Stromates — Livre I (page 4)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates1/11/12/13/14.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car, même parmi ceux qui ont reçu l'enseignement de la divine parole, il en est qui ressemblent aux poissons de la mer, qu'il faut assaisonner avec du sel, bien que dès leur naissance ils aient vécu dans l'eau salée. C'est pourquoi je souscris pleinement à ces paroles du poète tragique :

« O mon fils, souvent un discours habilement composé n'est qu'un mensonge ; et par les charmes du style, il l'emporte sur la vérité. Ce n'est pas là ce qu'on doit estimer le plus, c'est le caractère et la droiture. Sans doute, l'homme qui possède le don de la parole fait preuve de mérite et d'habileté ; mais pour moi je préférerai toujours les choses mêmes aux plus belles paroles. » Il ne faut donc pas désirer plaire à la foule ; nos études, nos sciences n'ont rien qui lui soit agréable, elles sont même bien 30 loin de ses goûts.

« Ne soyons point, dit l'apôtre, amateurs de la vaine gloire ; nous provoquant les uns les autres, et nous portant envie les uns aux autres. »

C'est pour cela que Platon, cet ami de la vérité, a dit, comme inspiré par Dieu lui-même :

« Voilà mon caractère, je ne me rendrai jamais qu'à la raison qui, après examen, m'aura paru la meilleure. »

Il blâme donc ceux qui, sans connaître et sans réfléchir, ajoutent foi aux premières doctrines venues. Il n'est pas permis d'abandonner la droite et saine raison pour croire à des paroles mensongères. S'écarter de la vérité est mal ; mais dire la vérité et n'émettre que des idées justes, est bien. Or, c'est malgré eux que les hommes se voient privés de ce qui leur est utile ; ils perdent de précieux avantages, soit par la ruse, soit par la séduction, soit par la violence, soit enfin par leur manque de foi. Celui qui a cru n'est surpris que parce qu'il le veut bien ; il change, et se laisse prendre aux pièges, parce qu'il n'est point sur ses gardes, qu'il oublie que, faute de vigilance, le temps et notre raison laissée à elle-même suffisent pour nous ravir nos convictions. Souvent aussi un moment de dépit, d'angoisse, de contention ou de colère font rejeter le sentiment que l'on avait d'abord adopté. Ceux que la volupté séduit ou que la crainte effraie, sont facilement dupes de l'erreur. Mais la volonté est toujours pour beaucoup dans ces changements ; la vraie science n'est sujette à aucune de ces vicissitudes.

Pour bien comprendre les Écritures, les sciences qui se rapportent à la philosophie sont absolument nécessaires.

Il est des hommes qui, se croyant heureusement nés, pensent n'avoir besoin de se livrer ni à l'étude de la philosophie, ni à l'étude de la dialectique, ni même à la contemplation de la nature, et qui ne demandent que la foi pure et simple. C'est comme si, n'ayant pris aucun soin de la vigne, ils voulaient, 31 aussitôt après l'avoir plantée, en avoir des fruits. Or, le Seigneur est appelé vigne dans un sens figuré, et c'est lui-même qui doit cueillir le fruit quand la vigne a été cultivée avec soin, et cette culture se fait par la parole. Il faut la tailler, la bêcher, la lier, faire tous les autres travaux. Pour la culture de la vigne, il est besoin, ce me semble, et de la serpe, et du hoyau, et des autres instruments aratoires, afin qu'elle donne de bons fruits. En agriculture, en médecine, on n'est habile qu'autant qu'on a étudié les sciences diverses, dont le but est d'apprendre à mieux cultiver la terre, ou à mieux guérir; de même, en fait de religion, on n'est solidement instruit qu'autant qu'on rapporte tout à la vérité ; qu'on prend à la géométrie, à la musique, à la grammaire, à la philosophie, ce qu'elles ont d'utile pour en faire le soutien de la foi et la mettre à l'abri de tous les pièges. Nous l'avons déjà dit, on méprise l'athlète qui ne s'est point exercé dans des luttes préparatoires. N'accordons-nous pas des éloges au pilote expérimenté qui a vu beaucoup de peuples et beaucoup de villes, et au médecin qui a traité beaucoup de malades? C'est pour cela qu'on l'appelle empirique, c'est-à-dire qui a plus d'expérience. Celui qui rapporte tout à la vertu, soit qu'il emprunte sa science à la philosophie grecque, soit qu'il la tire de la philosophie barbare, est un véritable ami de la vérité qui la recherche de bonne foi. Il est comme la pierre de touche, autrement dite pierre de Lydie, par le moyen de laquelle on reconnait, dit-on, l'or pur de l'or qui contient de l'alliage.

