Stromates — Livre I (page 6)
dit Timon dans ses Silles, quitta son maître. Socrate en effet abandonna les sciences physiques pour la morale. Après avoir l'un et l'autre entendu Socrate, Antisthène fonda la secte des cyniques, et Platon se retira dans l'Académie. Aristote ayant étudié la philosophie dans l'école de Platon, passa dans le Lycée et fonda la secte des péripatéticiens. Il eut pour successeur Théophraste; celui-ci Straton; Straton, Lycon; puis Critolaus, puis Diodore. A Platon succéda Speusippe; à Speusippe, Xénocrate; à celui-ci, Polémon. Polémon eut pour auditeurs Cratès et Crantor, avec lesquels s'éteignit l'ancienne Académie. Crantor eut pour disciple Arcésilaüs, depuis lequel jusqu'à Hégésilaus fleurit la seconde Académie. Après Hégésilaus, vint Carnéade, puis ceux qui suivirent. Cratès eut pour disciple Zénon de Citium, fondateur de la secte des stoïciens. A Zénon succéda Cléanthe ; à Cléanthe, Chrysippe et ceux qui suivirent. Le fondateur de l'école d'Élée fut Xénophane de Colophon; Timée dit qu'il vécut du temps d'Hiéron, roi de Syracuse, et qu'il fut le contemporain du poète Épicharme. Mais Apollodore veut qu'il soit né dans la quarantième olympiade, et que sa vie se soit prolongée jusqu'au temps de Cyrus et de Darius. Xénophane eut pour auditeur Parménide; celui-ci, Zénon; puis vint Leucippe, puis Démocrite. Démocrite eut pour auditeurs Protagoras l'abdéritain, et Métrodore de Chio; Métrodore, Diogène de Smyrne; Diogène, Anaxarque; Anaxarque, Pyrrhon; Pyrrhon, Nausiphane. Il en est qui prétendent que Nausiphane eut pour disciple Épicure. Telle est en abrégé la suite des philosophes grecs. Il ne nous reste qu'à dire dans quels temps vivaient ceux qui furent les fondateurs de leur secte, afin de montrer, eu comparant les dates, que la philosophie des Hébreux est plus ancienne 45 d'un grand nombre de générations. On dit que c'est Xénophane qui est le fondateur de l'école d'Élée; selon Eudème, dans son Histoire de l'Astrologie, c'est Thalès, qui a prédit l'éclipsé de soleil qui eut lieu le jour où les Mèdes en vinrent aux mains avec les Lydiens; Cyaxare, père d'Astyage, était alors roi des Mèdes, et Alyatte, père de Crésus, régnait sur les Lydiens. A la tête de ceux qui sont d'accord sur ce point avec Eudème, nous citerons Hérodote. La date de cette éclipse correspond environ à la cinquantième olympiade; et il est dit que Pythagore vécut sous le règne du tyran Polycrate, vers la soixante-deuxième olympiade. D'une autre part, on rapporte que Mnésiphile, qui eut Thémistocle pour disciple, fut le rival de Solon. Or, Solon florissait dans la quarante-sixième olympiade. Quant à Héraclite, le fils de Bauson, il détermina le tyran Mélancome à se démettre de son autorité. Il refusa d'écouter les propositions du roi Darius, qui l'invitait à venir en Perse.
La philosophie grecque est puisée en grande partie dans la philosophie barbare.
Telles sont les époques ou vécurent les sages et les philosophes les plus anciens de la Grèce. Est-il besoin d'ajouter que la plupart d'entre eux furent d'origine barbare, et qu'ils eurent des barbares pour maitres ? Nous l'avons vu, Pythagore était de Toscane ou de Tyr. Antisthène était phrygien ; Orphée, odryssien ou thrace. La plupart des historiens rapportent qu'Homère était égyptien; on dit que Thalès, originaire de Phénicie, eut des entretiens avec les sages d'Égypte. Il en est de même de Pythagore. Il reçut en outre de la main de ces sages la circoncision, afin de pénétrer dans les sanctuaires d'Égypte, et d'être initié dans leur philosophie mystique. Il fréquenta les plus illustres d'entre les Chaldéens et d'entre les Mages, et le lieu qu'il nomme Homacaeon (omôs acoéion, lieu 46 où tous écoutent ensemble) représente indirectement le lieu que maintenant nous nommons Église (ecclesia, assemblée). Platon ne nie pas qu'il ait reçu des barbares ce que sa philosophie renferme de plus beau; et il avoue qu'il est allé en Égypte ; c'est pourquoi il écrit dans le Phédon que le philosophe peut recueillir en tous lieux quelque avantage.
