Stromates — Livre III (page 6)
« Comme le péché est entré dans ce monde par un seul homme, et la mort par le péché; ainsi la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. »
« La mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse. »
Par une nécessité naturelle de l'ordre que Dieu a établi, la mort suit la naissance; et la séparation du corps et de l'âme est amenée par leur réunion. Mais si la naissance a lieu pour la discipline et la connaissance, la séparation a lieu dans un but de rétablissement. De même que la femme est regardée comme la cause de la mort, parce qu'elle enfante ; ainsi, par le même motif, elle sera nommée le chef de la vie. La femme qui donna le premier exemple de la désobéissance fut nommée la vie, (Eve, en grec, Zoe), à cause de la succession d'êtres qui devaient descendre d'elle ; mère également de ceux qui naissent et de ceux qui sont morts, justes ou injustes; selon que chacun de nous travaille à sa justification, ou, au contraire, se ré- 239 volte volontairement contre la loi. J'en conclus que l'apôtre n'a aucune horreur de la vie qui anime la chair, lorsqu'il dit :
« Mais, parlant avec toute liberté, Jésus-Christ sera encore glorifié dans mon corps, soit par ma vie, soit par ma mort, comme il l'a toujours été; car Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain. Mais si. en demeurant plus longtemps dans ce corps mortel, je dois être utile, je ne sais que choisir. Je me sens pressé des deux côtés; j'ai, d'une part, un ardent désir d'être dégagé des liens du corps et d'être avec Jésus-Christ, ce qui vaudrait beaucoup mieux pour moi ; de l'autre, il est plus avantageux pour vous que je demeure en cette vie. »
Ne montre-t-il pas ouvertement par ces paroles, que la mort, en brisant la prison de l'âme, nous consomme dans l'amour de Dieu, et que la perfection de la vie, tant que nous sommes retenus dans la chair, est une attente et une patience pleine de gratitude, à cause de ceux qui ont besoin d'être sauvés ? Mais pourquoi les téméraires qui prennent pour guide leur liberté naturelle plutôt que la règle évangélique dont la vérité est le fondement, n'ajoutent-ils pas à leurs citations précédentes les paroles qui suivent et qui sont empruntées à celles que le Seigneur adresse à Salomé? Cette femme venait de dire :
« J'ai donc bien fait, moi qui n'ai pas enfanté; »
se louant ainsi de n'avoir pas été mère. Le Seigneur lui réplique :
« Nourrissez-vous de toute herbe, mais non de celle qui est amère. »
Il indique par là que la continence et le mariage sont laissés à notre choix, sans qu'il y ait nécessité ni commandement de l'un ou de l'autre; il prouve, de plus, que le mariage continue l'œuvre de la création. Qu'où cesse donc de regarder comme une prévarication, l'union contractée selon le Verbe, à moins qu'on ne juge comme trop pénible le soin d'élever des enfants, dont la privation est si douloureuse pour d'autres. En outre, que la paternité ne paraisse amère à personne, en tant qu'elle détourne des œuvres divines par les mille occupations qu'elle entraine avec elle. Cet homme, incapable de porter facilement la vie solitaire, désire une famille, puisque la jouissance tempérante des choses qui plaisent n'en- 240 court point de reproche, et que chacun de nous peut à son choix désirer des enfants. Mais, j'en ai fait la remarque, plusieurs de ceux qui se sont abstenus du mariage, sous prétexte de ses embarras et de ses soucis, sont tombés dans une dure misanthropie, opposée à la sainte connaissance, et le feu de la charité s'est éteint dans leurs cœurs. D'autres, au contraire, enchaînés au mariage et menant une vie toute charnelle au milieu des condescendances de la loi, sont devenus, selon le langage du prophète, semblables aux animaux.
Sens mystique d'une parole de Jésus-Christ, rapportée par saint Mathieu. Mais qui sont ces deux ou trois personnes assemblées au nom du Christ et au milieu desquelles habite le Seigneur ? Ces paroles ne désignent-elles pas l'homme, la femme et l'enfant né de cette alliance, parce que la femme est unie à l'homme en Dieu? Quant à celui qui veut rester libre de toute entrave pour l'œuvre chrétienne, et qui se refuse à la paternité à cause de ses devoirs et de ses embarras, qu'il demeure dans le célibat, comme moi, dit l'apôtre. Cherchons la signification de ces mots.
