Stromates — Livre V (page 11)
« Tout est soumis au roi de toutes choses. C'est par lui que l'ensemble de l'univers existe : il est l'auteur de tout bien. Les choses qui tiennent le second rang relèvent du second ; les troisièmes du troisième; » je ne puis voir dans ces paroles que l'énonciation du mystère de la sainte Trinité; le troisième désigne le Saint-Esprit, et le second représente le Fils par lequel tout s'exécute d'après la volonté du Père. Dans son dixième livre de la République, Platon parle d'un certain Éros, fils d'Arménius, et originaire de Pamphylie, qui n'est autre que Zoroastre. Ce Zoroastre parle ainsi de lui-même:
« Zoroastre, fils d'Arménius, et originaire de Pamphylie, est l'auteur de cet ouvrage. Mort dans le combat, il apprit des dieux infernaux, les révélations que voici. »
revint à la vie, 441 douze jours après sa mort, et lorsqu'il était déjà étendu sur le bûcher. Peut-être le philosophe désigne-t-il en cette rencontre la résurrection ; peut-être aussi annonce-t-il énigmatiquement que les âmes sont obligées de traverser les douze signes du zodiaque avant d'être reçues dans le ciel, de même qu'elles descendent par cette voie sur la terre, au moment de la naissance. Il ne faut pas chercher une autre explication aux douze travaux d'Hercule, après lesquels l'âme est délivrée des angoisses de ce monde. Je ne veux pas laisser échapper l'autorité d'Empédocle. Selon ce physicien, la rénovation de l'univers s'accomplira quelque jour, par la transformation de toutes choses en feu. Héraclite d'Éphèse est évidemment de la même opinion, lorsqu'il distingue deux mondes, l'un éternel, l'autre périssable, mais uniquement dans sa forme et son organisation extérieure, et ne différant pas du premier sous plus d'un rapport. Qu'il attribue l'éternité à celui qui, composé de l'immuable nature des choses, demeure toujours semblable à luimême, il le déclare formellement par ces paroles :
« Le monde qui embrasse l'universalité des êtres, ce n'est ni un Dieu, ni un homme, qui l'a fait. Il a été, il est, et il sera toujours un feu éternellement subsistant, qui tour à tour s'allume et s'éteint avec mesure. »
Voulez-vous de plus la preuve qu'il regarde comme soumis à la corruption et à la mort le monde qui a été créé? vous la trouverez dans les lignes suivantes :
« Voici les diverses transformations du feu : il devient d'abord l'eau de la mer ; la moitié de celle-ci se convertit en terre ; puis la moitié de la terre s'évapore en tourbillon igné. »
Déclarer que ces modifications s'accomplissent par la puissance, c'est dire, à mon avis, que la vertu de ce Verbe et de ce Dieu, par qui sont réglées toutes choses, transforme dans l'air le feu en une substance humide, qu'il appelle mer, vaste laboratoire d'où sortirent les magnificences de notre monde, le ciel, la terre, et tout ce qui est contenu dans leur sein. Mais comment le monde redevient-il semblable à lui-même pour s'embraser de nouveau ? Héraclite nous l'expose clairement en ces termes :
« La mer se répand de la même ma- 442 nière et dans la même mesure qu'avant la formation de la terre. Et ainsi des autres éléments. » Les Stoïciens les plus habiles professent des opinions semblables sur la conflagration et sur le gouvernement du monde, sur le monde et sur l'homme proprement dits, enfin sur l'immutabilité de notre éme, au milieu de ces vicissitudes. Dans le septième livre de la République, Platon appelle le jour qui nous éclaire ici-bas une lueur nocturne, sans doute à cause « des princes de ce monde ténébreux. » Ailleurs, marchant sur les pas d'Héraclite, il dit que la descente de l'âme dans le corps qu'elle vient animer, est un sommeil et unemort L'esprit qui inspirait David n'a-t-il pas prédit quelque chose de pareil à l'occasion du Sauveur?
