Stromates — Livre II (page 5)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates2/21/22/23.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

établit que l'admiration est le premier degré pour atteindre ensuite à la connaissance; c'est pourquoi il est écrit pareillement dans l'Évangile selon les Hébreux :

« Celui qui aura admiré régnera, et celui « qui aura régné se reposera. » Impossible donc que celui qui ne sait pas s'applique à la philosophie, tant que durera son 145 ignorance, non plus que celui qui n'a reçu aucune notion de la sagesse, puisque la philosophie est le désir de ce qui est réellement, et des études qui ont la vérité pour objet. Quand même on serait exercé au bien par une pratique habituelle, il faudrait encore travailler à en acquérir la science et l'application. Ainsi l'on s'assimile à Dieu, j'entends à Dieu notre Sauveur, eu servant le Dieu de toutes choses par l'intermédiaire de son grand-pontife, le Verbe, par qui on distingue ce qui est juste et honnête selon la vérité ; car la piété est la pratique des désirs qui nous attachent au service de Dieu.

Caractère du philosophe chrétien. Voici donc les trois caractères qui distinguent notre philosophe : il contemple, il accomplit les préceptes, enfin il forme des hommes vertueux. La réunion de ces trois qualités constitue le parfait gnostique; que l'une des trois lui manque, la connaissance est boiteuse en lui. De là, ces divines paroles de l'Écriture :

« Or, le Seigneur s'adressa à Moïse, en ces termes : Parle aux enfants d'Israël, et dis-leur : Je suis le Seigneur votre Dieu. Vous n'agirez point selon la coutume du pays d'Égypte où vous avez habité, ni selon les mœurs du pays de Chanaan, dans lequel je vous introduirai, et vous ne suivrez point leurs lois. Vous garderez mes jugements, et observerez mes préceptes, et marcherez eu eux. Je suis le Seigneur votre Dieu. Gardez mes lois et mes jugements ; l'homme qui les accomplit vivra en eux. Je suis le Seigneur. »

Que l'Égypte et la terre de Chanaan soient les symboles ou du monde et de ses mensonges, ou des passions et des vices, ce n'est pas ici l'occasion de discuter cette question : le divin oracle ne nous en montre pas moins ce qu'il faut nous interdire et ce qu'il faut rechercher comme appartenant au ciel et non au monde. Et lorsqu'il dit :

« L'homme qui accomplit mes préceptes vivra en eux, »

c'est autant pour 146 l'amendement des Hébreux que pour l'instruction et le progrès de nous tous qui sommes prés du Christ ; c'est autant pour leur vie que pour la nôtre. Nous étions morts par nos péchés : notre alliance nous a rendu la vie en Jésus-Christ. Et l'Écriture, en répétant souvent, je suis le Seigneur votre Dieu, nous remplit d'une sainte confusion pour nous détourner du mal, et nous apprend à suivre Dieu qui nous a donné les commandements. Elle nous avertit même tacitement de chercher Dieu, et autant qu'il est en nous de nous efforcer de le connaître. Elle est donc la contemplation la plus haute, la contemplation qui voit dans les sainte mystères, la contemplation qui est la science certaine et immuable. Cette contemplation est la seule connaissance de la sagesse, de laquelle jamais ne se sépare la pratique de la justice.

La connaissance qui vient de la foi est la plus sûre de toutes. Chez les hommes qui s'estiment sages, qu'ils aient embrassé les hérésies des barbares ou la philosophie des Grecs, la science enfle, selon l'apôtre. Elle est fidèle au contraire la connaissance qui aura été une démonstration scientifique des traditions selon la vraie philosophie ; la véritable raison, ce sera pour nous celle qui, des points convenus, fait jaillir la foi sur les points controversés. Or, la foi étant double, l'une appuyée sur la science, l'autre sur l'opinion, rien n'empêche que l'on n'appelle double aussi la démonstration, l'une appuyée sur la science, l'autre sur l'opinion, puisque la connaissance et la prescience sont également appelées doubles ; l'une parfaite de sa nature, l'autre imparfaite. La démonstration que possède le chrétien ne sera-t-elle pas la seule véritable, puisqu'elle est fournie par les saintes Écritures qui sont les lettres sacrées, et par la sagesse que nous avons apprise de Dieu, selon l'expression de l'apôtre ? Dès lors la discipline est d'obéir aux préceptes; obéir, c'est 147 croire à Dieu ; la foi est la force de Dieu, puisqu'elle est la force de la vérité. Aussi le Seigneur a-t-il dit :

