Stromates — Livre IV

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates4/41/42/43/44.htm — trad. de Genoude 1839 · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ordre des matières que l'auteur va traiter.

Il nous paraît convenable d'aborder maintenant la discussion du martyre et de la perfection. Tout ce que comporte la matière présente rentrera dans le cadre de ces deux questions, où la philosophie apparaitra comme un devoir pour l'homme et pour la femme, qu'ils soient libres ou esclaves. La discussion qui roulera ensuite sur la foi et l'examen venant à se terminer, nous arriverons aux symboles, afin de montrer sommairement, après les rapides conclusions de notre partie morale, de quel secours a été pour les Grecs la philosophie barbare. A ce tableau mis sons les yeux du lecteur, succédera, dans le but de réfuter à la fois les Grecs et les Juifs, une exposition abrégée des Écritures ; puis viendront les développements que nous aurions voulu compléter dans un chapitre d'avant-propos, mais que nous n'avons pu renfermer dans les mélanges précédents, dominé que nous étions par l'abondance des matières à laquelle il a fallu sacrifier. Quand nous aurons atteint, selon nos forces, le but que nous nous proposons, il sera temps de passer en revue les opinions sur les principes naturels, telles que les Grecs et les autres barbares nous les ont transmises, et d'engager ensuite la discussion contre les principales doctrines des philosophes. Par une conséquence naturelle, un rapide coup-d'œil sur la théologie nous conduira aux traditions prophétiques, afin que les Écritures, sur la parole desquelles nous avons cru, une fois reconnues authentiques et revêtues d'une autorité 270 toute divine, nous servent comme de point de départ pour éconduire pas à pas les hérésies, et prouver à chacune d'elles qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, un Seigneur tout-puissant, proclamé sans imposture par la loi, par les prophètes et par le bienheureux Évangile. Là, des luttes fréquentes contre les partisans de l'opinion contraire, attendent naturellement un écrivain dont tout le plan est de détruire, dans ses ouvrages, les énormités qu'introduisent les sectaires, et de les convaincre, en dépit d'eux-mêmes, par le moyen des Écritures.

Notre tâche ainsi remplie dans son intégrité, dès que nous aurons répondu aux besoins du moment par tels commentaires que nous inspirera l'Esprit (car les prolégomènes sont indispensables pour arriver à la vérité ), alors nous aborderons la véritable théorie gnostique de la nature, initiés déjà aux mystères de moindre importance avant d'arriver aux grands mystères, afin que dans la purification et la manifestation complète des principes préliminaires, rien ne fasse plus obstacle à la divine interprétation des choses saintes. La théorie de la nature, conforme aux règles de la vérité, ou pour mieux dire l'initiation aux secrets de l'univers, qui s'acquiert par la tradition gnostique, s'élève de la théorie cosmogonique à la contemplation de Dieu. Voilà pourquoi nous reportons, à bon droit, le berceau de la tradition à la création décrite par les prophètes, en rappelant sur notre chemin les doctrines des hétérodoxes, pour les confondre, s'il nous est possible. Mais tous ces développements toucheront bientôt à leur terme, avec la grâce de Dieu, et suivant son inspiration. Entrons maintenant dans notre sujet, et achevons ce qui nous reste à dire sur la morale.

Pourquoi l'auteur a donné au présent livre le nom de Stromates Nos commentaires, ainsi que nous l'avons déjà écrit pour les lecteurs ignorants et armés de reproches, continuent de ressembler à des tapisseries de représentations diverses, où le 271 discours passe continuellement d'un sujet à un autre sujet, promettant une chose et concluant par une autre.

« Le mineur, dit Héraclite, qui cherche de l'or dans les entrailles de la terre, creuse beaucoup pour trouver peu. »

Ceux, au contraire, qui sont l'or de la terre, pour ainsi parler, et qui fouillent pour trouver ce qui leur ressemble, trouveront beaucoup en remuant peu de terre; car ce livre rencontrera un lecteur pour le comprendre ! Nos Stromates sont donc dans la main de l'homme, que la raison peut guider au travers de ses recherches, un auxiliaire pour la mémoire et pour la manifestation de la vérité. Mais ils ne dispensent pas le lecteur de mettre lui-même la main à l'œuvre, et d'ajouter ses réflexions aux nôtres, puisqu'au voyageur qui s'engage dans une route inconnue, il suffit de signaler la véritable route qui le conduit au terme de la course. A lui de marcher ensuite sans guide, et de discerner le reste de son chemin par ses propres lumières. Un esclave consulta, jadis, la prêtresse de Delphes, pour savoir par quel moyen il plairait à son maitre ; la Pythie lui répondit :

