Stromates — Livre II (page 3)
« Placez un homme droit et fidèle dans une sédition, vous l'y rencontrerez armé de toutes les vertus. Mais les mercenaires cherchent la mort dans les combats dont ils sont avides, téméraires et injustes pour la plupart, insolents, sans prudence, à peu d'exceptions près. »
Or, si ces principes sont justes, tout législateur qui voudra servir les hommes ne portera des lois qu'en se proposant pour but la vertu la plus haute. Cette vertu, c'est la foi elle-même, dont nous avons besoin en toute occasion, dans la paix comme dans la guerre, à chaque moment de la vie; car elle semble contenir à la fois toutes les autres vertus. Le bien, ce n'est ni la guerre, ni la sédition ; car il faut demander aux dieux de n'avoir jamais à y recourir. La paix, une bienveillance réciproque, voilà le bien par excellence. »
Il résulte sans contredit de ces maximes de Platon que la paix doit être le plus ardent de nos vœux, et que la mère des vertus les plus hautes, c'est la foi. Elle est donc juste cette parole de Salomon:
« La sagesse est dans la bouche de ceux qui ont la foi, »
puisque Xénocrate, dans son Traité de la prudence, appelle la sa- 131 gesse la science des causes premières et de l'essence perceptible à l'intelligence. Selon lui, la prudence est double, l'une applicable à la vie pratique, l'autre à la vie contemplative ; il nomme cette dernière la sagesse humaine. Partant la sagesse est prudence, mais toute prudence n'est pas sagesse. Nous avons déjà prouvé que c'est par la foi plutôt que par la démonstration que l'on acquiert la science du principe universel. Or, n'est-il pas étrange que les disciples de Pythagore de Samos refusassent, dans leurs recherches, le secours de la démonstration, persuadés que ce mot : le maitre l'a dit, tenait lieu de foi, emportant avec lui l'assentiment de l'intelligence ; et que de nos jours ceux qui veulent s'élever à la contemplation de la vérité, n'aient pas foi dans un maitre si digne de croyance, dans notre seul rédempteur, dans un Dieu, argumentent contre loi, et lui demandent des preuves à l'appui de ses paroles? Mais le Christ a dit :
« Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »
Quel est-il? Epicharme va nous l'apprendre :
« L'esprit voit, l'esprit entend ; le reste est aveugle et sourd. »
Héraclite, pressant quelques incrédules, les appellent des hommes qui ne savent ni écouter ni parler. Il s'est inspiré de ces paroles de Salomon :
« Si tu aimes à écouter, tu recevras l'instruction, et si tu prêtes l'oreille, tu seras sage. »
Excellence et utilité de la foi. « Seigneur, qui croira à votre parole? dit Isaïe.
Car la foi vient de l'ouïe, selon le témoignage de l'apôtre, et l'on entend par la prédication de Jésus-Christ. Mais comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient pas en lui? Et comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, si personne ne leur prêche? Et comment y aura-t-il des prédicateurs, si on ne les envoie? Selon ce qui est écrit : qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l'Évangile de paix! »
Voyez-vous comment, par 132 l'ouïe et par la prédication des apôtres, saint Paul élève la foi jusqu'à la parole du Seigneur et jusqu'au fils de Dieu?