« Si vous aviez la foi dans la mesure d'un grain de sénevé, vous transporteriez des montagnes. »

« qu'il vous soit fait selon votre foi ; »

l'un est guéri pour avoir cru, l'autre est ressuscité grâce à la foi de celui qui avait cru à sa résurrection. La démonstration qui s'appuie sur l'opinion est humaine et nait des arguments oratoires, ou des raisonnements de la dialectique. Mais la démonstration suprême qui repose sur la science, comme il a été prouvé, inculque la foi dans l'âme de ceux qui veulent apprendre, en leur présentant et en leur ouvrant les Écritures. Cette démonstration est la connaissance. Car, si les traditions auxquelles on a recours pour atteindre à la vérité, ont été reçues comme véritables, en tant que divines et prophétiques, il est évident que les conséquences qu'on en déduira seront véritables, et que la connaissance sera pour nous une démonstration. Aussi, lorsque Moïse reçut l'ordre de consacrer, dans un vase d'or, un témoignage commémoratif de la divine et céleste nourriture,

« le Gomor, nous dit-il, est la dixième partie des trois mesures.»

Ces trois mesures signifient que nous avons en nous trois critériums : le sentiment pour les choses sensibles ; la parole pour les choses parlées, c'est-à-dire les noms et les mots ; l'esprit pour les choses qui ne peuvent être perçues que par l'intelligence. Le gnostique s'abstiendra conséquemment de pécher, soit en parole, soit en pensée, soit en sentiment, soit en action, une fois qu'il sera averti par la parole que quiconque regarde avec un but de convoitise a déjà commis l'adultère ; une fois qu'il aura conçu dans son esprit le bonheur de ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu, et qu'il saura du reste que ce n'est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort, qui souille l'homme. Du cœur, en effet, viennent les pensées. A mon avis, les dix parties qui composent l'homme, et que représentent en somme les trois mesures énoncées plus haut, constituent cette mesure véritable et juste, selon Dieu, d'après laquelle nous mesurons tout ce 148 que nous devons mesurer. Ces dix parties sont : le corps, l'âme, les cinq sens, la parole, la vertu d'engendrer, et la faculté pensante, incorporelle, ou quelque soit le nom dont on veuille l'appeler. Or, il faut, pour tout dire en peu de mots, nous élever au-dessus des neuf parties inférieures et nous arrêter dans l'esprit. De même que dans le système de l'univers, après avoir franchi les neuf parties inférieures, la première qui embrasse les quatre éléments, réunis en un seul lieu pour y subir d'égales transformations, les sept planètes qui errent dans les cieux, et enfin la neuvième qui demeure immobile, il faut monter à la dixième partie, à ce nombre parfait, qui est le séjour des dieux ; ainsi, il faut arriver à la connaissance de Dieu, aspirant à posséder le Créateur, après avoir possédé la créature. C'est pourquoi la dime de l'Ephi et des victimes était offerte à Dieu, et la solennité pascale qui figurait le passage de toute passion et de toute chose sensible commençait le dixième jour. Le gnostique est donc consolidé par la foi : celui qui se croit sage, n'ayant que des désirs passagers et chancelants, ne peut atteindre à rien de ce qui est la vérité. C'est donc avec raison qu'il est écrit :

« Caïn sortit de la présence du Seigneur et habita dans la terre de Naïd, en face d'Eden. »

Or, Naïd signifie trouble, et Eden, délices. La foi, la connaissance et la paix sont des délices ; qui refuse d'écouter en est chassé. Le prétendu sage ne veut pas même écouter les préceptes divins ; mais, comme ceux qui n'ont eu d'autre maître qu'eux-mêmes, il secoue la règle, et se précipite, tête baissée, sur une mer pleine d'orages, descendant de la connaissance de l'incréé au périssable et au créé, toujours flottant d'une opinion à l'autre. Là où il n'y a point de régulateur les hommes tombent à la manière des feuilles. La raison, tant qu'elle demeure ferme et qu'elle gouverne l'âme, en est appelée le pilote. En effet, pour marcher vers l'immuable, ne faut-il pas une voie immuable?

Ainsi, Abraham se tenait debout en face du Seigneur, et s'approchant, il dit, etc. etc.

