Stromates — Livre I (page 7)
Or, tels sont les Grecs, vains et glorieux. L'Écriture, en les appelant sages, fait la critique non des vrais sages, mais de ceux qui ne le sont pas et qui croient l'être.
L'auteur développe cette parole de l'apôtre : « Je détruirai la sagesse des sages. » L'Écriture dit de ces derniers :
« Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. »
C'est pourquoi l'apôtre ajoute :
« Que sont devenus les sages? que sont devenus les docteurs de la loi ? que sont devenus les esprits curieux des sciences de ce siècle. »
Il les classe de la sorte, pour distinguer des docteurs de la loi, les esprits investigateurs et avides de la science de ce siècle, c'est-à-dire les philosophes des gentils.
« Dieu n'a-t-il pas rendu insensée la sagesse de ce monde? »
en montrant qu'elle était folie et non vérité, ainsi que le monde le pensait. Et si vous demandez la cause qui les porte à se croire sages, l'apôtre vous répondra :
« L'aveuglement de leur cœur. »
En effet, le monde n'a pas connu Dieu, même à la lumière de cette sagesse de Dieu qui fut annoncée par les prophètes, je veux dire cette sagesse qui parle par leur bouche ; alors « il lui a plu de sauver par la folie de la prédication ; »
c'est-à-dire par la prédication qui parait aux Grecs une folie,
ceux qui croiraient. » Pour croire, dit l'apôtre, les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse; c'est-à-dire, les discours à démonstrations rigoureuses, et les autres formules de raisonnement.
« Or nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, qui est un scandale pour les Juifs, »
parce que tout en connaissant la prophétie, ils ne croient pas à l'événement qui l'accomplit, et une folie pour les Grecs, car ceux qui se croient sages regardent comme une fable que le fils de Dieu parle par la bouche de l'homme, que Dieu ait un fils et que ce fils ait souffert ; c'est pourquoi la haute opinion qu'ils ont conçue d'eux-mêmes, les empêche de croire. Car la venue du Sauveur n'a pas fait de ceux qui ont obéi à la vocation, des insensés, des cœurs durs, des infidèles, mais bien des esprits sages, dociles et fidèles. Tandis que ceux qui se 60 sont séparés des hommes dont l'obéissance fut volontaire et ont refusé de se soumettre, ont été convaincus d'erreur, d'incrédulité, de folie.
« Pour ceux qui ont été fidèles à la voix qui les appelait, qu'ils soient Juifs ou gentils, le Christ est la force de Dieu, et la sagesse de Dieu. »
Conséquemment, ne vaut-il pas mieux dire, pour rendre la pensée plus claire :
« Dieu n'a pas rendu folle la sagesse de ce monde, en ce sens qu'il l'ait jetée lui-même dans la folie; »
« Dieu n'a pas rendu folle ; de peur que la dureté de cœur des incrédules ne semble venir de Dieu, qui a montré la folie de leur sagesse ? »
Puisqu'ils étaient si sages, ils sont donc plus coupables de n'avoir pas cru à la prédication de l'Évangile. Car le choix qui se déclare pour la vérité est volontaire. De plus, par cette expression :
« Je détruirai la sagesse des sages, »
le Seigneur veut dire qu'il l'a éclairée en faisant luire à côté d'elle le flambeau de la philosophie barbare trop dédaigné par elle, comme on dit d'une lampe éclairée par le soleil, que l'effet de sa lumière est détruit, parce qu'elle n'a pas le même éclat. Ainsi donc, tous les hommes ayant été appelés, ceux qui n'ont pas refusé d'obéir à la voix qui les invitait ont été également nommés les appelés, car il n'y a pas d'injustice en Dieu.
