Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 5)
Infortuné que je suis ! s'écrie Jupiter, il ne m'est donc pas donné d'arrêter l'ordre du destin, ni d'empêcher que celui des hommes qui m'est le plus cher ne soit vaincu parce Patrocle, fils de Ménœtius.
Vous le voyez, la volonté de Jupiter est sans force, vaincu, il pleure à cause de Sarpédon. C'est avec raison que vous appelez vos dieux des idoles et des démons. N'est-ce pas le nom que leur donne votre Homère, qui accorda tant d'injustes honneurs à Minerve et à vos autres divinités? Elle remonta, dit-il, dans l'Olympe vers Jupiter et les autres démons.
Comment pouvez-vous encore les regarder comme des dieux, ces démons impurs, horribles, que tous reconnaissent pour des êtres terrestres, fangeux, enfoncés par leur propre poids dans la matière, et sans cesse errants autour des tombeaux? Là, ils apparaissent comme des spectres dans les ténèbres, de vains simulacres, des ombres creuses, d'affreux fantômes; voilà vos dieux.
(56) Parlerai-je des idoles au pied boiteux, au visage ridé, au regard louche et de travers, qu'on prendrait plus volontiers pour les filles de Thersite que pour celles de Jupiter. Aussi je trouve fort piquant ce mot de Bion : « Pourquoi, dit-il, demander à Jupiter de beaux enfants, puisqu'il ne peut s'en donner à lui-même? »
Monstrueuse impiété ! l'essence incorruptible, vous l'avilissez autant qu'il est en vous! la sainteté par excellence, vous lui réservez l'infection du tombeau I vous dépouillez Dieu même de sa propre nature ! Pourquoi ces honneurs divins à des êtres qui ne sont rien moins que des dieux ? Pourquoi ce mépris du ciel et cette vénération pour la terre? Qu'est-ce autre chose que l'or, l'argent, le diamant, le fer, le cuivre, l'ivoire, les pierreries? Tout cela n'est-il pas de la terre, ou né de la terre ? Est-ce que tous ces objets qu'embrassent vos regards ne sont pas sortis du même sein, n'ont pas une mère commune, qui est la terre? Pourquoi donc, ô insensés ! car j'ai besoin de le redire sans cesse, pourquoi adresser l'outrage au ciel, et attacher le respect et la piété à la terre? Pourquoi vous faire des dieux terrestres, leur donner place dans vos hommages bien avant le Dieu incréé, et vous plonger dans de si profondes ténèbres? Le marbre de Paros est beau, mais ce marbre n'est pas Neptune. L'ivoire a de l'éclat, mais ce n'est pas encore Jupiter. La matière réclame le secours de l'art ; est-ce que Dieu en a besoin? L'art vient et donne la forme : la matière a, par elle-même, un certain prix, une certaine valeur ; la forme seule lui concilie la vénération. Ainsi la statue que vous adorez est de l'or, du bois ou de la pierre, et si vous remontez jusqu'à son origine, elle est de la terre qui a reçu sa figure des mains d'un ouvrier. Pour moi, j'ai appris à fouler aux pieds la terre et non pas à l'adorer. Car il ne m'est pas permis d'attacher l'espérance de mon âme à ce qui n'a point d'âme.
