Stromates — Livre IV (page 3)
« L'autre peuple honore Dieu du bout des lèvres ; mais son cœur 286 est loin de Dieu. Ils bénissent des lèvres et maudissent du cœur. Ils l'out aimé en paroles et ils lui ont menti des lèvres. Mais leur cœur n'état pas vraiment avec lui, et ils ne sont pas restés fermes dans son alliance : qu'elles se taisent donc ces lèvres menteuses et que le Seigneur confonde la bouche qui trompe et la langue qui se glorifie I Il confondra ceux qui disent : nous glorifierons notre parole ; nos lèvres sont indépendantes, et quel est donc notre maître ? A cause de la désolation des opprimés et du gémissement des pauvres, je me lèverai, dit le Seigneur, je délivrerai celui qu'on méprise et je parlerai par sa bouche.»
C'est que le Seigneur est le Christ des humbles, et non de ceux qui s'élèvent sur son troupeau.
« N'amassez donc pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les dévorent, et où les voleurs fouillent et dérobent,»
dit le Seigneur, voulant couvrir de honte, peut-être les hommes que passionnent les richesses ; peut-être ceux que travaillent des soins et des sollicitudes de toute nature ; peut-être enfin, ceux qui aiment immodérément leur corps. En effet, les amours, les maladies, les pensées mauvaises, fouillent pour ainsi dire las derniers recoins de notre raison, et bouleversent l'homme tout entier. Notre véritable trésor est aux lieux où se trouve la divine parenté de notre âme. Aussi le Seigneur nous forme-t-il à cette justice qui rend à chacun ce qui lui est dû, en nous indiquant qu'il faut restituer à l'homme primitif et céleste, ce que nous avons acquis par la justice, et recourir à Dieu, en sollicitant sa miséricorde :
« Voilà la bourse qui ne s'use pas,»
le viatique de la vie éternelle,
« le trésor indéfectible du ciel, parce que miséricordieux, je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, dit le Seigneur.»
Ces dernières paroles s'adressent également à ceux qui veulent être pauvres à cause de la justice : ils ont appris du précepte
« qu'elle est large et spacieuse la voie qui conduit à la perdition, et qu'ils sont nombreux les gens qui entrent par elle.»
De quoi parle ici le Seigneur? De l'amour des femmes, du désir de la gloire, de la passion du commandement, et des autres maladies semblables.
« Insensé, cette 287 nuit même on te redemandera ton âme ; et les biens que tu as préparés pour elle, à qui seront-ils ? »
Or, voici les termes du commandement :
« Gardez-vous de toute avarice : la vie d'un homme n'est point dans l'abondance des choses qu'il possède ; que sert en effet à un homme de gagner l'univers entier et de perdre son âme ? Ou, qu'est-ce que l'homme donnera en échange de son âme ? C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, comment vous vous vêtirez : l'âme est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement.»
« Votre père sait que vous avez besoin de toutes ces choses, cherchez donc premièrement le royaume des cieux et la justice; ce sont les choses importantes.»
Les moindres et celles qui touchent la nourriture
« vous seront données par surcroit.»
N'est-ce pas là un ordre formel d'embrasser la vie du gnostique? N'est-ce pas une exhortation à chercher la vérité dans nos paroles et dans nos actions ? Le Christ, divin instituteur de l'âme, n'estime donc pas la richesse d'après la magnificence du don, mais sur l'intention qui donne. Aussi Zachée, dit-on, Matthias, selon quelques autres, ayant entendu le Seigneur qui lui disait : J'ai résolu de m'arrêter dans votre demeure :
« Seigneur, s'écria le chef des publicains, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai fait tort à quelqu'un, quoique ce soit, je lui rendrai quatre fois autant. »
« Le fils de l'homme étant venu aujourd'hui a retrouvé ce qui était perdu.»
Une autre fois, à l'aspect d'un riche qui jetait dans le tronc du trésor une offrande proportionnée à sa fortune, et une veuve qui y déposait deux pièces de monnaie, il dit:
« que la veuve avait offert plus que tous les autres.» Le riche, en effet, avait donné de son superflu; la veuve avait donné de son nécessaire. Mais comme tous les plans du Seigneur se rapportent à l'éducation de notre âme :
« Bienheureux, dit-il, ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre !»
Qui sont les hommes doux ? Ceux qui ont apaisé les dangereuses tempêtes que sou-288 lèvent au fond de leur cœur la colère. le désir, et les autres passions qui en dépendent. Il honore de ses éloges, non pas la douceur, qui est fille de la nécessité, mais celle qui résulte de la volonté et du choix. En effet, dans la maison du Seigneur, il y a plusieurs récompenses et plusieurs tabernacles, selon la différence des mérites sur la terre.
« Celui qui accueille le prophète comme prophète, dit le Seigneur, recevra la récompense du prophète; celui qui accueille le juste comme juste, recevra la récompense du juste. Et quiconque accueillera l'un de ces moindres disciples, ne perdra point sa récompense. »
Ailleurs, par ces heures inégales en nombre, le Seigneur nous fait comprendre les différentes mesures de la vertu, suivant les mérites de chacun et la magnificence des rémunérations qui l'attendent.
