Protreptique (Exhortation aux Grecs) (page 7)
(81) Mais, qu'ai-je entendu ? Le Seigneur, dont la miséricorde pour nous est immense, fait retentir à nos oreilles les accents du salut. On dirait le chant martial qui réveille le courage de l'armée avant le combat. Enfants des hommes, jusques à quand resterez-vous plongés dans la torpeur? Pourquoi poursuivez-vous les vanités et embrassez-vous le mensonge ? Quelles sont ces vanités ? quel est ce mensonge ? Le saint apôtre du Seigneur va nous répondre dans ce passage, où il condamne les Gentils : « Ils sont inexcusables, dit-il, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne loi ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements. Ils ont transporté à l'image d'un homme corruptible l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu immortel, et ils ont adoré la créature au lieu du Créateur. » Par conséquent, puisque ce Dieu est le même qui a créé dès le commencement le ciel et la terre, vous qui, ne connaissant pas Dieu, rendez au ciel les honneurs divins, ne méritez-vous pas le titre d'impies ? Prêtez encore l'oreille aux oracles prophétiques: « Le soleil s'éteindra; les cieux s'obscurciront; mais l'Éternel brillera dans toute l'étendue des siècles. Les vertus des cieux seront ébranlées ; les cieux eux-mêmes seront roulés comme une tente que l'on déploie et que l'on replie (ainsi s'exprime la bouche inspirée), et la terre fuira d'épouvante devant la face du Seigneur. »
(82) Il me serait facile de produire ici des passages presque innombrables empruntés aux Écritures, dont pas un seul point ne passera sans avoir son accomplissement, puisqu'elles émanent de l'Esprit saint, qui est comme la bouche du Seigneur. « Mon fils, ne négligez pas plus longtemps la correction du Seigneur, et ne vous laissez point abattre lorsqu'il vous reprend. » Ô bonté ineffable de Dieu envers les hommes ! il nous parle non comme un maître à ses disciples, non comme un Seigneur à des esclaves, non comme un Dieu à des hommes, mais comme un père tendre à ses enfants. Eh quoi ! Moïse lui-même avoue qu'il fut épouvanté et demeura tout tremblant « quand il entendit parler du Verbe ! Et vous qui entendez le Verbe en personne, vous ne tremblez pas ? vous n'êtes aucunement ébranlé? Ne vous déterminerez-vous pas enfin à l'adorer et à recueillir les enseignements de sa bonté; qu'est-ce à dire? ne vous hâterez-vous pas de marcher à la conquête du salut, en redoutant sa colère, en affection devant sa grâce, en suivant les espérances qu'il place devant vous, afin que vous évitiez le jugement? Approchez, approchez, mes fils; car « à moins de devenir comme de petits enfants et d'être renouvelés, » ainsi que parle l'Écriture, vous ne pourrez ni retrouver votre père véritable, « ni entrer dans le royaume des dieux. »
A quel titre, en effet, l'étranger pourrait-il être admis? Mais qu'il soit inscrit sur les rôles de la cité, qu'il reçoive le droit de bourgeoisie, qu'il retrouve son père, aussitôt, si je ne me trompe, il demeure dans la maison paternelle, il est institué héritier, et l'enfant de l'adoption partage le royaume de son père avec le fils légitime et bien-aimé. La voilà, « cette assemblée des premiers-nés » qui se compose de nombreux enfants soumis. Les voilà, « ces premiers-nés qui sont inscrits dans le ciel, et qui célèbrent avec des myriades d'anges les solennités du Très-Haut. » Oui, nous sommes ses premiers-nés, et ses amis véritables, nous Chrétiens qui avons été ses premiers disciples, nous qui les premiers avons connu le Seigneur, qui les premiers avons brisé le joug du péché et rompu le pacte par lequel nous étions enchaînés au démon.
