Stromates — Livre III (page 5)
« Autant de fois vous l'avez fait pour un de ces petits, vous l'avez fait pour moi ; »
n'a-t-il pas porté les mêmes lois dans l'ancien Testament?
« Celui qui donne au pauvre prête « à Dieu. »
« Ne t'abstiens pas de faire du bien à celui qui a besoin. » Il dit encore :
« Que la miséricorde et la foi ne t'abandonnent pas. La pauvreté rabaisse l'homme, et la main des forts enrichit. »
« Celui qui ne donne point son argent à usure est digne d'être admis. La santé de l'âme, voilà la véritable opulence de l'homme. »
Ne nous indique-t-il pas, avec la dernière évidence, qu'à l'exemple du monde physique, qui se compose des contraires, du chaud et du froid, de l'humide et du sec, le monde moral se compose aussi de gens qui donnent et de gens qui reçoivent? Et lorsqu'il dit encore :
« Si vous voulez être parfaits, allez, vendez ce que vous possédez, et donnez-le aux pauvres, »
il confond celui qui se glorifie d'avoir gardé tous les commandements depuis sa jeunesse; car il n'a pas accompli celui-ci :
« Vous aimerez votre prochain comme vous-même; »
c'est-à-dire que le Seigneur, pour le former à la perfection, lui apprenait à donner dans un esprit de charité. Le Seigneur ne défend donc pas les richesses qu'accompagne la vertu ; ce qu'il défend, ce sont l'injustice et l'insatiabilité dans les richesses; car, la fortune qui se grossit par l'iniquité, décroit et dépérit. Il en est qui, en semant, accroissent leurs trésors ; d'autres qui, en récoltant, les diminuent. C'est à eux qu'il a été dit :
« Il a répandu ses biens sur le pauvre; sa justice subsistera dans tous les siècles. »
L'homme qui, en semant, recueille davantage, est celui qui échange, par l'aumône, les biens de la terre et du temps contre les biens du ciel et de l'éternité. L'autre, au contraire, est celui dont les mains ne s'ouvrent jamais en faveur du pauvre, sans profit pour lui toutefois, et qui enfouit 234 ses trésors dans la terre, où la rouille et les vers les dévorent. Cette parole s'adresse à lui :
« Celui qui amasse de l'argent dépose dans une ceinture percée. »
Le Seigneur dit dans l'Évangile, que le champ de cet homme avait rapporté une grande abondance de fruits; que voulant ensuite les renfermer, et prêt à rebâtir de plus grands greniers, il s'était dit à lui-même, en forme de prosopopée :
« Tu as beaucoup de biens rassemblés pour de longues années; mange, bois, réjouis-toi. Insensé ! lui dit Dieu, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et les choses que tu as, à qui seront-elles? »
1) Quelques écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, et plusieurs Églises du littoral africain, ou d'Alexandrie, condamnaient ou du moins improuvaient les secondes noces. Saint Clément, Tertullien et Origène, expriment plusieurs fois cette opinion. L'Église n'a pas sanctionné ce rigorisme, et bénit tous les mariages auxquels on apporte l'esprit de foi et de pureté qu'elle recommande.
En quoi la continence chrétienne l'emporte sur celle que s'attribuent les philosophes. Ainsi donc la continence humaine, telle que la définissent les philosophes, je dis les philosophes de la Grèce, fait profession de repousser le désir sans jamais céder à sa voix dans leurs actes. La continence du Chrétien, elle, consiste à ne pas désirer, non pas à se montrer fort contre le désir, mais à s'abstenir même de désirer. La grâce de Dieu est le seul moyen d'acquérir cette vertu. Voilà pourquoi le Seigneur a dit :
« Demandez et l'on vous donnera.»
