Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 4)
Il me semble que toutes vos fables ont bien vieilli : Jupiter n'est plus ni dragon, ni cygne, ni aigle. Ce n'est plus un homme livré à l'amour, ni un dieu qui vole sous la forme d'on oiseau. Il ne cherche plus de jeunes enfants, il n'est plus prodigue de tendresse, il n'use plus de violence, bien qu'il existe grand nombre de femmes plus gracieuses que Léda, plus belles que Sémélé; une multitude de jeunes adolescents mieux faits et mieux élevés que le pâtre de Phrygie. Où est maintenant l'aigle, où est le cygne, où est Jupiter lui-même? Il a vieilli avec ses ailes d'emprunt. Ce n'est pas qu'il se repente de ses amours, ni qu'il ait appris la tempérance ; mais toute l'imposture vous est aujourd'hui dévoilée. Léda est morte, l'aigle est mort, le cygne est mort.
Cherchez votre Jupiter, mais pour cela ne montez pas au ciel : fouillez la terre. Callimaque de Crète vous dira, dans ses hymnes, où il est enterré. «Grand roi, s'écrie-t-il, les Crétois vous ont élevé un. tombeau. » Car il est mort comme Léda, comme le cygne, comme l'aigle, comme le serpent; il est mort comme meurt l'homme, et l'homme voluptueux.
(38) Si je ne me trompe, les esprits nourris de tant d'absurdités sont amenés aujourd'hui, en dépit de leurs passions, à reconnaître combien grandes étaient leur erreurs sur leurs dieux, témoin ce vers d'Homère: « Vous n'êtes sorti ni d'un chêne antique, ni d'un rocher, mais de la race des hommes. » Cependant vous les verrez dans l'exacte vérité, chêne et pierre. Staphyle dit qu'on adore à Sparte un certain Agamemnon sous le nom de Jupiter. Phanocle, dans son livre intitulé Des Amours ou des Beautés, rapporte qu'Agamemnon, roi des Grecs, fit élever le temple de Jupiter Argyne en l'honneur d'un jeune homme de ce nom qu'il aimait éperdument. « Les Arcadiens, dit Callimaque dans son Livre des Causes, adorent une Diane qu'on surnomme l'étouffée. Une autre Diane est honorée à Methymne sous le nom de Condylite. » Sossibius nous apprend qu'un temple est élevé, dans la Laconie, à Diane la goutteuse. Polémon parle d'un Apollon béant, d'un Apollon buveur, dont la statue se voit en Élide. Les Éléens sacrifient aussi à un Jupiter chasse-mouche. Les Romains donnaient ce surnom à Hercule, et lui sacrifiaient, ainsi qu'à la Peur et à la Fièvre, qu'ils mettaient au nombre de ses compagnons. Je ne parle pas des Argiens, adorateurs, comme les habitants de la Laconie, d'une Vénus qui pille les tombeaux; ni des Spartiates, qui se prosternent devant une Diane appelée la tousseuse.
(39) D'où pensez-vous que nous tirons ces faits ? nous les empruntons aux ouvrages que vous lisez tous les jours. Refuserez-vous de reconnaître vos écrivains parce qu'ils s'élèvent ici comme des témoins qui déposent contre votre incrédulité? Infortunés qui livrez à ces futilités impies votre vie tout entière, dès lors elle n'est plus la vie! N'a-t-on pas adoré dans Argos un Jupiter chauve, et dans Chypre un Jupiter vengeur? Les Argiens ne sacrifient-ils pas à Vénus la rôdeuse ; les Athéniens, à Vénus la courtisane; les Syracusains, à Vénus Calllpyge? Le poète Nicandre se sert d'un mot qu'on ne peut répéter. Je passe sous aliénée un Bacchus choiropsale : Sycone l'adore comme le président des parties secrètes de la femme, comme l'inspecteur des turpitudes, comme le protecteur de toutes les saletés de la débauche. Voilà, d'un côté, vos dieux; voilà, de l'autre les hommes qui se jouent de la Divinité, ou plutôt qui s'abusent eux-mêmes et se couvrent d'infamies.
