Stromates — Livre IV (page 2)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates4/41/42/43/44.htm — trad. de Genoude 1839 · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce n'est pas le martyre, dans la simple 275 acception du mot, mais le martyre spirituel, que le Seigneur nous enseigne, le martyre du Gnostique, qui consiste à gouverner sa vie d'après la règle de l'Évangile, par amour pour Dieu. Car ces deux mots, la science de mon nom, l'intelligence de mon Évangile, désignent plus qu'une vaine et stérile appellation; ils indiquent la connaissance réelle, et ce martyre efficace par lequel on abandonne non-seulement la famille terrestre, mais encore tons les biens d'ici-bas, libre de toute passion et de tout désir. Cette mère qu'il faut quitter est, dans un sens allégorique, la patrie et le sol nourricier ; par le mot pères, l'Écriture entend les règlements de la vie civile, au-dessus desquels la grande âme du juste doit s'élever avec actions de grâces, pour mériter les faveurs de Dieu, et conquérir une place à la droite du sanctuaire, comme ont fait les apôtres. Pois vient Héraclite qui dit : « Les victimes de Mars sont en honneur auprès des dieux et des hommes ». Platon écrit dans le cinquième livre de sa République :

« Parmi les combattants qui meurent à la guerre, celui d'entre eux qui succombe avec gloire, ne le placerons-nous pas au premier rang dans la race d'or ? Il est certainement le premier. »

La race d'or est la postérité des dieux qui peuplent le ciel, la sphère immobile, et qui ont la plus grande part dans la direction des choses humaines.

Mais quelques hérétiques, faute de bien comprendre le seigneur, nourrissent une impie et lâche affection pour l'existence, et soutiennent que le véritable martyre n'est autre chose que la connaissance de Dieu. Sur ce point nous sommes d'accord ; mais ils traitent d'assassin et d'homicide de lui-même, le Chrétien qui a confessé Dieu par son trépas. Ils mettent encore en circulation d'autres sophismes de même force que leur a suggérés la lâcheté. Nous les réfuterons lorsque le moment en sera venu ; car ils sont eu dissidence avec nous sur les principes. D'autres, et il en est quelques-uns de ce nombre, mais qui ne sont pas Chrétiens puisqu' ils n'ont rien de commun avec nous que le nom, d'autres cherchent la mort à dessein, courent réso- 279 lument au devant du bourreau, et manifestent, par haine contre le Créateur, les malheureux ! une brutale impatience de mourir. Voilà, nous le proclamons, les homicides d'eux-mêmes: leur trépas n'est pas un martyre, quoique leur supplice soit ordonné par l'État. Ils ne possèdent point le sceau du martyre selon la foi, puisque, ignorants du vrai Dieu, ils se livrent d'eux-mêmes aune mort stérile, pareils aux Gymnosophistes indiens qui se précipitent follement dans les flammes. Mais, à ces faux Gnostiques dont l'impiété se déchaine contre le corps, apprenons leur que l'harmonie et la santé de nos organes contribuent à développer les heureuses dispositions de notre esprit. Voilà pourquoi Platon, dont les hérétiques invoquent à grands cris le témoignage, de préférence à tout autre, parce qu'ils le croient l'ennemi de la génération, écrit dans son troisième livre de la République: « Pour établir l'harmonie entre le corps et l'âme il - faut prendre soin du corps par lequel doit vivre et vivre honnêtement le héraut public de la vérité.» C'est qu'en effet nous n'arrivons au sommet de la connaissance que par le chemin de la vie et de là santé. L'homme ne pouvant s'élever à cette hauteur sans posséder ces éléments indispensables, ni exécuter autrement que par eux tout ce qui l'achemine vers la connaissance, comment n'applaudirait-il pas au bien-être? C'est donc par le moyen de la vie que nous nous établissons dans le bien-être de la vie ; et qu'après nous être exercés par le corps à ce bien-être, nous passons à l'état d'immortalité.