« La Grèce est grande, o Cébès, dit-il, et elle renferme des hommes doués de mille qualités : les peuples barbares sont nombreux aussi. »
Platon pense donc que les barbares aussi possèdent quelques philosophes. Épicure, au contraire, croit que les Grecs seuls peuvent se livrer à la philosophie. Mais Platon, dans le Banquet, louant les barbares pour avoir excellé dans la philosophie, leur rend justice aussi bien qu'aux Grecs; il montre les honneurs qu'ils ont reçus de leurs dignes successeurs. Il est certain que les barbares ont environné des plus grands hommages leurs législateurs et leurs maitres, car ils les ont appelés dieux. Ils pensent, s'il faut en croire Platon, que les âmes vertueuses, après avoir abandonné la région qui est au-dessus des cieux, ont bien voulu descendre sur cette terre, dans ce tartare, et y revêtir un corps, et prendre leur part de tous les maux attachés à la condition mortelle, et que, chargées de veiller sur le sort des hommes, ce sont elles qui ont fondé les lois, et ont enseigné la philosophie, le plus grand des biens que les hommes aient reçu ou recevront jamais. C'est aussi, je crois, pour avoir compris la grandeur des bienfaits qu'ils tenaient des sages, que les Brachmanes, les Odrysiens et les Gètes leur rendirent les honneurs divins; c'est par le même motif que la nation égyptienne les mit au rang des dieux ; comme aussi les Chaldéens et les Arabes, surnommés heureux, et tous les peuples qui habitèrent la Palestine, et une grande partie des Perses, et des milliers d'autres nations. Platon ne fait pas mystère de l'estime qu'il porte aux barbares. Il se souvenait que lui et Pythagore tenaient des barbares une suite de vérités les plus belles et les plus élevées de la philosophie. C'est pour cela qu'il nomme ces peuples, nations de philosophes barbares. Il fait voir dans son Phèdre qu'il 47 connait le roi égyptien, et il nous le montre plus sage que Toth, qu'il sait être une sorte de Mercure. De plus, il parait, d'après ce qu'il dit dans son Charmide, avoir connu quelques Thraces qui passent pour croire l'âme immortelle. On rapporte que Pythagore eut pour maitre Sonchis, le premier des sages égyptiens ; Platon, Sechnuphis d'Héliopolis ; et Eudoxe de Cnide, Chonuphis, également égyptien. Dans le dialogue sur l'âme, Platon parait encore reconnaitre le don de la prophétie; car il introduit un prophète qui proclame les arrêts de Lachésis, et qui prédit l'avenir aux âmes désignées par le sort. Pour venir sur la terre dans le Timée, il nous montre le sage Solon recevant des leçons d'un barbare. Telles sont les paroles qu'on lui adresse :
«O Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours enfants. « Il n'y a pas un vieillard parmi vous, car vous n'avez aucune doctrine que le temps ait rendue vénérable.»