(57) Approchez-vous d'une idole ; il vous suffira d'un regard pour sortir de l'erreur qui vous abuse. On reconnaît vos dieux à l'opprobre de leur figure. Ainsi, on reconnaît Bacchus à sa peau de tigre, Vulcain à son marteau, Cérés à sa tristesse, Ino à sa vigne, Neptune à son trident, Jupiter à son oiseau, Hercule à son bûcher. Voyez-vous une statue dans une honteuse nudité ? vous êtes sûr que c'est une Vénus. Pygmalion de Chypre se prit d'amour pour une statue d'ivoire; elle représentait Vénus et elle était nue, sa beauté l'enflamma; il eut commerce avec elle. Nous l'apprenons de Philostephane. Il y avait à Chypre une autre Vénus ; celle-ci était de pierre; elle était aussi fort belle; elle eut un amant qui l'épousa. Notre auteur est ici Possidius. Le premier a écrit sur l'île de Chypre, le second sur la ville de Cnide. Vous trouverez dans leurs ouvrages les faits que nous venons de rapporter; ils nous montrent quelle est la puissance de l'art pour séduire, pour enflammer d'amour et entraîner dans l'abîme ceux qu'il a séduits. Oui, l'art a un pouvoir magique, mais si grand qu'il soit, il ne trompera pas ceux qui ont du bon sens et qui prennent la raison pour guide. L'art a si bien par fois reproduit la nature, qu'on a vu des pigeons voler vers d'autres pigeons dont une toile fidèle représentait l'image; des chevaux hennir à l'aspect d'autres chevaux qui n'étaient qu'en peinture. On dit qu'une fille se passionna pour un portrait, qu'un jeune homme se prit aussi d'amour pour une statue de la ville de Cnide. L'art avait donc trompé l'oeil des spectateurs. Jamais une personne de bon sens n'aurait eu commerce avec une statue ; jamais elle ne se serait ensevelie dans un tombeau avec un cadavre ; jamais elle n'aurait aimé un démon ou une pierre. Mais l'art vous trompe par d'autres prestiges, il vous porte non pas à aimer des images, des statues, mais à les adorer; il en est des portraits comme des statues. Qu'on admire l'art qui les a produits, rien de mieux; mais qu'il ne trompe pas l'homme au point de s'offrir comme la vérité. Un cheval s'est arrêté sans broncher, une colombe a suspendu son vol, elle est restée sans mouvement. La vache de Dédale, faite de bois, enflamme un taureau sauvage, et l'art qui avait trompé cet animal le jette après sur une femme pour en assouvir la passion.
(58) C'est à ces excès de fureur que le mauvais usage de l'art a porté des fous, des insensés. Ceux qui nourrissent des singes et qui les instruisent s'étonnent qu'on ne puisse les tromper avec des statues de terre ou de cire, revêtues d'ornements de jeunes filles. Vous avez donc moins d'esprit que les singes, vous qui vous laissez tromper par des figures de pierre, de bois, d'or et d'ivoire.
(59) Le premier de vos poètes, prenant sa lyre, ouvre merveilleusement bien la scène. Homère, chante-nous, tu sais, l'hymne admirable dont je veux parler, les amours furtifs de Mars et de Vénus, lorsqu'ils s'unirent dans le palais de Vulcain, et qu'ils souillèrent la couche de ce dieu par tant de secrètes voluptés. Ou plutôt, Homère, cesse de pareils chants, ils ne sont pas honnêtes, ils enseignent l'adultère. Pour nous autres, nous ne voulons pas même que ce nom souille nos oreilles. Connaissez les Chrétiens ; nous portons partout dans nos cœurs, comme dans un temple vivant et animé, l'image de Dieu qui nous parle, qui nous conseille, qui nous accompagne, qui se mêle à toute notre vie, qui partage toutes nos douleurs, qui console toutes nos misères. " Nous avons été offerts et consacrés à Dieu par Jésus-Christ ; nous sommes une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple d'acquisition ; car nous n'étions pas autrefois le peuple de Dieu. » Nous le sommes aujourd'hui, et, comme le dit saint Jean, notre origine est céleste. Nous avons tout appris de celui qui est venu d'en haut. Nous connaissons l'économie des desseins de Dieu sur l'homme, le grand mystère du Dieu qui a revêtu notre nature, et nous nous exerçons à marcher dans une vie nouvelle.