« Tu trouveras, si tu cherches. »

Toutefois, il me semble que la découverte du beau, qui est caché, n'est pas sans fatigues ni difficultés. « On n'arrive à la vertu que par la sueur; le sentier par lequel on monte à elle, est long et taillé à pic. L'entrée en est âpre ; mais lorsqu'on arrive sur la hauteur, il devient facile, quelque pénible qu'il ait été d'abord (1). » Oui, elle est vraiment étroite et resserrée la voie du Seigneur, et le royaume de Dieu appartient à ceux qui le ravissent. Voilà pourquoi le Seigneur nous dit :

« Cherchez, et vous trouverez, »

si vous marchez, sans jamais vous en écarter, dans la route vraiment royale. Il ne faut donc pas s'étonner que cet ouvrage, semblable à un champ où croissent toutes sortes de plantes, selon le langage de l'Écriture, rassemble dans un petit espace une grande quantité de semences fécondes. Il suit de là que nos commentaires portent le titre 272 qui leur convient véritablement, faits à l'image de cette antique offrande que composaient tant d'objets divers et dont Sophocle a dit : « Il y avait une toison de brebis, une libation de vin, des raisins soigneusement conservés, des fruits de toute nature, des vases pleins d'huile d'olive, et des rayons du miel le plus brillant édifice de cire qu'avait bâti l'industrieuse abeille. » Ainsi donc, nos Stromates, pour me servir de la comparaison que Timoclès le comique met dans la bouche de son jardinier, produisent, comme un champ fertile, des figues, de l'huile, des figues sauvages et du miel. Cette heureuse fécondité fait dire à son maître : « Tu veux parler, sans doute, du rameau d'olivier que l'on dépose devant le temple, mais non d'un champ cultivé. » C'est qu'en effet, les enfants d'Athènes avaient coutume de chanter ces vers : « Le rameau d'olivier produit des olives, des figues et des pains nourrissants, du miel dans nos cotyles (2), et de l'huile pour assouplir nos membres. » Il faut souvent, comme le vanneur qui a démêlé le bon grain de la paille, passer le froment au crible et le purger de ses immondices.

En quoi consiste la véritable excellence de l'homme. La plupart des hommes, par la mobilité et l'emportement de leurs idées, ressemblent aux saisons orageuses. Ecoutez-les :

« L'incrédulité est la mère des biens ; la foi est la mère des maux ! »

« Souviens-toi de ne pas croire ; c'est le nerf de l'intelligence. »

Fort bien ! Mais d'abord, ne pas croire à la vérité, c'est la mort; de même qu'y croire, c'est la vie. Tout au contraire, croire au mensonge et 273 repousser la vérité, creuse sous les pas de l'homme un abime où il tombe. Il en va de même de la continence et de l'incontinence. L'une est une œuvre de vie, l'autre une œuvre de mort; s'abstenir de toute injustice est le commencement du salut. Aussi le sabbat me semble-t-il, en recommandant l'abstinence de tout mal, désigner indirectement la continence. Sinon, en quoi l'homme serait-il différent de la brute; et d'autre part, en quoi les anges de Dieu seraient-ils plus sages que l'homme? « Vous l'avez, pour un peu de temps, placé au-dessous des anges, »

s'écrie le roi prophète. Personne, en effet, n'applique au Seigneur ce passage, bien que le Seigneur aussi ait revêtu la chair, mais au parfait gnostique, abaissé au-dessous des anges, du côté de cette vie qui passe et par son enveloppe terrestre. La sagesse, à mon avis, n'est donc pas autre chose que la science, puisque la vie ne diffère pas de la vie. En effet, pour la nature humaine, c'est-à-dire pour l'homme, et pour tous les êtres qui, avec lui, ont été élevés jusqu'à l'immortalité, vivre, c'est contempler et s'abstenir, quoique l'un soit supérieur à l'autre. Telle est la haute signification que je donne aux paroles de Pythagore, quand il dit :

« Dieu seul est sage. » L'apôtre aussi, dans une épitre aux Romains, écrit ces mots :

« Mystère découvert à tous les peuples, afin qu'ils obéissent à la foi, et connu de Dieu, seul sage, par Jésus-Christ. »

C'est à cause de l'amour qui l'unissait à Dieu que Paul se nommait philosophe.

« Aussi Dieu parlait-il à Moïse, comme un ami parle à son ami, »

dit l'Ecriture. Le vrai, que Dieu contemple sans ombres, engendre aussitôt la vérité, et le gnostique est l'ami de la vérité.