J'aime mieux l'Égypte avec ses grossiers animaux qu'elle adore dans les villes et dans les campagnes, que la Grèce avec les dieux que je viens de vous montrer. Ceux de l'Égypte ne sont que des bêtes brutes, et non des adultères, des monstres d'impureté. Aucun des dieux égyptiens ne confiait ces honteuses voluptés qui font rougir la nature. Je n'ajoute plus rien à ce que j'ai dit des dieux de la Grèce; vous les connaissez suffisamment. Je parle maintenant des dieux de l'Égypte. On compte dans cette contrée une multitude de coites et de religions. Sienne adore le poisson Pogra; Eléphantine, le poisson Méote; Oxyrine, le poisson dont elle a pris le nom; Héracléopolis, l'ichneumon; Sais, un mouton; Lycopolis, un loup ; Cynopolis, un chien ; Memphis le bœuf Apis; Mendès, un bouc. Vous autres Grecs, bien supérieurs aux Égyptiens ( pour moi, je n'ose pourtant pas dire que je vous mets fort au-dessous d'eux ), vous qui les plaisantez tous les jours, qu'êtes-vous donc? ne rendez-vous aucun culte aux animaux ? Mais la Thessalie adore les cigognes : c'est un culte reçu des ancêtres. Mais les Thébains adorent les belettes; ils croient qu'une belette aida Hercule à venir au monde. Que dirai-je ! est-ce que les Thessaliens n'adorent pas aussi les fourmis? La fable leur a fait croire que Jupiter avait pris te forme de cet insecte pour s'approcher d'Euryméduse, cette fille de Clitor dont il eut Myrmidon. Poléraon raconte que les habitants de la Troade révèrent les souris de leurs contrées appelées smynthes; et la raison de ce culte, c'est que les souris rongèrent les cordes des arcs de leurs ennemis : de là le surnom de Smynthe donné à l'Apollon troyen. Héraclide, dans son livre sur la construction du temple de l'Arcanie, où se trouve le promontoire d'Actium et le temple d'Apollon Actius, rapporte qu'on immolait un bœuf aux mouches, et que ce sacrifice précédait tous les autres. Je ne tairai pas les Sauriens, qui, selon Euphorion, adorent une brebis; ni les habitants de la Phœnosyrie, dont les uns adorent des colombes et les autres des poissons. Ces derniers déploient dans leur cuite autant de pompe que les Éléens dans celui de Jupiter.
(41) Ah ! s'ils nous protègent, assurément ce n'est point parce qu'ils nous aiment ; ce sont de vrais flatteurs qui veulent notre perte et s'attachent à nous, attirés par l'odeur des sacrifices. Sachez leur gourmandise, ils ne s'en cachent point : la vapeur des libations et des victimes, s'écrient-ils, est un tribut d'honneur qui nous appartient. Et si les dieux de l'Égypte (je veux dire les chats et les belettes) pouvaient parler, ne tiendraient-ils pas le langage d'Homère, ce langage si poétique, tout parfumé de l'odeur des viandes et plein d'amour pour l'art qui les apprête ? Voilà vos génies, vos dieux, ceux que vous nommez demi-dieux, comme on appelle mulets les demi-ânes; car vous ne manquez pas de termes pour exprimer ces alliances impies.