(83) Mais, hélas! il en est un grand nombre qui affichent d'autant plus d'impiété que Dieu se montre plus compatissant et plus généreux. Eh quoi ! d'esclaves que nous étions, Dieu nous a faits ses enfants, et les ingrats dédaignent d'entrer dans sa famille! Ô incroyable démence! Rougissez-vous donc du Seigneur? Il vous offre l'émancipation, et vous vous précipitez dans l'esclavage. Il vous présente le salut, et vous, vous courez tête baissée à la mort. Tenez, s'écrie-t-il, la vie éternelle est à vous, et vous : Nous aimons mieux attendre des supplices éternels, répondez-vous; et vous embrassez pour dernière espérance le feu que « le Seigneur a préparé pour Satan et ses anges. » Aussi le bienheureux apôtre nous presse-t-il en ces termes : « Je vous en conjure par Notre Seigneur, ne vivez plus comme les Gentils qui marchent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l'esprit plein de ténèbres, qui sont entièrement éloignés de la vie de Dieu à cause de l'ignorance où ils sont et de l'aveuglement de leur cœur. N'ayant aucune espérance, ils s'abandonnent à la dissolution, pour se plonger avec une ardeur insatiable dans toute sorte d'impuretés et d'avarice. »
(84) Je le demande, quand un témoin si vénérable a convaincu par l'invocation du nom sacré l'extravagance des hommes, quelle autre espérance peut-il rester aux incrédules, sinon le jugement et la condamnation ? Toutefois le Seigneur ne les abandonne point à leur malice. Exhortations, prières, menaces, encouragements, admonitions, il n'épargne rien pour les arracher à leurs ténèbres et à leur sommeil. Sa voix leur crie : « Éveillez-vous;
sortez de votre assoupissement ; levez-vous du milieu de ces morts où vous dormez, et le Christ vous éclairera de sa lumière ; » le Christ, soleil de la résurrection, « qui a été engendré avant l'étoile du matin, » et nous a départi la vie réelle par la splendeur de son flambeau. Gardez-vous donc de mépriser le Verbe, de peur que, l'avoir méprisé, ce ne soit vous être méprisés vous-mêmes sans le savoir. Car l'Écriture dit quelque part : « Si vous entendez aujourd'hui sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs, comme à Mériba, au jour de la tentation dans le désert, alors que vos pères m'ont tenté et ont mis ma puissance à l'épreuve. » Sa puissance à l'épreuve, dit-il, comment cela? L'Esprit va l'expliquer: « Pendant quarante ans ils ont vu mes œuvres ; c'est pourquoi j'ai supporté avec dégoût cette génération et j'ai dit : C'est un peuple dont le cœur est égaré ; ils ne connaissent pas mes voies. C'en est fait, je l'ai juré dans ma colère; jamais ils n'entreront dans mon repos! » Eh bien! les voilà, les menaces! les voilà, les exhortations ! les voila, les châtiments !
Pourquoi convertissons-nous de la miséricorde en colère ? Pourquoi n'ouvrons-nous pas les oreilles aux enseignements du Verbe? Pourquoi ne cherchons-nous pas à recevoir Dieu dans le sanctuaire d'une âme sans tache? Sa promesse deviendra pour vous un immense bienfait, si aujourd'hui vous entendez sa voix. Au reste, cet aujourd'hui s'étend à chaque jour que le Seigneur nous fait, aussi longtemps qu'il est possible de nommer aujourd'hui. Le jour actuel et le temps d'apprendre subsistent jusqu'à la dernière consommation de toutes choses. Par conséquent, le véritable aujourd'hui, c'est-à-dire le jour indéfectible de Dieu, se prolonge jusque dans la longueur de l'éternité. Obéissons donc constamment à la voix du Verbe divin, puisque aujourd'hui signifie l'éternité. Qui dit jour dit lumière ; or, la lumière des hommes, c'est le Verbe aux rayons duquel nous voyons Dieu.
(85) C'est à bon droit que la grâce sera répandue avec abondance sur ceux qui ont eu la foi et qui ont bien réglé leurs mœurs. Mais les incrédules « qui s'égarent dans la rébellion de leur cœur, et qui n'ont pas connu les voies » que le divin précurseur les avertit de rendre droites, Dieu s'irrite contre leur résistance et n'a pour eux que des menaces. Quel en sera l'accomplissement? Les Hébreux errants dans le désert sont le symbole du sort qui les attend. L'Écriture nous dit «qu'ils n'entrèrent pas dans leur repos à cause de leur incrédulité, » avant que, dociles au successeur de Moise, ils n'eussent appris à la fin, par une tardive expérience, qu'ils ne pouvaient être sauvés qu'en croyant à Jésus.