« Je me suis couché et je me suis endormi. Et je me suis réveillé, parce que le Seigneur est mon appui.» Il y a ici une double allégorie. La résurrection du sauveur est son réveil, de même que son incarnation est son sommeil. Voilà pourquoi le Christ nous recommande de veiller, c'est-à-dire : songez à vivre, et travaillez sérieusement à séparer l'âme des embrassements du corps. Platon prédit le jour du Seigneur dans son dixième livre de la République :
« Quand chacun, dit-il, est demeuré pendant sept jours dans la prairie, il faut enfin partir, le huitième jour, et arriver au but après quatre jours de marche. »
J'entends par cette prairie la sphère immobile, douce et paisible demeure des saints, et par les sept jours, les divers mouvements des sept planètes, et tout mode d'action qui gravite vers le tenue du repos. La route qui s'ouvre par delà les planètes est celle qni conduit au Ciel, figuré par le huitième mouvement et le huitième jour. Le voyage de quatre jours n'est rien moins que la route à travers les quatre éléments. Le septième jour est tenu pour sacré, non pas seulement chez les Hébreux, mais encore chez les Grecs, parce qu'il vit le monde accomplir sa première révolution avec l'universalité des animaux et des plantes qui le peuplaient. C'est ce qui inspire ces paroles à Hésiode : « Le premier, le quatrième et le septième jours de la lune sont sacrés. » 446 Et ailleurs : « Déjà brillait, au septième jour, la lumière d'un soleil heureux. » Homère dit aussi : « Le septième jour rallume son tlambeau sacré pour les mortels. » Et: « Le septième jour fut sacré. » Et encore : « Alors se leva le septième jour, dans lequel tout fut consommé. » Enfin : « A la septième aurore nous abandonnâmes les rives de l'Achéron. » Le poète Callimaque est d'accord avec les témoignages qui précèdent : — « Déjà brillait le septième jour dans lequel toutes choses furent achevées. » — « Le septième jour est favorable; c'est le jour de la naissance. » — « Le septième jour est à la fois le premier et le dernier. » — « Tous les astres qui roulent dans les plaines de l'air et accomplissent leur révolution annuelle, ont été créés en sept jours. » Les élégies de Solon relèvent la dignité du septième jour.
Mais quoi ! Ne voilà-t.il pas que conformément à ces paroles de l'Écriture :
« Retranchons le juste du milieu de nous, parce qu'il nous est à charge, »
Platon en vient presque, dans son second livre de la République, à prophétiser la salutaire économie de la passion de notre Seigneur?
« Le juste dans cet état, sera flagellé, torturé, chargé de chaînes; on lui arrachera les yeux ; enfin, après avoir enduré toutes les ignominies possibles, il sera mis en croix. » Ecoutons Antisthène, il va commenter le mot de l'Écriture :
« A qui me comparerez-vous, dit le Seigneur? « Dieu, s'écrie le disciple de Socrate, n'est semblable à per- 444 sonne, parce que nulle image ne peut le faire connaître à personne. »
L'athénien Xénophon va se rapprocher de ces idées :