En effet, Démocrite a composé des traités sur la morale babylonienne, et l'on dit qu'il a joint à ses écrits l'interprétation des hiéroglyphes gravés sur la colonne d'Acicarus. On peut s'assurer au fait par les ouvrages mêmes de ce philosophe : or, voilà ce qu'écrit Démocrite parlant de lui-même, et se glorifiant de son érudition :
« Parmi les hommes de mon temps, c'est moi qui, pénétrant jusqu'aux peuples les plus reculés pour en étudier les traditions, ai parcouru le plus de contrées, moi qui ai vu le plus de régions aériennes ou terrestres, moi qui ai entendu le plus d'hommes érudits ; et pas un ne m'était comparable pour disposer des digues et résoudre les problèmes ; pas un, même parmi les Égyptiens, nommés Arpédonaptes. J'ai vécu comme hôte pendant quatre-vingts ans avec tous ces différents sages. »
En effet, il parcourut la Babylonie, la Perse et l'Égypte, et se fit le disciple des mages et des prêtres. Pythagore s'inspira de la philosophie de Zoroastre, mage de la Perse ; ceux qui partagent l'hérésie de Prodicus se glorifient de posséder des livres apocryphes de ce mage. Alexandre, dans son ouvrage sur les symboles pythagoriciens, rapporte que Pythagore fut le disciple de l'assyrien Nazaratus (quelques-uns pensent que cet assyrien est Ézé- 48 chiel, nous prouverons plus tard qu'ils se trompent ) ; Alexandre veut encore que Pythagore ait en outre entendu les Galates et les Brachmanes. Cléarque le péripatéticien nous dit qu'il connaissait un certain Juif qui avait eu des relations et des entretiens avec Aristote. Héraclite prétend que les paroles de la Sybille n'émanaient pas d'une intelligence humaine, mais bien plutôt de l'inspiration divine. Aussi dit-on que dans la salle des délibérations, à Delphes, on montrait une pierre qui, selon la tradition, avait servi de siège à la première Sybille, laquelle était venue de l'Hélicon, après avoir été élevée par les Muses. Quelques-uns la disent venue de Malée, et fille de Lamie de Sidon. Dans un poème, Sérapion dit que la Sybille n'a pas cessé de prédire, même après sa mort, et que ce qui s'est alors exhalé d'elle dans les airs constitue la faculté divinatrice des augures et des présages ; et que son corps, après s'être changé en terre, ayant fait, comme de raison, pousser de l'herbe, les entrailles de tous les bestiaux qui la broutaient à l'endroit même où elle croissait, donnaient aux hommes une connaissance parfaite de l'avenir. Il croit enfin que le visage que nous présente la lune est l'âme de cette Sybille. Voilà ce que nous apprennent d'elle les traditions anciennes. Numa, roi des Romains, était pythagoricien ; c'est d'après ce qu'il apprit dans les livres de Moïse, qu'il défendit aux Romains de représenter Dieu sous l'image d'un homme ou de tout autre être vivant. Aussi, dans les cent soixante-dix premières années, on ne voit dans leurs temples aucune statue ni peinture.
Numa leur montrait ainsi, d'une manière allégorique, qu'on ne peut atteindre au souverain bien que par l'intelligence. Ainsi donc la philosophie, cette science si utile, fleurit autrefois chez les barbares, et brilla au milieu des nations. Plus tard, elle pénétra aussi chez les Grecs. Ceux qui la professèrent furent en Égypte, les prophètes ; en Assyrie, les Chaldéens ; en Gaule, les Druides ; en Bactriane, les Samanœens ; parmi les Celtes, les philosophes ; en Perse, les mages (ces derniers annoncèrent aussi la naissance du Sauveur, avant qu'elle fut connue, et vinrent en Judée, conduits par une étoile) ; dans les Indes, les Gymnoso- 49 phistes, et d'autres philosophes barbares. Ils sont de deux sortes : les uns se nomment Sarmanes, les autres Brachmanes. Parmi les Sarmanes, ceux que l'on nomme Allobiens, n'habitent pas les villes, n'ont pas de maisons, se revêtent d'écorce d'arbres, se nourrissent de fruits, et boivent de l'eau qu'ils puisent dans leurs mains ; ils ne connaissent ni le mariage, ni les enfants, de même que les hérétiques de nos jours, auxquels on donne le nom de Continents. Parmi les Indiens, il en est qui suivent les préceptes d'un certain Butta, que sa grande vertu leur fait honorer comme un Dieu. Anacharsis aussi était scythe, et des historiens l'ont placé au-dessus d'un grand nombre de philosophes grecs. Hellanicus rapporte que les Hyperboréens habitent au delà des monts Ryphées, qu'ils sont élevés dans la justice, qu'ils se nourrissent, non de chair, mais de fruits. Ils conduisent les sexagénaires hors des portes de la ville, et les retranchent du milieu d'eux. Chez les