Mais le Seigneur, dont la tendresse pour le genre humain est immense, envoie le Paraclet pour exhorter tous les hommes à la connaissance de la vérité. Cette connaissance, quelle est-elle? La piété envers Dieu, « Mais la piété, nous dit Paul, est utile à tous ; c'est elle qui a la promesse de la vie présente et de la vie future. » Si la vie éternelle était mise en vente, ô hommes, à quel prix l'achèteriez-vous ? Sachez-le cependant! quand même vous donneriez le Pactole tout entier qui rouie des flots d'or, d'après vos traditions fabuleuses, vous n'auriez pas payé le salut à sa juste valeur.
(86) Toutefois, que le découragement ne vous abatte point. Vous pouvez, si bon vous semble, acheter ce trésor inestimable par des richesses qui vous soient personnelles, je veux dire l'ardeur de la charité et de la foi, dignes de contrebalancer les dons du Seigneur. Oui, Dieu reçoit avec plaisir cet échange. « Car nous espérons au Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles. » Mais la foule des mortels, attachée au rocher du monde comme l'algue des mers à recueil qui domine les flots, dédaigne l'immortalité. Je crois voir ce vieillard d'Ithaque qui, au lieu de soupirer après la patrie céleste et véritable, après les rayons de la lumière réelle, poursuivait de ses vœux une vaine fumée.
La piété, pour assimiler l'homme à Dieu, du moins dans la mesure de sa faiblesse, lui assigne pour maître convenable Dieu, qui seul peut dignement élever l'homme jusqu'à lui.
(87) Il connaissait bien la divinité de cette doctrine, l'apôtre qui écrivait ainsi à Timothée : « Pour vous, vous avez été instruit dès votre enfance dans les lettres saintes, qui peuvent vous éclairer pour le salut par la foi qui est en Jésus-Christ. » Comment serait-il possible, en effet, que ces lettres ne fussent pas saintes, quand elles font des saints et presque des dieux? De là vient que l'apôtre déclare divinement inspirées ces Écritures, ou ces volumes formés par la réunion des lettres et des syllabes sacrées. Laissons-le parler lui-même : « Toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, pour reprendre, pour corriger, et pour conduire à la piété et à la justice, afin que l'homme de Dieu soit parfait et disposé à toutes les œuvres. » Assurément, quelles que soient les exhortations des autres saints, jamais elles ne produiront sur nous la même impression que le Seigneur lui-même, qui a tant aimé le genre humain. Il ne se propose d'autre but que le salut des hommes. Il les presse, il les pousse dans ces voies. « Le royaume des deux est proche, » leur crie-t-il incessamment. I! réveille par ces mots l'attention des hommes qui n'ont pas fermé leur cœur à la crainte. L'apôtre du Seigneur, voulant exhorter les Macédoniens dans une circonstance semblable, interprète ainsi ce passage : « Le Seigneur s'avance, prenez garde d'être surpris les mains vides. »
Et vous, êtes-vous donc tellement étrangers à la crainte, je me trompe, tellement enracinés dans l'incrédulité, que, refusant toute foi au Seigneur, et encore plus à Paul, même quand il conjure au nom de Jésus- Christ,
(88) vous ne vouliez ni voir, ni goûter que le Christ est Dieu ? La foi vous servira d'introducteur, l'expérience de guide, l'Écriture de maître. « Venez, mes enfants, vous dira-t-elle, écoutez-moi; je vous apprendrai la crainte du Seigneur. » Puis, elle ajoute brièvement, pour ceux qui sont déjà imprégnés de la foi : « Quel est l'homme qui veut la vie, qui soupire après les jours de bonheur? » — Seigneur, nous répondons à votre appel, nous écrierons-nous ! nous adorons le bien; nous voulons imiter ceux qui l'honorent. Écoutez donc, vous qui êtes éloignés ; écoutez, vous qui êtes proches. Le Verbe n'a jamais été caché pour qui que ce soit. Flambeau universel, il luit indistinctement « pour tous les hommes, » et devant ses rayons indéfectibles, il n'y a pas de Cimmérien (5). Hâtons-nous de conquérir le salut par la régénération I Prenant pour modèle l'unité de l'essence divine, hâtons nous de nous confondre, nombreux fidèles, dans l'unité d'un seul et même amour, et, désireux de contempler l'essence souverainement bonne à la bonté de laquelle nous participons, marchons également dans l'unité. En effet, le concours de voix nombreuses formant, après la dissonance et la variété, une harmonie divine, monte au ciel comme un concert unique à la suite du Verbe, maître et chef du chœur, et se repose dans la même vérité, en disant : « Mon Père ! mon Père ! » Tel est le premier cri légitime qui, poussé par les enfants de Dieu, est accueilli là-haut par la faveur de Dieu.
