Stromates — Livre V (page 10)
« En effet, puisque nous sommes demeurés d'accord que l'univers était plein de biens et de maux, en sorte que la somme des maux surpasse celle des biens, il doit exister entre les uns et les autres une guerre immortelle qui exige une vigilance étonnante.» La philosophie barbare distingue aussi deux mondes, l'un perceptible à la seule intelligence, l'autre visible aux yeux dn corps, le premier ayant servi d'archétype, le second formé sur cet admirable modèle. Elle rapporte à l'unité ce premier monde qui n'est connu que par l'intelligence; au nombre six, celui qui frappe nos sens. Chez les Pythagoriciens, en effet, le mariagi est désigné par le nombre six, parce que c'est un nombre générateur. La philosophie révélée place donc dans l'unité ce ciel qui ne tombe pas sous nos sens, cette terre sacrée, et cette lumière qu'on ne voit qu'avec les yeux de l'âme. En effet,
« au commencement, dit-elle, Dieu créa le ciel et la terre. Or, la terre était invisible. »
« Et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. »
Or, dans la création du monde sensible, Dieu fait le ciel solide, car ce qui est solide tombe sous les sens, la terre visible et la lumière palpable ù notre œil. Eh bien ! Platon, laissant dans le monde intellec- 434 tuel les idées des êtres vivantt, et plaçant ici-bas les formet sensibles, moulées pour ainsi dire sur les divers types spirituels, ne suit-il pas encore les traces de Moïse ? Le législateur hébreu a donc raison de nous apprendre que ce corps, appelé par Platon une tente terrestre, a été pétri du limon de la terre, tandis que l'âme douée de raison, a été répandue sur la face de l'homme par le souffle de Dieu. Le visage, en effet, passe pour le siège de cette faculté dominante dans l'opinion qui explique de la sorte l'entrée de l'âme dans le premier homme par la voie des sens. Voilà pourquoi, ajoute-t-on, l'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu. Car la raison divine et royale, l'homme inaccessible aux passions, est l'image de Dieu, mais l'âme humaine n'est que l'image de l'image. Voulez-vous envisager cette ressemblance sous une autre dénomination ? Moïse va la caractériser, en disant qu'elle consiste à suivre Dieu.
« Suivez le Seigneur votre Dieu, dit-il, et gardez ses commandements. »
C'est qu'en effet on suit et on adore Dieu, quand on pratique la vertu. Telle est la raison pour laquelle les Stoïciens déclarent que la fin de la philosophie est de vivre conformément aux lois de sa nature. Platon, lui, la place dans la ressemblance même avec Dieu, ainsi que nous l'avons montré dans notre second livre des Stromates. Zénon le stoïcien, d'après Platon, et Platon lui-même, d'après la philosophie barbare, disent que tous les hommes de bien se chérissent mutuellement.
« Il n'a pas été permis, dit Socrate dans le Phèdre, que le méchant fût ami du méchant, ou que l'homme de bien ne fût pas l'ami de l'homme de bien. »
Il démontre longuement la même proposition dans le Lysis, où il conclut qu'il ne peut exister d'amitié durable entre l'injustice et la perversité. Citons encore les paroles de l'hôte athénien : (22)
« Mais qu'elle est la conduite agréable à Dieu ? une seule, fondée sur ce principe ancien, que le semblable plaît à son semblable quand l'un et l'autre sont dans le juste milieu ; car toutes les choses qui sortent de ce milieu 435 ne peuvent ni se plaire les unes aux autres ni à celles qui ne s'en écartent point. Or, Dieu est pour nous la juste mesure de toutes choses. »
« Suivant ce principe, l'homme de bien ressemble donc à l'homme de bien ; par là même il se rapproche de Dieu, et n'est plus seulement l'ami de tout homme de bien, mais de Dieu lui-même. »
Ce passage me rappelle à la mémoire les derniers mots qui terminent le Tirnée ;
« Il faut que l'être intelligent, conformément aux lois de son principe primitif, tâche de s'assimiler l'idée qu'il a comprise. Quand il s'est élevé jusque là, il a obtenu la perfection de cette vie vertueuse que les dieux proposent aux hommes, et qui ne se borne pas au présent, mais embrasse encore les siècles à venir. »
Paroles qui, selon moi, ont la même signification que celles-ci :
« Quiconque cherche ne s'arrêtera pas avant d'avoir trouvé ; une fois qu'il aura trouvé, il sera dans l'admiration ; après avoir admiré, il régnera; après avoir régné, il se reposera. » Mais quoi ! les réponses de Thalès empruntées aux livres saints, ne sont-elles pas le lumineux commentaire de ces expressions :
« Dieu est glorifié d'âge en âge ? — »
« Dieu connaît le fond des cœurs. »
« Qu'est-ce que Dieu ? C'est répondit-il, ce qui n'a ni commencement, ni fin. »
Un autre lui adressait la question Divinité ?