(42) Ajoutons que vos dieux sont des génies cruels, ennemis des hommes : non contents de les aveugler et de les corrompre, ils se font du carnage et du meurtre une sorte de volupté. Les combats sanglants du cirque, les innombrables batailles où des nations s'entretuent pour le fantôme de la gloire, font les délices de ces dieux, qui se repaissent à loisir de sang et de carnage. Lorsqu'ils tombent sur des peuples ou sur des villes comme des fléaux dévastateurs, ils en exigent des libations de sang humain. Le Messénien Aristomène immole à Jupiter Ithomète trois cents hommes, et se croit fort agréable au ciel par cette hécatombe, qui comptait une noble et illustre victime, Théopompe, roi de Lacédémone. Les habitants de la Chersonèse tanrique sacrifient à l'Artémise de la contrée tous les étrangers qu'ils peuvent saisir quand la mer les jette sur leurs parages. Euripide, votre poète tragique, a mis en scène l'inhumanité de ces sacrifices. Monime, dans son livre des Merveilles, rapporte qu'à Pella, ville de la Thessalie, on immole an Achéen à Pelée et à Chiron. Nous savons d'Anticlide, dans son livre intitulé des à Jupiter. Dosidas nous apprend qu'on offrait à Bacchus de semblables victimes. N'oublions pas les Phocéens. Pythocle, dans son troisième livre de la Concorde, nous dit qu'ils brûlaient un homme sur l'autel de la Diane taurique. Rappellerai-je l'Athénien Érechthée et le Romain Marius, qui sacrifièrent leurs filles, l'un à Proserpine, comme le rapporte Démocrate dans son troisième livre des Aventures tragiques, et l'autre aux dieux averronces, selon Dorothée, dans son quatrième livre de l'Histoire d'Italie? Connaissez à ces traits l'amour que vous portent les démons. Comment leurs adorateurs ne seraient-ils pas des hommes saints et purs? Les uns bénissent ces démons comme des libérateurs, les autres leur demandent le salut, ils ne voient pas que leurs hommages s'adressent à ceux qui les perdent Ils ne voient pas qu'ils commettent un meurtre quand ils leur offrent des sacrifices. Le lieu ne change pas la nature de l'action.
Que vous sacrifiiez un homme à Diane, à Jupiter, dans un lieu saint, ou que vous l'immoliez à la vengeance, à l'avarice, aux démons, sur un autel ou sur un grand chemin, n'appelez pas l'homme assassiné une victime sacrée ? Votre action n'est pas un sacrifice, c'est un meurtre, un homicide.
Pour vous, Cyrus, faites éteindre le feu; mais vous, Crésus, devenez sage à l'école du malheur. Quel être ingrat vous adorez ! il prend votre or et s'en va. Oui, Solon, en toutes choses, voyons la fin; prince, ce n'est pas un démon, mais un homme qui vous donne ce conseil. Les oracles de Selon ne sont pas obscurs; il vous sera facile maintenant de le comprendre ; instruit sur un bûcher par les leçons de l'expérience, vous aurez reconnu que lui seul vous portait la vérité.
(44) Je me demande avec étonnement dans quelle intention les auteurs de ces extravagances ont répandu ces funestes superstitions et autorisé par des lois le culte de ces mauvais génies. Que ce soit Phoronée, ou Mérops, ou tout autre qui leur ait élevé des temples, des autels, et offert les premiers des sacrifices, il est certain que, depuis leur époque, les hommes se sont fait des dieux pour les adorer. On place l'amour parmi les plus anciens ; toutefois personne n'avait songé à lui rendre des honneurs divins avant Charmus, qui dressa un autel dans l'académie au jeune adolescent qu'il aimait et qu'il souilla après s'en être rendu possesseur. C'est ainsi que la plus honteuse passion fut appelée amour et placée au rang des dieux. Les Athéniens ignoraient ce qu'était Pan avant de l'avoir appris de Philippide. Est-il étonnant que la superstition, une fois établie, soit devenue un foyer de corruption > que, négligée dans le principe, elle ait pris tous les jours de nouveaux accroissements ; elle a grossi comme un torrent qui a tout emporté, elle a enfanté une foule de démons, elle a immolé des hécatombes, elle a réuni des multitudes d'hommes, élevé des statues, bâti des temples. Mais je ne tairai pas ce qu'étaient ces édifices parés du beau nom de temples; c'était des tombeaux; oui, des tombeaux ont été appelés temples. Foulez donc aux pieds ces superstitions : quoi ! vous ne rougiriez pas d'adorer des tombeaux.
