Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 6)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — contrelesgentils.htm — trad. de Genoude 1839 · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quel est le bien suprême, dis-tu ? Apprends-le de ma bouche. C'est ce qui est réglé, juste, saint, pieux, maître de soi, utile, beau, convenable, austère, rigide, toujours avantageux, supérieur à la crainte, exempt de douleurs, étranger à la souffrance, salutaire, agréable, d'accord avec soi- même, illustre, vigilant, doux, permanent, inimitable, irrépréhensible, éternel. Esclave grossier, tout homme qui s'attache à l'opinion et qui espère en tirer quelque profit ! »

Ces paroles montrent bien, si je ne me trompe, quel est Dieu. Elles ne manifestent pas moins que le torrent de la coutume et de l'opinion conduit à une honteuse servitude les infortunés qui aiment mieux s'abandonner au cours des idées vulgaires que de suivre Dieu.

Mais gardons-nous de passer sous silence les témoignages de Pythagore. « Il n'y a qu'un Dieu. Il ne réside pas, comme quelques-uns le soutiennent, en dehors du mouvement de la nature ; il est tout entier dans l'économie générale du monde, tout entier dans tout l'univers, surveillant de tout ce qui naît, union de tous les êtres, éternellement subsistant, créateur de ses œuvres et de toutes les puissances qui relèvent de lui, flambeau du ciel, père de toutes choses, esprit et vie de tout ce qui est, mouvement universel. » Ces témoignages que les philosophes ont écrits sous l'inspiration de Dieu, et que nous avons choisis à dessein, suffiront pour élèvera la connaissance de Dieu quiconque n'a pas entièrement fermé les yeux à la vérité.

(73) Mais c'est trop peu que les dispositions favorables de la philosophie. Appelons à notre aide la poésie elle-même, qui, livrée aux frivolités et aux mensonges, ne rendra que difficilement témoignage à la vérité, disons mieux, confessera aux pieds de la Divinité ses aventureux écarts dans le domaine de la fable. Prenons le premier venu d'entre les poètes. C'est Aratus, qui déclare que la puissance de Dieu pénètre partout :

« A lui s'adressent nos premiers et nos derniers hommages pour le maintien de l'harmonie universelle. Salut à toi, père des humains, être merveilleux dans ta grandeur et source de tous les biens ! »

Le vieillard d'Ascra désigne ainsi Dieu :

« Il est le chef et le monarque universel : nul autre immortel ne possède ce glorieux privilège.

(74) Mais la scène tragique elle-même nous dévoile la vérité:

« Si vos regards s'élèvent vers l'éther et vers le ciel, croyez que vous avez vu Dieu, » dit Euripide.

Le fils de Sophille, Sophocle, parle ainsi :

« Dans la vérité, il n'y a qu'un Dieu, oui, il n'y a qu'un Dieu, qui a fait le ciel et la terre, et la mer azurée, et les vents impétueux. Mais, dans l'égarement de notre cœur, vains mortels que nous sommes, nous avons dressé aux dieux des statues, comme pour trouver dans ces images de bois, d'airain, d'or, d'ivoire, une consolation à nos maux. Nous leur offrons des sacrifices ; nous leur consacrons des fêtes pompeuses ; et après cela, nous nous applaudissons de notre piété. »

C'est ainsi que Sophocle proclamait la vérité sur la scène, en face des spectateurs, dont il pouvait redouter la colère. Le fils d'OEagre, Orphée-le-Thrace, tout à la fois poète et interprète des dieux, après avoir exposé le mystère des fêtes de Bacchus, et tout le culte idolâtrique, change brusquement de langage au profit de la vérité, et entonne, quoique tardivement, l'hymne sacré :