(89) Mais je vous entends. Il vous en coûte de renverser les coutumes qui vous ont été transmises par vos ancêtres; c'est un sacrifice qui répugne à la raison. Eh bien ! à ce prix, pourquoi votre jeunesse ne s'alimente-t-elle plus du lait qu'une nourrice offrit aux lèvres de votre enfance? Pourquoi augmenter ou diminuer l'héritage de vos pères, au lieu de le garder scrupuleusement tel qu'ils ont pu vous le léguer? Pourquoi ne vous vois-je plus jouer sur le sein paternel, ou vous livrer à ces jeux puérils qui appelaient sur vous le rire des spectateurs quand vous étiez dans les bras de vos mères ? Pourquoi enfin dépouiller de vous-mêmes, et sans le secours d'aucun maître, les langes ainsi que les habitudes du premier âge ? Si les transports des passions, toujours dangereux, souvent mortels, nous font éprouver quelque plaisir cependant, pourquoi, quand il s'agit de la vie, ne renoncez vous pas à ces mœurs désordonnées,impies, pleines d'angoisses, pour entrer dans les voies de la vérité, dussent vos pères en frémir de douleur? Pourquoi enfin, répudiant la coutume comme on chasse hors de sa poitrine un poison homicide, ne cherchez-vous pas votre père véritable? La mission la plus belle à nos yeux, c'est de vous prouver que cette extravagante et misérable coutume est la plus cruelle ennemie de la piété. En effet, que n'a-t-il pas fallu pour vous amener à prendre en horreur et à repousser la plus excellente des grâces que le Seigneur ait pu apporter à l'humanité tout entière ? Emportés par le tourbillon de la coutume, et mettant une garde à vos oreilles, chevaux indociles à la rêne et mordant le frein, vous avez refusé d'écouter la voix de la raison, impatients de renverser du haut du char les Chrétiens vos maîtres et vos guides. Ce n'est pas tout. Poussés par votre extravagance jusqu'aux abîmes de la mort, vous avez crié : Malédiction au Verbe sacré de Dieu ! Aussi, qu'est-il arrivé? Vous avez reçu le juste salaire du choix que vous avez fait.
(90) Sophocle vous apprend quelle en est la nature :
« Un esprit sans consistance, des oreilles inutiles, de vaines pensées. »
Vous ignorez une vérité supérieure à toutes les autres. La voici. Les hommes de bien et fidèles à honorer le Seigneur, recevront, en échange du culte qu'ils ont rendu à la bonté souveraine, des récompenses pleines de douceur. Les méchants, au contraire, ne peuvent attendre que des châtiments en retour de leur méchanceté. Il y a mieux. Des supplices terribles sont réservés au prince du mal, choisi Jérusalem. Tu n'es qu'un tison arraché du feu. » Quelle étrange maladie pousse donc ainsi les hommes à une mort volontaire? Pourquoi se précipiter tumultueusement autour de ce tison fatal, avec lequel ils seront infailliblement brûlés, quand ils avaient la faculté de vivre suivant les préceptes divins, au lieu de suivre le torrent de l'opinion publique? Car, avec Dieu, l'on trouve la vie ; mais que leur reviendra-t-il de s'être égarés avec la démence de la coutume ? Un tardif repentir au milieu d'inexprimables supplices par-delà le tombeau. Au reste, que la superstition engendre la mort et que la piété conduise au salut, l'insensé lui-même ne l'ignore pas.
