Stromates — Livre II (page 2)
Les incrédules, à ce qu'il semble, arrachent tout du ciel et du monde invisible pour le faire descendre sur la terre, palpant de leurs mains la pierre et l'arbre,
En effet, le doigt placé sur la création sensible, ils n'accordent l'existence qu'à ce qu'ils peuvent saisir et manier; l'essence et la matière sont pour eux même chose. Et pourtant, adversaires de leur propre système, par une piété invincible, ils prennent la défense de certaines formes incorporelles, perceptibles à la seule intelligence, et qu'ils placent au-dessus de notre sphère dons un monde invisible ; ce sont les essences réelles, disent-ils.
« Voilà que je prépare de nouveaux prodiges, s'écrie le Verbe, tels que l'œil n'en a pas vu, ni l'oreille entendu, tels que rien de semblable n'est encore en- 126 tré dans le cœur de l'homme. »
C'est avec un œil nouveau, une oreille nouvelle, un cœur nouveau que les disciples du Seigneur, qui parlent, entendent et agissent selon l'esprit, doivent comprendre par la foi et par l'intelligence tout ce qui peut être vu et entendu. A côté de la bonne se trouve la fausse monnaie; celle-ci, pour réussir à tromper l'œil inexpérimenté, n'en impose point au changeur ; il a appris par l'usage à reconnaitre et à distinguer l'argent de bon ou de mauvais aloi. Ainsi le changeur est seul apte à dire à l'ignorant : Voici la fausse monnaie; pourquoi et comment? c'est le secret de son art, que transmettront l'enseignement et l'exercice. Selon Aristote, le critérium de la science, c'est-à-dire le moyen de découvrir la réalité, c'est la foi. La foi est donc supérieure à la science, puisqu'elle en est le critérium. La conjecture, espèce d'opinion indécise, ressemble à la foi, comme le flatteur à l'ami, le loup au chien. Mais lorsque l'artisan voit qu'avec l'étude il devient bon artisan, lorsque le pilote, dressé à la manœuvre, peut enfin tenir le gouvernail, l'un et l'autre tirent cette conclusion que la volonté d'exceller dans un art ne suffit pas ; qu'auparavant il faut obéir et apprendre. Obéir au Verbe que nous avons proclamé notre maitre, c'est croire en lui seul, sans résistance, sans contradiction ; car à quel titre opposer notre science à la science de Dieu ? La connaissance a donc pour base la foi, la foi s'unit à la connaissance par une relation divine et dans une sorte d'alliance inséparable.
Epicure lui-même, qui place le plaisir bien au-dessus dé la vérité, appelle la foi un préjugé de l'esprit. Il définit le préjugé, un élan de la pensée vers un objet évident, et vers la compréhension manifeste de cet objet. Sans le préjugé, ajoute-t-il, impossible de chercher, de douter, de décider, d'argumenter. Sans préjugé de ce que l'on désire, comment s'instruire dans ce que l'on cherche ? Pour qui en est instruit, le préjugé a déjà fait place à la compréhension. Mais si le disciple ne peut apprendre sans le préjugé qui recueille la doctrine, il a donc des oreilles douées de la faculté de s'ouvrir à la vérité.
Heureux qui parle à des oreilles dont il est entendu; plus heureux 127 encore l'homme de l'acquiescement et de la docilité! car écouter, c'est comprendre. Si donc la foi n'est qu'au préjugé de ce qui nous est enseigné, si le préjugé n'est lui-même que l'obéissance, l'intelligence que la persuasion ; on ne peut donc rien apprendre sans la foi, puisqu'on ne peut rien sans le préjugé. De là ressort encore mieux l'incontestable vérité de ces paroles du prophète :
« Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. »
Héraclite d'Éphèse a aussi paraphrasé cette parole de cette façon :
« A moins d'espérer vous ne trouverez pas l'inespérable, puisqu'on ne saurait ni le découvrir ni l'atteindre. » Enfin écoutons Platon dans ses Lois :
« Qui veut devenir parfaitement heureux doit être dès l'origine participant de la vérité, pour vivre le plus longtemps possible dans la vérité ; le voilà fidèle dès ce moment. Mais l'infidèle, c'est l'homme pour qui le mensonge est un ami de choix. Qui en est l'esclave volontaire, est tout au moins un insensé, sinon une brute. Double mal à éviter ! L'infidèle et l'ignorant n'ont point d'amis. »
Si le même Platon, dans Euthydème, appelle indirectement la vérité, sagesse royale, ouvrez son Politique, vous y lirez textuellement :
« La science du vrai roi est une science royale : qui la possède, prince ou citoyen, acquiert par là même le droit d'être nommé intelligence royale. »
Ainsi ceux qui ont cru en Jésus-Christ sont Chrétiens de nom et d'effet ; ainsi sont vraiment royaux ceux dont le roi prend soin. Ainsi les sages tirent leur nom de la sagesse, les justes de la justice ; ainsi qui procède de Jésus-Christ, roi des hommes, est roi; et qui procède du Christ, est Chrétien. Plus loin, Platon déclare ouvertement
« que ce qui est droit est légitime; et que la loi étant de sa nature une droite raison, ne se rencontre ni dans les livres, ni dans les productions de l'homme. » Et l'Eléate son hôte, en parlant du roi et du chef de l'état, le nomme la loi vivante; tel est celui qui accomplit la loi et
« qui fait la volonté de son père. »
Loi vivante, il a été inscrit, pour ainsi dire, sur une haute colonne de bois, modèle de la vertu divine, exposé à tous les yeux qui peuvent le contempler. Les Grecs n'ignorent pas qu'à Lacédé- 128 mone la scytale des Ephores s'écrivait sur des rouleaux de bois. Or ma loi, je le répète, est une loi royale et vivante, une droite raison.