Moïse obtint aussi cette grâce, afin qu'affranchi des besoins du corps, il n'éprouvât ni la faim ni la soif, pendant quarante jours. De même qu'il vaut mieux avoir la santé que de discourir sur la santé dans l'état de maladie ; de même, il vaut mieux être la lumière que de raisonner sur la lumière; de même enfin, la continence qui émane de la vertu, vaut mieux que celle qu'enseignent les philosophes. En effet, où est la lumière les ténèbres ne sont pas. Mais là où le désir siège seul, bien qu'inactif, il ne participe à aucun acte corporel, cependant, par le souvenir il a commerce avec les objets éloignés. Quant à nous, disons en général du mariage, des aliments et des choses qui leur ressemblent, qu'au lieu de nous laisser conduire par la passion, II faut nous borner au néces- 235 saire. Nous ne sommes pas les enfants du désir, mais les enfants de la volonté. Celui qui s'est marié pour donner le jour à des enfants, a obligation de s'exercer à la continence, afin de ne pas désirer même sa propre femme, qu'il doit chérir, en n'apportant à la procréation qu'une volonté chaste et tempérante. En effet, nous n'avons point appris
Loin de là .Nous marchons dans le Christ, qui est notre jour, et dans me vie sagement réglée, qui est la lumière du Christ, et non
« dans la débauche, dans les festins, dans les impudicités, dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies.»
Qu'on ne s'y trompe pas ! Il ne convient pas d'envisager la continence sous un seul point, par rapport aux plaisirs de la chair, par exemple ; elle embrasse toutes les convoitises auxquelles peut se porter une âme sensuelle, avide de voluptés et incapable de se borner au nécessaire. L'œuvre de cette vertu est de mépriser l'argent, d'étouffer la volupté, de fouler aux pieds les richesses, de dédaigner les spectacles, de modérer In langue, de maîtriser par la raison les appétits déréglés. Quelques anges, devenus incontinents et vaincus par la concupiscence, ne sont-ils pas tombés du ciel sur notre terre ? Valentin, dans son épitre à Agathopode, dit :
« Jésus, après avoir résisté à toutes les tentations, déployait la continence d'un Dieu. Il mangeait et buvait d'une manière qui lui était propre; il ne rendait jamais les aliments qu'il prenait; il y avait en lui une telle force de continente pureté que la nourriture ne se corrompait pas dans un corps qui n'avait point à passer par la corruption du tombeau.»
Pour nous, Chrétiens, nous pratiquons la continence et sanctifions le temple de l'Esprit saint par amour pour le Seigneur, non moins que par estime pour ce qui est beau. Car il est beau
« de se faire eunuque de tout désir, à cause du royaume de Dieu, et de purifier sa conscience des œuvres mortes, afin de rendre un vrai culte au Dieu vivant.» Quant à ceux qui, par haine de la chair, désirent en ingrats briser l'union conjugale, et renoncer aux aliments établis par l'usage, ce sont des ignorants et des impies qui poursuivent à 236 la manière de plusieurs nations païennes, une continence extravagante. Ainsi les Brachmanes ne mangent rien de ce qui a eu vie, et ne boivent pas de vin. Les uns prennent leur nourriture, tous les jours, comme nous; les autres, tous les trois jours seulement, s'il faut en croire Alexandre Polyhistor, dans son livre sur les Indiens. Ils méprisent la mort et ne font nul cas de la vie ; car ils croient à une vie nouvelle. Quelques-uns adorent Hercule et Pan. Parmi les Indiens, ceux qu'on appelle saints, passent toute leur vie sans aucun vêtement, livrés à la recherche de la vérité, prédisant l'avenir, et adorant je ne sais quelle pyramide, sous laquelle ils imaginent que reposent les os de quelque dieu. Ni les Gymnosophistes, ni ceux qu'on appelle saints, n'usent des plaisirs de la chair, qu'ils regardent comme un acte inique et contre nature : motif pour lequel ils se conservent chastes. Les Indiennes que l'on appelle saintes, gardent aussi leur virginité. Les uns et les autres observent les astres, et annoncent l'avenir d'après les figures qu'ils découvrent dans les phénomènes célestes.