(91) Regardez les idolâtres. Quelques-uns paraissent en public avec une chevelure négligée ; leurs vêtements en lambeaux sont couverts d'une immonde poussière. Ils renoncent ù l'usage des bains; ils laissent croître démesurément leurs ongles, et affectent des manières sauvages. Plusieurs vont même jusqu'à mutiler leur chair : ridicules personnages dont les actions manifestent à elles seules que les temples des idoles ont été primitivement des prisons ou des tombeaux. A les voir se livrer ainsi bien moins à des œuvres de piété qu'à des tortures dignes de compassion, ne semble-t-il pas qu'ils portent le deuil de leurs dieux plutôt qu'ils ne leur rendent hommage I Pour vous, l'aspect de ces misères ne vous ouvrira-t-il pas les yeux ? Ne lèverez-vous pas enfin vos regards vers celui qui est le Seigneur et le maître universel ? N'êtes-vous pas résolus à vous échapper de ces tombeaux, pour vous réfugier dans les bras de la miséricorde qui est descendue des hauteurs du ciel ? Dieu, en effet, pareil à l'oiseau qui accourt avec empressement autour de sa jeune couvée quand elle tombe du nid, soutient par sa miséricordieuse bonté le vol de sa créature. Qu'un serpent funeste vienne à dévorer les petits de l'oiseau, la mère voltige çà et là, pleurant les gages de sa tendresse. Dieu fait plus. Il va chercher le remède; il l'applique sur les blessures du malade ; il chasse la bête féroce, et recouvrant le fils de sa tendresse, il l'aide doucement à rentrer dans son nid.
(92) Voyez encore les chiens. Quand ils s'aperçoivent qu'ils sont égarés, ils interrogent, avec la sagacité de leurs narines, les traces de leur maître. Les chevaux eux-mêmes qui ont renversé leur cavalier obéissent et reviennent au premier appel de sa voix. « Le taureau connaît son maître ; l'âne, son étable ; Israël m'a méconnu : mon peuple est sans intelligence. » Mais le Seigneur?... Le Seigneur ! il oublie la grandeur de l'outrage; il vous offre encore sa miséricorde; il ne demande que votre repentir.
Mais, répondez : vous êtes l'ouvrage de Dieu; c'est à lui que vous devez votre âme ; rien chez vous qui n'appartienne au Très-Haut. Connaissez-vous après cela une absurdité plus révoltante que de porter vos hommages à un autre maître, que d'honorer un tyran à la place d'un monarque, le mal à la place du bien? Au nom de la vérité, qui jamais a pu, sans avoir perdu le sens, abandonner le bien pour s'attacher au mal? Qui fuira la compagnie de Dieu pour vivre dans celle des démons ? Quel est celui qui, pouvant s'inscrire parmi les enfants de Dieu, préfère la honte de l'esclavage ? Qui enfin marche tète baissée vers les abîmes de la perdition, lorsqu'il peut être citoyen du ciel, habiter le paradis, parcourir librement les régions célestes, et participer à la fontaine intarissable d'où jaillit la vie éternelle, emporté parmi les airs sur une nuée brillante, et contemplant, comme autrefois Élie, la pluie du salut ? Mais la foule des hommes, se roulant à la manière des reptiles dans la fange et les marais, s'y repaît d'extravagantes et honteuses voluptés. Vils mortels, qui méritent moins le nom d'hommes que celui de pourceaux ! L'animal immonde, dit-on, préfère le bourbier à l'eau la plus limpide, et, dans la démence de ses appétits, il convoite, selon l'expression de Démocrite, les hideux mélanges. Gardons-nous donc de nous précipiter dans les chaînes de la servitude, ou de nous abaisser jusqu'à l'ignominie du pourceau. Loin de là! légitimes enfants de la lumière, levons les yeux vers la lumière; regardons-la face à face, de peur que le Seigneur, ainsi que le soleil accuse la dégénération de l'aigle, ne surprenne en nous les traces de la bâtardise.