— « Comment y parviendrait-il, puisqu'il ne peut pas même lui dérober ses plus secrètes pensées ?» La philosophie barbare a su, elle aussi
«qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête, et que la vertu suffit pour être heureux, quand elle a dit :
« Voici que j'ai placé devant tes yeux le bien et le mal, la vie et la mort. Choisis la vie. »
Le bien, elle le nomme la vie. Le choix que nous faisons du bien, c'est le beau selon elle; le choix contraire, c'est le mal. Or, au bien comme à la vie, il n'y a qu'une seule et même fin : aimer Dieu.
« Car ta vie et la longueur de tes jours » n'ont d'autre but que d'aimer la vérité et ce qui conduit. A la vérité. Mais voici des témoignages plus manifestes. Le Sauveur, après nous avoir pres- 436 scrit d'aimer Dieu et le prochain, »
« Ces deux commandements renferment la loi et les prophètes. »
Ces dogmes sont familiers aux Stoïciens, et avant eux Socrate avait terminé le Phèdre par cette prière :
« Ô Pan, et vous, divinités qu'on honore en ce lieu, donnez-moi la beauté intérieure de l'âme. »
Il dit formellement dans le Théétète :
« L'orateur vertueux possède à la fois la bonté et la beauté. »
Dans le Protagoras, il avoue aux amis de Protagoras qu'il vient de s'entretenir avec un homme qui était plus beau qu'Alcibiade, s'il est vrai que l'homme le plus sage soit aussi le plus beau. Selon lui, la vertu était la beauté de l'âme, comme le vice es était la laideur. Antipater le stoïcien, qui a écrit trois livres sur cette maxime de Platon : Il n'y a de bon que ce qui est honnête, prouve aussi que la vertu, comme l'a dit le même philosophe, suffit pour être heureux ; et il expose plusieurs autres principes qni s'accordent avec ceux du Portique. D'après Antipater, Aristobule, qui vécut sous le règne de Ptolémée-Philadelphe, et dont parle l'historien des Machabées, composa beaucoup de Traités où il démontre que la philosophie péripatéticienne s'est inspirée de la loi de Moïse et des autres prophètes. Que cette vérité reste donc solidement établie. Platon va nous fournir la preuve irrécusable que nous sommes frères, comme étant les fils du même Dieu et les disciples du même maître. Laissons le parler lui-même :
« Habitants de cette ville, leur dirons-nous sous forme d'apologue, vous êtes tous frères. Mais le Dieu qui vous a faits a mêlé d'or, au jour de votre naissance, le germe dont furent produits ceux d'entre vous qui étaient destinés au commandement. De là vient qu'ils sont entourés de considération. Les défenseurs de l'état ont été mêlés d'argent à leur origine. La classe des laboureurs et des artisans a recu dans ses veines du fer et de l'airain.
De là, poursuit Platon, il suit nécessairement que les premiers recherchent et embrassent ce qui est du domaine de la connaissance, et les autres ce qui est du domaine de l'opinion. »
Peut-être le génie de Platon a-t-il pressenti cette na- 437 ture d'élite qui a soif de la connaissance; à moins que par ces trois catégories de nature il n'ait voulu caractériser, comme plusieurs le soupçonnent, les trois espèces de gouvernements : l'argent désignerait la théocratie des Juifs ; le fer et l'airain, la démocratie des Grecs; et l'or, la monarchie chrétienne dans les membres de laquelle est répandu le Saint-Esprit, cet or vraiment royal. Toujours est-il que le philosophe a décrit la vie des Chrétiens dans les paroles suivantes, que j'emprunte au Théétète:
«Parlons-en donc, mais des coryphées seulement; car qu'est-il besoin de faire mention de ceux qui s'appliquent à la philosophie sans génie et sans succès ? Le vrai philosophe ignore, dès sa jeunesse, le chemin de la place publique ; il ne sait où est le tribunal, ou est le sénat, et les autres lieux de la ville où se tiennent les assemblées. Il ne voit ni n'entend les lois et les décrets prononcés ou écrits ; les factions et les brigues pour parvenir au pouvoir; les réunions, les festins, les divertissements avec des joueuses de flûte, rien de tout cela ne lui vient à la pensée, même eu songe. Vient-il de naitre quelqu'un de haute ou de basse origine ? le malheur de celui-ci remonte-t-il jusqu'à ses ancêtres, hommes ou femmes? il ne le sait pas plus que le nombre des verres d'eau qui sont dans la mer, comme dit le proverbe. Il ne sait pas même qu'il ne sait pas tout cela ; à vrai dire, il n'est présent que de corps dans la ville. Son âme se promène de tous côtés, mesurant, selon l'expression de Pindare, les profondeurs de la terre; s'élevant jusqu'aux eieux pour y contempler la course des astres, portant un œil curieux sur la nature intime de toutes les grandes choses dont se compose cet univers, et ne s'abaissant à aucun des objets qui sont tout près d'elle (23). » A cette parole du Seigneur :
« Que votre discours soit, oui, oui; non, non; »
« Il ne m'est pas permis de souscrire au mensonge, ni d'étouffer la vérité. »
Si le serment nous est interdit, j'entends Platon me dire pareil- 433 lement au dixième livre des Iois :
