Stromates — Livre III (page 2)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates3/31/32.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Tant que nous avons un corps et que notre âme se trouve mêlée à un pareil mal, jamais nous ne possédons entièrement ce « que nous désirons. »

N'est-ce pas insinuer que la génération est la cause des plus grands maux? Platon atteste encore la même chose dans le Phédon :

« Il peut advenir qu'à l'égard de ceux qui s'appliquent vraiment à la philosophie, le vulgaire ignore que tous leurs e/forts ne tendent qu'à sortir de la vie et qu'à mourir tous les jours. »

« C'est pourquoi l'âme du philosophe a le plus 213 profond dédain pour le corps, et le fuit de toutes ses forces, aspirant à exister seule et libre de ses liens. »

Platon ne se rencontre-t-il pas ici avec le divin apôtre :

« Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort? »

à moins que l'apôtre n'ait parlé en figure et n'ait entendu par ce corps de mort, l'ensemble de ceux qui se laissent entraîner dans le vice. Platon paraît avoir eu aussi, avant Marcion, de l'éloignement pour les rapports charnels, principe de la génération; car, dans le premier livre de sa république, après avoir fait l'éloge de la vieillesse, il ajoute :

« Sache-le bien, plus les voluptés du corps s'amortissent en moi, et plus aussi je sens se réveiller au fond de mon âme le goût pour les sciences, et plus je sens s'accroître le plaisir qu'elles procurent.»

Et comme on avait amené la question sur l'usage des plaisirs charnels :

« Félicite-moi, dit-il, j'en ai secoué le joug avec plaisir, comme si j'avais échappé à la tyrannie d'un maître furieux et brutal.»

Et condamnant de nouveau, dans le Phédon, la génération, il ajoute :

« La raison qu'on en donne en secret, est que nous autres hommes nous sommes dans une espèce de prison.»

« Ceux-là paraissent exceller sur tous les autres par la sainteté de leur vie, qui, délivrés et affranchis des liens par lesquels ils étaient retenus sur la terre, comme dans une geôle, s'en vont là-haut dans la demeure pure et sans tache.»

Telle était, sans doute, l'opinion de Platon ; il comprenait, toutefois, que l'univers est sagement gouverné, et il disait :

« Il ne faut pas se délivrer soi-même de la vie, ni s'enfuir comme un esclave ;»

et pour le dire en un mot, il n'a pas donné sujet à Marcion de regarder la matière comme mauvaise, puisqu'il a écrit lui-même ces religieuses paroles sur le monde : « Tous les biens que le monde renferme, il les tient de Dieu qui l'a créé; mais tout ce qu'il y a de mal et d'inique sous le soleil, le monde le tient de l'état antérieur à la création, et le communique aux êtres animés.» Puis il ajoute ces paroles encore plus positives :

« La cause de ces maux pour le monde est l'élément matériel qui est entré dans la composition des corps, élément qui faisait partie de la na- 214 ture primitive ; car, ainsi qu'elle, il était informe et désordonné, avant d'être organisé comme il l'est maintenant.»

Et dans les Lois il ne gémit pas moins sur le genre humain :

« Les dieux, dit-il, ayant pris pitié de la race humaine, condamnée par la nature au travail, lui assignèrent pour se reposer, le retour périodique des jours de fête.»

Et dans l'Epinomide, exposant en quoi les hommes sont à plaindre, il s'exprime ainsi:

« Dès le principe, arriver à la vie est pénible pour tout être animé; il faut d'abord qu'il passe par l'état de fœtus; puis qu'il naisse ; puis qu'il soit allaité ; puis qu'on l'élève ; toutes choses qui ne se font qu'au prix de mille fatigues, comme nous le savons tous.»

Mais quoi ! Héraclite, aussi, ne dit-il pas que naitre c'est mourir? il est d'accord en cela avec Pythagore et avec Socrate dans le Gorgias. Voici ce qu'il dit :

« La « mort est tout ce que nous voyons lorsque nous sommes éveillés, le songe tout ce que nous voyons en dormant.»

