jeune âge, l'inexpérience du mal, la facilité à oublier les injures, si naturelle aux enfants, sont des vertus infiniment agréables à Dieu ; le semblable s'expie par son semblable. La timidité naturelle aux colombes est une image de la crainte que le péché doit nous inspirer. Que le Seigneur nous appelle ses petits, 13 l'Écriture l'atteste assez lorsqu'elle s'exprime ainsi :
« Comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes. »
De cette manière nous sommes les petits du Seigneur ; et ce terme de tendresse dont se sert le Verbe, ce terme tiré de la faiblesse de l'enfance exprime d'une manière mystique et admirable quelle doit être la simplicité de notre âme. Il n'est point de nom doux et tendre que le Seigneur ne nous donne et qu'il ne répète à chaque instant. Mes enfants, mes petits, mes petits enfants, mes fils, mes chers fils, peuple récent, peuple nouveau.
« Un nouveau nom, dit-il, sera donné à mes serviteurs. »
Nouveau, c'est-à-dire éternel, sans souillure, simple, ingénu, véritable, couvert de bénédictions sur toute la face de la terre. Il nous appelle encore allégoriquement de jeunes poulains, voulant dire que nous ne sommes pas soumis au joug du vice, et que nous n'avons pas été domptés par la malice ; voulant dire que nous sommes simples, et que nous bondissons seulement pour courir vers notre Père; que nous vivons dans l'heureuse ignorance de ces passions furieuses qui rendent l'homme semblable aux bêtes ; que notre âme est libre et innocente comme celle des enfants qui viennent de naître ; que nous courons vers la foi et la vérité ; que nous sommes prompts pour arriver au salut; que nous méprisons et foulons aux pieds les richesses et les voluptés du monde.
« Tressaille d'allégresse, fille de Sion ; pousse des cris de joie, fille de Jérusalem; voilà que ton roi vient vers toi, juste, doux et sauveur, monté sur une ânesse et sur le fils de l'ânesse. »
L'Écriture ne se contente pas de se servir du terme d'ânon, elle ajoute que cet ânon était né depuis peu, exprimant ainsi avec simplicité comment le Christ est nouveau selon la chair, et éternel selon sa génération divine. Comme le Seigneur dirige cet animal faible et timide, il nous donne à nous qui sommes ses enfants, la nourriture et la direction qui nous 14 conviennent. L'enfance de cet animal est l'image de la nôtre.
« Il attacha, dit l'Écriture, l'ânon à la vigne. »
C'est-à-dire qu'il attache au Verbe un peuple simple et nouveau. C'est le Verbe qui est la vigne; comme la vigne produit le vin, le Verbe donne son sang ; et de ces deux breuvages salutaires à l'homme, l'un nourrit son corps, l'autre guérit son âme et la sauve. Qu'il nous appelle ses agneaux, l'Esprit saint le témoigne par la bouché d'Isaïe :
« Il gouverne son troupeau comme un pasteur vigilant; il rassemBle ses agneaux et les presse dans ses bras. »
Ses agneaux, qui sont ce qu'il y a de plus timide et de plus doux dans le troupeau, sont une figure allégorique de cette simplicité enfantine qui plaît au Seigneur. Nous-mêmes, nous donnons à ce qu'il y a de plus beau et de plus précieux parmi les biens de ce monde, à l'éducation, des noms dont l'étymologie est tirée du mot enfant, et nous honorons du nom de Pédagogie le gouvernement de l'enfance, l'art qui, ayant pour but l'étude de la vertu, nous apprend à la pratiquer. Le Seigneur lui-même nous révèle tout ce qu'il y a de grand et de noble dans la qualification d'enfants qu'il nous donne, lorsqu'il résout la question qui s'était élevée entre les apôtres :
« Quel est le plus grand dans le royaume des cieux? »
Car, ayant placé un petit enfant debout au milieu d'eux, il leur dit :
«Quiconque s'humiliera comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux. »
Ce n'est donc pas, comme plusieurs l'ont pensé, parce que les enfants sont incapables de réfléchir et de faire usage de leur raison que le Seigneur nous les présente pour modèles, et il faut bien se garder d'entendre en ce sens ces autres paroles :
« Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. »