(60) Mais chez vous, avec vos dieux, quelles mœurs ! Vous foulez aux pieds toute pudeur ; les lubricités des esprits infernaux respirent sur tous les murs; vous vous livrez à la volupté avec tant de fureur, que ses plus honteuses images décorent vos appartements, et que vous faites de l'impudicité même un acte religieux. Mollement étendus sur une couche voluptueuse, vous vous plaisez à repaître vos regards de la nudité de Vénus, surprise au milieu de ses embrassements adultères. Vous gravez sur des anneaux l'oiseau lascif qui voltigeait autour de Léda. Vous imprimes l'impudicité avec les sceaux dont vous faites usage; ils reproduisent les turpitudes de Jupiter. Les tableaux n'ont de prix à vos yeux que par les obscénités qu'ils retracent Voilà une légère esquisse de votre vie moite et corrompue.
(61) Voilà votre théologie toute d'impureté; voilà la doctrine d'infamie et de débauche que vous enseignent les dieux, et qu'ils mettent en pratique avec vous. On croit facilement ce qu'on aime, a dit un orateur athénien. Ne parlons point de ces autres images multipliées autour de vous, de ces petits dieux Pans, de ces jeunes filles sans voile, de ces satyres ivres et chancelants, de ces objets dont l'impudeur même rougirait Ces honteuses peintures se retrouvent partout, et partout vous y attachez sans honte vos impudiques regards ; une sorte de respect religieux les conserve avec un soin extrême suspendues aux murailles. Ne dirait-on pas, qu'au sein de la famille vous avez consacré les images des dieux comme des trophées d'impureté ? Vous y faites peindre les postures obscènes d'une Philénis avec le même soin que les combats d'Hercule. Renoncez à ces mœurs. Faites mieux : oubliez ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu. Vos oreilles se sont prostituées; vos yeux ont fait le crime: chose inouïe, le regard avant le corps est souillé d'adultère.
Vous faites violence à la nature de l'homme; vous livrez à l'opprobre ce qu'il a de divin ; vous restez incrédules pour vous abandonner sans frein aux voluptés; vous croyez aux idoles par amour de leurs dissolutions ; vous résistez à notre Dieu parce que votre corruption s'effraie de l'innocence qu'il exige. Ce qui élève l'âme, vous l'avez en haine; ce qui la dégrade obtient vos respects. Vous êtes d'oisifs contemplateurs de la vertu et d'intrépides athlètes du vice.
(62) Ainsi donc, pour me servir des paroles de la Sibylle, les seuls heureux au jugement de tous, ce sont les hommes qui savent aussitôt détourner leurs regards de ces temples, de ses autels, vains monuments de pierres brutes; de ces dieux de marbre, ouvrages des hommes, souillés du sang de toutes sortes d'animaux égorgés en leur honneur.
Pour nous, il nous est clairement défendu d'exercer un art qui pourrait tromper les hommes. Vous ne ferez, dit un prophète, aucune image, soit des choses qui sont au ciel, soit des choses qui sont sur la terre. C'est qu'en effet nous pourrions nous exposer à prendre pour dieux la Cérès de Praxitèle, et Proserpine, et le mystérieux Inachos, ou plutôt à déifier l'art de Locippe et le talent d'Apelles, qui revêtirent la matière de si belles formes et lui concilièrent des honneurs divins. Vous vous appliquez avec un soin extrême à donner à la statue toute la perfection possible, et vous ne faites rien pour éviter d'êtres stupides à la manière de l'idole. Le prophète confond cette inconcevable insouciance par ces mots aussi clairs que précis, lorsqu'il dit que tous les dieux des nations sont les images des démons; mais c'est Dieu qui a fait les deux et tout ce qui est au ciel.