Germains les femmes sont des êtres sacrés; elles interrogent l'agitation des fleuves, les sinuosités et le bruit des flots, et, d'après ce qu'elles ont vu ou entendu, elles devinent et prédisent l'avenir. Ce sont elles qui empêchèrent d'engager le combat contre César, avant la nouvelle lune. La nation juive est beaucoup plus ancienne que tous ces peuples, et le pythagoricien Philon prouve, par de nombreux exemples, que leur philosophie écrite est antérieure à la philosophie grecque; Aristobule le prouve également, et bien d'autres encore ; mais je ne veux pas m'arrêter à les désigner tous par leur nom. L'écrivain Mégasthènes, contemporain de Séleucus Nicator, s'exprime en ces termes, dans le troisième livre de son ouvrage sur les Indiens :
« Toutes les choses qui ont été dites par les anciens sur la nature, l'ont été aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, savoir : en partie dans l'Inde, par les Brachmanes; en partie en Syrie, par ceux qu'on appelle Juifs. »
Dans un récit plein de fables, des historiens rapportent que les Dactyles Idéens ont été primitivement des sages. On attribue à ces anciens Dactyles l'invention des lettres dites éphésiennes et du rythme musical. C'est de là que les dactyles 50 de la musique tirent leur nom. Or, les Dactyles Idéens étaient Phrygiens et barbares. Hérodote rapporte que le célèbre Hercule était devin, qu'il s'occupait à contempler la nature, et qu'il reçut d'Atlas, phrygien et barbare, l'idée des colonnes du monde. Cette fable signifie qu'il fut instruit par Atlas, dans la science des choses célestes. Hermippe de Berytium appelle sage le centaure Chiron. C'est de Chiron que l'auteur de la Titanomachie dit :
« Il est le premier qui ait conduit les mortels à la justice, après leur avoir enseigné les formules des serments, les cérémonies des sacrifices propitiatoires, et la science des figures célestes. » Il fut l'instituteur d'Achille, qui combattit au siège de Troie. Hippo, fille du Centaure, ayant épousé Eole, le forma à la contemplation de la nature, science qu'elle tenait de son père. Euripide rend aussi témoignage à Hippo :
« C'est elle la première, dit-il, qui prédit la volonté des dieux, soit d'elle-même et par une faculté divinatrice, soit en interrogeant le lever des astres. » Ulysse, après la prise de Troie, reçut l'hospitalité de ce Eole. Remarquez bien les dates, pour comparer le temps de Moïse, avec l'époque de la plus ancienne philosophie.
Les barbares sont aussi les inventeurs de presque tous les autres arts.
Ce n'est pas seulement de la philosophie, c'est encore de presque tous les arts que les barbares furent les inventeurs. Les Égyptiens furent les premiers qui enseignèrent l'astrologie aux hommes. Il en est de même des Chaldéens. Les premiers encore, les Égyptiens enseignèrent aux hommes à se servir de flambeaux. Ce sont eux qui divisèrent l'année en douze mois, qui proscrivirent tout commerce impur avec les femmes dans les temples, et qui en défendirent l'entrée à quiconque s'y rendrait en sortant des bras de son épouse sans s'être préalablement purifié. Ce sont eux encore qui ont inventé la géométrie. 51 On attribue aux Cariens la découverte de la science qui consiste à prévoir l'avenir d'après l'inspection des astres. Les Phrygiens sont les premiers qui aient observé le vol des oiseaux. Et tous les peuples voisins de l'Italie ont connu parfaitement la science des aruspices. Les Isauriens et les Arabes s'appliquèrent à la science des augures, comme les Tolmessiens à la divination, qui a pour base l'interprétation des songes. Les Étrusques ont inventé la trompette, et les Phrygiens la flûte ; car Olympe et Marsyas étaient phrygiens. Cadmus, qui, selon Euphore, enseigna aux Grecs l'alphabet, était phénicien. C'est de là qu'Hérodote écrit que l'on nommait aussi phéniciennes les lettres dont cet alphabet se compose. Selon d'autres, les Phéniciens et les Syriens sont les premiers inventeurs de l'alphabet. Apis, égyptien d'origine, a inventé la médecine, avant que la nymphe Io fût venue en Égypte ; et dans la suite, Esculape a perfectionné cet art. Atlas de Lybie a le premier construit un vaisseau, et le premier tenté la mer. Celmis et Damnanéus, Dactyles idéens, ont les premiers trouvé le fer dans l'ile de Chypre. Un autre Idéen a trouvé l'art de le forger et de s'en servir. Suivant Hésiode, ce serait un Scythe. Les Thraces ont inventé l'arme que l'on nomme harpé; c'est un sabre recourbé. Ils se sont servi les premiers, à cheval, du bouclier nommé pelte.