Un homme de science et d'expérience sait distinguer la sophistique, de la philosophie ; la gymnastique d'un art d'agrément ; l'art culinaire, de la médecine ; la rhétorique, de la dialectique ; enfin toutes les erreurs qui se trouvent dans la philosophie barbare, de la vérité elle-même. Combien il importe pour celui qui veut se faire une grande idée de la puissance de Dieu, de s'occuper, par l'étude de la philosophie, des choses qui sont du domaine de la raison ? Combien n'est-il pas utile de savoir discerner le sens véritable de certains endroits difficiles et équivoques qui se trouvent dans l'ancien et dans le nouveau Testament ? C'est par une expression amphibolo- 32 gique que le Seigneur, quand il fut tenté, mit satan en défaut. Et je ne vois plus dès lors comment l'on pourrait attribuer à satan, comme plusieurs le font, l'invention de la philosophie et de la dialectique, puisqu'il s'est lui-même laissé mettre en défaut par un terme équivoque. Quand bien même les prophètes et les apôtres n'auraient pas connu les sciences qui sont du ressort de la philosophie, il n'en est pas moins vrai que le sens allégorique de beaucoup de passages obscurs ne peut, sans le secours des sciences en question, être expliqué clairement. Les prophètes et les apôtres ont eu, il est vrai, l'intelligence des Écritures sans le secours de la philosophie, mais ils étaient instruits par l'Esprit saint, et c'est de lui qu'ils ont appris la doctrine qu'ils nous ont enseignée. Mais ceux qui n'ont pas été instruits de la même manière ne peuvent saisir le sens des Ecritures aussi facilement :

« Écris deux fois mes préceptes, dit le Seigneur, en toi-même, par la volonté et par la science nécessaires pour répondre des paroles de vérité à ceux qui t'interrogeront. »

Or, quelle est la science de répondre, ou quelle est la science d'interroger? La dialectique elle-même. Mais quoi ! La parole aussi n'est-elle pas un acte, et l'acte ne procède-t-il pas de la raison? Car, si la raison n'était pas le principe de nos actions, nous agirions comme les brutes. Or, l'acte qui procède de la raison, est conforme à la volonté de Dieu;

« et rien, dit l'apôtre, n'a été fait sans lui, c'est-à-dire sans le Verbe divin, sans la raison. »

Le Seigneur aussi n'a-t-il pas tout fait par le Verbe? tandis que les bêtes travaillent sous l'impulsion irrésistible de la crainte. Mais ceux que l'on nomme orthodoxes se porteraient-ils vers des œuvres louables, sans savoir ce qu'ils font?

Il faut plutôt s'appliquer à bien faire qu'à bien dire.