Non, cette interprétation serait extrêmement vicieuse. Depuis que nous sommes les enfants du Seigneur, nous 15 ne nous traînons plus dans la fange ; nous ne rampons plus sur la terre comme des serpents ; c'est-à-dire que nous ne nous livrons pas tout entiers, comme auparavant, à la bassesse des grossiers appétits de notre corps; notre âme s'élance vers le ciel. Nous avons renoncé au monde et au péché ; nous ne touchons plus la terre que du bout du pied, et il semble que nous ne soyons encore dans ce monde que pour marcher à la poursuite de cette sagesse divine que les méchants regardent comme une folie. Ne connaître que Dieu seul pour père, être simple, ingénu, innocent, sans artifices, sans détours, tels sont les caractères de la véritable enfance. Aussi est-ce à ceux qui sont déjà avancés dans la doctrine du Verbe que le Seigneur ordonne de rejeter loin d'eux tout souci importun des choses nécessaires à la vie, et d'imiter les petits enfants qui laissent ce soin à leur père. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les paroles suivantes :
« Ne vous inquiétez point du lendemain ; à chaque jour suffit sa peine. »
C'est-à-dire quittez tout soin inutile, attachez-vous seulement à votre père. Votre père vous donnera tout ce dont vous aurez besoin. Celui qui accomplit ce précepte est véritablement enfant ; il l'est aux yeux du monde et aux yeux de Dieu. Le monde, en effet, le méprise comme un insensé ; Dieu l'aime comme son enfant. S'il n'y a qu'un seul maître, comme dit l'Écriture, et si ce maître est dans le ciel, il en résulte nécessairement que ceux qui sont sur la terre ne doivent porter que le nom de disciples. Qui peut le nier ? la science et la perfection sont l'apanage du Seigneur ; l'ignorance et la faiblesse sont le nôtre. A Dieu la charge d'instruire ; à l'homme celle d'apprendre. Cependant les prophètes donnent le nom d'homme à tout ce qui est parfait, c'est-à-dire achevé, consommé, soit dans le bien, soit dans le mal. La prophétie dit par la bouche de 16 David, en parlant du démon :
« Le Seigneur abhorre l'homme de sang. »
David lui donne le nom d'homme parce que le démon est parfait et consommé dans le mal. Le nom d'homme est aussi donné au Seigneur pour exprimer la perfection de sa justice; Voici, en effet, ce que dit l'apôtre dans une de ses épitres aux Corinthiens :
« Je vous ai fiancés à cet unique époux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. »
Il s'explique encore plus clairement dans son épître aux Éphésiens, et il y éclaircit en ces termes la question qui nous occupe :
« Jusqu'à ce que nous parvenions tous par l'unité de la foi et de la connaissance du fils de Dieu, à être l'homme parfait et à atteindre la nature complète de l'âge de Jésus-Christ, afin que nous ne soyons plus flottants comme des enfants et que nous ne nous laissions plus emporter à tout vent de doctrine par la malice des hommes et par l'adresse qu'ils ont à nous envelopper dans l'erreur ; mais que, proférant le langage de la vérité en toute charité, nous croissions en Jésus-Christ. »
L'apôtre s'exprime ainsi pour arriver à l'édification du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la tête et l'homme en quelque sorte, le seul qui soit parfait et consommé dans la justice. Mais nous, qui sommes des enfants, nous devons prendre garde d'être emportés par les vents de l'hérésie et ne point ajouter foi aux paroles de ceux qui nous instruisent d'une manière contraire aux doctrines de nos pères. Le seul moyen de devenir parfaits est d'accepter Jésus-Christ pour notre chef, et de faire partie de son Église.
Je dois faire remarquer aussi, à propos du terme d'enfant, nêpios, qu'on ne donne pas ce nom aux insensés; on les appelle nêputioi. Quand on dit nêpios, c'est la douceur qu'on veut exprimer. Nêpios est composé de la syllabe né et êpios, qui veut dire doux. C'est ce que le bienheureux Saint Paul exprime clairement en ces ternies :
« Lorsque 17 nous aurions pu vous être à charge comme apôtres de Jésus-Christ, nous avons été doux (épioi) au milieu de vous, semblables à de petits enfants qu'une nourrice échauffe sur son sein. »