(93) Pleurons donc nos fautes ; passons des ténèbres de l'ignorance au grand jour de la connaissance, de l'égarement à la raison, de l'intempérance à la tempérance, de l'injustice à la justice, de l'impiété à l'adoration du vrai Dieu. .C'est une belle expérience à tenter que de passer au service du vrai Dieu. Sans doute, des biens nombreux sont proposés comme récompense à ceux qui pratiquent la justice et poursuivent de leurs efforts la vie éternelle; mais les biens les plus éminents sont ceux que le Seigneur a désignés lui-même par la bouche du prophète Isaïe : « L'héritage des enfants est le partage de ceux qui s'attachent au Seigneur. » Aimable et magnifique héritage ! Il n'est ni l'or, ni l'argent, ni la pourpre que le ver dévore, ni aucune des richesses terrestres que le voleur dérobe dans son admiration insensée pour une vile matière. Quel est donc cet héritage? C'est le trésor du salut, vers la conquête duquel il nous faut marcher, une fois devenus les amis du Verbe. De là descendent jusqu'à nous les bonnes actions, pour s'envoler avec nous sur les ailes de la vérité.
(94) Cet héritage, qui n'est pas autre que le don de la vie éternelle, l'éternelle alliance de Dieu nous le met entre les mains.
Ce Dieu, qui est notre véritable père, car il nous chérit de l'amour le plus tendre, ne cesse pas un seul moment de nous exhorter, de nous avertir, de nous reprendre, de nous aimer. Qui s'en étonnerait? Il veille incessamment à notre conservation ; il nous fait entendre les plus salutaires conseils. « Donnez vos cœurs à la justice, dit le Seigneur.
Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux ; vous tous qui êtes dans l'indigence, hâtez-vous; achetez et nourrissez-vous; venez, vous recevrez sans échange le lait et le vin. » Purification, saint, illumination de l'âme, il réveille nos langueurs sur chacun de ces points. Je crois l'entendre nous crier : « O mon fils, je te donne la terre, la mer et le ciel ; tous les animaux qu'elle renferme sont à toi. Toi seulement, ô mon fils, aie soif de ton père. Dieu se révélera gratuitement à tes yeux ; car la vérité ne s'achète point à prix d'argent. » Vous l'entendez ! les oiseaux qui peuplent l'air, les poissons qui nagent dans les eaux, les animaux qui habitent la terre, Dieu vous les donne. Ils ont été créés par le Père céleste, pour que vous en usiez avec actions de grâces et reconnaissance. Que l'enfant illégitime, que le fils de perdition, dont le cœur est résolu d'adorer Mammon, achète ces biens à prix d'argent, à la bonne heure! mais vous, vous êtes l'enfant légitime ; ils vous sont remis comme un héritage qui est à vous. N'aimez-vous pas le Père dont la grâce opère encore? N'est-ce pas à vous qu'a été faite cette promesse : « La terre demeurera à perpétuité, » parce qu'elle n'est pas exposée à la corruption ? « Toute la terre est à moi ; » mais elle vous appartiendra, si vous recevez votre Dieu. Aussi l'Écriture annonce-t-elle cette heureuse nouvelle à ceux qui croient : « Les saints du Seigneur hériteront de la gloire de Dieu et de sa puissance. » Élève la voix, ô bienheureux Paul, et dis-nous quelle est cette gloire? « Une gloire que l'œil n'a jamais vue, que l'oreille n'a jamais entendue; telle, enfin, qu'il n'en est jamais monté de semblable dans le cœur de l'homme. Ils tressailliront d'allégresse dans le royaume du Seigneur pendant toute l'éternité. Ainsi soit-il. »
(95) Maintenant, ô hommes, vous avez entendu, d'une part, quelle est la grandeur des promesses divines; de l'autre, quelle est la grandeur des supplices. Grâces et supplices, tels sont les moyens par lesquels le Seigneur forme l'homme et le conduit au salut. Que tardons-nous encore? Pourquoi ne nous mettons-nous pas à l'abri du châtiment? Pourquoi n'ouvrons-nous pas la main au don sacré? Pourquoi ne choisissons-nous pas ce qui vaut mieux, c'est-à-dire le Seigneur, préférablement au mal, et la sagesse préférablement à l'idolâtrie? Pourquoi n'échangeons-nous pas la vie contre la mort? « Voilà que j'ai placé sous vos yeux la mort et la vie. » Le Seigneur vous met a l'épreuve afin que vous choisissiez la vie. Père tendre, il nous presse d'obéir à Dieu. « Ô Sion! si tu veux, si tu écoutes ma voix, tu jouiras des fruits de la terre. » Telle est la récompense qu'il attache à la soumission. « Mais si, indocile et rebelle, tu irrites ma colère, le glaive te dévorera. » Telle est la; sentence qu'il prononce contre l'opiniâtreté qui refuse d'obéir. Ainsi a parlé la bouche du Seigneur, c'est-à-dire la loi de la vérité, le Verbe de Dieu.