Les Illyriens passent aussi pour en être les inventeurs. On croit que les Toscans ont inventé la plastique, et que le samnite Itanus fit le premier bouclier. Ce fut Cadmus de Phénicie qui découvrit les premières carrières, et qui, le premier, trouva les mines d'or du mont Pangée. On doit à un autre peuple, les Cappadociens, l'instrument de musique nommé nabla; de même que l'on doit aux Assyriens le dicordon. Les Carthaginois construisirent la première quadrirème : Bosphore, d'origine carthaginoise, en fut l'architecte, il l'imagina tout à coup. Médée, fille d'Aéta et originaire de Colchide, inventa la première l'art de teindre les cheveux. Les Noropes ( nation de Pœonie, maintenant appelée Norique), sont les premiers qui aient travaillé l'airain et purifié le fer. Amycus, roi des Bebryces, est le premier inventeur des cestes. 52 Dans le domaine de la musique, Olympe a introduit le mode lydien; et les peuples qu'on appelle Troglodytes ont inventé la sambuque. On dit que Satyre, phrygien, a inventé la flûte champêtre aux tuyaux obliques; Yagnis, phrygien aussi, le tricorde et le diatonum ; et Olympe le phrygien, l'art de toucher des instruments à cordes ; comme Marsyas, qui était du même pays que les précédents, a inventé le mode phrygien, le mode demi-phrygien, et le mode demi-lydien ; et Thamyris de Thrace, le mode dorien. Nous savons aussi que les Perses ont construit les premiers chars, les premiers lits, les premiers marchepieds ; et les Sidoniens, les premières trirèmes. Les Siciliens, peuples voisins de l'Italie, sont les premiers inventeurs de la phormingue, qui diffère peu de la cithare ; ils ont aussi inventé les crotales. On rapporte que la fabrication des vêtements de lin date du règne de Sémiramis, reine d'Égypte. Hellanicus dit qu'Atossa, reine des Perses, est la première qui ait écrit des lettres. Scamon de Mitylènes, Théophraste d'Érèse, Cydippe de Mantinée, Antiphanes, Aristodème, Aristote, Philostéphane, et Straton le péripatéticien, dans son ouvrage sur les inventions, rapportent tous ces faits. J'en ai ajouté quelques-uns, afin de prouver que les barbares sont féconds en inventions des plus utiles à la vie, et que les Grecs ont puisé chez eux de grands secours pour leurs études et pour leurs arts. Si quelqu'un se récrie contre l'idiome barbare, je lui répondrai par ce mot d'Anacharsis :
« Le grec est à mon oreille ce que le scythe est à l'oreille des Grecs. »
Anacharsis est ce philosophe admiré des Grecs, pour avoir dit :
« La laine est mon vêtement, le lait et le fromage ma nourriture. »
Vous voyez la philosophie barbare, elle ne parle pas, elle agit. Or, l'apôtre dit de même :
« Si la langue que vous parlez n'est pas intelligible, comment saura-t-on ce que vous dites ? vous ne parlerez qu'en l'air. Il y a tant de langues différentes dans le monde, et il n'y a point de peuple qui n'ait la sienne. Si donc j'ignore ce que signifient les paroles, je serai barbare pour celui à qui je parle ; et celui qui me parle sera barbare pour moi ; celui qui parle une langue inconnue 53 a besoin d'un interprète. »