« Mais toi, tiens-toi debout ici avec moi. »

Les sectateurs de Simon veulent devenir semblables à la statue de leur Dieu, qu'ils représentent 149 debout. La foi donc et la connaissance de la vérité donnent a l'âme qui les a reçues d'être toujours la même et de garder son équilibre. Mais le mensonge a pour alliées l'instabilité, la déviation et la défection, comme le vrai gnostique a pour compagnons, le calme, le repos et la paix. De même donc que la présomption et l'orgueil attaquent la philosophie ; ainsi, la véritable connaissance est attaquée par la fausse, qui prend le même nom, et dont l'apôtre dit :

« Ô Timothée ! gardez le dépôt qui vous a été confié, évitant les nouveautés profanes de paroles et les objections d'une doctrine qui a faussement le nom de science ; car ceux qui l'ont professée se sont égarés de la foi. »

Terrassés qu'ils sont par ces paroles, les hérétiques rejettent les épitres à Timothée. Concluons : si le Seigneur est la vérité, s'il est la sagesse et la vertu de Dieu, et il l'est véritablement, il devient évident que le vrai gnostique est celui qui a connu le Seigneur, et le Père, par le Fils. Salomon a dit de lui :

« Les lèvres du juste savent les choses du ciel.

Sur la double foi.

La foi étant double, comme le temps, nous trouvons en elle deux facultés qui se tiennent, le souvenir qui s'applique au passé, l'espérance qui s'applique à l'avenir. Que les choses passées aient eu lieu, que les choses futures doivent être, nous le croyons fermement. Et alors convaincus par la foi, nous acquiesçons par l'amour aux formes qu'a revêtues le passé, tandis que, par l'espérance, nous attendons les événements qui ne sont pas encore. Chez le gnostique, l'amour entre dans toutes les parties de l'édifice. Il sait qu'il n'y a qu'un Dieu, et que toutes les œuvres de Dieu sont parfaites ; il le sait, et il admire. La piété ajoute aux années de la vie, et la crainte du Seigneur, à la longueur des jours ; et de même que les jours mortels sont une partie de cette vie, qui va montant à l'éternité ; ainsi la crainte 150 est le commencement de l'amour. Elle devient, par accroissement, la foi d'abord, l'amour ensuite. Mais la crainte de Dieu n'est pas comme la crainte et l'aversion qu'inspiré une bête féroce (souvenons-nous que la crainte est double). J'appréhende le blâme de mon père que je crains et que j'aime à la fois. Dans la crainte du châtiment, je m'affectionne moi-même en choisissant la crainte ; mais craindre d'offenser son père, c'est l'aimer. Heureux donc celui qui devient fidèle sous la double influence de l'amour et de la crainte ! La foi est une force pour le salut, et une puissance pour la vie éternelle. La prophétie est une prescience. La connaissance est l'intelligence de la prophétie, et pour ainsi dire la connaissance des choses révélées d'avance aux prophètes, par le Seigneur, qui manifeste tout avant le temps. Ainsi, la connaissance des choses prédites nous découvre trois sortes d'événements ; ou celui qui a eu lieu, ou celui qui est déjà présent, ou celui qui arrivera. Sont du domaine de la foi les deux termes de la prophétie embrassant soit les faits accomplis, soit les faits espérés. Ce qui se passe maintenant sert à nous persuader ces prédictions du passé et de l'avenir. En effet, la prophétie étant une, si l'un de ses termes est déjà consommé, tandis que l'autre s'accomplit, ce qu'on attend encore est assuré, et le fait accompli est tenu pour vrai. Car, le passé était d'abord présent, puis il est resté en arrière de nous ; de telle sorte que la foi aux événements qui ne sont plus est la compréhension du passé, et que l'espérance dans les choses futures est la compréhension de l'avenir. Or, consultez, non-seulement les Platoniciens, mais encore les Stoïciens, ils vous diront que les acquiescements sont en notre pouvoir. Donc, toute opinion, tout jugement, toute pensée, toute discipline dans laquelle nous vivons, et qui lie nos rapports avec le genre humain, est un acquiescement qui se confond avec la foi. L'incrédulité ou l'infidélité, par là même qu'elle est la répudiation de la foi, montre aussi la possibilité de l'assentiment et de la foi. Y a-t-il privation d'une chose qui n'existe pas ? Et à bien considérer ici la vérité, ou trouvera que l'homme, intérieurement enclin à acquiescer au mensonge, a pourtant en lui des instincts qui le portent vers la foi à la vérité. Que dit 151 le Pasteur ?