« A en croire l'interprétation de quelques hérétiques, le Créateur, le Dieu auteur de la génération, résiderait avec le grand nombre ; tandis que le Sauveur, le fils de l'autre Dieu, c'est-à-dire du Dieu bon, habite avec un seul, avec l'élu. »
Il n'en est rien. Dieu, par l'intermédiaire de son fils, habite avec ceux qui portent une sage tempérance dans le mariage et dans la génération, comme le même Dieu habite pareillement avec celui qui pratique une continence animée de l'esprit du Verbe. On pourrait encore, par ces trois personnes dont a parlé le Christ, entendre la colère, le désir et la raison; ou bien, la chair, l'âme et l'esprit. Peut-être aussi cette sorte de trinité représente-t-elle la vocation, la seconde élection et la troisième espèce d'élection, la plus glorieuse de toutes, avec lesquelles 241 habite la puissance d'un Dieu, universelle et divisible tout en demeurant une. L'homme donc, qui use des facultés naturelles de l'âme avec une tempérance raisonnable, désire les objets qui lui conviennent, et repousse les choses qui lui répugnent, dans la mesure des commandements.
« Tu béniras, disent-ils, qui te bénira; tu maudiras qui te maudira. »
Mais quand, élevé au-dessus de la colère et du désir, et aimant réellement la créature en vue de Dieu, créateur de toutes choses, il a embrassé la vie d'un gnostique, et s'est établi, par sa ressemblance avec te Sauveur, dans un état de continence qui n'a plus rien de laborieux pour lui, parce qu'il a réuni la connaissance, la foi et l'amour, alors, devenu un dans ses jugements, véritablement spirituel, n'ouvrant jamais son âme aux moindres pensées qui proviennent de la colère et du désir, homme parfait enfin, rendu semblable au Seigneur par le Créateur lui-même, et bien digne d'être appelé frère par le Sauveur, voilà le fils, voilà l'ami. C'est ainsi que deux ou trois personnes sont assemblées dans le même lieu, c'est-à-dire dans le vrai gnostique. Il se pourrait encore que cette communauté de sentiment, exprimée par les trois personnes avec lesquelles se trouve le Seigneur, signifiât une seule Église, un seul homme, une seule race. Quand le Seigneur porta la loi, n'était-il pas avec le Juif, à l'exclusion de tout autre peuple? Et lorsqu'il fit retentir les prophéties, lorsqu'il envoya Jérémie à Babylone, lorsqu'il appela, par la prédication, les Gentils, ne rassembla-t-il pas^deux peuples? Et le troisième, n'est-ce pas celui qui a été formé de ces deux peuples
« en un seul homme nouveau dans lequel Dieu habite et marche au sein de l'Église elle-même? » La loi ancienne, les prophètes, l'Évangile, ne se confondent-ils pas au nom du Christ dans une seule connaissance! (gnose.} Les insensés qui, par haine, fuient le mariage, ou qui, par concupiscence, abusent sans scrupule de la chair, comme chose indifférente, ne sont donc point du nombre des élus, avec lesquels habite le Seigneur.
Préceptes de la loi et du Christ qui défendent la concupiscence. Ces principes ainsi démontrés, rappelons les passages des Écritures qui combattent les sophismes des hérétiques, et indiquons la règle d'après laquelle se gouverne la continence animée de l'esprit du Verbe. L'Écriture renferme des textes propres à la réfutation de chaque hérésie en particulier. Le fidèle qui a l'intelligence des livres saints, s'en servira, comme d'une arme judicieuse, pour réfuter les novateurs qui dogmatisent contre les commandements. Pour reprendre les choses de plus haut, la loi, comme nous l'avons déjà déclaré, prononça cet oracle : « Tu ne désireras point la femme de ton prochain, » avant que le Christ eût promulgué dans le nouveau Testament une défense semblable, en conversant avec nous sans intermédiaire :
« Vous avez entendu que la loi dit : Tu ne commettras point d'adultère. Et moi, je vous dis : Vous ne convoiterez pas.»
Que la loi enjoigne à l'époux d'user sobrement du mariage et uniquement dans le but de la procréation des enfants, c'est ce qui résulte manifestement de ses paroles, quand elle défend à tout homme, qui vit dans le célibat,
« de s'approcher immédiatement de sa captive. Une fois qu'elle lui aura inspiré des désirs, il lui permettra de pleurer pendant trente jours, après que sa chevelure sera tombée sous les ciseaux. »
Si le désir ne s'éteint pas dans la deuil et l'absence, il peut dès lors engendrer avec elle; les mouvements qui le dominent, éprouvés par un temps limité, ne sont plus que des désirs raisonnables. Aussi ne me citerez-vous jamais, l'Écriture à la main, un seul homme de l'ancienne loi qui se soit approché d'une femme enceinte, mais vous trouverez partout que les relations conjugales n'ont été rétablies qu'après la délivrance de l'épouse et l'entier allaitement des enfants. Que dis-je ? Le père de Moïse, déjà fidèle à cette institution, n'engendre Moïse qu'après un 243 intervalle de trois ans entre la naissance d'Aaron et celle du nouveau né. Si j'examine la tribu de Lévi, je vois qu'elle entra dans la terre promise, inférieure en nombre aux autres tribus, pour avoir gardé rigoureusement cette loi de la nature, que Dieu nous a transmise. En effet, la population s'accroît lentement dans les races, quand les hommes ne connaissent les femmes qu'en légitime mariage et qu'ils attendent pour les rapprochements de la chair, non-seulement les derniers termes de la grossesse, mais encore ceux de l'allaitement. Voilà pourquoi Moïse, pour faire avancer les Juifs par degrés dans la continence, veut avec raison qu'ils n'entendent la parole de Dieu qu'après s'être abstenus. pendant trois jours consécutifs de l'acte conjugal.