« Je déchirerai les voiles pour ceux qui ont la permission de voir : profanes, qui que vous soyez, fermez les portes du sanctuaire ! O toi, Musée, fils de la brillante Sélène, prête une oreille attentive à mes accents ; je vais te révéler des secrets sublimes. Que les préjugés vains et les affections de ton cœur ne te détournent point de la vie heureuse. Fixe tes regards sur le Verbe divin, ouvre ton âme à l'intelligence, et marchant dans la voie droite, contemple le roi du monde unique, immortel. »

Puis, le poète poursuit en termes plus manifestes encore:

« Il est un ; il est de lui-même ; de lui seul tous les êtres sont nés; il est en eux et au-dessus d'eux : invisible à tous les mortels, il a les yeux ouverts sur tous les mortels. »

Ainsi chante Orphée : il reconnaît enfin l'égarement de ses pensées:

« Mais toi, ô homme, si fécond en expédients, ne tarde pas davantage. Reviens sur tes pas, et désarme la colère de la Divinité. »

En effet, si les Grecs sur lesquels est tombée quelque étincelle du Verbe divin, ont promulgué une faible partie de la vérité, ils attestent par là même qu'elle renferme une puissance qu'il est impossible de comprimer ; mais ils accusent en même temps leur propre faiblesse, puisqu'ils ont manqué le but.

(75) Qui ne voit par conséquent que vouloir agir et parler sans l'intervention du Verbe, c'est ressembler au malade qui essaie de marcher avec des jambes percluses?

Ah ! du moins, puisse le ridicule dont vos poètes, entraînés par la force de la vérité, couvrent vos dieux jusque sur la scène comique, vous déterminer à embrasser le salut ! Le poète Ménandre nous dit, dans la pièce intitulée le Cocher :

« Fi d'un Dieu qui court les rues dans la compagnie d'une vieille femme; fi de cet homme qui se glisse dans les maisons, ses tablettes de mendiant à la main ! »

L'allusion tombe ici sur les prêtres qui allaient quêter de porte en porte pour Cybèle. De là, l'ingénieuse réponse d'Antisthène : « Je ne me pique pas de nourrir la mère des dieux quand les dieux refusent de la nourrir (3). » Le même poète comique s'indigne contre une coutume de son temps, et poursuit dans le Prêtre, avec non moins de finesse que de vérité, l'aveuglement de ses contemporains :

« Si l'homme peut, avec le bruit de ses cymbales et de ses tambours, conduire le Dieu partout où bon lui semble, quiconque est armé de ce pouvoir est supérieur au Dieu lui- même. Rêves d'une folle confiance ! Pures imaginations de l'homme !

(76) Mais que dis-je? Ménandre n'est pas le seul qui tienne ce langage. Homère, Euripide, beaucoup d'autres poètes, convainquent de néant tous vos dieux, et ne leur épargnent jamais l'ironie, dès que l'occasion s'en présente. Écoutez-les! Ici Minerve a le regard effronté d'un chien; là, Vulcain boite des deux jambes. Ailleurs, Hélène poursuit Vénus de cette imprécation :

« Puisses-tu ne jamais remettre les pieds dans l'Olympe!

Homère insulte ainsi ouvertement au dieu des vendanges:

« Pendant que Bacchus est en proie à ses fureurs, l'étranger souleva contre le fils de Jupiter ses nourrices égarées. Toutes jetèrent le thyrse, à l'instigation du cruel Lycurgue.

Euripide ne se montre-t-il pas le digne élève de Socrate, lorsque, les yeux uniquement fixés sur la vérité, il brave ainsi l'opinion des spectateurs? Tantôt il s'attaque « à cet Apollon qui, placé au point central de la terre, rend aux hommes des oracles infaillibles. »

« Poussé par ses conseils, s'écrie-t-il, j'ai immolé ma mère. C'est un infâme ; traînez-le au supplice, et qu'il soit mis à mort. Le crime appartient à loi seul. Pour moi, je suis innocent ; j'ignorais où étaient la justice et la vertu.