(63) Après des paroles aussi formelles, concevez-vous que les hommes aient pu se tromper au point d'adorer l'œuvre du Créateur au lieu du Créateur lui-même, et de prendre pour des dieux, au mépris de toute raison, de simples créatures qui ne servent qu'à marquer le cours des temps et des saisons. L'art humain élève des édifices, construit des navires, bâtit des maisons, anime la toile sous ses pinceaux. Mais comment raconter les œuvres de Dieu? Voyez le monde entier : la voûte céleste, le soleil, c'est Dieu qui les a faits. Les anges et les hommes sont les ouvrages de ses mains. Quelle est sa puissance ! il a voulu, et le monde a été fait. Lui seul l'a créé parce qu'il est le seul vrai Dieu, et pour le créer il lui suffit de vouloir, parce qu'en lui la volonté est toujours suivie de l'effet, et par là sont confondus tous les philosophes, qui ont parfaitement compris que l'homme était fait pour contempler le ciel, mais qui se sont égarés au point d'adorer les astres du ciel qui frappèrent leur vue. S'ils ne sont pas les ouvrages de l'homme, ils sont faits pour l'homme. Au lieu d'adorer le soleil, cherchez l'auteur du soleil; au lieu de faire un Dieu de l'univers et de lui rendre des honneurs divins, élevez-vous jusqu'au Dieu qui a fait le monde. Pour arriver au salut, il ne reste plus à l'homme d'autre refuge que la sagesse divine; une fois qu'il est parvenu là, il est comme dans un sanctuaire où il n'a plus rien à craindre de la fureur des démons. Qu'il fasse donc tous ses efforts pour y parvenir.
(64) Parcourons, si vous le voulez, les opinions que les philosophes débitent sur le compte des dieux. Voyons s'il ne nous arrivera pas de reconnaître que la philosophie elle-même, par une vaine confiance en ses forces, a déifié la matière ; et si nous ne pourrons pas établir, en passant, que lorsqu'elle a rendu des honneurs divins aux démons, elle avait entrevu la vérité comme on peut voir les objets dans un songe. Ces philosophes nous ont laissé leurs systèmes sur les principes générateurs des choses ; l'un admet l'eau, c'est Thalès de Milet; l'autre admet l'air, c'est Anaximène de la même ville. Il fut suivi par Diogène d'Apollonie. Parménide d'Élée inscrivit le feu et la terre parmi les dieux. Hyppase de Métaponte et Héraclite d'Éphèse exclurent la terre et ne reconnurent que le feu. Empédocle d'Agrigente introduisit une multitude de dieux, et outre les quatre éléments il compta la Haine et l'Amitié. Tous ces philosophes sont des athées dont la folle sagesse portait ses adorations à I» matière. Ils n'ont peut-être pas révéré la pierre et le bois, mais ils n'ont peut-être pas fait d'image de Neptune, mais ils ont adoré l'eau ; et qu'est-ce que Neptune, sinon une substance liquide que l'on boit ? C'est de là que vient le nom de Neptune, comme celui de Mars dérive d'un mot grec qui signifie l'action de s'élever contre un ennemi et de le tuer. Peut-être est-ce de là qu'est venue la coutume qu'ont certains peuples de représenter Mars sous l'emblème d'une épée qu'ils enfoncent dans la terre, et à laquelle ils offrent des sacrifices. On trouve cette coutume établie chez les Scythes, selon le témoignage d'Eudoxe, dans le second livre du Tour de la terre ; des Scythes elle passa chez les Sarmates, qui adorèrent une épée, comme Icésius le rapporte dans son livre des Mystères. Héraclite et ses sectateurs adorèrent le feu comme le principe générateur de toutes choses. Quelques-uns l'appelèrent Vulcain ;
(65) les Mages des Perses et plusieurs autres habitants de l'Asie en firent l'objet de leur culte. Les Macédoniens l'adorèrent aussi, comme Diogène l'assure dans le premier livre de l'Histoire des Perses.