Que dirai-je encore ! l'art oratoire et l'art d'écrire pénétrèrent tard chez les Grecs. En effet, Alcméon, fils de Périthe, et originaire de Crotone, écrivit le premier un ouvrage sur la nature. D'autres rapportent que ce fut Anaxagore de Clazomène, fils d'Hégésibule, qui publia le premier livre. Terpandre d'Antisse fut le premier qui introduisit dans les poèmes la forme du vers, il mit en vers les lois de Lacédémone. Lassus Hermionée inventa le dithyrambe ; Stésichore d'Himère, l'hymne ; Alcman de Lacédémone, la danse; Anacréon de Téos, le poème érotique ; Pindare de Thèbes, les chants qui accompagnent la danse; Timothée de Milet chanta le premier les nomes sur la cithare et avec accompagnement de chœurs. Archiloque de Paros inventa l'iambe; Hipponax d'Ephèse, le choliambe ; Thespis d'Athènes, la tragédie ; et Susarion d'Icarie, la comédie. Les grammairiens nous disent les époques où ces poètes ont vécu. Il serait trop long d'en donner le tableau détaillé, d'autant plus qu'il nous est prouvé que Bacchus même, en l'honneur duquel ont été institués les jeux et les spectacles dionysiaques, est postérieur à Moïse, et de beaucoup. Selon Diodore, on doit à Antiphon, fils de Sophylus, et originaire de Rhamnos, le premier discours qui ait été prononcé dans une école, et les premiers traités de rhétorique. Selon le même Diodore, Antiphon fut aussi le premier avocat qui se fit payer ; le premier, il écrivit un plaidoyer pour le remettre à un client. Apollodore de Cumes reçut le nom de Critique et fut le premier grammairien. Quelques-uns veulent que ce soit Eratosthène le cyrénéen, parce qu'il publia deux livres ayant pour titre, Traité grammatical. Mais le premier qui fut nommé grammairien, dans l'acception que nous donnons maintenant à ce mot, fut Praxiphanès, fils de Dionysiphanès, et originaire de Mitylène. On rapporte que Zaleucus de Locres fut le premier législateur. D'autres désignent Minos, fils de Jupiter, et contemporain de Lyncée. Celui-ci succéda à Danaüs, onze générations après Inachus et Moïse, comme nous le prouverons un peu plus bas. Lycurgue, né longtemps après la prise de Troie, donna des lois à Lacédémone, cent cinquante ans avant 54 la première olympiade. Nous avons déjà dit à quelle époque vécut Solon. Nous voyons pareillement que Dracon, qui fut aussi législateur, vécut vers la trente-neuvième olympiade. Antiloque, auteur d'un ouvrage sur les philosophes et les savants qui se succédèrent depuis le temps de Pythagore jusqu'à la mort d'Épicure, arrivée le dixième jour du mois de gémélion, embrasse l'intervalle de trois cent douze ans complets. On dit encore que Phanothée, femme d'Icare, a inventé l'hexamètre héroïque; d'autres en attribuent l'invention à Thémis, l'une des Titanides. Didyme, dans son traité de la philosophie pythagoricienne, rapporte que Théano de Crotone est la première femme qui se soit livrée à l'étude de la philosophie, et qui ait écrit des poèmes.
Ainsi donc la philosophie grecque, selon les uns, atteint comme par hasard la vérité, mais très faiblement ; elle est loin de la posséder toute entière. Selon les autres, c'est une création du démon. Quelques-uns pensent que toutes les philosophies émanent de certaines puissances d'un ordre inférieur. Mais, selon nous, si la philosophie grecque n'a pas la vérité dans toute sa sublimité, si elle est absolument sans force pour l'accomplissement des préceptes du Seigneur, toujours est-il qu'elle prépare la voie qui mène à la doctrine vraiment royale, puisqu'elle corrige et forme les mœurs à un certain point, et qu'elle rend assez fort pour recevoir l'enseignement de la vérité, celui qui croit à la Providence.