Du mépris de la douleur, de la pauvreté, et des autres maux qui concernent le corps. Les Stoïciens professent aussi des maximes étranges. A les entendre, l'âme n'est assujettie en rien aux affections corporelles ; les maladies ne la disposent pas plus au vice, que la santé à la vertu ; ces deux états sont indifférents. Mais Job, par l'éclat de sa foi et sa fermeté d'âme, précipité de la richesse dans l'indigence, de l'illustration dans l'obscurité, de la beauté dans 280 la difformité, de la santé dans la maladie, nous est proposé comme un excellent modèle, quand il confond le tentateur, bénit son créateur, supporte l'abaissement comme il avait supporté la gloire ; preuve admirable que le gnostique, au milieu de toutes les vicissitudes humaines, est capable de vertu. L'apôtre nous fait voir que les beaux exemples des anciens justes, sont placés devant nos yeux, comme des images qui nous excitent à réformer notre vie.

« En sorte, dit-il, que mes chaines sont devenues célèbres à la cour de l'empereur, et partout ailleurs pour la gloire de Jésus-Christ; et que plusieurs de nos frères, encouragés par mes liens, sont devenus plus hardis à annoncer la parole de Dieu, sans aucune crainte. »

L'apôtre avait raison. Les martyrs sont aussi des modèles de conversion, glorieusement sanctifiés.

« Tout ce que dit l'Écriture a été écrit pour notre instruction, afin que, par la patience et la consolation dont les Écritures nous offrent des exemples, nous concevions l'espérance d'être consolés. »

L'âme, toutefois, quand la douleur s'avance, paraît reculer devant elle et attacher un grand prix à être délivrée des angoisses présentes. Il est constant que, durant cette crise, le désir d'apprendre sommeille, et que les autres vertus sont négligées. Nous ne voulons pas dire que la vertu elle-même souffre, la vertu ne peut être malade. Mais l'homme que se disputent la vertu et la maladie est aux prises avec une douleur poignante. S'il n'a point encore acquis la fermeté d'âme qui sait se contenir, et ce haut courage qui domine l'adversité, il est chassé de son poste. N'avoir point su résister au choc, c'est avoir déserté son drapeau. Il en est de même de la pauvreté. Elle arrache l'âme à sa vie nécessaire, je veux dire, à la contemplation, et au virginal éloignement de tout péché, pour contraindre l'homme qui n'a pas consacré par l'amour toute sa personne au service de Dieu, de gagner par le travail de quoi alimenter le corps. La bonne santé, au contraire, et l'abondance des choses nécessaires au soutien de la vie matérielle, maintiennent libre et indépendante, l'âme qui sait user sagement des biens terrestres.

« Ces person- 281 nes-là, dit l'apôtre, souffriront dans leur chair des afflictions et des peines. Je voudrais vous les épargner ; car je veux que vous soyez libres de toute inquiétude, pour vous porter à ce qui est le plus saint, et qui vous donne un moyen plus facile de prier le Seigneur sans obstacle. »

Il faut donc s'occuper de ces besoins matériels, non par rapport à eux-mêmes, mais dans l'intérêt du corps. Et si l'on prend soin du corps, c'est à cause de l'âme, pour laquelle tout s'exécute. Tel est le motif qui oblige le zélateur de la vie gnostique à s'instruire de ce qui convient. Car, de ce qu'il existe des plaisirs illicites, la conclusion naturelle est que le plaisir n'est pas un bien ; sans quoi le bien pourrait paraitre un mal, et le mal un bien. De plus, s'il est des plaisirs que nous recherchons et des plaisirs que nous évitons, toute sorte de plaisir n'est donc pas un bien. Ce que je dis des plaisirs, je le dirai des douleurs ; nous supportons les unes, nous fuyons les autres. Qui nous éclaire dans le discernement et le choix ? La science. Par conséquent, le bien véritable ne sera pas le plaisir, mais la science, dans l'intérêt de laquelle nous choisissons certains plaisirs. C'est ainsi que le martyre court, par la douleur présente, à une sainte volupté qu'embrasse son espérance. S'il y a douleur dans la soif; s'il y a plaisir à étancher sa soif, la souffrance antérieure est la cause de cette jouissance ; mais le mal ne peut jamais être la cause d'un bien ; donc, ni cette douleur, ni cette volupté ne sont un mal. Ainsi pensaient Simonide et Aristote.

Ils ont écrit l'un et l'autre que le premier bien de l'homme est la santé; le second, la symétrie et la beauté du corps; le troisième, une fortune acquise par des voies légitimes.

Et Théognis de Mégare :

« Pour échapper à la pauvreté, Cyrnus, précipite-toi dans la mer riche en poissons : précipite-toi du haut des roches aériennes. »

Au contraire, d'après Antiphane le comique.