Voulez-vous que je vous donne un sage et utile conseil? Accordez-moi votre attention. Je m'expliquerai avec toute la clarté dont je suis capable. Vous auriez dû, ô hommes, quand vous réfléchissiez sur le bien, Invoquer les dispositions d'un témoin incorruptible et inné, de la foi, qui choisit par une spontanéité rapide et naturelle ce qui vaut le mieux, et non pas chercher avec tant de labeur s'il faut suivre ses inspirations. Qui de vous, par exemple, met en doute s'il faut s'enivrer? cependant vous vous plongez instinctivement dans l'ivresse avant que la réflexion vous vienne. Doit-on faire tort à autrui ? que vous importe ? vous commettez la violence et l'outrage le plus promptement qu'il vous est possible. Mais fout-il honorer Dieu ? faut-il obéir à ce Dieu sage et au Christ? Il n'y a donc que ces questions sur lesquelles vous hésitiez. Voilà où vous croyez que la délibération est à propos, sans penser aucunement à ce qui convient à Dieu ni à la vérité.
(96) Ah! pour devenir sobres, croyez du moins à nos paroles comme vous croyez à l'ivresse; pour acquérir la vie, croyez à nos paroles comme vous croyez à la colère et à l'injustice. Que si, dociles à la foi qui parle au fond de toutes les vertus, vous vous déterminez enfin à obéir, je produirai devant vous une foule surabondante de témoignages, fournis par le Verbe, pour solliciter votre acquiescement. Vous donc, car telle est la préoccupation de vos mœurs nationales, qu'elles vous ont éloignés complètement jusqu'ici de l'étude de la vérité, prêtez une oreille attentive à ce qui va suivre.
La foi, à ce mot, ne vous laissez pas surprendre par une mauvaise honte, qui ne peut qu'être funeste à l'homme et le détourner du salut. Dépouillons donc nos vêtements sans rougir, et combattons avec des armes légitimes dans l'arène de la vérité, ayant pour juge le Verbe saint et pour ordonnateur des jeux l'éternel modérateur de l'univers. L'immortalité, en effet, quelle récompense plus auguste brille placée au bout de la carrière ! On parlera de nous avec mépris, me répondrez-vous peut-être ! Et que vous importent les clameurs de quelques misérables, tirés de la lie du peuple, qui conduisent les chœurs impies de la superstition et dans leur extravagance courent tête baissée vers l'abîme, insensés fabricateurs d'idoles, stupides adorateurs de la pierre? Voilà les hommes qui osèrent transformer les mortels en dieux! Ce sont eux qui inscrivent comme treizième divinité ce conquérant macédonien dont Babylone montre encore le tombeau.
