Stromates — Livre VI (page 3)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates6/61/62.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Reconnaissez donc un seul Dieu, créateur de toutes choses, qui a dans ses mains le commencement et la fin de tous les êtres, qui voit tout, quoiqu'il soit lui-même invisible, qui contient toutes choses sans pouvoir lui-même être contenu ; qui n'a besoin de rien, quoique tous aient besoin de lui, et subsistent par lui ; incompréhensible, éternel, incorruptible, incréé; qui a tout fait par la puissance de sa parole, c'est-à-dire dans le sens spirituel et révélé, par le Verbe son fils (07). »

Pierre ajoute ensuite : « Adorez ce Dieu, non pas comme les Grecs. » Pourquoi ? Evidemment parce que les hommes vertueux, parmi les Grecs, adorent le même Dieu que nous, mais n'ont pas appris, comme nous, à le connaître parfaitement par la tradition du fils de Dieu. Il ne dit donc point : N'adorez pas le même Dieu que les Grecs ; mais ne l'adorez point comme les Grecs. L'apôtre change la forme du culte; mais il n'annonce pas un autre Dieu. Au reste, il va nous expliquer lui-même ce qu'il entend par ces mots :

« N'adorez point comme les Grecs. »

« Entraînés par une honteuse ignorance, dit-il, et ne connaissant pas Dieu selon la connaissance parfaite que nous en avons, ils ont taillé en statues le bois, la pierre, l'airain, le fer, l'or, l'argent; puis, érigeant devant eux la matière qui leur avait été donnée pour leur usage, et qui était l'esclave de leurs mains, ils se sont agenouillés devant elle. Ils adorent pareillement les êtres que Dieu a destinés à leur nourriture, et ceux qui volent dans les deux, et ceux qui nagent dans les eaux, et ceux qui « rampent sur la terre. Bêtes féroces, quadrupèdes domesti- 490 ques, rats, belettes, chats, chiens, singes, ils ont tout divinisé. Ils sacrifient leurs propres aliments à ce qui leur sert d'aliment : ils offrent la mort à la mort, comme si ces hommes, objets de leurs hommages, étaient des dieux, ingrats par là même envers le Dieu véritable dont leur impiété nie l'existence. »

Et qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire, que nous et les Grecs nous connaissions le même Dieu, quoique non également, c'est ce que l'apôtre confirme dans les paroles qui suivent :

« Ne l'adorez point non plus comme les Juifs. En effet, s'imaginant que seuls ils connaissent Dieu, et pourtant ne le connaissant pas, ils adorent les anges, les archanges, le mois et la lune. Examinez-les ! Si la lune ne parait pas, ils ne célèbrent ni ce qu'ils nomment le premier sabbat, ni la néoménie, ni les azymes, ni la fête, ni le grand jour. »

Pierre ajoute ensuite sous forme de conclusion :

« C'est pourquoi, recevant dans la justice la tradition que nous vous annonçons, rendez à Dieu un culte nouveau par Jésus-Christ. Car nous lisons dans l'Écriture ces paroles : Voilà que je fais avec « vous une nouvelle alliance, non comme celle que j'ai faite avec vos pères sur le mont Oreb. Il nous a donné un Testament nouveau : la lui des Grecs et celle des Juifs sont les lois anciennes. Nous lui rendons, nous Chrétiens, sous une troisième forme, un culte nouveau. » L'apôtre, si je ne me trompe, prouve clairement, par ce qui précède, que les Grecs ont connu le seul et unique Dieu de la manière qui était propre aux Gentils, les Juifs de la manière qui était propre aux Juifs, et nous d'une manière nouvelle et spirituelle. Il montre de plus que le bienfait des deux Testaments émane du même Dieu, de ce même Dieu qui a donné aux Grecs leur philosophie pour glorifier le Tout-Puissant. Les paroles que nous avons citées en sont l'infaillible témoignage. Ainsi donc, fils des doctrines de la Grèce, enfants de la loi mosaïque, tous ceux que la foi soumet à son empire se confondent dès-lors en une seule famille et composent le peuple qui marche dans les voies du salut. Ce n'est pas le temps qui sépare et distingue ces, trois branches du genre humain ; 491 autrement l'on pourrait croire à l'existence de trois natures ; ce sont les trois différentes alliances du Seigneur, les trois révélations par lesquelles la même voix s'est expliquée à ces trois mêmes peuples. Regardez, en effet ! Dieu, dans ses desseins de salut à l'égard des Juifs, leur envoie des prophètes. De même, il suscite au sein de la Grèce les plus vertueux de ses enfants ; il les sépare de la multitude ignorante, et les constitue prophètes au milieu de leur nation, dans les degrés où ils pouvaient porter les bienfaits de Dieu. La prédication de Pierre nous a déjà convaincus de cette vérité ; Paul va nous la confirmer.