Nous ne comprenons pas encore que la parole de Dieu est une démonstration. A la paume, tout ne dépend pas de l'adresse de celui qui lance la balle ; il faut encore quelqu'un qui la reçoive à propos, afin que le jeu soit conforme aux règles. De même, une doctrine n'entre dans l'esprit du disciple qu'à la faveur de la soumission, sorte de foi naturelle nécessaire pour s'instruire. La fertilité d'une terre favorise le travail du semeur. Le meilleur enseignement est stérile, sans l'assentiment de l'élève, et les prophéties sont vaines sans la docilité des auditeurs. La paille sèche, disposée à subir l'action du feu, s'enflamme plus aisément. Et si l'aimant, cette pierre renommée, attire le fer, elle le doit à l'affinité qui existe entre eux. C'est par la même raison que l'ambre attire la paille. Or, en cette occurrence, le fer et la paille sont entrainés par un souffle qu'on ne peut définir, et qui n'agit pas comme cause efficiente, mais comme cause auxiliaire. Le vice nous fait deux sortes de guerre : tantôt il s'enveloppe de ténèbres et recourt à l'artifice pour nous surprendre, tantôt il nous emporte et nous déchire violemment. C'est pourquoi le Verbe divin a élevé la voix pour appeler tous les hommes. Il connaissait d'avance ceux qui n'obéiraient pas; mais, parce qu'il est en nous d'obéir ou de résister, et afin que personne ne puisse prétexter de son ignorance, il a fait la vocation égale pour tous, demandant à chacun selon ses forces. Car les uns ont à la fois la volonté et le pouvoir. C'est par une lutte constante qu'ils ont atteint ce double but, et qu'ils se sont purifiés. Les autres, bien qu'ils n'aient pas encore le pouvoir, ont déjà la volonté. La volonté émane de l'âme. L'acte ne peut avoir lieu sans le concours du corps. La fin des choses n'est pas l'unique mesure de leur appréciation. On tient aussi compte à chacun du choix qui l'a déterminé. La résolution a-t-elle été prise sans effort? S'est-on repenti de ses fautes? A la suite des remords a-t-on reconnu son erreur? c'est-à-dire, l'a-t-on connue ensuite? Car, le repentir est comme une connaissance postérieure; et la connais- 133 sance, un éloignement réfléchi du péché. Le repentir est donc l'œuvre de la foi ; car, à moins de croire que les liens dans lesquels on était auparavant, soient les liens du péché, on ne s'en éloignera pas. Et si l'on ne croit pas qu'un châtiment soit réservé au pécheur, et que le salut de celui qui vit selon les préceptes soit certain, on ne changera pas de conduite. L'espérance aussi nait de la foi. C'est pourquoi les Basilidiens définissent la foi, l'assentiment de l'âme à l'existence des choses qui n'excitent pas eu nous de sensations, parce qu'elles sont hors de notre présence. L'espérance est l'attente de la possession d'un bien; mais il faut que l'attente soit pleine de foi, et celui-là est fidèle, qui conserve intact le dépôt qui lui a été confié. Or, le nôtre se compose des traditions sur Dieu, des préceptes divins, et de l'observance de ces préceptes. Le fidèle serviteur est celui que le Seigneur éprouve; et lorsque l'apôtre dit :
il indique le Dieu qu'il faut croire lorsqu'il parle. Le Verbe nous fait connaitre ce Dieu fidèle. Comment donc, si penser c'est croire, comment les philosophes s'imaginent-ils que leurs opinions soient solides, puisqu'ils ne croient pas? La pensée n'est pas un assentiment volontaire à une démonstration antérieure; c'est un assentiment irrésistible à quelque chose de puissant. Or, qu'y a-t-il de plus puissant que Dieu? L'incrédulité est une pensée débile et négative sur une proposition, de même que le doute, un état qui admet difficilement la foi. La foi est une pensée volontaire, une sorte de présomption dictée par la prudence; l'attente, une croyance à une chose future. Eu toute autre matière, c'est une opinion sur une chose incertaine. Mais la confiance est la possession anticipée d'un objet. C'est pourquoi nous avons foi en celui dans lequel nous nous confions pour nous aider à faire notre salut et à entrer dans la gloire de Dieu ; et nous avons confiance en Dieu seul, parce que nous savons qu'il ne violera pas ses promesses, et qu'il ne nous retirera pas les biens créés pour nous et réservés à notre fidélité. La bienveillance consiste à vouloir du bien à quelqu'un à cause de lui seul. Or, Dieu n'a besoin de rien. L'homme seul est le but de la bonté du Seigneur, divine mu- 134 nificence qui n'a pour objet que le bien de la créature. Si la foi d'Abraham lui fut imputée à justice, descendants d'Abraham, c'est aussi parce que nous avons entendu que nous devons croire, car nous sommes ces enfants d'Israël qui croient, non par des prodiges, mais par les paroles qu'ils entendent.
« C'est pourquoi, réjouis-toi, stérile, qui n'enfantes pas; chante des cantiques de louanges, pousse des cris de joie, toi qui n'avais pas d'enfants, dit le prophète. L'épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui a un époux. Tu as vécu au milieu du peuple, tes enfants seront bénis sous les tentes de leurs pères. » Si la prophétie nous promet les mêmes demeures qu'aux patriarches, c'est la preuve qu'il n'y a qu'un Dieu pour les deux alliances.