« Abstiens-toi en toutes choses de la louange et du serment. »
Que dirai-je enfin? Pythagore, Socrate et Platon qui, selon eux, entendent la voix de Dieu quand ils contemplent la merveilleuse structure de l'univers, que la main divine a hi habilement formé et qu'elle conserve tous les jours, n'uvaient-ils pas recueilli de la bouche de Moïse ces mots : « Il a dit, et cela fut; » par lesquels l'historien sacré annonce qu'il suffit à Dieu déparier pour exécuter? S'aglt-il de la création de l'homme qui a été formé du limon de la terre ? les philosophes lui donnent partout un corps formé de terre. Homère n'hésite point à s'écrier en guise d'imprécation: « Puissiez-vous, tous tant que vous êtes, devenir terre et eau !» « Que votre pied les foule comme la boue,» dit aussi le prophète Isaïe. Callimaque écrit positivement : « C'était le temps où les oiseaux, les poissons et les quadrupèdes parlaient comme la fange pétrie par Promethée. » On lit ailleurs dans le même poète : « Si c'est bien Prométhée qui t'a façonné, et tu n'es pas issu d'une autre fange que la sienne. » Hésiode s'exprime ainsi à l'occasion de Pandore : « Il ordonne à l'illustre Vulcain de détremper un peu de terre dans de l'eau, et de placer dans le mélange la voix et l'intelligence de l'homme. » Les Stoïciens définissent la nature un feu intelligent qui circule pour la génération par des voies mystérieuses. Or, l'Écriture appelle dans son langage allégorique Dieu et son Verbe du nom de feu et de lumière. Mais quoi ! Homère ne décrit-il pas la séparation de l'eau d'avec la terre et l'apparition de l'aride, quand il rappelle le divorce de Thétys et de l'Océan ? « Depuis longtemps la même couche ne les voit plus s'unir dans de tendres caresses. » En outre, les plus savants d'entre les Grecs attribuent à Dieu la souveraine puissance sur toutes choses. Qu'on en juge par le pythagoricien Épicharme : « Rien ne peut échapper à l'œil de Dieu ; ne l'oublie jamais, 439 son regard est continuellement sur nous. A lui seul rien n'est impossible. »
Écoutons le poète lyrique : « Dieu peut rappeler les clartés du jour des profondeurs de la nuit, et couvrir de ténèbres la pure clarté du jour.»« Celui, dit-il ailleurs, qui du jour peut faire la nuit, voilà le Dieu. » Aratus dans son poème des Phénomènes, débute par cette invocation : « Commençons par Jupiter ; son nom doit retentir à jamais dans la bouche des mortels. Les rues, les places publiques, les ports, l'immensité de l'Océan, tout est plein de sa majesté. Le bras secourable de Jupiter nous soutient et nous conserve. » Le poète va en donner les motifs : « C'est que nous sommes tous ses enfants. » Oui, par la création. « Il nous signale sa bienveillante protection par les œuvres de sa main, et anime au travail la multitude des peuples. N'est-ce pas lut en effet qui a placé des signes dans le ciel, qui a distribué avec sagesse et affermi les astres pour présider a l'ordre des saisons et féconder régulierement la terre? Aussi est-ce toujours à Jupiter que s'adressent nos premiers et nos derniers hommages. Salut à toi, père des humains, être merveilleux dans ta grandeur, et source de tous les biens pour l'homme ! » Avant Aratus, Homère, s'inspirant de Moïse, avait déjà figuré sur le bouclier forgé par Vulcain un tableau de la création du monde. « L'ouvrier divin y avait représenté, dit-il, la terre, le ciel, la mer et tous les astres qui couronnent le ciel. »
Le Jupiter, tant célébré par les poctes et les orateurs, n'est pas autre que le Dieu véritable. Démocrite, dont, il faut citer aussi le témoignage, dit :
« Il est peu d'hommes sous le soleil qui étendent leurs mains vers celui que nous autres Grecs nous appelons Air aujourd'hui. C'est Jupiter qui révèle tout, 440 qui connait tout, qui donne et enlève tout : il est le roi de l'univers. » Pindare le thébain s'exprime d'une manière encore plus mystique, en sa qualité de sectateur de Pythagore : « Une est la race des hommes ; une est la race des dieux. Les uns et les autres nous avons recu d'une seule mère le souffle qui nous anime. Cette mère, c'est, la matière. » Le lyrique ajoute que le Créateur des dieux et des hommes est un. Il le nomme
« le Père, le sage et sublime ouvrier, qui nous élève graduellement et selon nos mérites vers la Divinité. » Laissons de côté le témoignage de Platon qui, dans sa lettre à Éraste et à Corisque, désigne clairement, d'après les livres hébreux, et avec une merveilleuse précision, le Père et le Fils:
« Voulez-vous faire des serments avec un zèle qui ne soit point aveugle et avec la doctrine sœur du zèle ? Jurez par le Dieu auteur de toutes choses, et par le Seigneur, père de celui qui est à la fois cause et directeur universel. Vous le connaitrez infailliblement, si vous suivez la route de la véritable philosophie. »
Un passage du Timée donne aussi au Créateur « le nom de Père :
« Dieux, fils des dieux dont je suis le père et le créateur, ainsi que de toutes choses. »
De même quand Platon dit encore :