La loi! c'est la dominatrice universelle, la reine des hommes et des dieux,
dans la langue poétique de Pindare. Speusippe, dans son premier discours contre Cléophon, s'est rapproché de Platon en écrivant :
« Si l'on définit la royauté, le bien ; si le sage lui seul est prince, la loi étant la droite raison, sera bonne. »
Rien de plus vrai. Les stoïciens professent les mêmes maximes. Selon eux, la royauté, le sacerdoce, le don de prophétie, la science du législateur, la richesse, la vraie beauté, la noblesse et la liberté n'appartiennent qu'aux sages. Du reste, ils pensent avec l'opinion commune que cet idéal est difficile à rencontrer.
Il prouve par plusieurs exemples que les Grecs ont beaucoup puisé dans les saintes écritures. Tous les dogmes dont nous venons de parler, le fait est constant, ont été transmis par le grand Moïse aux Grecs. Dans ce passage :
« Parce que Dieu a eu pitié de moi, je suis dans l'abondance de tous les biens, »
Moïse nous enseigne que tout appartient au sage. Et Dieu, lorsqu'il dit à Moïse :
« Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, »
nous fait connaitre que Moïse lui est cher. En effet Dieu honore ouvertement le premier de ces patriarches du titre d'ami. Il change le nom primitif du deuxième en celui de Voyant-Dieu, et il se réserve pour lui-même Isaac comme une victime consacrée, symbole de la rédemption à venir ! Si les Grecs nous vantent leur Minos conversant familièrement avec Jupiter tous les neuf ans, c'est après avoir su que Moïse s'était entretenu avec Dieu, comme un homme parle à son ami. Moïse aussi avait été un sage, un roi, un législateur; mais notre Sauveur s'élève au-dessus de toute nature humaine, d'une beauté si merveilleuse que nous ne pouvons aimer que lui, nous qui soupirons après 129 la véritable beauté, car il était la véritable lumière. Il fut salué roi par des enfants inexpérimentés encore, par les Juifs incrédules qui le méconnaissaient ; les prophètes, ses hérauts, proclamèrent son avènement. Telle est sa richesse que, dédaigneux de toute la terre et de l'or qu'elle porte à sa surface ou qu'elle cache dans ses entrailles, il méprisa les trésors que le démon lui offrait avec la gloire des empires. Ajouterai-je qu'il est le seul pontife, que seul il possède la science du culte divin? Roi de la paix, Melchisédech, il est le plus digne de marcher à la tête du genre humain. Il est législateur, puisqu'il a donné la loi dont les prophètes sont l'organe, puisqu'il prescrit et enseigne clairement ce qu'il est bon de faire ou d'éviter. Est-il une noblesse qui surpasse la noblesse de celui qui a Dieu seul pour père ?
Maintenant Platon va lui-même appuyer ces dogmes de son témoignage. Il a dit dans le Phédon que le sage est le seul riche.
« Ô Pan, s'écrie-t-il, et vous tous, dieux ici présents, donnez-moi d'acquérir la beauté de l'âme ! faites qu'il y ait alliance entre mes biens intérieurs et mes biens extérieurs! Faites que je n'accorde qu'au sage le nom de riche ! »
Son hôte athénien, blâmant ceux qui placent la richesse dans la possession de beaucoup d'or, s'exprime en ces termes :
« Il est impossible d'être à la fois très-riche et vertueux, à prendre ce terme de riche dans le sens qu'on lui donne communément ; et on entend par là ce petit nombre d'hommes qui possèdent en abondance cette sorte de biens qui s'estiment à prix d'argent et qu'un malhonnête homme peut posséder comme un autre. » « A l'homme probe, dit Salomon, appartiennent tous les biens de ce monde, au méchant pas une obole. » L'Ecriture mérite donc beaucoup plus de créance quand elle dit :
« Il est plus facile à un câble de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche de pratiquer la sagesse. »
ajoute-t-elle. C'est encore l'avis de Platon, dans ces paroles :
« Celui-là n'est pas pauvre dont les biens décroissent, mais dont l'insatiabilité augmente. Car la pauvreté ne consiste pas dans l'exiguïté des ressources ; la pauvreté, c'est l'insatiabilité. Détruisez cette passion, le juste devient riche.»
J'ouvre 130 l'Alcibiade : Platon proclame que le vice est le propre de l'esclave, la vertu le propre de l'homme de bien.
« Secouez le joug pesant qui vous accable, dit l'Écriture, et prenez le mien qui est léger; »
expressions familières aux poètes du paganisme. Et cet autre passage,
« vous vous êtes vendus à vos péchés, »
« Quiconque commet le péché est esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure pas toujours en la maison ; si donc le fils vous affranchit, vous serez vraiment libres, et la vérité vous affranchira. »
Tel est le sens dans lequel l'hôte athénien dit que le sage est beau. Affirmer que le sage, même avec un corps difforme, est beau, parce qu'il est juste, c'est donc ne rien dire que de vrai.
« Son visage était obscurci ; il était le dernier des enfants des hommes, »
s'écrie le prophète. Que Platon, dans le Politique, ait donné au sage le nom de roi, nous l'avons dit. Cette démonstration terminée, revenons à la foi. Platon prouve en toute évidence, dans le passage où il célèbre en même temps la paix, que la foi est partout nécessaire.