« Tu as hérité de l'alliance d'Israël, »
ajoute encore plus clairement le prophète, en faisant allusion à la vocation des gentils, épouse longtemps stérile du Verbe, et délaissée jadis par son époux. Le juste vivra de la foi, c'est-à-dire de celle qui vient de l'alliance et des commandements ; car, ces deux alliances, différentes d'époque et de nom, et providentiellement accordées, puissance, relèvent, l'ancienne comme la nouvelle, d'un seul Dieu, agissant par le ministère de son fils. C'est pourquoi l'apôtre dit dans son épitre aux Romains :
« C'est dans l'Évangile que la justice de Dieu nous est révélée selon les différents degrés de notre foi pour la foi unique, proclamée par les prophètes et réalisée dans l'Évangile. »
L'apôtre nous enseigne ainsi que l'on arrive au salut sur les pas d'un seul et même Seigneur.
« Voici, dit-il, ô mon fils Timothée, mes avertissements; ayez soin, conformément aux prophéties qu'on a faites autrefois, de combattre selon les lois de la sainte milice, conservant la foi et la bonne conscience, à laquelle quelques-uns ayant renoncé, ont fait naufrage dans la foi, parce qu'ils ont souillé la conscience que Dieu leur avait donnée. »
Comment, après cela, des lèvres téméraires prétendraient-elles encore que la foi est une vertu facile et vulgaire, à la portée du premier venu? Si elle était d'invention 135 humaine, comme le pensent les Grecs, déjà elle serait éteinte. Mais si, dans ses accroissements journaliers, il n'est pas un lieu où elle ne soit, je dis que la foi, qu'elle ait pour fondement la charité ou la crainte, comme le veulent nos accusateurs, est une vertu vraiment divine, puisque aucune affection terrestre n'en peut diviser les forces, ni aucune crainte présente en ruiner la puissance. Car, c'est par l'amour uni à la foi que la charité fait les fidèles ; et à son tour, la foi est le fondement de la charité, puisque c'est elle qui suscite la bienfaisance. Dès que nos détracteurs même croient à la crainte, cette institutrice de la loi, la crainte est donc un article de foi; et si le fait en révèle l'existence, ce n'est pas à une crainte présente et immédiate qu'ils croient, mais à une crainte future et pleine de menace. S'ils croient à la réalité de la crainte, ce n'est donc pas la crainte qui engendre la foi, puisque c'est par la foi que la crainte est jugée digne de croyance. Grâce aux merveilleux changements que Dieu opère par la foi, l'incrédule devenu croyant croit en même temps à l'espérance et à lu crainte. Il nous paraît donc évident que la foi est le premier pas vers le salut. Après elle, la crainte, l'espérance et la pénitence, unies à la continence et à la persévérance, nous conduisent progressivement vers la charité et vers la connaissance. Ainsi l'apôtre Barnabé a donc eu raison de dire :
« J'ai pris à tâche de vous communiquer peu à peu les dons que j'ai reçus, pour vous affermir dans la foi et vous faire entrer dans l'intelligence des mystères de Jésus-Christ. » La crainte et l'attente des biens futurs sont comme les gardiennes de notre foi ; mais la patience dans les maux et la continence nous soutiennent dans le combat. Ceux eu qui ces vertus demeurent dans leur pureté, appartiennent à Dieu et trouvent leur joie dans la sagesse, l'intelligence, la science et la connaissance. »
Or, comme les vertus précédentes sont les éléments de la connaissance, il résulte que la foi en est un principe encore plus élémentaire, puisqu'elle est aussi nécessaire au gnostique qu'à l'homme qui vit dans ce monde, l'air qu'il respire. Sans les quatre éléments, la 136 vie animale est impossible. De même, sans la foi, on ne peut atteindre à la connaissance. La foi est donc la base de la vérité.
1) II paraît qu'Hermas prend ici le mot de mort et de vie en deux sens différents, pour la mort et la vie temporelle ; et pour la mort et la vie spirituelle, c'est-à-dire pour la mort du pèché et pour la vie de la grâce.