« Plutus frappe de cécité ceux qui lui arrivent plus clairvoyants que les autres. »

282 Les poètes s'accordent à reconnaitre que ce Dieu est aveugle de naissance.

« Et elle lui donna un fils qui n'a jamais vu la lumière du soleil, »

dit Euphorion de Chalcis. « La richesse et la vie sensuelle qui l'accompagne sont une mauvaise école pour former les hommes à la vigueur de l'âme, » dit Euripide, dans Alexandre. On connait cet adage : « La pauvreté a hérité de la sagesse par droit de parenté. »

Mais l'amour des richesses ne subjuguera pas seulement la rigide Lacédémone, il asservira toute autre cité.

C'est que la véritable monnaie des mortels n'est pas l'or ou l'argent ; au-dessus d'eux, il y a la vertu, dit Sophocle.

De quelques sources de béatitudes. Notre divin Sauveur a classé parmi les choses qui appartiennent à la fois à l'esprit et au corps, la pauvreté, la richesse, et tout ce qui rentre dans cette catégorie, en disant:

« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice! » Il nous enseigne clairement que le martyr est de toutes les conditions. Le martyr a-t-il été réduit à l'indigence à cause de la justice? Il rend témoignage que la justice à laquelle il s'est dévoué, est un bien. A-t-il faim; a-t-il soif pour la justice? Il rend témoignage que la justice est le premier des biens. Est-il dans les pleurs et dans les gémissements pour la justice? Nouveau témoignage de l'excellence et de la beauté de la loi. De même donc que le Seigneur dit :

« Bienheureux ceux qui souffrent persécution; »

« Bienheureux aussi ceux qui ont faim ou soif pour la justice ; »

approuvant de la sorte un désir légitime que la faim elle-même n'a pu étouffer !

« Heureux encore ceux qui ont soif de la justice elle-même! Heureux aussi les pauvres, soit d'esprit, soit de biens, »

s'ils sont pauvres, bien entendu par amour de la jus- 283 tice. Ce n'est donc pas la pauvreté en elle-même que le Seigneur bénit, mais celle qui, par amour de la justice, a foulé aux pieds les richesses du monde pour conquérir le trésor véritable. De même encore, il dit :

« Heureux ceux qui, par chasteté, se sont gardés purs de corps et d'esprit ! Heureuses les âmes nobles et illustres qui, par une pratique constante de la justice, ont été élevées au privilège de l'adoption, et qui, conséquemment, ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu, avec la puissance de marcher sur les serpents, sur les scorpions, et de subjuguer les démons et les forces de l'adversaire! »

Pour le dire en un mot, c'est en s'exerçant aux combats du Seigneur que l'âme arrive à se détacher avec joie du corps, puisqu'eu effet elle s'arrache à ses liens pour se transporter ailleurs.

« Celui qui aime son âme, la perdra; et celui qui l'a perdue la trouvera; »

pourvu toutefois que nous étayions notre fragilité sur l'incorruptibilité de Dieu. Or, la volonté de Dieu est que nous le connaissions : par là, nous participerons à son incorruptibilité. Celui donc, qui reconnait les souillures de son âme au flambeau de la pénitence, perd cette âme pécheresse qu'il arrache au péché, pour lequel il vivait; mais, après l'avoir perdue, il la trouvera par l'obéissance, puisqu'elle aura reçu de la foi une vie nouvelle, et qu'elle sera morte au péché. Trouver son âme, c'est donc se connaitre soi-même. Or, cette conversion qui nous ramène aux choses divines, les Stoïciens disent qu'elle s'opère par une sorte de déplacement, et que l'âme passe du péché à la sagesse. Selon Platon,

« l'âme, par un mouvement circulaire, se dégage d'un jour douteux pour s'élever à la lumière. » Les philosophes aussi accordent à l'homme de bien le droit de quitter la vie, si on entrave tellement tous ses moyens d'action qu'aucune espérance ne lui soit plus laissée. Quant au juge qui recourt à la violence pour contraindre le disciple à renier le Bien-aimé, il ne fait que prouver, ce me semble, quel est l'ami de Dieu et quel est celui qui ne l'est pas. Ici il ne reste plus [même de comparaison à établir pour savoir à quoi l'on obéira, de la menace des hommes, ou de l'amour de Dieu. 284 S'abstenir du mal, c'est en quelque sorte l'affaiblissement et l'extinction des penchants dépravés dont l'effet se détruit par cette interruption. Tel est le sens de.ces paroles :

« Vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres ; puis venez et suivez moi ; »

c'est-à-dire suivez les préceptes du Seigneur. Il en est qui veulent que ce mot ce que vous possédez (ta hyparchonta) désigne tout ce qui est étranger à l'âme. Mais comment cela se distribuerait-il aux pauvres, ils ne peuvent l'expliquer. C'est Dieu qui distribue tout à tous, selon les mérites de chacun, parce que sa répartition est juste. Méprisant donc, dit le Seigneur, ces richesses que Dieu distribue par les mains de votre magnificence, suivez les préceptes que j'ai établis, faites effort vers les régions de l'esprit, ne vous justifiant pas seulement par l'éloignement de tout mal, mais vous consommant dans la perfection par l'imitation de la bienfaisance divine. Voyez celui qui se glorifie d'avoir parfaitement accompli les commandements de la loi : le Seigneur le confond comme n'ayant pas aimé le prochain. La charité, qui dans l'ordre de la connaissance et par droit de suprématie est plus forte que le sabbat, se manifeste par la bienfaisance. Il faut, selon moi, que ce ne soit ni la crainte du châtiment, ni l'appât d'une récompense, mais l'excellence du bien en lui-même qui nous conduise au Verbe sauveur. Les hommes qui sont dans ces dispositions se tiennent à la droite du sanctuaire, tandis que ceux qui s'imaginent acquérir les biens incorruptibles en échange des biens périssables qu'ils ont distribués, sont appelés mercenaires dans la parabole des deux frères. Et cette parole de la Genèse :

« A la ressemblance et à l'image, »

n'en voyez-vous pas clairement l'application ? ne signifie-t-elle pas que l'on se rend semblable au Seigneur, en conformant sa vie à la sienne, tandis que ceux qui se tiennent à la gauche du sanctuaire ne sont qu'à l'image de Dieu et non à sa ressemblance? De l'arbre de la vérité comme d'un tronc unique, partent donc deux branches, entre lesquelles l'élection n'est pas égale, ou plutôt entre lesquelles le mode d'élection n'est pas le même. L'élu, par la voie de l'imitation diffère, à mon avis, de l'élu 285 par la voie de la connaissance, comme la flamme diffère de son reflet. Ainsi donc la lumière de la ressemblance, conforme à l'Écriture, c'est Israël. Tout le reste n'est qu'image. Que veut dire le Seigneur dans la parabole du Lazare, où l'image du riche et du pauvre est mise sous nos yeux ? Que signifient ces autres paroles ? « Nul ne peut servir deux maitres, Dieu et Mammon.»

Le Rédempteur appelle ainsi l'amour désordonné des richesses. Aussi voyez-vous les hommes que possède cette passion, manquer au festin auquel ils out été conviés, et décliner l'invitation seulement parce qu'ils sont trop attachés à leurs biens.

« C'est pourquoi les renards ont des tanières.»

Le Seigneur appelle renards ces hommes dont toute l'occupation est de déterrer et d'enfouir leur or, race vraiment perverse et fille de la terre. Il dit aussi d'Hérode dans le même sens :

« Allez et dites à ce renard que je chasse les démons et guéris les malades, aujourd'hui et demain; et le troisième jour je serai consommé.»

Au contraire, il nomme oiseaux du ciel, ceux que le Ciel a distingués des autres oiseaux, et qui vraiment purs sont toujours prêts à prendre leur vol vers la connaissance du Verbe céleste. Les soucis n'accompagnent pas seulement les richesses, la gloire et le mariage. La pauvreté jette aussi dans des sollicitudes sans nombre celui qui ne sait pas en supporter le fardeau. La parabole de la semence qui tombe en quatre endroits différents, et périt étouffée par les épines et les buissons, sans avoir pu porter de fruit, désigne ces inquiétudes et ces tourments. Il est donc indispensable d'apprendre comment nous devons user des vicissitudes de la vie, afin qu'une vie sage et réglée par la connaissance soit pour nous un acheminement à la vie éternelle.

« J'ai vu l'impie grand et superbe comme les cèdres du Liban; et j'ai passé, dit l'Écriture, et il n'était plus; je l'ai cherché et je n'ai pas trouvé sa place. Gardez l'innocence ; ne perdez pas de vue la justice : le dernier jour du juste s'achève dans la paix.»

Tel sera l'homme dont la croyance est sincère et dont l'âme est toujours sereine.

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