« Prenez aussi les livres grecs, dit-il; recueillez les accents de la Sibylle ; vous l'entendrez proclamer l'unité de Dieu et annoncer l'avenir. Si vous ouvrez Hydaspe, vous y trouverez une révélation plus claire et plus précise sur le fils de Dieu. Là, on voit un grand nombre de rois s'armer contra le Christ, et poursuivre de leur haine, lui, et ceux qui, couverte de son nom, lui demeurent fidèles. Son avènement, sa longanimité, rien n'y manque. »

Puis, voilà que l'apôtre se résume dans une rapide et courte interrogation :

« A qui appartient le monde avec tout ce qu'il renferme ? N'est-il pas l'œuvre de Dieu?»

C'est pour cela, suivant Pierre, que le Seigneur dit aux apôtres : « Si quelqu'un d'Israël veut se repentir et croire à Dieu à cause de mon nom, ses péchés lui seront remis après un intervalle de douze ans. Allez ; répandez-vous par le monde, afin que nul n'ait à dire : Nous n'avons pas entendu. »

L'Evangile a été annoncé aux Gentils qui se trouvaient dans les enfers . aussi bien qu'aux Juifs et aux Gentils qui vivaient alors.

De même que la prédication de l'Évangile est venue de nos jours en temps opportun, de même la loi et les prophètes forent donnés en temps opportun aux Barbares, comme aux Grecs la philosophie, pour accoutumer leurs oreilles à la sainte parole.

« Voici les oracles du Seigneur, le Rédempteur d'Israël : Je t'ai exaucé au temps de grâce, je t'ai secouru au jour de ton salut; je t'ai établi le médiateur de l'alliance entre moi et les nations. Je t'ai envoyé pour que tu habites la terre et que tu hérites de l'héritage abandonné, et que tu dises aux captifs : Sortez ! et à ceux qui sont dans les ténèbres : Voyez la lumière ! »

S'il est vrai que les Juifs soient les captifs auxquels le Seigneur a dit : « Sortez de vos chaînes si vous le voulez, » désignant ainsi les captifs volontaires et ceux qui ont chargé leurs épaules des fardeaux de l'homme, il n'en faut point douter, ils vivent an milieu des ténèbres, ceux qui ont enfoui dans l'adoration des idoles la noble faculté à laquelle est échu le commandement. En effet, à ceux qui étaient justes selon la loi, la foi manquait. De là vient que le Seigneur leur dit en les guérissant : « Votre foi vous a sauvés. » Quant à ceux qui étaient justes selon la philosophie, non-seulement ils avaient besoin de croire au Seigneur, mais il leur fallait encore répudier l'idolâtrie. Aussi les voyons-nous aujourd'hui marcher à la lumière qui leur a été manifestée, et se repentir de leurs fautes antérieures. Voilà pourquoi le Seigneur a aussi prêché l'Évangile à ceux qui étaient dans les enfers. On lit dans l'Ecriture :

« L'enfer dit à l'abîme : Nous n'avons point vu sa face ; mais nous avons entendu sa voix. »

Assurément ce n'est pas l'enfer qui, prenant tout à coup la voix, prononça les paroles précédentes. 493 Elles ne peuvent s'entendre que de ceux qui étaient placés dans les enfers et qui s'étaient jetés dans l'abime, à peu près comme ces passagers qui se précipitent volontairement du vaisseau dans la mer. Voilà bien ceux qui entendirent les accents de la puissance divine. A moins d'avoir l'esprit aliéné, qui pensera jamais que les âmes des justes et des pécheurs soient enveloppées dans la même condamnation, outrageant ainsi la justice de Dieu ?

Mais quoi ! les Écritures ne déclarent-elles pas formellement que le Seigneur a prêché l'Évangile, et à ceux qui avaient péri dans le déluge, ou plutôt qui avaient été enchainés, et à ceux qui étaient détenus dans les liens de la captivité ! Nous avons dit aussi dans notre second livre des Stromates, que les apôtres, à l'exemple du Seigneur (8), avaient prêché l'Évangile 494 dans les enfers. Il fallait, à mon jugement, que les plus vertueux des disciples imitassent le maître, là comme sur la terre, afin que le Verbe convertit les Hébreux qui s'y trouvaient, et les apôtres, les Gentils ; qu'est-ce-à dire ? tous ceux qui avaient vécu dans la justice, mais dans la justice conforme a la loi et à la philosophie, en tombant dans des fautes fréquentes, et bien loin encore de la perfection. Il était digne des conseils de la Providence que ceux qui avaient pratiqué la justice, on qui, après s'être égarés, s'étaient repentis de leurs fautes, fussent sauvés par la connaissance que chacun d'eux possédait, puisque, malgré le lieu où ils étaient placés, ils étaient incontestablement du nombre de ceux qui appartiennent à Dieu.