C'est pour cela donc que le Sauveur, après avoir pris le pain, a parlé d'abord et rendu grâces ; puis, après avoir rompu 33 le pain, l'a placé devant nous pour en faire notre nourriture spirituelle, et que les saintes Écritures une fois connues, l'obéissance devint la règle de notre conduite. Or, de même que celui qui profère de mauvais discours, ne diffère en rien de celui qui commet une action mauvaise (car la calomnie est une sorte de glaive, et la médisance enfante la douleur, et la douleur et le glaive frappent de mort ; et voilà l'effet des mauvais discours ) ; de même aussi celui qui n'en tient que de bons touche de près à celui qui fait de bonnes actions. La parole régénère donc l'âme et la porte à la vertu. Heureux celui qui est également adroit des deux mains ! Pourtant, celui qui a le don de la parole ne doit pas mépriser celui qui a le don des œuvres ; pas plus que celui-ci ne doit blâmer l'autre. Que chacun d'eux accomplisse la tâche pour laquelle il est né. Que l'un montre ses œuvres, et que l'autre parle ; le premier ouvrant la route par son exemple, le second portant ses auditeurs à bien faire. Car les paroles sauvent comme les œuvres. Sans les paroles, pas de justice. Mais, de même qu'il n'y a plus de bienfaits où il n'y a plus de bienfaiteurs ; de même il n'y a plus d'obéissance ni de foi, si l'on n'admet point ensemble et le précepte et celui qui doit l'expliquer. C'est ainsi qu'en nous entraidant, nous sommes riches en paroles et en œuvres. Mais il faut repousser la sophistique et tout esprit de contention. Les phrases des sophistes, non-seulement aveuglent et séduisent la plupart de ceux qui les écoutent, mais parfois respirent la violence et remportent une victoire à la Cadmus. Cette parole du psalmiste est de la plus grande vérité :

« Le juste vivra jusqu'à la fin, et il ne verra point lui-même la mort, tout en voyant les sages mourir. »

Qui désigne-t-il par ce nom de sages ! Apprenez-le du livre de la sagesse :

« L'habileté dans le mal n'est pas la sagesse. »

Il veut dire l'habileté née de l'art oratoire et de la dialectique.

« Cherchez la sagesse dans l'esprit des méchants et vous ne la trouverez pas. »

Et si vous demandez encore où est cette sagesse, il vous sera répondu :

« La bouche du juste distille la sagesse. »

C'est une équivoque quand on donne le nom de sagesse à la sophistique comme à 34 la vérité. Pour moi, le seul but que je me propose, et avec raison, je crois, c'est de vivre selon le Verbe, et de comprendre l'esprit de ses préceptes ; c'est de ne jamais m'inquiéter de bien dire, et d'être content si je parviens à faire comprendre ce que je comprends. Peu m'importe le style pourvu que je rende bien la pensée que je veux exposer. L'essentiel, à mes yeux, c'est de sauver ceux qui désirent être sauvés, c'est de coopérer à leur salut, et non pas d'arranger des mots, comme on ajuste des colifichets de toilette.

« Si tu ne t'inquiètes pas trop des mots, dit un pythagoricien, dans la politique de Platon, la sagesse sera ton trésor aux jours de ta vieillesse. »

On lit encore dans le Théétète :

« La négligence dans le style et l'incorrection ne doivent pas être considérées comme les défauts d'un homme sans goût ; c'est plutôt la manière opposée, indigne d'un homme libre. Car, celle dont nous parlons est quelquefois une nécessité. »

C'est ce que l'Écriture nous dit d'une manière bien précise :

« Ne vous appesantissez pas trop sur les mots, dit-elle, car le style est aux choses ce que les vêtements sont au corps, les choses sont les chairs et les muscles. »

Il ne faut donc pas que le soin du vêtement passe avant le salut du corps. Car, lorsqu'on a embrassé la vie de la vérité, il ne suffit pas d'être frugal dans son régime, il faut en outre écarter de ses paroles toute recherche et tout ornement superflu ; si toutefois nous repoussons le faste et la mollesse, à cause des pièges qu'ils renferment, et des excès dont ils sont la source ; si nous les repoussons, dis-je, comme les anciens Lacédémoniens proscrivaient les essences et la pourpre, comme des vêtements trompeurs et des parfums mensongers. Car ce n'est pas un mets bien préparé que celui où il entre plus d'assaisonnements que de choses nutritives ; et ce n'est un discours ni utile, ni convenable, que celui qui est plus propre à plaire qu'à profiter à ceux qui l'écoutent. Pythagore nous exhorte à préférer les muses aux Sirènes, nous enseignant à écarter la volupté de la sagesse, la regardant comme une amorce trompeuse qui perd et séduit l'âme. Il s'est rencontré tout au plus un homme dont le vaisseau a passé sans 35 danger à côté des Sirènes, et un autre qui ait pu expliquer l'énigme du Sphinx ; il n'y en a pas eu même un, si vous le voulez. Il ne faut donc pas élargir ses phylactères par un désir de vaine gloire. Le gnostique n'eût-il même trouvé qu'un seul auditeur, c'est assez pour lui. Ces paroles du poète thébain peuvent ici trouver leur place :

« Ne faites pas jaillir à tous les yeux la source des traditions antiques. » Le silence est quelquefois plus sûr. Souvent le meilleur discours est un aiguillon de combat. Aussi est-ce avec raison que le bienheureux apôtre nous recommande expressément de ne point nous livrer à des disputes de paroles qui ne servent qu'à pervertir ceux qui les écoutent, et de fuir les vains discours des séducteurs.