A quoi bon parler des Sarmates qui, au rapport de Symphodore, dans le livre des Mœurs étrangères, rendent au feu des honneurs divins? Est-il nécessaire de rappeler les Perses, les Mèdes, les Mages? Dinon assure qu'ils sacrifient dans un lieu découvert, parce qu'ils ne reconnaissent point d'autres figures ni d'autres images des dieux que le feu et l'eau. Je ne tairai point leur ignorance qui, en pensant éviter une erreur, tombe dans une autre. Ils ne croient point, comme les Grecs, à la divinité de la pierre ou du bois ; ils ne croient pas non plus, comme les Égyptiens, à celle des rats et des Ibis ; mais ils pensent avec les philosophes que l'eau et le feu sont les images de la Divinité. Bérose fait voir néanmoins très clairement dans le second livre de l'Histoire des Chaldéens, qu'après une longue suite d'années ils finirent par adorer des simulacres humains, et que ce fut Artaxerxés, fils de Darius et petit-fils d'Ochus, qui introduisit cet usage; après avoir élevé dans Babylone une image de Vénus Tanaïde, il l'exposa aux adorations des habitants de Suse, d'Ecbatane, de Damase, de Sardes, de la Perse et de la Bactriane.
Que les philosophes avouent doue qu'ils sont les disciples des Perses, des Sarmates, des Mages ; que c'est à leur école qu'ils ont puisé leur impiété avec le culte de leurs principes générateurs. Ignorant le véritable auteur de toutes choses et de ces principes eux-mêmes, ils ont, dans leur ignorance, porté leurs hommages à ces éléments faibles et indignes, comme les appelle l'apôtre, et créés uniquement pour servir à l'usage des hommes.
(66) Parmi les philosophes qui ont négligé ces éléments pour s'élever à de plus hautes contemplations, il en est qui ont admis l'infini comme principe. De ce nombre était Anaximène de Milet, Anaxagore de Clazomènes, et Archelaüs d'Athènes. Mais ils ont cru qu'il y avait une intelligence au-dessus de l'infini. Leucippe de Milet et Métrodore de Chio semblent avoir reconnu deux principes, le plein et le vide. Démocrite l'Abdéritain adopte ces deux principes et en ajoute un troisième, les images des choses. Alcméon de Crotone a cru que les astres étaient animés et qu'ils étaient des dieux. Je dévoilerai leur extravagance, et particulièrement celle de Xénocrate de Chalcédoine, qui fit entendre que les sept planètes étaient des dieux, et que le monde, composé de tout cela, était un huitième dieu. Passerai-je sous silence les Stoïciens, qui ont déshonoré leur philosophie en prétendant que la Divinité se mêle à toute la matière, si abjecte qu'elle puisse être? Puisque nous avons abordé la question, il sera peut-être utile de dire un mot des Péripatéticiens. Le père de cette école, ignorant quel est le Père de toutes choses, appelle âme de l'univers celui que l'on nomme le Dieu suprême. Il ne s'aperçoit pas qu'en attribuant à l'univers la Divinité, il s'établit en contradiction flagrante avec ses principes. En effet, borner d'une part les soins de la Providence au globe lunaire, et de l'autre ériger le monde en Dieu, par conséquent regarder comme dieux des éléments où la Divinité n'est pas, quel témoignage plus manifeste d'erreur et de mensonge! Un disciple d'Aristote, Théophraste d'Erésus nomme Dieu tantôt le ciel, tantôt l'Esprit. Je laisse avec plaisir Épicure de côté, puisque ce philosophe, ne reconnaissant qu'un Dieu sans intervention dans les choses humaines, se montre impie sur tous les points. Pourquoi rappeler ici Héraclide le Pontique? Il est emporté constamment dans les images de Démocrite.