« Va trouver la fourmi, ô paresseux, et fais-toi l'élève de l'abeille. »

Si chaque nature a ses fonctions spéciales; s'il en va ainsi du l'œuf, du cheval, du chien, quelle tâche particulière assignerons-nous à l'homme ? L'homme, selon moi, c'est le centaure fabuleux de la Thessalie, composé d'un élément animal et d'un principe raisonnable, je veux dire d'une âme et d'un corps. Le corps s'occupe des choses d'ici-bas et se courbe vers la terre. L'âme s'élance jusqu'à Dieu; éclairée par la philosophie véritable, travaillant de 274 toutes ses forces à s'affranchir de l'empire du corps, et à répudier la peine et la crainte, quoique nous ayons prouvé plu haut que la patience et la crainte sont les compagnes de la vertu, l'âme se hâte d'aller rejoindre là-haut ses sœurs divines. Bien que la loi apporte la connaissance du péché, comme le veulent les détracteurs de la loi, et que le péché fût dans le monde ; avant l'introduction de la loi ; nous leur répondons :

« Sans la loi, le péché était mort. »

En effet, enlever le péché, cause de la crainte, n'avez-vous pas enlevé du même coup la crainte elle-même ; à plus forte raison aurez-vous supprimé le châtiment, quand le principe du mauvais désir n'existera plus.

« La loi n'est pas établie pour le juste, »

dit l'Écriture. Elles sont donc vraies les paroles d'Héraclite :

« Les hommes eussent à jamais ignoré le nom de justice, s'il n'y avait pas eu de crimes. »

« La loi n'a pas été faite pour les hommes de bien. » Les détracteurs de la loi n'ont pas compris davantage ces paroles de l'apôtre :

« Celui qui aime son prochain, ne lui fait point de mal. »

En effet, ces prohibitions divines :

« Vous ne tuerez point; vous ne commettrez point d'adultère; vous ne déroberez point, » et les autres défenses semblables sont comprises dans cette parole :

« Vous aimerez votre prochain comme vous-même. »

Voilà pourquoi le Seigneur nous dit :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et le prochain comme toi-même. »

Mais, puisque l'homme qui aime son prochain ne lui fait point de mal, et que l'ensemble des commandements est renfermé dans cette parole abrégée :

il s'ensuit que les préceptes qui suscitent la crainte, engendrent l'amour et non la haine. La loi, mère de la crainte, n'est donc pas un trouble ni une maladie de l'âme. La loi est donc sainte et vraiment spirituelle, selon les paroles de l'apôtre. Une fois que nous connaissons la nature du corps et l'essence de l'âme, il reste, ce nous semble, à bien comprendre quelle est la lin de l'un, quelle est la fin de l'autre, et à ne pas regarder la mort comme un mal.

« Lorsque vous étiez esclaves du péché, dit l'apôtre, vous étiez dans une fausse liberté à l'égard de la justice. Quel avantage trouviez-vous donc alors dans ces désordres dont vous rougissez maintenant? Ils n'ont pour fin que la mort. Aujourd'hui que vous êtes affranchis du péché, le fruit que vous en tirez est votre sanctification, et la fui sera la vie éternelle. Car la mort est la solde du péché ; la grâce de Dieu, au contraire, est la vie éternelle, en Jésus-Christ notre Seigneur. »

Nous commençons donc à le voir, la mort est l'union de l'âme pécheresse avec le corps ; et la vie réelle, c'est la séparation de l'âme d'avec le péché. Mais dans ce divorce, nous rencontrons à chaque pas les retranchements et les fossés du désir, les tourbillons de la colère, les gouffres des appétits charnels. Il faut les franchir résolument, et nous dérober à tous les pièges dressés devant nom, si nous voulons parvenir à contempler Dieu face à face, et non point seulement comme dans un miroir. « Jupiter, à la voix retentissante, enlève à l'homme que la nécessité a courbé sous le joug de l'esclavage, la moitié de la vertu. »

Le nom d'esclaves, attaché par flétrissure à tous ceux qui sont dans les liens du péché et vendus au péché, à tous ceux qui se prostituent aux plaisirs, à tous ceux qui aiment leur corps, est familier à l'Écriture-Sainte; et à ses yeux, ces infortunés qui s'assimilent aux animaux, chevaux enflammés, hennissant après la femme du prochain, sont moins des hommes que des brutes. Dans son langage symbolique, le voluptueux est l'âne lascif; le ravisseur du bien d'autrui est le loup féroce; l'Imposteur, le serpent. Ainsi donc, la séparation spirituelle de l'âme d'avec le corps, sur laquelle le philosophe médite pendant tout le cours de sa vie, éveille au fond de son cœur un vif désir de connaissance, pour qu'il soit à même de supporter la mort naturelle, qui est la rupture des liens par lesquels l'âme est unie au corps.