« La vertu qui tient l'Église dans sa main est la foi, et c'est par elle que les élus de Dieu obtiennent le salut. L'autre vertu virile et forte, c'est la continence. Après elles viennent la simplicité, la science, l'innocence, la gravité de mœurs, la charité; toutes, elles sont les filles de la foi.»

« La foi précède ; la crainte édifie ; la charité achève. »

Et ailleurs : « Il faut craindre le Seigneur, pour édifier, mais non

« Satan, pour détruire. Loin de là, il faut aimer et accomplir les œuvres du Seigneur, c'est-à-dire ses préceptes ; il faut détester et se garder d'accomplir les œuvres du démon ; car la crainte de Dieu nous enseigne et nous replace dans la charité. Mais la crainte des œuvres du démon emporte avec elle la haine. » Le Pasteur poursuit :

« La pénitence est une grande intelligence ; car, en se repentant de ses fautes, on ne pèche plus désormais, soit en actions, soit en paroles. Mais, en affligeant son âme par le souvenir de ses péchés, on fait le bien. »

La rémission des péchés est donc une chose qui diffère de la pénitence. Mais le Pasteur nous montre que toutes les deux dépendent de nous.

De la première et de la seconde pénitence. Une fois qu'il a reçu la rémission de ses péchés, l'homme ne doit donc plus faillir, parce que la première pénitence, celle d*s fautes qui souillèrent la vie de paganisme, c'est-à-dire la vie d'ignorance, est la meilleure. Elle est proposée à ceux qui ont été appelés comme purification de l'âme pour y établir la foi. Mais le Seigneur qui lit dans le secret des cœurs et connait l'avenir, a prévu d'en haut et dès le commencement l'inconstance de l'homme, son penchant aux rechutes, elles artifices du démon. Il n'ignore pas que l'ange du mal, jaloux de ce que l'homme jouit du privilège de la rémission des péchés, suggérera des occasions de faillir aux serviteurs de Dieu, et que sa malice leur tendra habilement des pièges pour 152 les entrainer dans sa ruine. Dieu l'a prédit, et dans l'abondance de sa miséricorde, il a fait don d'une seconde pénitence aux enfants de la foi qui viendraient à tomber ; afin que si la faiblesse, cédant à la force ou à la séduction, se laissait tenter, elle reçût une seconde pénitence, celle après laquelle il n'y a plus de pénitence.

« Car, si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n'y a plus désormais de victime pour les péchés, mais il ne nous reste qu'une attente terrible du jugement, et le feu vengeur qui dévorera les ennemis de Dieu. »

Ceux dont les pénitences et les fautes se succèdent continuellement ne diffèrent en rien de ceux qui n'ont pas encore la foi, sinon qu'ils ont péché avec connaissance de cause. Et je ne sais ce qu'il y a de plus funeste, ou de pécher sciemment, ou de se repentir de ses péchés et d'y retomber de nouveau ; des deux côtés la faute est évidente. Ici, pendant l'acte même, l'iniquité est condamnée par l'ouvrier de l'iniquité ; là, l'auteur du péché le connait avant de le commettre, et pourtant il s'y livre avec la conviction que c'est un mal. L'un se fait l'esclave de la colère et du plaisir, n'ignorant pas à quels penchants il s'abandonne ; l'autre qui, après s'être repenti de ses vices, se replonge de nouveau dans la volupté, touche de près à celui qui, dès le principe, pèche volontairement; faire succéder au repentir d'un péché. l'acte de ce même pèche, tout en le condamnant, n'est-ce pas le commettre avec connaissance de cause ? Celui donc d'entre les gentils qui, de sa vie antérieure et profane, a pris son vol vers la foi, a obtenu d'un seul coup la rémission de tous ses péchés. Mais celui qui, pécheur relapse, s'est ensuite repenti, lors même qu'il obtient son pardon, doit rougir de honte, comme n'étant plus lavé par les eaux baptismales pour la rémission des péchés. Car il faut qu'il renonce, non-seulement aux idoles dont il se faisait auparavant des dieux, mais encore aux œuvres de sa vie antérieure, l'homme qui est né à la foi, non du sang ni de la volonté de la chair, mais qui a été régénéré dans l'esprit; ce qui arrivera si, fidèle à ne pas retomber dans le même péché, il se repent avec sincérité. 153 Je le répète, la fréquence du repentir est trop souvent une sorte de complaisance pour le péché, une disposition à la rechute, faute de s'exercer à la pénitence réelle. Ce n'est donc pas la pénitence, mais le semblant de la pénitence, que de toujours implorer son pardon pour des fautes toujours commises.