Mais assez sur ce point. Lorsque nous traiterons des principes, nous examinerons ces contradictions auxquelles fout allusion les philosophes et dont les Marcionites ont formé une doctrine particulière. Du reste, je crois avoir prouvé assez clairement que Marcion, en empruntant à Platon ces dogmes étranges, a fait preuve de maladresse et d'ignorance. Arrivons maintenant à la continence. Nous avancions que les Grecs, envisageant tous les inconvénients qu'entraine avec soi la génération des enfants, avaient beaucoup déclamé contre elle, et que les Marcionites entendant leurs paroles dans un sens impie, se montraient ingrats envers le Créateur. Que dit en effet le poète tragique ? « Il vaut mieux pour les mortels ne pas naitre que de naitre.»

« J'enfante avec de cruelles douleurs; ai-je enfanté? si j'ai donné le jour à quelques enfants idiots, je m'afflige, mais en vain, de ce que je conserve les mauvais et perds les bons. Conservé-je ces derniers? mon malheureux cœur sèche de crainte. Est-ce là le bonheur? Ne suffit-il pas d'une vie à perdre, sans avoir encore mille autres tourments? » Il ajoute: 215 « Il m'a toujours semblé, comme il me semble encore, que les hommes ne devraient jamais engendrer d'enfants, lorsqu'ils voient pour combien de maux nous les engendrons. » Et dans les vers qui suivent, le poète fait remonter clairement la cause de nos maux jusqu'à ses premiers principes: « Ô homme, s'écrie-t-il, tu es né pour la souffrance et pour le malheur ! et cette fatalité de la vie, tu l'as reçue à l'instant même où l'air a commencé de nourrir tous les mortels en leur donnant le souffle qui les anime. Mortel, n'oublie donc pas que tu es sujet à la mort.» C'est encore dans le même sens qu'il dit:

« Pas un mortel qui connaisse le bonheur et la félicite ; pas on qui ait vécu sans tribulations ! »

« Hélas ! hélas ! combien lourds et nombreux sont les maux des mortels! combien ils sont variés! où est la limite qui leur est assignée?»

Et pareillement : « Parmi les mortels, pas un qui soit heureux jusqu'à la fin. » C'est pour cela, dit-on, que les Pythagoriciens s'abstiennent des plaisirs de la chair ; pour moi, il me semble au contraire qu'ils se marient pour avoir des enfants; seulement lorsqu'ils en ont, ils veulent maitriser leur penchant aux plaisirs sensuels. C'est par la même raison qu'ils défendent mystérieusement l'usage des fèves, non que ce légume soit venteux ou indigeste, ou qu'il engendre des songes tumultueux, ni que la forme en soit pareille à la tête de l'homme, comme le veut ce vers : « Manger des fèves ou manger la tête de son père, est une même chose ; » Mais bien plutôt parce que les fèves rendent stériles les femmes qui s'en nourrissent. En effet, Théophraste, dans le cinquième livre de son ouvrage des Causes naturelles, rap- 216 porte que des cosses de fèves jetées autour des racines de jeunes arbres, les dessèchent ; et que parmi les oiseaux domestiques, ceux que l'on nourrit continuellement de fèves, deviennent stériles.

Les hérétiques prennent occasion des maximes qu'ils inventent pour se livrer à des désordres de toute nature. Parmi ceux que l'hérésie entraîne, nous avons nommé l'habitant du Pont, Marcion, qui, par suite de la guerre qu'il a déclarée au Créateur, se refuse à user des choses de ce monde. Mais le motif de sa continence, si toutefois on peut l'appeler de ce nom, c'est sa haine, sa révolte envers le Créateur lui-même. Dans le combat que le géant impie s'imagine livrer à Dieu, il se condamne à une continence involontaire, en insultant à la création et à l'œuvre divine. Voudrait-il s'étayer des paroles du Seigneur, quand il dit à Philippe :

« Laissez les morts ensevelir leurs morts; vous, suivez-moi. »