« Car ils contribuent beaucoup à l'impiété, et leur doctrine est comme la gangrène qui répand insensiblement sa corruption. »

Quelle est la sagesse et la philosophie que l'apôtre nous exhorte à fuir. Cette sagesse de l'homme est donc une folie aux yeux de Dieu, et le Seigneur pénètre les pensées de ces sages, et en connaît la vanité. Que personne donc ne se glorifie de l'emporter en sagesse sur les autres ; car c'est avec raison qu'il est écrit dans Jérémie :

«Que le sage ne se glorifie point dans sa sagesse, que le fort ne se glorifie point dans sa force, que le riche ne se glorifie point dans sa richesse ; mais que celui qui se glorifie, se glorifie de me connaitre et de savoir que je suis le Seigneur qui fais miséricorde et jugement et justice sur la terre, parce que telle est ma volonté, dit le Seigneur. »

« Ne mettons point notre confiance en nous-mêmes, dit l'apôtre, mais en Dieu qui ressuscite les morts, le quel nous a délivrés des mains d'une telle mort ; afin que notre foi ne soit pas établie sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu ; car l'homme spirituel juge de tout et n'est jugé par personne.»

Je comprends aussi ces pa- 36 roles du même apôtre :

« Or, je dis ceci, afin que personne ne vous séduise par la subtilité des discours, et que le ravisseur ne s'introduise pas furtivement dans votre esprit. »

« Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise par la philosophie et par de vaines subtilités, selon les traditions des hommes, selon les éléments de ce monde, et non selon Jésus-Christ. »

L'apôtre ne s'élève pas là contre toute espèce de philosophie, mais contre celle d'Épicure, qui rejette la Providence et déifie la volupté (philosophie dont Paul a fait aussi mention dans les actes des apôtres); et contre tonte autre philosophie qui rend un culte aux éléments, ne reconnaît point de cause première, et ne s'élève pas jusqu'à l'idée d'un Créateur. Les stoïciens dont le même apôtre a fait également mention, ne sont pas plus dignes d'éloges lorsqu'ils disent que Dieu est un corps, puisqu'il s'unit à la plus vile matière. L'apôtre nomme traditions humaines les subtilités de la logique; c'est pourquoi il ajoute encore :

« Fuyez les questions de jeune homme, » car de pareils débats sont puérils. Or, ce n'est point là ce qu'aime la vertu, dit le philosophe Platon ; et, selon Gorgias le Léontin, il nous faut deux vertus pour le combat que nous avons à soutenir, l'intrépidité et la sagesse : l'intrépidité, pour faire face au danger ; la sagesse, pour comprendre le sens caché des choses; car le Verbe, comme le héraut d'armes aux jeux olympiques, appelle quiconque veut combattre, mais il ne couronne que celui qui n'a pu être vaincu ; le Verbe ne veut pas que celui qui a cru demeure oisif.

« Cherchez, dit-il, et vous trouverez. »

Il nous assure donc que cette recherche a pour fin la découverte, quand on rejette les futilités et qu'on s'applique à la contemplation qui fortifie en nous la foi.

« Or, je dis ceci, dit l'apôtre, afin que personne ne vous séduise par la subtilité des discours ; instruits que vous avez été à les apprécier à leur juste valeur, et à repousser toutes les vaines objections. Marchez donc dans les voies de Jésus-Christ, notre Seigneur, selon ce que vous avez appris de lui, enracinés en lui, édifiés en lui comme sur un fondement, et affermis dans la foi. »

Or, c'est la persuasion qui affermit la foi.

Tous les livres