« La justice aplanira les sentiers du juste, »

dit l'Écriture ; puis ailleurs :

« La justice aplanit la voie de l'innocent. »

« Comme un père s'attendrit sur ses enfants, ainsi le Seigneur a pitié de ceux qui le craignent. Ceux qui ont semé dans les larmes moissonneront dans l'allégresse, »

dit-il encore de ceux qui, dans la pénitence, confessent le Seigneur. Heureux ceux qui craignent le Seigneur. On trouve, dans l'Evangile, une semblable définition de la félicité :

« Ne craignez pas l'homme, quand il multipliera ses richesses et qu'il étendra la gloire de sa maison. A la mort, il n'emportera pas son opulence, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau. Pour moi, grâce à votre miséricorde, j'entrerai dans votre demeure ; je me prosternerai dans la crainte devant votre sanctuaire. Seigneur, conduisez-moi dans votre justice. »

Le désir est donc un mouvement timide de l'esprit, qui nous porte vers un objet ou nous en éloigne ; la passion, un désir exagéré, poussé au delà des bornes, sans frein et rebelle à ce que demande la raison. Les passions sont donc des perturbations contre nature, qui agitent l'âme et la soulèvent contre la raison. La défection, l'égarement et la désobéissance sont en notre pouvoir aussi bien que l'obéissance. C'est pourquoi tout acte volontaire est passible de jugement. Quiconque voudra s'attacher à étudier chacune des passions, l'une après l'autre, trouvera pour conclusion immédiate qu'elles ne sont que des appétits contraires à la raison.

De combien de manières on agit involontairement.

Pour les actes involontaires, ils ne sont pas passibles de jugement. Ils sont de deux sortes : les uns se commettent par 154 ignorance, les autres par nécessité. Quel jugement prononcer sur ceux que l'on dit avoir péché involontairement? Les uns ne se connaissaient pas, nouveaux Cléomène et Athamas, possédés par une folie furieuse; d'autres ne savaient ce qu'ils faisaient, comme Eschyle, qui, pour avoir dévoilé les mystères sur la scène, fut appelé devant l'aréopage, et renvoyé absous, après avoir prouvé qu'il n'était pas initié. Tel ignore quelle action il a commise, comme celui qui, laissant échapper son adversaire, tue son ami au lieu de son ennemi. Tel autre n'a pas connu quel instrument il maniait ; c'est l'athlète qui, s'exerçant aux combats du gymnase avec une pique dont la pointe a été boutonnée, perd sans le savoir l'enveloppe protectrice, et tue son antagoniste. Celui-là ignorait de quelle manière le fait aurait lieu, comme celui qui a tué son rival dans le stade, que voulait-il ? vaincre, mais non pas tuer. Celui-ci ignore les conséquences du fait. Un médecin, par exemple, qui prescrit un remède qu'il croit salutaire, et qui emporte le malade : son but en donnant ce remède n'était pas la mort, mais la guérison. Il est vrai que la loi punissait le meurtre involontaire, comme aussi la gonorrhée involontaire, mais non de la même peine que le fait volontaire. Ajoutons que l'homme qui abuse de la vérité pour justifier sa passion devrait en être puni comme d'un fait volontaire. N'est-il pas bien digne en effet de châtiment le misérable qui ne peut garder la semence de la parole, maladie de l'âme que réprouve la raison, et qui se rapproche d'une vaine et ridicule loquacité? Mais l'homme dont l'esprit est fidèle cache ce qu'il faut taire. Ainsi donc, tout acte libre et qui résulte du choix, est passible de jugement ; car le Seigneur sonde les cœurs et les reins; et celui-là sera jugé, qui aura regardé une femme avec convoitise. C'est pourquoi Dieu dit :

« Tu ne désireras point la femme de ton prochain. »

« Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »

Car Dieu pénètre jusque dans le fond de nos pensées. Voyez la femme de Loth ! Pour avoir jeté un regard volontaire vers Sodome, Dieu la prive de sentiment, et la change en bloc de sel, sta- 155 tue immobile qui ne peut plus avancer. Il n'en a pas fait un grossier et stupide simulacre, mais un éloquent symbole, destiné à enseigner et à consolider dans la doctrine ceux qui peuvent comprendre selon l'esprit.

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