(97)Aussi ne puis-je refuser mon admiration au sophiste divin qui portait le nom de Théocrite. Paraissant sur la place publique après la mort d'Alexandre, il dit à ses concitoyens, pour les faire rougir des vaines opinions qu'ils se formaient sur le compte des dieux : « Rassurez-vous, ô hommes, aussi longtemps que vous verrez les dieux mourir avant vous. » Il n'en faut point douter; ceux qui se forgent des divinités corporelles et palpables, en mêlant à leurs adorations la matière et tout ce qui est créé, sont beaucoup plus malheureux que les démons ; car Dieu n'est pas injuste comme ces derniers. Il est la justice infinie; et l'être qui lui ressemble le plus, c'est le mortel le plus juste. « Accourez donc, mercenaires de toute espèce, qui, dans votre aveugle admiration pour la fille de Jupiter, déesse au visage terrible et protectrice du travail, l'adorez en déposant à ses pieds des cribles ; » insensés qui rendez les honneurs divins à des pierres taillées par votre ciseau.
(98) Approchez, vous aussi, Phidias, Polyclète, Praxitèle, Appelle, vous tous qui exercez des arts mécaniques, terrestres artisans de la terre ; car une prophétie l'annonce : « Les choses iront mal ici-bas, lorsque les peuples mettront leur foi dans les statues ; » approchez donc, je ne cesserai de vous renouveler cette invitation; approchez, vils artisans. En est-il un seul parmi vous qui ait jamais façonné une image vivante et animée, ou qui, avec l'argile, ait assoupli une chair délicate et flexible? Qui de vous a liquéfié la moelle des os? qui de vous en a consolidé la charpente? qui de vous a étendu les nerfs? qui de vous a enflé les veines? qui de vous les a remplies de sang? qui de vous a recouvert de peau le corps tout entier ? qui de vous a jamais place le regard dans ces yeux formés par vos mains? qui de vous a soufflé une âme dans la muette effigie ? qui de vous l'a imprégnée des sentiments de la justice ? qui de vous enfin lui a dit : ta seras immortelle ? C'est le noble artisan de l'univers; c'est le Père, auteur de toutes choses, qui seul a créé l'homme, statue vivante et animée. Mais pour votre dieu olympien, image de cette image et bien différent de la vérité, il n'est que le stupide ouvrage des mains uniques. En effet, l'image de Dieu, c'est son Verbe, fils véritable de la suprême intelligence, Verbe divin, lumière archétype de la lumière. L'homme, à son tour, est l'image du Verbe. Pourquoi cela? Parce qu'il y a dans l'homme une intelligence véritable, ce qui a fait dire qu'il est formé à l'image et à la ressemblance de Dieu, puisqu'il est réellement assimilé au Verbe par son cœur et son intelligence, et conséquemment doué de raison.
Il est donc manifeste que les images de l'homme visible et terrestre, c'est-à-dire les statues qui essaient de reproduire la figure humaine, ne sont que de vaines et fragiles représentations auxquelles manquent la vie et la vérité.
(99) Aussi je ne puis trop déplorer l'extravagance de la vie humaine quand je la vois se ruer avec une ardeur si aveugle sur la matière. Oui, la coutume qui vous courbe sous le joug de la servitude et vous enchaîne à des soins aussi stériles que dépourvus de raison, trouve son aliment dans la crédulité publique. O ignorance cachée au fond de ces rites impies et de ces imitations mensongères, c'est toi qui poussas le genre humain à se forger des idoles, toi qui attiras sur lui de terribles fléaux en peuplant la terre de mille formes fantastiques et de démons si divers, toi qui attachas au front de leurs adorateurs le signe de la mort éternelle !
Recevez donc l'eau sainte du Verbe; venez vous purifier, vous qui êtes couverts de souillures; lavez-vous des taches de la coutume dans la rosée véritable ; car tous ceux qui montent au ciel doivent être purs. Hommes, cherchez par la plus commune des investigations celui qui vous a faits. Enfants, reconnaissez votre père I Quoi de plus légitime! Mais vous, dont le cœur se fond dans de honteux plaisirs, persistez-vous dans vos péchés ? A qui le Seigneur dira-t-il : « Le royaume des deux est à vous? » Il est à vous, si vous le voulez, dès que vous aurez pris la résolution d'obéir à Dieu. Oui, il est à vous, pourvu que vous consentiez à croire, et à suivre la voie abrégée de la prédication. Les habitants de Ninive ouvrirent autrefois leur cœur à la sainte parole. Les pleurs de leur repentir firent succéder à la raine qu'ils attendaient les merveilles de leur salut.