« Nous sommes donc le temple de Dieu, »
« J'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux, et je serai leur Dieu, et ils seront mon « peuple.» Mon peuple ! Pourvu que nous ayons, soit individuellement, soit, comme Église tout entière, réglé notre vie sir ses commandements.
« C'est pourquoi, retirez-vous du milieu d'eux, et ne touchez point à ce qui est impur, et je vous recevrai. Je serai votre père, et vous serez mes fils et mes filles, dit le Seigneur tout-puissant.»
Que prétend-il par cet oracle prophétique ? Que nous nous séparions des hommes qui ont contracté des mariages? Nullement. Il nous prescrivait de rompre avec les gentils qui vivent encore dans la fornication, de rompre avec les hérésies que nous avons nommées plus haut, parce qu'elles sont entachées de souillure et d'impiété. De là vient que Paul aussi, s'élevant indirectement contre des doctrines semblables, écrit ces mots : « Recevez donc ces promesses, mes bien aimés ! purifions nos propres cœurs de tout ce qui souille l'esprit, achevant l'œuvre de notre sanctification, dans la crainte de Dieu. Car je vous aime pour Dieu d'un amour de jalousie, depuis que je vous ai fiancés à cet unique époux» qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui, comme une vierge toute pure.»
L'Église, il est vrai, ne peut s'unir à un autre époux puisqu'elle a déjà un fiancé ; mais chacun de nous est libre d'épouser en mariage légitime la femme qu'il veut, 244 en premières noces (1) toutefois.
« Mais je crains que comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits ne se corrompent pareillement et ne dégénèrent de la simplicité chrétienne, »
dit l'apôtre avec une piété profonde et par forme d'enseignement. Écoutons encore l'admirable Pierre :
« Je vous exhorte, mes bien aimés, étrangers et voyageurs que vous êtes eu ce monde, à vous abstenir des désirs charnels qui combattent contre l'esprit. Vivez saintement parmi les gentils, car la volonté de Dieu est que, par votre bonne vie, vous fermiez la bouche et ne laissiez rien à dire aux insensés. Vous êtes libres, non pour vous servir de votre liberté comme d'un voile qui couvre vos mauvaises actions, mais pour agir en serviteurs de Dieu.»
Paul, dans son épitre aux Romains, écrit pareillement :
« Une fois que nous sommes morts au péché, comment vivrons-nous encore dans le péché ? Le vieil homme a été crucifié dans nous avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché soit détruit, etc., etc. »
« N'abandonnez pas non plus les membres de votre corps au péché pour servir d'armes d'iniquité.» Puisque j'en suis là, il me parait bon de ne point passer outre sans faire remarquer que l'apôtre proclame le même Dieu par la loi, les prophètes et l'Évangile. Car ces mots :
qui se trouvent dans l'Évangile, Paul, dans l'épitre aux Romains, les attribue à la loi, sachant bien que le Dieu qui a parlé par l'organe de la loi et des prophètes, et ce Dieu que lui-même proclame par l'Évangile, ne sont qu'un seul et même Dieu. Paul dit, en effet :
« Que dirons-nous? La loi est-elle un péché ? Loin de nous cette pensée ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi ; » car je n'aurais point 245 connu la convoitise, si la loi n'avait dit :
Que si les hétérodoxes, nos adversaires, s'imaginent que Paul, par ces mots :
« Je sais qu'il n'y a rien de bon en moi, c'est-à-dire dans ma chair;»
avait dessein d'attaquer le Créateur, qu'ils lisent les paroles qui précèdent et qui suivent. L'apôtre avait .dit auparavant:
« C'est le péché qui habite en moi.»
Il était donc naturel de dire :
« Il n'y a rien de bon dans ma chair.»
« Or, si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi,» le péché, dit-il,
« qui combattant contre la loi de Dieu et de mon esprit, me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort?»
Et de plus ( car il ne se lasse jamais de nous venir en aide de toute manière), il ne craint pas d'ajouter, par forme de conclusion :