Stromates — Livre I (page 5)
« Prenez 37 garde que quelqu'un ne vous détourne de la foi au Christ par la philosophie vaine et subtile, qui rejette la Providence et qui s'appuie sur les traditions des hommes. »
Car la philosophie, qui s'appuie sur la tradition divine, élève et affermit le dogme de la Providence. Enlevez la Providence, et le gouvernement du Sauveur ne parait plus qu'une fable, puisque dès lors ce sont les éléments, et non le Christ, qui nous régissent. La doctrine conforme à celle du Christ, enseigne que c'est Dieu qui a tout créé, et fait descendre l'action de sa providence jusque dans les moindres choses, et sait que le propre de la nature des éléments est de naitre ou de changer. Elle nous dit encore que le but de Dieu, par sa providence qui gouverne tout, c'est de nous rendre semblables à lui et de placer ce principe à la tête de tout enseignement. Diogène, Thalès, Hippasus, et certains hommes impies et misérables, qui usurpent le nom de philosophes, se livrent aux plaisirs, et posent pour principes les atomes; ces faux philosophes, dis-je, adorent les éléments; Diogène, par exemple, l'air; Thalès, l'eau ; Hippasus, le feu.
« C'est pourquoi, dit l'apôtre, je prie Dieu que votre charité croisse de plus en plus en science et en sagesse, pour que vous puissiez faire l'essai des choses qui sont les meilleures. Car, lorsque nous étions encore enfants, nous étions assujettis aux éléments de ce monde. Or, l'enfant bien qu'il soit héritier, ne diffère en rien du serviteur, jusqu'au temps marqué par son père. »
Les philosophes aussi sont donc des enfants, à moins que la doctrine du Christ ne les fasse devenir hommes.
« Car, si le fils de la servante ne doit pas hériter avec le fils de la femme libre, » toujours est-il qu'il est vraiment cet enfant d'Abraham, qui n'est point l'enfant de la promesse, et qui a reçu sa part.
«Mais la nourriture solide est pour les parfaits, pour ceux dont l'esprit, par un long exercice, s'est accoutumé à discerner le bien et le mal ; car, quiconque n'est nourri que de lait est incapable d'entendre la doctrine de la justice, parce qu'il est encore enfant, »
et qu'il ne comprend pas la parole selon laquelle il a cru, et selon laquelle il agit, et parce qu'il ne peut en rendre 38 raison :
« Au reste éprouvez tout, et attachez-vous à ce qui est bon, »
dit l'apôtre aux hommes spirituels, qui examinent si les choses qui leur sont dites au nom de la vérité n'ont que l'apparence de la vérité, ou si elles la renferment réellement.
« Celui qui dédaigne la discipline erre ca et là, et la verge et la réprimande inspirent la doctrine; » évidemment, la réprimande jointe à la charité.
« Car un cœur droit cherche la connaissance ; et celui qui cherche Dieu trouve la connaissance avec la justice ; et ceux qui ont cherché la connaissance avec droiture ont trouvé la paix. «Et je connaitrai, dit l'apôtre, non les paroles orgueilleuses, mais la vertu. »
S'élevant contre ceux qui, sages en apparence, croient l'être et ne le sont pas, il écrit : « Le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, dans celles qui ne sont pas conformes à la vérité, mais qui n'en offrent qu'un faux semblant; il consiste dans l'efficacité des paroles, dit l'apôtre ; car il n'y a que la vérité qui soit efficace. Il dit encore :
« Si quelqu'un se vante de savoir quelque chose, il ne sait pas même encore de quelle manière il faut savoir ; »
la vérité n'est point une affaire d'opinion, et l'opinion qu'on a de sa propre connaissance enfle et remplit d'orgueil, mais la charité édifie, parce qu'elle ne consiste pas dans l'opinion de soi-même, mais dans la vérité. De là,
« si quelqu'un aime Dieu, il est connu de Dieu, »
Il ne faut pas dévoiler au premier venu les mystères de la foi. Chacun n'est pas apte à entendre la vérité : cependant, comme la tradition divine ne frappe pas seulement les oreilles de celui qui comprend la majesté de la parole, mais qu'elle s'adresse également à tous, il faut envelopper d'un voile la sagesse qui est révélée d'une manière mystérieuse, et que le fils de Dieu a enseignée. C'est ainsi que le prophète Isaïe eut la 39 langue purifiée avec du feu, afin de pouvoir raconter sa vision ; et ce n'est pas seulement notre langue, mais nos oreilles que nous devons purifier, si toutefois nous voulons être faits participants de la vérité. Ces considérations m'empêchaient d'écrire ; et maintenant encore je crains, comme dit le Seigneur,
« de jeter nos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, et que, se retournant, ils ne nous déchirent : »
car il est dangereux de proférer des paroles vraiment pures et claires sur la lumière véritable, devant des auditeurs ignorante et semblables à des pourceaux ; car rien ne leur parait plus ridicule, tandis que l'auditeur intelligent ne trouve rien de plus admirable, rien ou Dieu se révèle davantage.