(45) Le tombeau d'Acrisins est à Larisse, dans le temple de Minerve, au sommet de la citadelle; celui de Cécrops est dans la citadelle d'Athènes, comme nous l'apprend Antiochus, au neuvième livre de son histoire. Ericthone n'a-t-il pas reçu la sépulture dans le temple de Pallas; Immer, fils d'Eumolpe et de Daïra, sous la citadelle d'Éleusis, dans l'enceinte du temple de Gérés, aussi bien que les filles de Gelée ? Parlerai-je des femmes hyperboréennes? Deux d'entre elles, appelées l'une Hyperroque et l'autre Laodice, sont ensevelies dans une chapelle de Diane, qui fait partie du temple d'Apollon, à Délos. Cléarque, selon Léandre, a un tombeau dans un temple d'Apollon Didyme, qui se voit encore à Milet. Passerai-je sous silence le sépulcre de Leucephryné qui, selon le témoignage de Zénon Myndien, est enterrée à Magnésie, dans le temple de Diane? Oublierai-je l'autel d'Apollon qu'on voit à Thelmesse, et qui s'élève sur le tombeau du divin Thelmissis? Ptolémée, fils d'Agésarque, raconte, dans le premier livre de YHistoire de Ptolémée Philopator, que Cyniras et ses descendants ont leur tombeau à Paphos, dans le temple de Vénus. L'énumération de tous les tombeaux révérés comme des temples serait infinie. Si le délire d'un pareil culte ne vous fait pas rougir, vous êtes de vrais morts, dès lors que vous adorez des morts, et partout vous portez vos funérailles. Ô infortunés ! peut-on vous dire avec un de vos poètes, quel est votre aveuglement? Vous marchez la tête enveloppée des ombres du tombeau.
(46) Si vous considérez les statues en elles-mêmes, vous comprendrez s'il est rien de plus extravagant que la coutume qui vous prosterne devant ces êtres insensibles, vains ouvrages de l'homme. Autrefois les Scythes adoraient une épée ; les Arabes, une pierre, les Perses, un fleuve. Antérieurement à ces peuples, dans d'autres contrées, on élevait des pièces de bois d'une grande hauteur et des colonnes de pierres appelées Zoana, qui veut dire polies avec soin. L'image de la Diane d'Icare ne présentait qu'un morceau de bois brut ; à Thespis, celle de Junon Cythéronienne n'était qu'un tronc informe ; une autre de Junon, à Samos, ne fut dans le principe, selon Aëthlius, qu'une solive dont on a fait depuis une statue sous le préteur Proclée. Quand les statues commencèrent à prendre une forme humaine, on les appela Brété, du mot brotos, qui veut dire homme. Nous apprenons de Varron qu'à Borne la première statue de Mars fut nue lance ; c'était bien avant que la sculpture eut atteint la perfection merveilleuse mais funeste qu'elle eut depuis. Il est à remarquer qu'à mesure que cet art s'est développé, l'erreur a fait des progrès
(47) : avec le bois, la pierre et toute autre matière, on a fait des statues à figure humaine, on s'est prosterné devant elles ; le mensonge a voilé la vérité. Vous ne pouvez en douter après tout ce que nous avons dit; s'il fallait de nouvelles preuves, ne les refusons pas.
On sait que le Jupiter Olympien et la Minerve d'Athènes, ouvrage de Phidias, sont faits d'or et d'ivoire. Olympique rapporte, dans son livre des antiquités de Samos, que la statue de Junon est sortie du ciseau d'Euclide. Nul doute que Scopas n'ait fait d'une pierre, appelée Lucneus, deux des statues que les Athéniens appellent vénérables, et que Calos ne soit l'auteur de la statue du milieu. Nous l'apprenons de Polémon dans son quatrième livre à Timée; le môme écrivain a prouvé que les statues de Jupiter et d'Apollon qu'on voit à Patare, en Lycie, sont de Phidias, aussi bien que les lions qui les entourent. Voulez-vous que ce soit plutôt de Bryxis, je vous l'accorde, n'en parlons plus. Il était aussi sculpteur, dites-vous ; eh bien ! mettez au bas le nom de celui des deux que vous voudrez. Selon le témoignage de Philocore, les statues de Neptune et d'Amphitrite, hautes de neuf pieds et adorées dans l'île de Ténos, sont les ouvrages de l'athénien Télésius. Démétrius, dans le second livre de son histoire de Delphes, dit que la statue de Junon, qu'on trouve à Tirynthe, a été faite avec le bois d'un poirier, par un sculpteur nommé Argus.