(2) Ici saint Clément d'Alexandrie n'a pas cité le texte de saint Barnabé tel que nous l'avons. « Pratiquez-les, dit l'apôtre, afin que voug soyez sauvés au jour de son jugement. »
Usage de la crainte ; réfutation de ceux qui l'attaquent. Les détracteurs de la crainte sont en même temps les détracteurs de la loi. Attaquer la loi, c'est évidemment attaquer Dieu, auteur de la loi. Peut-on séparer l'administrateur de l'administration, et l'administration de la chose administrée? Vous posez en principe l'abolition de la loi ! il faut dès lors que chacun, se livrant au plaisir selon que ses désirs l'y poussent, méprise ce qui est juste, dédaigne Dieu, et affiche, sans crainte, l'injustice et l'impiété, puisqu'il a déserté les voies de la vérité. La crainte, dites-vous, n'est qu'un instinct de fuite où la raison n'agit en rien, une maladie de l'âme. Qu'est-ce à dire? Et comment pouvez-vous admettre plus longtemps une pareille définition, quand le précepte de la crainte m'a été donné par le Verbe lui-même? Or, le précepte a promulgué la crainte, préparant ainsi, par la discipline, la conversion du pécheur qui s'y soumet. La crainte n'est donc pas étrangère à la raison ; elle a donc la raison pour guide. Comment n'en serait-il pas ainsi? La loi dit :
«Tu ne tueras point ; tu ne seras point adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras point de faux témoignage. »
Mais si les philosophes veulent sophistiquer sur les mots, eh bien ! qu'ils décorent la crainte de la loi du nom de circonspection, avertissement de la raison qui nous conseille de fuir. C'était à bon droit que Crételaüs le phasélyte appelait ces philosophes batailleurs de mots. Envisagé sous une autre qualification, le précepte a paru sage et même sublime à nos détracteurs. La circonspection, selon eux, est donc conforme à la raison, puisqu'elle nous porte à fuir toute chose nuisible, et qu'à sa suite arrive le repentir des fautes commises. Car,
« la crainte du Seigneur est le commen- 137 cement de la sagesse. »
La véritable intelligence habite en ceux gui réprouvent. David nomme la sagesse une opération dont le commencement est la crainte de Dieu ; crainte qui nous ouvre la route vers la sagesse. Si la loi engendre la crainte, le commencement de la sagesse est la connaissance de la loi, et, sans la loi, pas de sage. Les insensés sont ceux qui repoussent la loi; aussi est-ce justice de les appeler athées. Mais la discipline est le commencement de la sagesse.
« Les insensés méprisent la sagesse et la discipline »,
dit l'Ecriture. Voyons les maux que la loi proclame redoutables. Sont-ce les maux qui tiennent le milieu entre le vice et la vertu, la pauvreté, par exemple, les maladies, l'obscurité du rang, la bassesse de la naissance et d'autres semblables? Mais on vante la législation de plusieurs cités qui les proposent pour but. C'est aussi l'opinion des Péripatéticiens, qui établissent trois sortes de biens, et regardent leurs contraires comme des maux. Mais notre loi à nous, nous ordonne de fuir les véritables maux, savoir : l'adultère, le libertinage, le péché de Sodome, l'ignorance, l'injustice, les maladies de l'âme, la mort, non celle qui sépare l'âme du corps, mais celle qui sépare l'âme de la vérité. Voilà les maux graves et véritablement à redouter, ainsi que les désordres qui en découlent. « Non, on ne tend pas impunément des pièges à l'innocence, disent les divins Proverbes; car les complices du meurtre amassent sur leurs propres têtes un trésor de maux. »
Comment donc certains hérétiques viennent-ils prétendre encore que la loi n'est pas bonne, en appelant de tous leurs poumons à cette parole de l'apôtre :
« La loi donne la connaissance du péché. »
Nous répondons : La loi n'a pas fait le péché ; elle l'a montré. Après avoir prescrit ce qu'il faut faire, elle a frappé de blâme ce qu'il ne fallait pas faire. Or, enseigner ce qui sauve, et signaler ce qui perd, conseiller l'un, défendre l'autre, n'est-ce pas là le caractère d'une bonne loi? Ils n'ont pas compris l'apôtre. D'après lui la connaissance du péché a été rendue manifeste par la loi ; il ne dit pas que l'on reçoive de la loi la cause du péché. Comment donc ne serait-elle pas bonne, la loi qui nous sert de maître et « nous conduit, comme des enfants, à Jésus-Christ »,
afin que, 138 disciplinés par la crainte, et changeant de route, nous marchions droit à la perfection que l'on acquiert par Jésus-Christ ? « Je ne veux pas la mort de l'impie, dit le Seigneur, mais je veux que l'impie se convertisse. »
Or, le précepte fait le repentir, en défendant d'une part et en commandant de l'autre. Je pense que par la mort le Seigneur entend l'ignorance. Et par ces mots :
« celui qui est près du Seigneur est plein de châtiments »,
il veut dire, sans doute, que celui qui s'approche de la connaissance brave les dangers, les craintes, les ennuis et les tribulations par amour pour la vérité. Car, après avoir été châtié, le fils devient sage; et le fils intelligent échappe au désordre des passions ; et il se soumet aux préceptes.