Plus loin, la récompense égale accordée à chaque ouvrier de la vigne, c'est-à-dire le salut, que représente ici le denier, désigne l'égalité de droit, dans des mesures proportionnelles à la différence des heures et du travail. Les élus travailleront donc conformément aux récompenses et aux tabernacles dont ils ont été jugés dignes, ouvriers de l'œuvre ineffable et du service divin.
« Ceux qui ont été spécialement appelés, dit Platon, à surpasser les autres hommes par la sainteté de leur vie, sont ceux qui, après s'être délivrés et affranchis des liens de cette terre, comme d'une prison, s'élancent vers les demeures célestes. »
Il revient sur la même pensée en termes plus formels.
« Parmi ces hommes, dit-il, ceux que la philosophie a suffisamment purifiés, vivent absolument sans corps, pendant la durée des siècles, »
quoiqu'il les enveloppe d'une certaine forme, aérienne pour les uns, ignée pour les autres. Il ajoute :
« Et ils pénètrent dans les demeures qui sont plus magnifiques encore, mais qu'il serait difficile de décrire, outre d'ailleurs que présentement le temps nous manque. »
Voilà pourquoi le Seigneur a dit avec raison :
« Heureux ceux qui « pleurent, parce qu'ils seront appelés ! »
Car ceux qui pleureront dans le repentir leur mauvaise vie passée, répondront à la voix de cet appel. C'est là le sens du mot grec paraklèthènai, consolation, appel. 289 Il y a deux sortes de pénitents : les uns, et ce sont les plus nombreux, se repentent par crainte des châtiments qu'ils ont mérités; les autres, et le nombre en est plus restreint, obéissent à une honte intérieure que le cri de la conscience excite dans leur âme. On peut marcher par l'une et par l'autre de ces voies ; quel est le lieu où ne veille la miséricorde divine ? Le Seigneur dit encore :
« Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde ! »
La miséricorde n'est pas, comme certains philosophes l'ont cru, la douleur qu'occasionnent en nous les infortunes d'autrui, mais plutôt quelque chose de bon et de doux, dans le langage des prophètes.
« Je veux la miséricorde et non le sacrifice, dit le Seigneur. »
Il proclame miséricordieux, non pas seulement les hommes qui pratiquent la miséricorde, mais ceux aussi qui ont le désir de l'exercer, quoiqu'ils n'en aient pas les moyens, et sont dans la disposition de vaquer à ses œuvres. Il nous arrive souvent, en effet, de vouloir exercer la miséricorde, soit par une assistance pécuniaire, soit par une assistance corporelle, comme par exemple, de secourir les indigents, de soigner les malades, de visiter les malheureux, et de ne pouvoir mettre à exécution ce pieux dessein, soit que la pauvreté, soit que la maladie, soit que la vieillesse, autre maladie naturelle, nous en empêche. Le désir nous pousse ; mais un obstacle quelconque entrave l'accomplissement de nos désirs. La volonté recueille ici le même honneur que la puissance. Des deux côtés la volonté est égale, quoique la seconde l'emporte par les moyens d'action. Comme il y a deux voies qui conduisent à la perfection du salut, les œuvres et la connaissance,
«Bienheureux, a dit le Seigneur, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'il verront Dieu ! »
A bien considérer les choses, la connaissance est la purification de la partie de l'âme qui a le gouvernement, et c'est une œuvre bonne. Parmi les choses bonnes, les unes le sont par elles-mêmes, les autres, en tant quelles participent des premières ; c'est ce que nous disons des bonnes œuvres. Mais sans les choses intermédiaires, qui rentrent dans la classe de la matière; par 290 exemple, sans la vie, la santé, et les autres auxiliaires de nécessité ou de circonstance, point de bonnes ni de mauvaises actions. Le Seigneur veut donc que nous apportions à la connaissance de Dieu un cœur pur des appétits charnels, un esprit tout entier aux pensées saintes, afin que la partie supérieure de notre âme n'ait rien d'illégitime qui fasse obstacle à la grâce. Aussi, lorsque le disciple de la vérité, plongé dans la contemplation, est admis aux saintes familiarités de Dieu, il touche de près à cette impassibilité qui doit l'identifier à la Divinité: il n'a plus la science, il ne possède plus la connaissance ; il est la science et la connaissance elle-même. « Bienheureux donc les pacifiques I »
c'est-à-dire ceux qui ont adouci et pacifié la loi qui combat contre les pensées de notre esprit, les menaces de la colère, les séductions de la volupté et les autres passions qui assiègent le jugement. Après avoir vécu dans la science des bonnes œuvres et de la véritable raison, ils seront réintégrés d'une manière encore plus intime dans le privilège de l'adoption. La pacification parfaite est celle qui, parmi toutes les vicissitudes de la terre, garde une fermeté inaltérable, proclame la Providence toujours sainte, toujours admirable, assise quelle est dans la science des choses divines et des choses humaines, et découvre à sa lumière, dans les catastrophes qui troublent en apparence l'ordre de la nature, la merveilleuse harmonie de la création. Les pacifiques pacifient encore ceux qui sont assaillis par le péché, en leur apprenant à rentrer dans la foi et dans la paix. Mais la réunion abrégée de toute vertu, c'est notre Seigneur qui nous enseigne qu'il faut mépriser la mort, d'une manière plus parfaite encore et par amour pour Dieu.
« Bienheureux ceux qui souffrent la persécution à cause de la justice, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu! »
Ou, comme le veulent quelques commentateurs des paroles saintes :