« Ceux d'entre les Juifs et d'entre les gentils, qui ont cru, composent le peuple particulier de Dieu. »
Et vous trouverez dans les actes des apôtres :
« Ceux donc qui récurent la parole furent baptisés. »
Mais ceux qui ne voulurent pas la recevoir, se retranchèrent d'eux-mêmes de ce peuple de Dieu. C'est à eux que le prophète dit :
« Si vous voulez, si vous écoutez ma voix, vous jouirez des fruits de la terre ; »
montrant par là qu'il est en notre pouvoir d'accepter ou de refuser. L'apôtre a nommé sagesse de Dieu la doctrine du Seigneur, afin de montrer que la véritable philosophie nous est transmise par lui. Pour ceux aussi qui se croient sages, il y a dans une des épitres de l'apôtre des avertissements qui leur enjoignent de « se revêtir de l'homme nouveau, qui a été créé à la ressemblance de Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité. C'est pourquoi renonçant au mensonge, parlez selon la vé- 61 rité, ajoute l'apôtre. Ne donnez pas entrée au démon. Que celui qui dérobait ne dérobe plus ; mais plutôt qu'il travaille à quelque ouvrage bon et utile. »
(Or, s'appliquer à la recherche de la vérité, c'est aussi travailler ; car cette étude se rattache à la bienfaisance, qui a la parole pour instrument.)
« Afin de pouvoir ouvrir à ceux qui sont dans l'indigence et les trésors de ce monde, et les trésors de la sagesse divine ; » car l'apôtre veut que la parole soit enseignée, comme l'argent, après avoir été bien éprouvé, est confié aux changeurs pour produire des intérêts. Il ajoute donc :
« Que votre bouche ne profère aucune parole mauvaise. » Telles sont les paroles qui proviennent de l'opinion que l'on a de soi-même.
« Mais que tout ce que vous direz soit propre à nourrir la foi et à communiquer la grâce à ceux qui vous entendent. »
Il est nécessaire que les paroles dites au nom d'un Dieu bon soient bonnes. Or, comment ne seraient-elles pas bonnes, celles qui sauvent ?
Il prouve que les philosophes ont recueilli quelques fragments de la vérité.
On peut aussi remarquer qu'il est prouvé par plusieurs témoignages que la philosophie grecque renferme plusieurs dogmes conformes à la doctrine de la vérité ; il est rapporté dans les Actes des apôtres que Paul parla en ces termes aux membres de l'Aréopage :
« Vous me paraissez très religieux ; car passant et voyant les statues de vos dieux, j'ai trouvé un autel où il était écrit : Au Dieu Inconnu. Ce Dieu que vous adorez sans le connaitre, est celui que je vous annonce, le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, le Seigneur du ciel et de la terre, qui n'habite point dans des temples bâtis par les hommes, qui n'est point honoré par les œuvres des mortels, comme s'il avait besoin de quelque chose, lui qui donne tout à tous, et la vie et la respiration. Il a fait 62 naître d'un seul toute la race humaine pour habiter sur toute la face de la terre, déterminant les temps de la durée des peuples et les limites de leur demeure; afin qu'ils cherchent Dieu et qu'ils s'efforcent de le toucher ou de le trouver, bien qu'il ne soit pas loin de chacun de nous ; car en lui nous avons la vie, le mouvement et l'être ; et comme quelques uns de vos poètes ont dit : Nous sommes les enfants de Dieu même. »
De ces paroles, il résulte évidemment que l'apôtre approuve ce qu'il y a de bon dans les auteurs grecs; il se sert d'exemples tirés de leurs poètes comme ceux qu'il prend aux livres des phénomènes célestes du poète Aratus. Il montre aussi que leur Dieu inconnu est une périphrase sous laquelle, à défaut de mot propre, les Grecs adoraient le Créateur ; et qu'il faut apprendre les attributs réels du Créateur, non plus sous la forme d'une périphrase, mais d'une manière positive, et le connaitre lui-même par la personne du fils.
« Je t'ai donc envoyé vers les gentils, dit le Seigneur, pour leur ouvrir les yeux, pour qu'ils passent des ténèbres à la lumière, et de la puissance de Satan à Dieu, et que, par la foi qu'ils auront en moi, ils reçoivent la rémission de leurs péchés et qu'ils aient part à l'héritage des saints. »
Les Grecs sont donc les aveugles dont on ouvre les yeux : connaitre le père par la personne du fils, c'est saisir le vrai sens de la périphrase grecque, et passer de la puissance de Satan à Dieu, » c'est être délivré de la servitude du péché. Cependant nous n'admettons pas absolument toute philosophie, mais celle dont Socrate aussi parle dans Platon :
« Car, selon le proverbe en usage parmi les initiés, il y a beaucoup de Porte-thyrse, mais peu de Bacchus. »
Socrate donne ainsi à entendre que beaucoup sont appelés, mais que peu sont élus. C'est pourquoi il ajoute en termes formels :