Il explique les passages des saintes Écritures dont les hérétiques se sont servis pour attaquer le mariage. Il défend d'abord saint Paul d'une interprétation impie que les hérétiques ont donnée à quelques-unes de ses paroles. Les partisans de la doctrine que les actions sont indifférentes, détournant de leur vrai sens quelques passages des Écritures, pensent y trouver une excuse à leur sensualité. Ils font, surtout, grand bruit de ce texte :
«Car le péché n'aura plus d'empire sur vous, parce que vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce.» Ils en allèguent d'autres encore de cette nature qu'il est inutile de rappeler ici, puisque je n'arme pas un vaisseau de corsaire. Confondons en peu de mots leur vaine tentative l L'illustre apôtre, dans les paroles qu'il ajoute à celles que 237 je viens de citer, repousse l'accusation intentée contre lui : « Mais quoi ? pécherons-nous parce que nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce ? Dieu nous en garde ! »
N'est-ce pas détruire immédiatement, par une réfutation] divine et toute prophétique, les sophismes à l'usage de la volupté? Ils ne comprennent pas, à ce qu'il semble, « que nous devons « tous comparaitre devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à ses bonnes ou ses mauvaises actions, pendant qu'il était revêtu de son corps. Si donc, quelqu'un est à Jésus-Christ, c'est une créature nouvelle »
qui n'est plus sujette au péché. Ce qui était vieux est passé ; nous nous purifions de notre ancienne vie.
« Voici que tout est devenu nouveau, »
la chasteté succède à la fornication; la continence à l'incontinence; la justice à l'injustice.
« En effet, quel lien peut-il y avoir entre la justice et l'iniquité. Quelle union entre la lumière et les ténèbres? Quel accord entre Jésus-Christ et Bélial ? Quelle société entre le fidèle et l'infidèle ? Quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles? Ayant donc reçu ces promesses, purifions-nous de tout ce qui souille le corps et l'esprit, achevant l'œuvre de notre sanctification dans la crainte de Dieu.»
Il examine la réponse du Christ à Salomé. Les hérétiques qui, par les dehors d'une spécieuse continence, s'interdisent l'usage des créatures de Dieu, invoquent à leur appui les paroles qui furent adressées à Salomé, et que nous avons citées plus haut. Elles se trouvent, si je ne me trompe, dans l'Évangile selon les Égyptiens. Ils veulent, en effet, que le Sauveur lui-même ait prononcé cet oracle :
« Je suis venu pour détruire les œuvres de la femme; »
de la femme, c'est-à-dire du désir; les œuvres, c'est-à-dire la naissance et la mort. Que diront-ils donc? Que cet ordre a été détruit? Ils n'oseront l'affirmer; le monde obéit tou- 238 jours aux mêmes lois. Mais le Seigneur ne nous a point trompés; car, en vérité, il a détruit les œuvres de la concupiscence, l'amour de l'argent, des querelles, de la gloire, la passion effrénée des femmes, la pédérastie, la gourmandise, la prodigalité et les autres abominations semblables. Or, la naissance de ces vices est la mort de l'âme, puisque nous mourons véritablement par nos péchés. Par la femme, il entend l'intempérance. Mais il est nécessaire que la naissance et la mort des créatures aient lieu conformément aux lois établies, jusqu'au jour de la séparation définitive, et du rétablissement de l'élection par laquelle les substances mêlées au monde seront rendues à leur état naturel. Il n'est donc pas étonnant que le Verbe, ayant parlé de la consommation des temps, Salomé ait dit :
« Jusques à quand les hommes mourront-ils ? » Or, l'Écriture donne à l'homme un double nom ; l'homme extérieur et l'âme ; et encore, celui qui est sauvé et celui qui ne l'est pas. Quant au péché, il est appelé la mort de l'âme. C'est pour cela que le Seigneur répond avec circonspection et sagesse :
« Tant que les femmes enfanteront ; »
c'est-à-dire, aussi longtemps que durera l'action des désirs. Aussi, écoutez l'apôtre :