On va s'étonner d'apprendre que le Palladium ou effigie de Pallas que l'on appelle Diopète, qui veut dire descendue du ciel et qui passe pour avoir été enlevée de Troie par Diomède et par Ulysse, et cachée chez Démophon, ait été faite des os de Pélops, comme le Jupiter Olympien des os d'un animal de l'Inde. Je citerai mon auteur, c'est Denys ; voyez ce qu'il raconte dans la cinquième partie de son ouvrage intitulé le Cycle. A pelles, dans son histoire de Delphes, dit qu'il existait deux images de Pallas, faites de main d'homme. J'ajouterai, pour qu'on ne croie pas que l'omission vient de l'ignorance, que la statue de Bacchus le morique ou l'insensé fut tirée d'une pierre appelée Philète, par le ciseau de Simon, surnommé Eupalame, comme nous l'apprenons d'une lettre de Polémon. On parle encore de deux autres sculpteurs originaires de Crète, si toutefois ma mémoire me sert bien. L'un se nommait Scyle et l'autre Dipéne : ils ont fait les statues des Dioscorides qui sont à Argos, la statue d'Hercule que possède Tirynthe, et celle de Diane la munichiène, que révère Sicyone.
(48) Mais pourquoi m'arrêter à ces petits détails, quand je puis vous dire ce qu'était le grand dieu de l'Égypte, ou plutôt le principal des démons, supérieur à tous, et pour cette raison l'objet d'un culte universel, ainsi que nous le savons? Je veux parler ici du dieu Sérapis; on a osé dire qu'au moins celui-ci n'était pas de main d'homme. Des auteurs assurent que c'était une statue de Pluton, dont les habitants de Sinope avaient fait présent à Ptolémée Philadelphe, en reconnaissance du* blé qu'il leur avait envoyé dans un temps de famine ; que Ptolémée l'accepta et la fit placer sur le promontoire appelé maintenant Racotis, où est le temple de Sérapis. Tout près de là est un champ. La fameuse courtisane Blitichis étant morte à Canope, Ptolémée fit transporter et ensevelir son corps dans le temple dont je viens de parler. D'autres croient que ce Sérapis est une statue qui fut transportée du royaume du Pont à Alexandrie, avec une pompe extraordinaire. Isidore est le seul qui raconte qu'elle fut envoyée à Ptolémée par les habitants de Séleucie, voisine d'Antioche, parce qu'il les avait aussi nourris dans un temps de disette. Il arriva, je ne sais comment, qu'Athénodore, fils de Sandon, qui voulait donner à cette statue la plus haute antiquité, fut amené à reconnaître qu'après tout elle était, comme les autres, l'ouvrage de l'homme. Il rapporte que Sésostris, après avoir subjugué grand nombre de villes grecques, rentra dans ses états, amenant avec lui une multitude d'habiles ouvriers ; qu'il leur fit faire une statue magnifique d'Osiris, son aïeul, que l'ouvrage fut particulièrement recommandé aux soins d'un certain Briaxis, différent de l'Athénien de ce nom ; que son art sut mettre en œuvre les matières les plus variées et les plus diverses. On lui avait fourni de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, du plomb, de l'étain ; on avait également mis à sa disposition toutes les pierres précieuses que produit l'Égypte, telles que le saphir, l'aimalite, l'émeraude, la topaze. Il broya, mêla, fondit ensemble toutes les matières et les peignit en bleu ; voilà pourquoi la statue parait un peu noire; il joignit à ce mélange ce qui restait des parfums employés à la sépulture d'Osiris et d'Apis; il en fit le dieu Sérapis, dont le nom annonce assez cette communauté de tombeau. L'ouvrage, ainsi composé d'Osiris et d'Apis, prit ce nom d'Osirapis.