Mais, qu'il le sache bien ! Philippe, tout revêtu qu'il était d'une semblable chair, n'était point un cadavre eu corruption. Comment donc, avec une enveloppe charnelle, ne portait-il pas un cadavre? C'est qu'il s'était relevé du sépulcre par la mort du vice, et qu'il vivait en Jésus-Christ. Nous avons aussi rappelé la doctrine criminelle de Carpocrate sur la communauté des femmes ; mais, à l'occasion d'une parole de Nicolas, nous avons omis le fait suivant. Il avait, dit-on, une femme dans la fleur de l'âge et de la beauté ; après l'ascension du Sauveur, comme les apôtres lui faisaient honte de sa jalousie, il amena sa femme au milieu d'eux, et permit à qui voudrait de l'épouser. En effet, ajoute-t-on, cette liberté est d'accord avec l'aphorisme de Nicolas :

« Il faut abuser de la chair. »

Ses disciples, adoptant à la lettre et sans examen l'exemple non moins que la parole du maitre, se livrent publiquement à une fornication effrontée. Mais, pour moi, je sais que Nicolas ne connut d'autre femme que 217 celle qu'il avait épousée ; que ses filles ont vieilli dans !a virginité, et que son fils est demeuré dans le célibat. La chose étant ainsi, Nicolas, en amenant au milieu des apôtres la femme dont on l'accusait d'être jaloux, voulait se justifier de l'inculpation, et par sa continence dans des plaisirs recherchés d'ordinaire avec empressement, il enseignait à abuser de la chair, c'est-a-dire à mortifier les sens. Car ils ne voulaient pas, j'imagine, servir l'un et l'autre deux maîtres, selon le langage du précepte, Dieu et la volupté. C'est pourquoi l'on assure que Mathias enseignait aussi, qu'il faut combattre les sens et abuser de la chair, en lui refusant tout ce qui peut servir d'aliment à la volupté ; mais, augmenter les forces de l'âme par la foi et par la connaissance. Il en est d'autres qui appellent une honteuse promiscuité du nom de communion mystique, profanant ainsi ce mot sacré. De même que nous employons le mot œuvre pour désigner une action, qu'elle soit bonne ou mauvaise, en la qualifiant par un nom générique ; ainsi en est-il de ce mot communion. La communion légitime consiste à se partager mutuellement l'argent, la nourriture et les vêtements; mais eux, ce n'est que par une dénomination impie qu'ils ont pu appeler communion tout accouplement charnel. L'un d'eux s'étant approché, comme on le rapporte, de l'une de nos vierges, qui était dans tout l'éclat de la beauté, lui dit : Il est écrit :

« Donnez à qui vous demande. »

Celle-ci, sans rien comprendre aux intentions lubriques de cet homme, lui répondit avec le langage de l'innocence :

« Consultez ma mère sur ce mariage. »

O impiété ! ils vont jusqu'à dénaturer les paroles du Seigneur, ces associés de débauche, ces frères de lubricité, opprobre de la philosophie, ou pour mieux dire, du genre humain tout entier ; ces corrupteurs, ou plutôt, ces destructeurs de la vérité, autant du moins qu'ils peuvent la détruire ; hommes trois fois misérables, qui consacrent et enseignent la libre communion de la chair, et pensent s'élever par elle au royaume de Dieu. Mais non ; cette communion les pousse aux lieux de débauche ; leurs dignes communiants, ce seraient les boucs et les pourceaux; et les courtisanes, toujours prêtes au fond de leur re- 218 paire à admettre impudemment les solliciteurs de la débauche, seraient, aux yeux de ces hérétiques, dans la meilleure voie du salut.

« Pour vous, ce n'est pas là ce que vous avez appris de Jésus-Christ, si toutefois vous êtes ses disciples, et si vous avez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine, à dépouiller le vieil homme, selon lequel vous avez vécu autrefois, et qui se corrompt en suivant l'illusion de ses passions. Renouvelez-vous donc dans l'intérieur de votre âme, et vous revêtez de l'homme nouveau, qui est créé à la ressemblance de Dieu, dans la justice et la sainteté véritables. Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et aimez-vous les uns les autres, comme Jésus-Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu comme une victime d'agréable odeur. Qu'on n'entende pas même parler parmi vous de fornication, ni de quelque impureté que ce soit, ni d'avarice, ainsi qu'il convient à des saints. Qu'on n'y entende ni parole déshonnête, ni folle gaité. »

En effet, l'apôtre nous enseignant à pratiquer la chasteté jusque dans nos paroles, écrit :

« Car, sachez que nul fornicateur, etc. etc. »

Tous les livres