(67) Ici se présente à mes yeux une multitude incommensurable de faux sages qui introduisent sur la scène des milliers de démons, comme autant d'épouvantails, vaines fictions imaginées par les auteurs des fables, ridicules inepties faites pour amuser la crédulité des vieilles femmes. Loin de nous la pensée de livrer de pareils discours à l'oreille des hommes, nous qui ne permettons pas même que l'on berce avec des fables l'enfant qui vagit, ainsi que s'exprime le langage ordinaire, de peur de développer en même temps que lui l'impiété professée par des hommes qui, plus inhabiles et plus novices que l'enfant au berceau, ne laissent pas néanmoins d'applaudir à leur propre sagesse. En effet, je te le demande au nom de la vérité, ceux qui ont cru en toi pourquoi les soumets-tu à la corruption et à une mort non moins funeste que déshonorante pour eux? Pourquoi peuples-tu la vie humaine de simulacres idolâtriques en attribuant une divinité menteuse aux vents, à l'air, an feu, à la terre, à la pierre, au bois, au fer, et jusqu'à ce monde lui-même? Pourquoi, élevant tes yeux au ciel avec le secours non de l'astronomie, mais de cette astrologie dont le vulgaire fait tant de bruit, courbes-tu les hommes que tu égares devant les corps célestes que tu leur donnes faussement pour des dieux ? Pour moi, il me faut un Dieu qui règne en souverain sur les intelligences, qui gouverne la famine, qui ait créé le monde, et qui ait allumé le flambeau du soleil. Que dirai-je enfin? je cherche l'ouvrier et non pas ses œuvres.
(68) Qui de vous prendrai-je pour auxiliaire dans cette discussion ? Eh bien ! soit, j'accepte Platon. Dis-nous donc, ô Platon, par quelle méthode il faut aller à Dieu. « Découvrir le Père et le créateur de l'univers, est chose difficile; et après qu'on l'a trouvé, il est impossible à la parole humaine de proférer son nom. » Pourquoi cela, ô Platon, je te le demande à toi-même? « C'est qu'on ne peut le définir. » Très bien, ô grand homme ! tu as mis le doigt sur la vérité; mais ne te rebute pas, je t'en conjure, et marche avec moi à la découverte du bien. Le genre humain, et principalement ceux qui se sont exercés à l'étude des lettres, entendent une voix d'en haut qui les contraint de confesser, même contre leur volonté, qu'il existe un Dieu unique, qui n'a jamais eu de commencement et n'aura point de fin; qui réside au-dessus de nous, dans quelque région de la plaine céleste, comme dans un centre d'observation d'où il règle l'univers.
« Parle ! quelle idée dois-je me former du Dieu, qui voit tout l'univers, mais inaccessible lui-même à l'œil d'aucun mortel? »
a dit Euripide. Par conséquent Ménandre est tombé dans une grave erreur lorsqu'il s'est écrié :
« Soleil, il convient de t'honorer comme le premier des dieux, puisque c'est par toi que nous voyons tous les autres dieux.
Ce n'est pas le soleil qui m'apprendra le vrai Dieu; c'est le Verbe de la vie, c'est le soleil de l'âme, à qui seul il est donné d'éclairer mon intelligence et de dissiper les ténèbres de mon entendement. Aussi Démocrite a-t-il eu raison de dire: « Parmi les hommes dont l'esprit est cultivé, il s'en trouve peu qui lèvent encore aujourd'hui leurs mains vers celui que nous autres Grecs nous appelons l'Air. La nature tout entière proclame l'existence de Jupiter. C'est Jupiter qui connaît tout, qui donne et enlève tout; c'est lui qui est le monarque universel. » Platon est du même avis. Il s'exprime ainsi quelque part sur la Divinité : « Tout est soumis à la puissance du roi universel, il est le principe de tous les biens. »
(69) Quel est donc le roi universel ? Dieu, qui est la mesure de la vérité pour tous les êtres. De même que la mesure comprend les objets qui se mesurent sur elle, ainsi l'homme qui a conçu Dieu dans son cœur mesure et comprend la vérité elle-même. Voilà pourquoi Moïse, cet homme d'une sainteté si éminente, a dit: « Vous n'aurez point en réserve plusieurs poids, l'un plus grand et l'autre moindre. Vous aurez un poids juste, véritable. » Il savait que Dieu est la balance, la mesure et le nombre de toutes choses. En effet, les simulacres de l'injustice et de l'iniquité sont cachés dans un lieu secret de la maison, et pour ainsi dire, dans les immondices de l'âme. Mais le Dieu unique, le Dieu véritable que le législateur hébreu désigne par cette juste et unique mesure, toujours égal à lui-même dans son impassible immutabilité, mesure et pèse toutes choses au poids de sa justice, en maintenant dans l'équilibre les différentes parties de la nature. « Dieu, suivant une ancienne tradition (1) est le commencement, le milieu et la fin de tous les êtres; il marche toujours en ligne droite, conformément à sa nature, en même temps qu'il embrasse le monde. La justice le suit constamment, vengeresse des infractions faites à la loi divine (2). ?