(49)
L'Égypte et la Grèce s'enrichirent d'une nouvelle divinité, grâce aux soins d'un empereur romain qui agrégea à leur foule déjà si nombreuse l'objet de ses amours et ses plus chères délices, son Antinoüs qui devait figurer parmi les plus beau d'entre les dieux, et qu'il consacra avec la même piété que Jupiter avait consacré Ganymède. Comment réprimer use passion qu'aucune crainte, aucun frein n'arrête? Elles reçoivent aujourd'hui dans Rome les honneurs d'un cuite tout divin, ces nuits sacrées d'Antinoüs, dont l'infamie était bien connue du prince qui les avait passées sans dormir près du jeune enfant. Pourquoi placer au rang des dieux celui qui n'a d'autre titre à cet honneur que la prostitution qu'il a subie? Pourquoi cet ordre de le pleurer comme s'il était son fils? Que signifient ces éloges donnés à sa beauté. Rien n'est plus vil qu'une beauté flétrie par le crime. Ô homme ! garde-toi d'exercer sur ce don du ciel un odieux empire; épargne la jeunesse dans sa fleur; si tu la veux toujours belle, conserve-la toujours pure. Sois le roi de la beauté plutôt que son tyran. Qu'elle demeure libre, et je reconnais la beauté en toi-même dans ton respect inviolable pour son image sacrée, et j'adore la beauté souveraine dont toutes les autres ne sont qu'un reflet. Le tombeau de celui que tu aimais est devenu un temple et une ville. On dit maintenant la ville et le temple d'Antinoüs. Chez vous, les tombeaux et les temples sont également admirés. Pyramides, mausolées, labyrinthes, qu'est-ce autre chose que les temples des morts, que les tombeaux des dieux?
(50) Je veux faire parler ici l'autorité prophétique de la Sibylle. Les oracles ne viennent pas d'Apollon, que les nations abusées ont faussement appelé dieu ou prophète, mais da grand Dieu que la main de l'homme ne saurait représenter avec la pierre ni par aucune image.
La Sibylle avait annoncé la ruine des temples, car elle dit en propres ternies que celui de Diane, à Éphèse, sera renversé par un tremblement de terre: « Éphèse éplorée fera retentir ses rivages de ses gémissements, elle pleurera son temple et ses yeux le chercheront en vain. - Elle dit de celui d'Isis et de Sérapis qu'il n'en restera pas pierre sur pierre, qu'ils seront dévorés par le feu : « Isis, déesse infortunée, je te vois sur les bords de ton fleuve solitaire, silencieuse, éperdue sur les sables de l'Achéron. » Ensuite elle ajoute: « Et toi Sérapis, assis sur la pierre, quelle sera ta douleur? Il ne restera de toi que de vastes ruines au sein de la malheureuse Égypte. »
Si vous attachez peu d'importance aux oracles de la Sibylle, écoutez au moins un de vos philosophes, Héraclite d'Éphèse, reprochant aux statues leur insensibilité : « Quand vous les priez, dit-il, c'est comme si vous vous adressiez à les murailles. » N''est-ce pas, en effet, une absurdité monstrueuse d'adorer des pierres, de les placer à la porte des maisons, comme si elles étaient douées de la vie et de quelque pouvoir? On révère Mercure comme un dieu, on lui donne l'intendance des chemins, on en fait un portier ; si vous leur faites cette injure parce qu'elles sont insensibles, pourquoi les adorer comme des dieux? Si tous les croyez insensibles, pourquoi les mettre devant les portes pour leur faire garder vos maisons?
(51) Les Romains, qui attribuent à la fortune le succès de leurs plus grandes entreprises, et qui la vénèrent comme la plus puissante déesse, l'ont placée au milieu des immondices; ils lui ont consacré un cloaque, sans doute, comme le temple le plus digne d'une semblable divinité. La pierre, le bois, l'or, se soucient peu de l'odeur des victimes ou de leur fumée, on ne fait que les salir quand on les enfume ainsi par honneur. Au fond, Il n'y a là ni honneur, ni ouvrage. Les statues insensibles sont au-dessous des plus vils animaux. Comme elles sont privées de sentiment, je n'ai jamais pu comprendre comment est venu dans l'esprit de quelqu'un de les adorer, et j'ai plaint la folie de ceux qui étaient tombés les premiers dans cette inconcevable erreur; je les ai jugés les plus malheureux des hommes. On sait que certains animaux n'ont pas l'usage de tous leurs sens, comme les vers et les chenilles ; il en est dont l'organisation est fort incomplète, comme la taupe et l'araignée, qui naît sourde et muette, selon Oricande. Toutefois ils l'emportent de beaucoup sur vos idoles et vos statues, qui sont entièrement stupides ; car ces animaux sont au moins doués d'un sens, tel que l'ouïe, ou le tact, ou le goût, ou l'odorat; mais vos statues ne sont douées d'aucun sens. Plusieurs animaux sont privés de la vue, de l'ouïe, et de la voix, comme les huîtres ; mais ils vivent, mais ils croissent, ils éprouvent même les influences de la lune. Vos idoles ne peuvent ni agir, ni se remuer, ni sentir. On les lie, on les cloue, on les perce, on les fond, on les lime, on les coupe, on les taille, on les polit. Les statuaires font violence à la terre, quand leur art l'oblige de sortir de sa nature et lui concilie des honneurs divins. Ceux qui font des dieux n'adorent, à mon avis, ni les dieux, ni les démons ; leur culte s'adresse à la terre dont se fait la statue, et à l'habileté qui la façonne. Une statue, qu'est-ce autre chose qu'une terre inanimée qui reçoit sa forme des mains d'un ouvrier? Chez nous, on n'adore pas d'image corporelle faite d'une matière vile et grossière, mais Dieu qui n'est vu que par l'Esprit; et voilà le seul vrai Dieu.