Sur cette parole du Sauveur : « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs. » Mais, dit-on, il est écrit: Tous ceux qui sont venus avant le Seigneur sont des voleurs. Tous ceux donc qui ont parlé sans mission avant l'incarnation du Verbe sont compris généralement dans cette parole. Mais les prophètes, comme ayant été envoyés et inspirés par le Seigneur, ne sont pas des vo- 55 leurs, ce sont des ministres ; c'est pourquoi l'Écriture dit :
« La sagesse a envoyé ses serviteurs ; et, des lieux les plus hauts, elle a convié tout le monde à venir se désaltérer dans la coupe remplie de vin. »
Quant à la philosophie, dit-on encore, elle n'a pas été envoyée par le Seigneur, elle a été dérobée ou elle a été donnée par celui qui l'avait dérobée. Ainsi donc, une puissance ou un ange, n'importe, après avoir appris quelque chose de ce qui constitue le vrai, et avoir déserte la vérité, inspira et enseigna aux hommes les doctrines qu'il avait dérobées ; non pas que le Seigneur l'ait ignoré, lui qui sait la fin des choses futures, avant même qu'elles existent, mais il ne l'a pas empêché. Car le larcin transmis aux hommes leur fut de quelque utilité, non que l'auteur du larcin se proposât un pareil but, mais la Providence donna cette direction utile à son audacieuse entreprise. Je sais que beaucoup de sophistes nous attaquent, en disant que celui qui n'empêche pas un fait en est cause. Ils disent que celui qui ne veille pas à la garde d'une chose ou qui ne s'oppose pas au vol, est la cause du vol ; de même qu'on est la cause d'un incendie, lorsqu'on n'éteint pas le feu dès sa naissance ; de même encore que le pilote est la cause du naufrage, lorsqu'il ne cargue pas les voiles. Or, la loi punit ceux qui causent de pareils malheurs ; car celui qui pouvait empêcher un accident en est responsable. Je réponds : Être cause, s'entend de l'action de faire, d'opérer et d'agir ; mais ne pas défendre, c'est par cela même s'interdire toute action. En outre, la cause a pour objet l'action, comme le constructeur de navires la construction de la carène, et le maçon la construction de la maison; mais celui qui n'empêche pas est entièrement étranger à ce qui advient. Il suit de là que la faculté de pouvoir empêcher ne constitue ni un acte ni une défense ; car quel est l'acte de celui qui n'empêche pas ? Mais le système des adversaires touche à l'absurde, puisqu'il leur faudrait dire que la cause de la blessure n'est pas le javelot, mais le bouclier qui n'a pas empêché le javelot de traverser les chairs; puisqu'il faudrait s'en prendre non au voleur, mais à celui qui n'a pas empêché le vol ; dès-lors ce n'est plus à Hector, mais à Achille, 56 qu'il faut imputer l'embrasement des vaisseaux grecs, puisque Achille aurait pu l'empêcher, et qu'il ne l'a pas fait.
Sa colère, je l'avoue (car il était en son pouvoir de s'y livrer ou de la vaincre), fut cause qu'il n'empêcha pas l'incendie, et l'en constitua peut-être en partie l'auteur. Mais le démon, puisqu'il avait son libre arbitre, pouvait à son gré ou s'abstenir ou commettre le vol ; il est donc lui-même la cause du vol, non le Seigneur qui ne l'a pas empêché. Et d'ailleurs, il n'y avait pas de raison qui provoquât une défense, puisque le don fait aux hommes par le démon n'était pas nuisible. S'il faut recourir à l'égard des adversaires à des raisonnements plus subtils, nous leur dirons que ne pas empêcher ce qui s'est fait au sujet du vol, n'est point en être cause ; mais que la cause et la faute sont imputables à celui qui empêche ; car celui qui couvre quelqu'un de son bouclier est cause que celui qu'il couvre n'est pas blessé, puisqu'il le défend de toute blessure. Le démon de Socrate était la cause de ses actions; moins en l'empêchant qu'en l'exhortant, si toutefois il eut un démon qui l'ait poussé à agir. Ni les louanges, ni les reproches, ni les récompenses, ni les châtiments ne seraient justes, si l'âme n'était pas libre de se porter vers une chose ou de s'en éloigner, et si le vice était involontaire; c'est pourquoi celui qui empêche est cause ; mais celui qui n'a pas empêché peut juger avec équité le choix volontaire de l'âme ; de sorte que, dans aucun cas, Dieu ne se trouve l'auteur du mal. Comme c'est un libre choix joint au désir qui commence le péché, et que par fois nous laissons par ignorance ou inadvertance régner dans notre esprit une opinion erronée en soi, un faux préjugé dont nous négligeons de nous éloigner, ignorants et inexpérimentés que nous sommes, le