Stromates — Livre II (page 4)
« Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux, dit l'apôtre Barnabé ; malheur à ceux qui croient à leur prudence ! »
« Servons Dieu en esprit ; soyons ce temple digne de sa majesté. Autant qu'il est en nous, méditons la crainte de Dieu, et combattons pour garder ses préceptes, afin de nous réjouir de l'accomplissement de ses ordonnances. »
« La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. »
Réfutation des Basilidiens et des Valentiniens, qui veulent que la crainte soit le mobile universel des actions. Les Basilidiens interprètent ainsi l'oracle qui précède:
« L'archon suprême, à la voix de l'Esprit-Saint, qui le servait, fut frappé de stupéfaction de ce qu'il voyait et entendait, parce que l'Évangile lui était annoncé contre son attente. Cette stupéfaction fut appelée crainte et devint le commencement de la sagesse qui, après avoir divisé les genres, les distingua, les perfectionna, les rétablit. Car l'archon, qui commande à a toutes choses, n'envoya devant lui sa création que quand il eut arrêté dans ses desseins, non-seulement le plan du monde, mais encore le choix qu'il méditait. »
Valentin paraît avoir 139 eu les mêmes idées, dans l'épitre où il écrit :
« Les anges furent saisis de crainte lorsque cette argile humaine, qu'ils avaient pétrie, fit entendre des sons dont elle ne paraissait pas capable, merveilleux effet de la semence invisible de l'essence divine que l'homme avait reçue d'en haut, et qui lui donnait la faculté de la parole ; de même, parmi les générations païennes, les statues, les images, et tous les simulacres que fabriquèrent les mains humaines, en la forme de Dieu, devin mit des objets d'épouvanté à ceux-là même qui les avaient produits. Adam, ayant été fait en la forme de l'homme préexistant, inspira de la crainte aux anges, comme si le type primitif revivait dans l'imitation. Frappés d'étonnement, ils voulurent anéantir leur œuvre. »
Voilà ce que disent les Valentiniens.
Mais il n'y a qu'un seul principe, comme nous le prouverons bientôt, d'où l'on verra clairement que ces hérétiques ne sont que des visionnaires et des rêveurs. Dieu ayant trouvé bon d'instruire son peuple par la loi et par les prophètes, avant de lui envoyer le Verbe, la crainte du Seigneur a été appelée le commencement de la sagesse, crainte proclamée par Moïse, pour les indociles et les cœurs durs. Car, ceux que ne subjugue pas la loi, la crainte les assouplit. Le Verbe qui enseigne et châtie avait bien prévu d'avance l'indocilité et la dureté du cœur. Il voulut les purifier de l'une et de l'autre manière; et monta l'instrument à la piété. La stupéfaction nait donc d'une chose qui se présente à nous, terrible ou inattendue, comme, par exemple, une nouvelle ou une vision subite ; la crainte, au contraire, est une admiration exagérée pour ce qui naît ou ce qui est.
Les Basilidiens ne remarquent donc pas qu'en soumettant à la stupéfaction ce grand Dieu qu'ils célèbrent eux-mêmes, ils le livrent également aux agitations de l'âme, et le font esclave de l'ignorance avant la stupéfaction ; puisque l'ignorance précède la stupéfaction. Mais si la stupéfaction et la crainte, commencement de la sagesse, furent la crainte de Dieu, prenez-y garde, voilà l'ignorance érigée en cause première, précédant la sagesse de Dieu, précédant la création, et même le choix et la distinction des genres? Est-ce l'ignorance du bien? Est-ce 140 l'ignorance du mal? Ignorance du bien! pourquoi cesse-t-elle après la stupéfaction? Et dès lors à quoi bon le céleste envoyé, et la prédication et le baptême ? Ignorance du mal ! comment le mal peut-il enfanter le bien? Si l'ignorance n'eut pas tout précédé, un envoyé fût-il descendu du ciel? La stupéfaction n'eût pas frappé l'archon suprême, comme ils l'appellent. La crainte n'eût pas été le commencement de la sagesse, pour guider sou Choix dans l'ordre et le gouvernement des choses terrestres. Mais si la crainte de l'homme préexistant a poussé les anges à tenter la perte de leur propre ouvrage, parce que cet ouvrage avait reçu d'en-haut l'influence invisible de l'essence divine, de trois choses l'une ; ou, par une fausse opinion, les anges, ce qui est inadmissible, jaloux de la créature dont ils étaient comme les pères, ont lutté contre elle pour en devenir maitres; dès lors il faut les supposer condamnés à une ignorance complète. Ou bien ils ont agi sous l'impulsion de In prescience. Mais, avec la prescience de ce que devait être la créature, ils ne lui auraient pas laborieusement dressé des embûches. D'autre part, ils n'auraient pas été frappés de stupéfaction à l'aspect de leur propre ouvrage, puisque la prescience leur révélait le mystère de la semence divine, que la créature avait reçue d'en-haut. Ou bien en dernier lieu, forts de la connaissance, ils n'ont pas craint de tendre des embûches à l'homme; ce qui est également impossible, puisqu'ils auraient connu l'excellence de la consommation (Pleroma). La tradition leur aurait appris d'ailleurs que l'homme est à l'image de son archétype, que cet archétype est reproduit dans l'empreinte, et qu'enfin l'âme humaine est impérissable, comme le reste de la connaissance ( Gnose ).