(52) Les insensés ! ils adorent des pierres, et quand ils ont reconnu par l'expérience, dans l'infortune et le malheur, combien cette matière brute est indigne des honneurs divins, ils n'en vont pas moins à leur perte, poussés par la nécessité ou par une crainte superstitieuse. Tandis qu'ils méprisent ces idoles sans vouloir paraître les mépriser, ils sont convaincus de leur impuissance par les dieux mêmes auxquels on les dédie et qui ne les défendent pas.
Voyez Denys-le-jeune, ce tyran de la Sicile. Il enleva à Jupiter son manteau d'or et lui en fit donner un de laine, disant d'un air moqueur que le dieu s'en trouverait mieux, parce que ce manteau serait plus léger pour l'été et plus chaud pour l'hiver. Antigone de Cyzique, manquant d'argent, fit fondre une statue de Jupiter d'or massif, et haute de cinq coudées, qu'il remplaça par une autre d'une matière moins précieuse et seulement dorée. Les hirondelles et les autres oiseaux viennent en foule se percher sur vos idoles et les salissent de leurs ordures, sans respect, ni pour Jupiter Olympien, ni pour Esculape d*Épidaure, ni pour la Minerve d'Athènes, ni pour le grand Sérapis d'Égypte. Quoi I vous n'avez pas encore appris des oiseaux jusqu'à quel point vos idoles sont insensibles !
Les voleurs, les ennemis font des irruptions, et poussés par l'amour de l'or, ils brûlent les temples, pillent les offrandes, fondent les dieux. Si un Cambyse ou un Darius, ou quelque autre fou se porte à ces attentats et tue l'Apis de l'Égypte, je ris qu'on ai tué le dieu du pays, mais je m'indigne, si on l'a fait par le vil motif de l'intérêt.
(53) Oublierai-je le crime ou commanderai-je l'avarice de l'homme, sans parler de l'impuissance du dieu? Le feu, les tremblements de terre, ne craignent et ne respectent pas plus les démons et leurs statues que les cailloux dont les flots se jouent sur le rivage. Le feu est ici un bon argument, il guérit à merveille de la superstition. Voulez-vous sortir de l'état de démence, le feu vous ramènera à la raison ; il a brûlé le temple d'Argos avec la prêtresse Chrysis, et celui de Diane à Éphèse, qui déjà l'avait été par les Amazones. Souvent il a dévoré le fameux Capitole de Rome; dans Alexandrie, il n'a pas plus respecté le temple de Sérapis; dans Athènes, il n'a rien laissé de celui de Bacchus; à Delphes, une tempête dévasta le temple d'Apollon, et plus tard un feu intelligent le consuma. Que devez-vous voir dans ces événements? un présage de ce que le feu vous promet.