« L'homme-animal n'admet point les choses qui sont de l'esprit « de Dieu: elles lui paraissent une folie. » Les sages ne divulguent pas au dehors le secret des délibérations intérieures.
« Ce que vous entendez à l'oreille, dit le Seigneur, prêchez-le sur les toits. »
Mais ici il veut parler des traditions ignorées concernant la vérité, traditions dont il nous a donné le sens d'une manière sublime et parfaite. Voilà celle dont il veut qu'on reçoive le dépôt pour te transmettre à tous. Mais il ne nous enjoint pas de dévoiler à tous indistinctement les choses qui leur ont été dites en paraboles. C'est sur ce modèle que nous avons fait ce recueil où la vérité est répandue comme une semence qui peut échapper à ceux dont le langage n'est pas plus suivi que celui du geai. Pour échapper à l'œil de ceux qui vont partout recueillant des lambeaux de phrases, comme les geais recueillent les graines semées, ces commentaires ressembleront à toute œuvre qui renferme ça et là répandue la vérité ; mais qu'elle rencontre un laboureur intelligent, elle germera et produira du froment.
Chacune des différentes sectes s'est emparée de quelque fragment de vérité.
La vérité est une, le mensonge a mille faces différentes. De même que les bacchantes mirent en pièces Penthée, et dispersèrent ses membres, de même les hérésies qui ont déchiré le sein, tant de la philosophie barbare que de la philosophie grecque, se glorifient chacune de ce qu'elle conserve de vérité, comme si chacune possédait la vérité tout entière. C'est l'apparition de la lumière qui fait ressortir tous les objets. Tous ceux d'entre les Grecs et d'entre les barbares qui ont recherché la vérité ont été illuminés plus ou moins par le Verbe, source de la vérité. Si l'éternité résume en elle-même l'avenir, le présent, et aussi le passé, la vérité, beaucoup mieux que l'éternité, peut rassembler ses propres semences, bien que tombées dans des terres étrangères. En effet, on retrouve ces parcelles dans les hérésies (je parle de toutes celles qui ne sont pas entièrement absurdes, qui n'ont pas détruit et brisé l'enchainement et l'ordre de la nature ), bien qu'elles aient mis en pièces le Christ et sa doctrine, comme les bacchantes déchirèrent le corps de Penthée; bien qu'elles soient si différentes entr'elles et qu'elles soient à si grande distance de ce qui forme l'ensemble de la vérité ; car elles s'y rattachent par quelque côté, ou par la forme, ou par le genre, et peuvent recomposer le corps. Dans un instrument de musique, la plus haute corde est le contraire de la plus basse ; et pourtant, de leur vibration simultanée, jaillit un seul accord. Le nombre pair diffère du nombre impair, et pourtant l'arithmétique les rapproche. Ainsi du cercle, du triangle, du tétragone, et des autres figures géométriques si différentes entr'elles. De plus, toutes les parties de l'univers, quelque soit leur diversité, ont cependant cela de commun, que des rapports identiques les 41 unissent toutes au même tout. Il en est de même de la philosophie barbare et de la philosophie grecque. Elles ont pris des fragments de l'éternelle vérité, non dans la mythologie de Bacchus, mais dans la théologie du Verbe éternel. Or, celui qui réunira de nouveau en un seul tout ces fragments épars, sachez qu'il contemplera, sans danger d'erreur, le Verbe parfait, la vérité. C'est pour cela qu'il est écrit dans l'Ecclésiaste :
« Et j'ai élevé ma sagesse au-dessus de tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem, et mon âme a vu beaucoup de choses, et j'ai eu en outre l'intelligence de la sagesse et de la connaissance des paraboles et de la science. Tel a été l'ordre établi par l'Esprit saint. Une grande sagesse renferme une science profonde. »
Le véritable gnostique est l'homme en possession de toute la sagesse. N'est-il pas écrit : Quiconque se règle sur la sagesse, la connaissance de la sagesse lui viendra en abondance et le vivifiera ? » Les versets suivants viennent confirmer d'une manière encore plus positive ce que nous avons dit plus haut :
« Toutes mes paroles sont à la portée des intelligents. »
Par toutes, le Seigneur entend la philosophie grecque et la philosophie barbare. Et dès lors, l'une ou l'autre ne représente pas la signification du mot toutes.