C'est à ces hérétiques, à quelques autres encore, et surtout aux Marcionites, que l'Écriture crie, mais à des oreilles qui sont sourdes :
« Celui qui m'écoute habitera dans la joie; libre de crainte, il vivra en paix. »
Que veulent-ils donc faire de la loi? La déclarer mauvaise ? Ils ne le diront pas. Ils sont obligés d'avouer qu'elle est juste, puisqu'ils établissent une différence entre le bon et le juste. Quand le Seigneur prescrit de craindre le mal, il n'éloigne pas le mal du mal, mais il sépare 141 deux contraires. Le mal est le contraire du bien, comme le juste de l'injuste. Si donc le Seigneur a dit que le commencement de la crainte est l'éloignement du mal qu'amène la crainte do Seigneur, la crainte est donc un bien ; la crainte de la loi n'est pas seulement juste, elle est encore bonne, puisqu'elle nous délivre du vice. En nous conduisant ainsi par la crainte a la délivrance de la crainte, ce n'est pas par les troubles de l'âme que le Seigneur produit le calme dans notre âme, c'est par la discipline qu'il établit en elle l'empire sur les passions. C'est pourquoi lorsque Salomon nous dit :
« Honore le Seigneur et ta seras fort ; mais ne crains personne autre que moi, »
la conclusion est que, craindre le péché et obéir aux préceptes donnés par Dieu même, c'est honorer Dieu. La crainte, née du respect, voilà la crainte de Dieu. Mais, quoique la crainte soit un mouvement de l'âme, comme il en est qui le veulent, toute crainte n'est pas un trouble de l'âme : la crainte des démons est de cette nature, les démons n'étant que trouble au dedans et au dehors. Au contraire, Dieu étant impassible, la crainte qu'il inspire est aussi libre de troubles que lui-même. Ce n'est pas Dieu que je crains, je crains seulement d'être précipité du sein de Dieu. L'homme qui redoute de tomber dans le vice, craint le vice et le redoute. Celui qui redoute la chute veut être incorruptible et sans passions. Que dit l'Écriture?
« Le sage craint, et se détourne du mal ; l'insensé, dans sa folle confiance, s'attaque à Dieu. »
« Dans la crainte du Seigneur réside l'espérance de la force. »
Les vertus chrétiennes se tiennent mutuellement. Cette crainte nous élève donc vers le repentir et vers l'espérance. L'espérance est l'attente d'un bien ou le bon espoir d'entrer en possession d'un bien absent. On passe par des épreuves pour arriver au bon espoir qui semble nous conduire par la main vers la charité. La charité est l'observance de ce qui est 142 selon la raison, la vie et les usages, ou, en un mot, la doctrine sociale de la vie ; ou bien encore une amitié, une communauté d'affections, droite, sage et persévérante, entre soi et ses compagnons. Car l'étymologie du mot etairos, compagnon, est dans ces deux mots, eteros ego; un autre moi-même; c'est ainsi que nous appelons frères ceux qui ont été régénérés par le même Verbe. A la charité se rattache aussi l'hospitalité, espèce d'amitié qui s'exerce envers les étrangers; or, ceux-là sont étrangers pour lesquels les choses terrestres sont étrangères; car nous entendons par mondains ceux qui n'espèrent que dans la terre et dans les passions charnelles.
« Ne vous conformez point, dit l'apôtre, au siècle présent ; mais qu'il se fasse en vous une transformation par le renouvellement de votre esprit, afin que vous reconnaissiez quelle est la volonté de Dieu, et ce qui est bon, agréable à ses yeux, et parfait. »
L'hospitalité s'occupera donc de ce qui est utile aux étrangers ; or, ceux qui reçoivent l'hospitalité sont des hôtes ; les hôtes sont des amis, et les amis sont des frères.