« Le monde est crucifié pour moi, dit l'apôtre ; et je suis crucifié pour le monde. Mais moi, bien que je sois encore revêtu de la chair, je vis déjà comme dans le ciel. »

Éloge du martyre. Voilà pourquoi le Gnostique, empressé d'obéir, cède volontiers la dépouille du corps à qui la lui demande ; voilà pourquoi, retranchant autour de lui toute affection charnelle, sans provoquer le tentateur, mais châtiant, ce nous semble, et réprimant ses insolences,

« de quelque haute fortune, de quelque degré de félicité qu'il lui faille descendre, »

comme le dit Empédocle, il abandonne sans regret ces biens et retourne prendre place au milieu du reste des hommes. D'abord, il se rend à lui-même le témoignage qu'il est sincèrement fidèle à Dieu; en second lieu, il rend témoignage contre le tentateur en lui prouvant que sa jalousie s'attaque inutilement à celui qui est fidèle par la charité ; il rend enfin ce témoignage au Seigneur qu'il y a au fond de sa doctrine une force de persuasion si énergique, que la crainte de la mort elle-même ne le poussera jamais à l'apostasie. De plus, il donne à la vérité de la prédication la sanction d'un fait, par la manifestation publique de la puissance du Dieu vers lequel il aspire à remonter. Admirez comment ce généreux athlète prêche éloquemment l'amour, en s'unissant par la reconnaissance aux vertus célestes, ses sœurs, et surtout en couvrant de confusion les infidèles par le vu;. précieux qu'il répand. Retenu par la crainte salutaire du précepte, il refuse de renier le Christ afin de rendre témoignage à la crainte. Et remarquez-le bien, il ne vend pas sa foi dans l'espérance de la couronne qu'on lui prépare ; c'est uniquement par amour pour Dieu qu'il sortira de cette vie, la joie dans le cœur, des actions de grâce sur les lèvres, et pour celui qui lui a fourni un motif de prendre son vol vers les cieux, et pour celui qui a tramé des machinations contre ses jours. Il les remercie l'un et l'autre de lui avoir offert, ce qu'il n'aurait jamais recherché par lui-même, l'honorable occasion de se manifester tel qu'il est, à son bourreau par l'énergie de sa patience, à son 277 Dieu par l'ardeur de sa charité. Divine charité ! Par elle le martyr, même avant sa naissance, était déjà présent aux yeux du Seigneur, qui contemplait d'avance son dévouement et son immolation ! Aussi voyez-le plein d'une juste confiance se hâtant d'aller rejoindre le Seigneur qu'il aime, pour lequel il a livré son corps et sa vie, ainsi que le calculaient ses juges de la terre, et grâce à la ressemblance de sa passion avec celle du Christ, salué par lui de ces mots flatteurs :

Quant à nous, nous donnons au martyre le nom de Consommation, non pas, parce qu'il termine la vie de l'homme, comme l'entend le vulgaire, mais parce qu'il achève et consomme l'œuvre de la charité. Les anciens Grecs aussi célèbrent par des chants de triomphe le trépas de ceux qui ont succombé sur le champ de bataille. Ce n'est pas qu'ils conseillent par ces hommages une mort violente, c'est que le brave qui meurt à la guerre s'est retiré de la vie sans craindre la mort, brisé dans son corps avant que l'âme pût se troubler et défaillir, comme il arrive ordinairement aux hommes dans les maladies; car ils sortent de la vie lâchement et avec le désir de vivre. Aussi leur âme, au lieu d'être pure quand elle se dégage de sa prison mortelle, emporte avec elle le cortège de ses désirs, comme des stigmates de plomb, à moins que ce ne soient des hommes de courage et de vertu. Toutefois, parmi ceux qui meurent dans les combats, il en est aussi qui meurent avec des désirs, et avec toute la faiblesse qu'ils eussent manifestée, s'ils eussent séché et se fussent éteints dans la maladie. Si le martyre consiste à rendre témoignage à Dieu, toute âme qui règle sa vie, d'après la connaissance de Dieu et obéit fidèlement aux préceptes, est martyre par sa vie et par ses discours. Qu'importé la manière dont elle est délivrée de sa prison terrestre ? Au lieu de sang, elle répand sa foi pendant sa vie entière et à l'instant de sa mort. Le Seigneur ne dit-il pas dans l'Évangile :

« Quiconque aura quitté son père ou sa mère, on ses frères, etc., à cause de mon Évangile et de mon nom, est heureux? »

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