Est-ce que les ouvriers qui fabriquent les statues ne vous apprennent pas assez, pour peu que vous ayez de bon sens, à mépriser une matière inerte et stupide? Phidias d'Athènes grava ces mots sur le doigt de Jupiter Olympien : Le beau secourable à tous. Et l'éloge s'adressait, non à Jupiter, mais au jeune enfant objet de sa passion. Praxitèle, si on en croit Possidius, auteur d'un ouvrage sur la ville de Cnide, fit la Vénus qu'on voit dans cette ville, sur le modèle d'une certaine Créatine qu'il aimait, pour que les malheureux habitants adorassent la maîtresse de Praxitèle. Quand Phryné, cette fameuse courtisane de Thespie, était dans la fleur de sa beauté, tous les peintres donnaient les traits de son visage aux statues de Vénus, comme les statuaires d'Athènes empruntaient ceux d'Alcibiade pour représenter Mercure. Voyez maintenant si vous voulez adorer des courtisanes.
(54) Si je ne me trompe, c'est pour ces raisons que d'anciens rois, méprisant toutes ces fables, profitèrent du moment où ils n'avaient rien à craindre de leurs sujets pour se proclamer dieux. Ils faisaient comprendre par là que leur gloire leur avait acquis l'immortalité. C'est ainsi que Céyx fut nommé Jupiter par Alcyone sa femme, et qu'à son tour, Alcyone fut nommée Junon par Céyx, son mari ; on donnait à Ptolémée IV et à Mithridate roi de Pont le nom de Bacchus. Alexandre voulait passer pour le fils d'Ammon et exigeait qu'on le représentât avec des cornes, ne craignant pas de déshonorer par ce signe honteux la majesté de la figure humaine. Non seulement des rois, mais de simples particuliers ont pris le titre de dieux; témoin le médecin Chénécrate, qui se fit surnommer Jupiter. Qu est-il besoin de parler d'Alexarque, ce professeur de grammaire, au rapport d'Arite de Salamine, qui se fit peindre sous les traits du soleil? Vous parierai-je de Nicagoras; il était né à Zélée, et vivait du temps d'Alexandre. Nicagoras était appelé Mercure, il portait les insignes de ce dieu, il s'en glorifie lui-même. Des villes, des nations entières ont fait livrer au ridicule tout ce qui se dit des dieux, lorsque de basses flatteries divinisèrent certains hommes, et que ceux-ci, dans leur orgueil, se firent rendre des honneurs divins. Il fut décrété à Cynosargis que le Macédonien de la ville de Pella, Philippe, fils d'Amyntas, ferait adoré, bien qu'il eût le cou rompu, une cuisse cassée et un œil crevé. Démétrius fut proclamé dieu, et à rendrait où il descendit de cheval, en entrant dans Athènes, on lui bâtit un temple sous le nom de Démétrius Catabate, c'est-à-dire qui descend. Il eut partout des autels, ou se disposait même à le marier avec Minerve, mais il refusa la main d'une statue, et méprisant la déesse, il monta à la citadelle avec la courtisane Lamia, et, dans le lit de Minerve, a insulta à la vierge surannée, et lui montra la Jeune courtisane dans toutes ou impudeur.
(55) Il ne finit point en vouloir à Hippon s'il eut la prétention d'immortaliser sa mort; il avait ordonné de graver sur son tombeau ce vers élégiaque :
« Ci-gît Hippon, que les Parques, en le faisant mourir, ont rendu l'égal des dieux immortels. »
Hippon, vous nous montrez très bien l'erreur des hommes. S'ils n'ont pas voulu vous croire quand vous leur parliez, maintenant que vous n'êtes plus, qu'ils deviennent vos disciples. Vous avez entendu l'oracle prononcé par Hippon, il en faut peser tous les mots. Comme ceux que vous adores tarent des hommes, ils ont subi les lois de la mort, le temps et la fable les ont comblés d'honneurs. On se blase, je ne sais comment, sur les biens qu'on possède ; la jouissance en amène le dégoût. Ceux qu'on laisse derrière soi reprennent faveur, grâce à l'imagination; parce que, dans l'obscurité où on les voit, à la distance où ils se trouvent, on aperçoit moins leurs défauts. Alors on est désenchanté des uns et dans l'admiration des autres; ainsi donc les anciens morts, fiers de l'autorité que le temps concilie à l'erreur, sont devenus dieux chez leurs descendants. Vos mystères, vos grandes assemblées, et les chaînes, et les blessures, et les pleurs de vos dieux sont des preuves de ce que j'avance.