« Ô frère ! ô ami, dit Homère. »
L'humanité, mère de l'affection, qui, à son tour, consiste dans un commerce d'amitié avec les hommes, et l'affection qui nous unit à ce que chérissent nos amis et nos proches, l'humanité, dis-je, et l'affection sont les compagnes inséparables de la charité. Or, si réellement l'homme qui est en nous procède de l'esprit, l'affection est une fraternité pour ceux qui participent du même esprit. L'affection est donc l'exercice persévérant de la bienveillance ou de la dilection. La dilection est une démonstration complète d'affection. Être aimé, c'est plaire aux autres par son naturel, conduit soi-même à les aimer par une influence réciproque. On arrive à s'identifier l'un à l'autre par l'unanimité, qui est la science des biens communs ; car le mot grec omognomosuné signifie littéralement l'action dépenser ensemble.
« Que votre charité, dit l'apôtre, soit sincère et sans déguisement. Ayez horreur du mal, et attachez-vous constamment au bien. Aimez-vous les uns les autres. »
Il poursuit dans les mêmes termes jusqu'à ces mots :
« Vivez en paix, si cela se peut, et autant qu'il est en vous, avec tous les hommes. »
Il 143 ajoute : Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien. »
Le même apôtre confesse que les Juifs ont du zèle pour Dieu, mais que leur zèle n'est point selon la science, parce que, ne connaissant point la justice de Dieu, et s'efforçant d'établir la leur propre, ils ne se sont point humiliés sous la justice de Dieu. En effet, ils n'ont ni connu ni fait la volonté de la loi ; ce qu'ils ont pensé, ils ont cru que la loi le voulait. Ainsi ils n'ont pas cru à la loi en tant que parole prophétique, ils n'ont vu en elle qu'une parole stérile. C'est par crainte, non par affection ni par foi qu'ils lui ont été fidèles; car Jésus-Christ, dont l'avènement a été prédit par la loi, est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront. C'est pourquoi Moïse dit aux Juifs :
« Et moi je les provoquerai avec un peuple qui n'est pas le mien, et je les irriterai avec un peuple insensé, c'est-à-dire contre un peuple prêt à obéir. »
Isaïe ajoute : « J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, et je me suis manifesté à ceux qui ne demandaient point à me connaitre ; »
c'est-à-dire avant la venue du Seigneur, après laquelle les reproches du prophète s'adressent avec raison à Israël :
« J'ai tendu les bras durant tout le jour à ce peuple incrédule et rebelle âmes paroles. »
Voyez-vous comme le prophète attribue clairement la cause de la vocation des gentils à l'incrédulité et à la rébellion du peuple de Dieu ? Ce n'est pas tout : là se manifeste aussi la bonté de Dieu ; car l'apôtre dit :
« Mais la chute des Juifs est devenue une occasion de salut aux gentils, afin que cet exemple leur inspirât une émulation salutaire, et les excitât au repentir.»
Le Pasteur, parlant de ceux qui dormaient déjà leur sommeil, reconnut que parmi les gentils et les Juifs, non-seulement avant la venue du Seigneur, mais encore avant la loi ancienne, plusieurs justes avaient trouvé grâce devant Dieu, tels qu'Abel, Noé, et d'autres encore. Suivant lui,
« les apôtres et les docteurs qui avaient prêché le nom du fils de Dieu, étant morts dans sa foi, et revêtus de sa puissance, avaient prêché à ceux qui étaient morts avant eux. »
« Et à ces derniers ils donnèrent le sceau de la prédication. Ils sont donc des- 144 cendus avec eux dans l'eau sainte, et en sont sortis de nouveau. Mais, descendus vivants, ils sont remontés vivants. Et quant à ceux qui étaient morts auparavant, à la vérité ils y sont entrés morts, mais ils en sont sortis vivants (1). Ainsi c'est par les apôtres qu'ils ont reçu la vie et connu le Fils de Dieu. Figurés par ces pierres, ils ont été élevés avec eux de ce lieu profond, et sont entrés dans la structure de la tour tout entiers, et sans avoir été taillés, parce qu'ils étaient morts dans une grande chasteté et une parfaite justice. Il n'y avait que ce sceau qui leur manquât. »
« En effet, dit l'apôtre, lorsque les gentils qui n'ont point de loi font naturellement les choses que la loi commande, n'ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi. »
Les vertus se trouvant donc ainsi tour-à-tour subordonnées les unes aux autres, est-il besoin de dire ce que nous avons déjà prouvé, que la foi espère par le repentir, et la piété par la foi; et que la persévérance et l'exercice de ces vertus viennent avec la discipline aboutir ensemble dans la charité, qui elle-même se perfectionne par la connaissance. Or, il faut nécessairement se souvenir qu'à Dieu seul appartient la sagesse par nature ; en conséquence, la sagesse, la vertu de Dieu qui a enseigné la vérité, se trouve aussi être la perfection de la connaissance. Le philosophe aime et chi-rit la vérité; de serviteur fidèle, l'amour le transforme en ami.
« Le commencement de la vérité est l'admiration »,
dit Platon dans le Théétète. Et Mathias, en nous disant dans ses traditions
« Admirez ce qui est devant vous, »