(70) Où donc, ô Platon, as-tu appris cette importante vérité? A quelle source as-tu puisé les magnifiques paroles dont tu te sers pour exposer quel est le culte que nous devons A Dieu? Je t'entends. » Les nations barbares en savent plus que les Grecs sur la religion. » Tu as beau cacher le nom de tes maîtres, nous savons quels furent tes instituteurs. Tu as appris la géométrie de la bouche de l'Égypte, tu as demandé à Babylone les secrets de l'astronomie ; la Thrace t'a livré ses magiques évocations; l'Assyrie t'a enseigné beaucoup d'autres connaissances. Mais ta science des lois, dans ce qu'elle a de conforme à la raison, tes sentiments sur la Divinité, tu les dois au peuple hébreu.
On ne l'a jamais vu, séduit par de vaines illusions, adorer avec le reste des hommes, troupe frivole et inconstante, des simulacres d'or, d'airain, d'argent, d'ivoire, de bois, ou de pierre, ni courber le genou devant des hommes transformés en dieux. Loin de lui cette prostitution ! Les Hébreux lèvent vers le ciel des mains pures aussitôt qu'ils ont quitté la couche de leur repos, et qu'ils ont lavé leur corps dans une eau virginale. Un Dieu immortel et qui gouverne l'univers, voilà celui qu'ils adorent.
(71) Mais, sans te borner aux témoignages de Platon, convoque au milieu de nous, ô Philosophie, la multitude des autres philosophes qui ne proclament comme Dieu que le Dieu unique et véritable, réellement inspirés par son esprit quand ils se sont élevés jusqu'à la vérité. Le dogme qui suit appartient-il à Antisthène le Cynique? Non, il sort de la bouche de l'Antisthène élevé à l'école de Socrate. « Dieu ne ressemble à qui que ce soit, dit-il : impossible par conséquent qu'une image le fasse connaître à personne. » Mais voilà que l'Athénien Xénophon proclame, en termes assez intelligibles, une partie de la vérité, tout prêt à lui rendre le même témoignage que Socrate, si la ciguë de Socrate n'était là pour l'arrêter. Il ne laisse pas néanmoins d'écrire ces mots : « La grandeur et la puissance appartiennent incontestablement à l'être qui ébranle la nature ou la pacifie à son gré. Quelle est sa forme? elle échappe à nos regards. Le soleil épanche ça et là ses rayons; cependant il ne se laisse pas contempler impunément. Le mortel qui fixe sur lui un œil présomptueux est ébloui par ses splendeurs. » Où le fils de Gryllus a-t-il puisé tant de sagesse ? Les accents de la prophétesse des Hébreux sont-ils parvenus jusqu'à son oreille?
« Quel œil de chair pourra contempler le Dieu immortel et véritable, qui réside dans les hauteurs des cieux? Demandez à l'homme, frêle créature, s'il peut regarder en face la lumière du soleil et en soutenir la majesté? »
(72) Écoutons Cléanthe de Pisade, philosophe stoïcien, qui en nous exposant non pas une théogonie poétique, mais une théologie véritable, ne nous a point dissimulé ses sentiments sur la Divinité :