« Celui qui ébranle l'univers et le raffermit, manifeste par là même sa grandeur et sa puissance. Mais quelle est sa forme? Elle échappe aux regards de l'homme. Le soleil lui- même, qui répand sa lumière sur toute la nature, ne se laisse pas regarder impunément. Quiconque fixe sur lui un œil téméraire, perd la vue. » « Quel œil de chair pourrait appercevoir le Dieu immortel, le Dieu qui habite le ciel, et dont le trône est placé sur les pôles du monde ? Mortel, tu veux contempler la Divinité ! Et ton regard ne peut supporter un moment l'éclat des rayons qu'en voie le soleil. » Ainsi chantait la Sibylle antique. C'est donc avec une raison pleine de sagesse que Xénophane de Colophon, pour nous avertir qu'il n'y a qu'un Dieu et qu'il est incorporel, finit par ces mots : « Le Dieu qui commande aux dieux et aux hommes, est un. Il n'a point un corps comme les mortels ni un esprit semblable au leur. » Il ajoute : « Les hommes s'imaginent que les dieux sont engendrés; ils leur donnent une forme, une voix, un corps, comme à eux-mêmes. » Et ailleurs : « Donnez des mains au bœuf et au lion ; qu'ils poissent peindre ou sculpter à la manière des hommes : le cheval représentera Dieu sous la forme d'un cheval ; le bœuf sous la forme d'un bœuf. Que dire enfin ? chaque animal revêtira la Divinité du corps qui lui appartient. » Écoutons le lyrique Bacchylide parlant à son tour de la nature divine : « Inaccessible aux maladies, pure de toute faute, rien qui ressemble aux mortels. » Cléanthe le stoïcien s'exprime ainsi dans son hymne a la Divinité : 445 « Quel est le bien suprême, dis-tu ? Apprends-le de ma bouche ! c'est ce qui est réglé, juste, saint, pieux, maître de soi, utile, beau, convenable, austère, rigide, toujours avantageux ; supérieur à la crainte, exempt de douleur, étranger à la souffrance, salutaire, agréable, d'accord avec soi-même, illustre, vigilant, doux, permanent, inimitable, éternel. »
Puis, blâmant indirectement l'idolâtrie du vulgaire : « Esclave, s'écrie-t-il, que celui qui s'attache à l'opinion ! L'insensé pense vainement en retirer quelque profit. » II ne faut plus aller demander au vulgaire ce qu'on doit penser au sujet de Dieu : « Non, je ne croirai jamais que prenant la figure d'un adultère il se soit glissé furtivement dans ta couche, comme un lâche criminel, »
dit Amphion à Antiope. Sophocle néanmoins ne laisse pas d'écrire formellement : « Jupiter entra dans la couche de celle qui fut la mère d'Amphion, non pas sous la forme d'une pluie d'or, ni sous le plumage d'un cygne, comme au jour où il rendit mère la vierge de Pleurone, mais sous les apparences d'un homme véritable. » Poursuivant la même infamie, il ajoute : « L'adultère franchit d'un pas rapide les dégrés de la chambre nuptiale. » Puis il raconte en termes plus clairs encore l'incontinence effrénée du Dieu, « Qui, sans prendre de nourriture, sans se laver les mains, plein de sa passion, s'élance vers la couche adultère, et satisfait pendant toute la nuit sa fièvre de volupté. » Mais abandonnons ces turpitudes à l'extravagance des théâtres. Héraclite dit en termes formels :
« Les hommes ne comprennent l'éternelle raison, ni avant de l'entendre, ni après l'avoir entendue. »
La lyre de Mélanippide fait entendre ces accents: « Ecoute mes vœux, ô Père, objet de l'admiration des hommes, toi qui gouvernes l'âme toujours vivante ! » 446 Le grand Parménide, ainsi que l'appelle Platon dans le Sophiste, s'exprime ainsi sur Dieu : « Il n'a point commencé, il n'aura jamais de fin ; unique, non engendré, universel, inébranlable. » Selon Hésiode : « Vous êtes le roi et le souverain de tous les immortels. Qui pourrait vous disputer l'empire ? Personne. » La tragédie elle-même arrache l'homme au culte des idoles et l'enseigne à lever ses regards vers le ciel.