« Elles s'offrent d'elles-mêmes pour ceux qui veulent en pénétrer le sens. Préférez mes enseignements à l'argent, et la science à l'or éprouvé. Préférez cette science aussi à l'or le plus pur. « Car la sagesse est meilleure que les pierres précieuses; il n'est rien d'un si grand prix et qui lui soit comparable. »
Série des philosophes grecs. Les Grecs disent qu'après Orphée, Linus et leurs plus anciens poètes, les hommes les plus admirés pour leur sagesse furent les sept auxquels on donna le surnom de sages. Quatre 42 d'entr'eux étaient originaires d'Asie, savoir : Thalès de Milet, Bios de Priène, Pittacus de Mitylènes, Cléobule de Lindus; deux autres étaient originaires d'Europe, savoir : Solon d'Athènes et Chilon de Lacédémone. Quant au septième, les uns disent que c'est Périandre de Corinthe ; d'autres, Anacharsis le scythe; d'autres enfin, Épiménides de Crète, que l'apôtre Paul reconnaissait pour prophète, et dont il fait mention en ces termes, dans l'épitre à Titus :
« Un de leurs compatriotes, qui est leur prophète, a dit d'eux : Les Crétois sont toujours menteurs; ce sont des bêtes cruelles, des cœurs lâches. Ce témoignage est véritable. »
Vous voyez qu'il accorde aussi aux auteurs grecs quelque connaissance de la vérité, et que, dans ses discours pour édifier les uns et pour couvrir les autres de honte, il ne craint pas d'employer leur autorité. C'est pour cela que parlant de la résurrection des morts, dans son épitre aux Corinthiens, (car l'exemple cité plus haut n'est pas le seul, c'est pour cela, dis-je, qu'il emploie un iambe tragique, en s'écriant :
« A quoi cela me sert-il, si les morts ne ressuscitent point ? Ne pensons qu'à boire et à manger, puisque nous mourrons demain. Ne vous laissez pas séduire ; les mauvais entretiens corrompent les mœurs. »
Les uns mettent Acusilaüs d'Argos au nombre des sept sages; les autres, Phérécyde le syrien. Platon met Myson le chénéen à la place de Périandre, qu'il regarde comme indigne du nom de sage, parce qu'il fut tyran. Nous montrerons un peu plus tard que les sages de la Grèce sont venus bien longtemps après Moïse. Maintenant, il nous faut examiner leur philosophie souvent mystérieuse, et combien elle a de rapports avec la philosophie hébraïque. C'est ainsi qu'ils recherchaient la concision, comme étant la forme la meilleure et la plus commode pour transmettre des maximes et des préceptes. Platon lui-même nous dit que tous les Grecs en général, mais surtout les Lacédémoniens et les Crétois, qui avaient les meilleures lois, suivaient autrefois soigneusement cette méthode. Ainsi cet apophtegme :
Connais-toi toi-même, les uns l'attribuent a Chilon. Chamaeléon, dans son livre sur les dieux, l'attribue 43 à Thalès;
Aristote, à la Pythie. Il est possible que cette maxime soit un avertissement pour nous exhorter à chercher la sagesse. Car on ne peut connaitre les parties, si l'on ne connait pas l'essence du tout. Pour se livrer avec fruit à l'étude de la nature humaine, il faut d'abord avoir pénétré les mystères de la création du monde. On attribue en outre au lacédémonien Chilon cet apophtegme : Rien de trop. Mais Straton, dans son livre sur les Inventions, l'attribue à Stradodème le Tégéate. Didyme l'attribue à Solon ; comme il attribue aussi à Cléobule cette autre parole : Le mieux en tout est la mesure. Ce proverbe : Rends-toi caution, et ton dommage est proche, Cléomène, dans son termes :
« C'est une méchante caution que de cautionner un méchant. »
Aristote attribue ce proverbe à Chilon; Didyme veut que ce soit une maxime de Thalès. Puis cet apophtegme : Tous les hommes sont méchants;
ou : La plupart des hommes sont méchants, (car il y a deux versions); Sotades de Bysance l'attribue à Bias. Et cet autre : Le travail vient à bout de tout, on veut qu'il soit de Périandre. On veut également que celui-ci : Saisissez l'occasion, soit de Pittacus. Or, Solon fut le législateur d'Athènes, et Pittacus, de Mitylènes. Enfin Pythagore, l'ami de Phérécyde, prit le premier le nom de philosophe. Aux hommes dont nous venons de parler, succédèrent trois écoles, qui prirent leurs noms des lieux où elles fleurirent. L'école d'Italie, fondée par Pythagore; l'école d'Ionie, fondée par Thalès, et l'école d'Elée, fondée par Xénophane. Selon Hyppobote, Pythagore était fils de Mnésarque, et originaire de Samos. Mais Aristoxène, dans la vie de Pythagore, et Aristarque et Théopompe, veulent qu'il soit de Toscane; Néanthe, qu'il soit de Tyr ou de Syrie ; en sorte que, selon la plupart, Pythagore est d'origine barbare. Thalès, s'il faut en croire Léandre et Hérodote, était phénicien, et, selon d'antres, de Milet. Il parait que ce philosophe n'eut de rapport qu'avec les sages d'Égypte. L'histoire ne lui donne aucun maitre, il en est de même de Phérécyde le syrien, dont Pythagore fut le disciple. Quant à l'école italique, fondée par Pythagore, elle 44 vieillit dans le sein de Métaponte, ville d'Italie. Anaximandre, fils de Praxidame et originaire de Milet, fut le successeur de Thalès. Après lui vint Anaxagore, fils d'Hégésibule et né à Clazomènes. Anaxagore transporta d'Ionie à Athènes l'école Ionique. Il eut pour successeur Archélaus, dont Socrate fut le disciple.
« Mais ce tailleur de pierres, grand parleur d'équité, cet enchanteur des Grecs, »