Tantôt il nous montre sur la scène un Hercule furieux ; ailleurs il en fait un débauché, plein de vin, et que nul aliment ne peut rassasier. Faut-il s'en étonner, quand on le mit, déjà gorgé de viandes, « manger des figues vertes, et pousser des cris extravagants qui excitaient la pitié même d'un Barbare I » Dans Ion, il livre à la publicité du théâtre l'infamie des dieux.

« N'est-ce pas une révoltante injustice, que les législateurs de la terre vivent eux-mêmes sans aucune loi ? SI, par impossible, qu'importe cependant? je dirai la vérité, si, par impossible, les hommes vous châtiaient de vos adultères, toi, Neptune et toi, roi suprême de l'Olympe, il y a longtemps que les temples seraient vides sur la terre. »

(77) Maintenant que nous avons parcouru successivement les matières qui précèdent, il est temps d'arriver aux écrits des prophètes. C'est qu'en effet la vérité a pour fondement leurs oracles, où se manifeste le culte que nous devons rendre à Dieu. Les divines Écritures et les sages institutions conduisent au salut par des routes abrégées. Simples et sans fard, dégagées de tout ornement ambitieux, ignorant l'art des vaines flatteries, elles rappellent de son tombeau l'homme étouffé par les vices, en lui apprenant à mépriser les vicissitudes et les tribulations de la vie, en guérissant d'une seule et même parole ses maladies diverses, en le tenant en garde contre les pièges ennemis, et en le poussant, comme par la main, au salut qui est placé sous nos yeux au terme de la carrière. Que la Sibylle, à la tête de tous, vienne donc chanter en ce moment le cantique du salut.

Il s'est levé sur l'univers immobile dans les hauteurs des cieux. Accourez, ô mortels I cessez de poursuivre l'ombre et les ténèbres. Voici la douce lumière du jour ; voici le tombeau qui brille sans nuage. Debout donc ! que la sagesse illumine vos intelligences. Il n'y a qu'un Dieu. De sa puissante main partent les ondées, les vents, les tremblement: de terre, la foudre, les pestes, les famines, les maux de toute nature, les neiges et les frimais. Mais à quoi bon tout ces détails? Monarque du ciel, Seigneur de la terre, il es véritablement celui qui est. »

Vous le voyez, le mal a été assimilé aux ténèbres, et la connaissance de Dieu à la lumière du soleil. Comparaison inspirée par Dieu, et qui nous apprend lequel des deux nous devons choisir ! Le mensonge, en effet, ne s'évanouit point devant la simple apparition de la vérité qu'on lui oppose il n'est repoussé et mis en fuite que par l'exercice de la vérité.

(78) Au reste, la haute sagesse du prophète Jérémie, disons mieux, l'Esprit saint qui parlait par sa bouche, nous fait connaître Dieu en ces termes : « Penses-tu que je sois Dieu de près, et que je ne sois plus Dieu de loin ? Si un homme se cache dans les ténèbres, ne le verrai-je pas? Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre, dit le Seigneur ? » Écoutons maintenant Isaïe : - Qui a mesuré le ciel dans le creux : sa main ? qui a soutenu de trois doigts la masse de la terre ? Considère, ô homme, la grandeur de Dieu, et sois frappé d'admiration ! Adorons celui auquel le prophète a dit: « A ton aspect, les montagnes s'écrouleront ; elles seront consumées comme tout ce que le feu dévore. » « Voilà, poursuit le prophète, le Dieu qui a le ciel pour trône, la terre pour marche pied. Qu'il ouvre la profondeur des cieux, l'épouvante te saisira. » Voulez-vous entendre quel sort un autre prophète prédit aux idoles ? « En ce temps, leurs simulacres seront traînée à la face du soleil; ils seront la pâture des oiseaux du ciel et des bêtes de la terre; les objets qu'ils ont aimés et servis seront putréfiés par le soleil et la lune, leur ville sera livrée à l'incendie. » « Le monde, ajoute-t-il, et tous les éléments seront enveloppés dans la même ruine. ! La terre vieillira, le ciel passera ; mais la parole de Dieu demeure éternellement. »