Sophocle, en effet, au rapport de l'historien Hécatée, dans son livre intitulé : Abra. Ifim et les Egyptiens, s'écrie du haut de la scène tragique : « Dans la vérité, il n'y a qu'un Dieu qui a fait le ciel et la terre, et la mer azurée et les vents impétueux. Faibles mortels que nous sommes, dans l'égarement de notre cœur, nous dressons aux dieux des statues, comme pour trouver dans ces images de bois, d'airain, d'or, d'ivoire, une consolation à nos maux. Nous leur offrons des sacrifices; nous leur oonsacrons des jours de fête, nous imaginant qu'ea cela consiste la piété. » Euripide va prêter le même langage à la tragédie : « Vois-tu l'air qui s'étend au-dessus de nos têtes, libre, immense, sans bornes, et enveloppant la terre de ses humides embrassements. Dis-toi à toi-même : Voilà Jupiter; voilà Dieu. » Le même poète laisse échapper ces accents dans sa tragédie de Pirithoüs. « Je t'invoque, Être né de toi-même, toi qui entraînes toute la nature dans le tourbillon de l'éther, toi que la clarté du jour et les ténèbres de la nuit et le chœur innombrable des astres environnent sans cesse de leur pompeux cortège. »
Par ces mots être né de toi-même, le poëte entend l'intelligence créatrice. Les vers qui suivent s'appliquent au monde, théâtre où l'ombre lutte contre la lumière. Eschyle, fils d'Euphorion, définit Dieu avec une majestueuse gravité : « Zeus est l'air; Zeus est la terre; Zeus est le ciel ; Zeus est 447 tout, et s'il y a quelque chose de plus grand encore, c'est Zeus. » Platon vient confirmer également le témoignage d'Héraclite qui dit :
« L'Etre qui possède seul la sagesse ne se contente pas d'être appelé l'Unique; il aime aussi le nom de Zeus. »
— « La loi, dit-il ailleurs, c'est d'obéir aux préceptes de l'Être unique. » « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! »
Voulez-vous pénétrer dans le sens profond de cette maxime des livres saints ? Vous la trouverez ainsi commentée par le même Héraclite d'Ephèse :
« Ceux qui entendent sans comprendre ressemblent a des sourds, et ils justifient le proverbe : Absent quoique présent. »
Voulez-vous maintenant que les Grecs proclament un seul principe ? Timée de Locres va vous dire textuellement, dans son Traité de la nature :
« Le principe de toutes choses est un et incrée. Supposez-le né de quelque autre principe, il cesserait à l'instant d'être principe pour céder la place à qui lui aurait donné l'être. »
Doctrine conforme à la vérité, et qui découle de ces paroles de la Bible :
« Écoute, ô Israël ! le Seigneur ton Dieu est unique, et tu ne serviras que lui seul. » « Voici qu'il se révèle à tous, et qu'il dissipe les images de l'erreur, »
Homère aussi, par une heureuse inspiration, semble deviner le Père et le Fils lorsqu'il met ces moto dans la bouche des Cyclopes : « Puisque Personne te fait violence dans ta solitude, il n'est pas possible d'écarter les maux que t'envoyé le grand Jupiter (24). — « Car les Cyclopes ne s'inquiètent point de Jupiter. »
Et avant Homère, Orphée, traitant du sujet qui nous occupe, s'écriait : « Fils du grand Jupiter, père de Jupiter qui porte l'égide. » Quand Xénocrate de Chalcédoine distingue deux Jupiter, 448 l'un qu'il nomme le suprême, l'autre qu'il appelle le dernier, ne paraît-il pas nous donner une image du Père et du Fils ? Mais voici qui est plus étrange encore. Homère lui-même, qui nous montre les dieux dominés par les mêmes passions que les hommes, et qui a essuyé là-dessus les reproches d'Épicure, semble connaître la Divinité. Toujours est-il qu'il écrit ces paroles : « Pourquoi, fils de Pélée, mortel que tu es, poursuis-tu d'un pas rapide un Dieu que la mort ne peut atteindre ? N'as-tu donc pas encore reconnu ma divinité ? » Le poète nous déclare ainsi que les pieds, les mains, les yeux, tous les organes de l'homme enfin, sont impuissants pour atteindre ou saisir la Divinité.