châtiment est juste. En effet on pourrait s'affranchir : la fièvre est une souffrance involontaire ; mais si quelqu'un la provoque par sa propre intempérance, la faute retombe sur lui sous un rapport. Le vice aussi est involontaire ; car personne ne choisit le mal en tant que mal ; mais, séduits par la volupté qui l'entoure, nous le prenons pour un bien, et nous le regardons comme digne de notre choix. Mais il est en notre pouvoir de 57 nous délivrer de l'ignorance, et de tout choix qui plait; et avant tout, de ne pas céder à ces trompeuses chimères qui nous attirent. Or, le démon est appelé voleur, pour avoir mêlé de faux prophètes aux prophètes véritables, comme l'ivraie au froment. Ainsi donc tous ceux qui sont venus avant le Seigneur sont des voleurs; mais quand ou dit tous, on veut faire entendre tous les faux prophètes, et tous ceux qui n'ont pas reçu de mission spéciale du Seigneur. Les faux prophètes commirent aussi un vol qui leur est propre en se faisant appeler prophètes ; puisque, s'ils étaient prophètes, ils étaient les prophètes de l'imposteur; car le Seigneur dit :
« Le père dont vous êtes nés est le démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. « Il a été homicide dès le commencement, et il n'a point persévéré dans la vérité ; car la vérité n'est point en lui. Quand il profère le mensonge, il dit ce qui lui est propre; car il est menteur, et père du mensonge. »
A leurs mensonges les faux prophètes mêlaient quelques mots de vérité ; et, lorsqu'ils prophétisaient, ils étaient réellement dans une sorte d'extase, comme les dignes ministres de l'apostat. Le pasteur aussi, l'ange de la pénitence, dit à Hermas, en parlant du faux prophète :
« Il profère quelques mots de vérité ; car le démon le remplit de son esprit, pour qu'il puisse renverser quelque juste. »
Tout, sans exception, tourne à bien entre les mains de la Providence, afin que la sagesse de Dieu, si merveilleuse dans la diversité de ses opérations, soit manifestée par son Église, selon le dessein éternel qu'il a accompli par le Christ; car rien ne résiste à Dieu, rien ne peut tenir contre lui; il est le Seigneur, il est le Tout-Puissant. Bien plus, les desseins et les œuvres des anges révoltés ne sont que des incidents particuliers qui naissent d'une disposition mauvaise, comme les maladies corporelles. Mais la Providence universelle les. dirige vers une fin salutaire, bien que la cause en soit corrompue; c'est pourquoi le trait le plus caractéristique de la divine Providence est de ne pas permettre que le vice né d'une défection volontaire demeure entièrement inutile, ou soit nuisible en tout et pour tous. En effet, le propre de la 58 sagesse, de la vertu, de la puissance divine, est non seulement de produire le bien (car telle est, pour le dire, une fois en passant, la nature de Dieu, comme celle du feu est de répandre la chaleur, et comme celle de la lumière est d'éclairer), c'est encore, et surtout, d'amener à quelque fin bonne et utile les inventions pernicieuses de certains esprits méchants, et de tirer un parti avantageux de ce qui paraît nuisible, comme, par exemple, de faire naître de la tentation et de l'épreuve l'occasion et le mérite du témoignage. Il y a donc aussi dans la philosophie qui a été dérobée comme par un autre Prométhée, quelques étincelles propres à donner la lumière, si on les ranime avec le soin convenable; il y a, dis-je, dans la philosophie, quelques traces de sagesse, quelque mouvement imprimé par la main divine ; mais les philosophes grecs ont été des voleurs qui ont pris dans les prophètes hébreux, avant la venue du Seigneur, quelques parties de la vérité ; et qui, loin d'avouer le fait, se les sont attribuées comme des dogmes leur appartenant en propre ; ils ont altéré les uns, ils ont glissé sur d'autres avec leur misérable adresse sophistique, et ils en ont inventé plusieurs ; car ils eurent peut-être aussi l'esprit d'intelligence. Aristote est d'accord avec l'Écriture, puisqu'il nomme la sophistique l'art de voler la sagesse ; nous avons déjà fait connaître cette expression. L'apôtre dit :
« Et ces dons, nous les annonçons, non avec les discours éloquents de la sagesse humaine, mais avec ceux que l'esprit enseigne ; »
« Nous avons tous reçu de sa plénitude, »
de la plénitude du Christ ; c'est pourquoi les prophètes ne sont pas des voleurs.
« Et ma doctrine n'est point de moi, dit le Seigneur, mais de mon Père qui m'a envoyé. »
« Qui parle de soi-même, cherche sa propre gloire. »