(79) Dieu veut-il se manifester par la voix de Moïse ? « Voyez, voyez que je suis seul et qu'il n'y a pas d'autre Dieu que moi. C'est moi qui tue, et moi qui fais vivre; moi qui frappe et moi qui guéris, nul ne peut s'arracher de ma main. » Vous plait-il d'entendre un autre organe de la Divinité? tout le chœur des prophètes se lève pour chanter sur le même ton que Moïse. Je ne crains pas de vous citer les paroles que l'Esprit saint place sur les lèvres d'Osée (4) :

« Voici celui qui forme les montagnes et qui déchaîne les tempêtes; ses mains ont créé la milice du ciel. » Ailleurs, Isaïe fait entendre ces accents ; car je ne veux pas oublier ce témoignage : « Je suis le Seigneur de justice et d'équité. Rassemblez-vous; venez et approchez, vous les élus d'entre les nations. Soyez témoins de l'ignorance de ces hommes, qui élèvent un bois taillé de leurs mains, et qui adorent un Dieu impuissant à les sauver. » Puis, un peu plus bas : «N'est-ce pas moi le Seigneur ! Hors de moi, il n'y a pas de Dieu. est-il un autre juste, un autre sauveur que moi? Tournez vos cœurs vers moi, et vous serez sauvés, vous qui habitez les extrémités de la terre. Je suis le Dieu fort; il n'y en a point d'autre. J'ai juré par moi-même. » Mais voilà qu'il s'irrite contre les adorateurs des idoles: « A qui comparez-vous votre Dieu, s'écrie-t-il. Quels traits formeront son image ? Le fondeur ne fait-il pas vos dieux ? L'orfèvre ne les couvre-t-il pas d'or, ou ne les orne-t-il pas de ciselures, etc. ? » Cessez donc de vous prosterner devant de muets simulacres, et prévenez dès ce moment l'effet de ces menaces : « Les idoles et tous les dieux forgés par la main des hommes pousseront des cris de détresse, » ou, pour mieux dire, les insensés qui ont placé leur confiance dans la matière, puisque la matière est incapable de sentiment. Le Seigneur fera plus. « Il ébranlera les villes qui sont habitées, et il rassemblera dans sa main toutes les contrées de la terre comme un faible nid d'oiseaux. »

(80) Voulez-vous que je vous révèle les mystères et les oracles énoncés par le plus sage d'entre les Hébreux : « Le Seigneur m'a possédée ( la sagesse ) au commencement de ses voies. — Le Seigneur donne la sagesse ; de sa bouche se répandent et la prudence et le savoir. — Paresseux, jusques à quand seras-tu couché? Quand te réveilleras-tu de ton sommeil ? — Si tu es actif et laborieux, la moisson coulera pour toi comme une source. » Le Verbe paternel est le flambeau du bien, le Seigneur qui distribue à tous la lumière, la foi et le salut. « Car celui qui a fait la terre par sa puissance, dit Jérémie, a relevé par sa sagesse l'univers qui était tombé. » La sagesse, en effet, ou le Verbe de Bien nous trouvant prosternés devant les idoles, nous replaça debout pour nous appeler à la connaissance de la vérité. C'est par là qu'elle a commencé à nous relever après notre chute. De là vient que Moïse, afin de nous détourner de la servitude idolâtrique, nous crie avec sagesse : Écoute, Israël, Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » Comprenez donc enfin, ô hommes, et cédez aux avertissements que le bienheureux David vous donne dans ses Psaumes : « Embrasse la loi sainte, de peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne périssiez dans votre voie, quand sa colère s'allumera soudain. Heureux tous ceux qui ont mis leur confiance dans Seigneur ! »

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