On ne refusera pas, j'imagine, au Sauveur l'opération qui sauve, puisque sa mission est de sauver. Eh bien ! c'est ce qu'il a fait en attirant au salut, par la prédication de l'Évangile, tous ceux qui voulurent croire en lui, n'importe le lieu où ils étaient. Si donc 495 le Seigneur, en descendant aux enfers, comme il y est certainement descendu, n'a eu d'autre motif que de prêcher l'Évangile, il allait évangéliser ou tous les morts où les Hébreux seulement. Tous les morts ; il suit de là que tous ceux qui auront cru seront sauvés, quand même ils appartiendraient à la gentilité, puisqu'ils auront confessé dansée séjour le nom du Seigneur. Ils sont, en effet, pleins de salutaires instructions, les châtiments qui poussent le pécheur à sa conversion, et aiment mieux son repentir que sa mort. Ajoutez à cela que les âmea, quoique encore obscurcies par les ténèbres des passions, peuvent mieux comprendre le but et le sens de la punition, une fois dégagées de l'enveloppe charnelle qui les assujetissait. Soutiendra-t-on que le Christ a évangélisé les Hébreux seulement, auxquels manquaient la connaissance véritable et la foi qui viennent du Sauveur ? Il est évident dès-lors que Dieu, chez lequel il n'y a point acception de personnes, envoya les apôtres dans les enfers pour y évangéliser, comme ici-bas, ceux des Gentils qui pouvaient se convertir. Le Pasteur a donc raison quand il nous dit :

« Ils sont descendus avec eux dans l'eau, et en sont sortis de nouveau ; mais ils en sont sortis pleins de vie ; et quant à ceux qui étaient morts auparavant, à la vérité ils y sont entrés morts, mais ils en sont sortis vivants. »

L'Évangile aussi rapporte qu'un grand nombre de morts, brisant la tombe sous laquelle ils donnaient, se relevèrent, sans doute pour être transportés dans un lieu meilleur. Que dirai-je? L'incarnation du Sauveur imprima au monde un mouvement général et fut comme une translation universelle. Le juste, en tant que juste, ne diffère donc point du juste, qu'il soit Grec, ou qu'il ait vécu sous la loi ; car Dieu est le Seigneur non-seulement des Juifs, mais de tous les hommes, quoiqu'il soit de plus près le père de ceux qui l'ont connu davantage. Si c'est vivre selon la loi que de bien vivre, et vivre conformément à la raison que de se conformer à la loi ; si, d'autre part, ceux qui, avant la loi, ont bien vécu, sont réputés enfants de la foi et reconnus pour justes, il est manifeste que ceux qui, nés hors de la loi, ont mené une vie droite sans autre secours que la 496 voix de leur conscience, dissent -ils plongés dans l'enfer et retenus en captivité, lorsque le Christ parut, n'auront point tardé, aussitôt qu'ils auront entendu soit la parole divine elle-même, soit celle des apôtres, à se convertir et à embrasser la foi.

N'oublions pas que le Seigneur est la vertu de Dieu, et qu'il ne peut jamais advenir que la vertu de Dieu s'affaiblisse. Par ce qui précède, il est prouvé d'abord que Dieu est bon ; ensuite que le Seigneur est puissant, et qu'il sauve avec une justice égale, soit ici-bas, soit ailleurs. quiconque se tourne vers lui. Ne nous imaginons pas que la vertu agissante soit uniquement descendue parmi nous ; elle remplit tous les lieux ; elle opère sans interruption.

C'est ainsi que dans la prédication de Pierre le Seigneur dit à ses disciples, après qu'il fut ressuscité :

« Je vous ai choisis au nombre de douze pour être mes disciples, vous jugeant dignes de moi. Apôtres élus et fidèles, je vous envoie par le monde pour évangéliser les hommes qui l'habitent, et leur apprendre qu'il n'y a qu'un seul Dieu ; leur annonçant l'avenir par la foi en mon nom de Christ, afin que ceux qui entendront et croiront soient sauvés, et que ceux au contraire qui, après avoir entendu, ne croiront pas, portent témoignage contre eux-mêmes et se retirent la possibilité de cette justification : Nous n'avons point entendu. »

Quoi donc ! la divine économie de l'incarnation n'a-t-elle pas pénétré jusque dans l'enfer, afin que là aussi toutes les âmes, au bruit de la prédication divine, ou se repentissent du passé, ou qu'en refusant de croire, elles proclamassent solennellement la justice de leur châtiment. Supposez, en effet, que l'Évangile n'a pas été promulgué à ceux qui sont morts avant l'avènement du Seigneur, ils ne peuvent être sauvés ou punis que par la plus flagrante des injustices, puisqu'ils ne peuvent répondre ni de leur foi ni de leur incrédulité. L'équité ne veut pas qu'une moitié du genre humain soit condamnée sans avoir été entendue, ni qu'il n'y ait de participants aux bienfaits de la divine justice que ceux qui sont venus après l'incarnation. Une voix d'en haut a dit à ioutes les âmes douées d'intelligence et de raison :

Quels que soient les péchés que l'une d'entre vous aura commis, faute de connaî- 497 tre Dieu pleinement, du moment qu'elle les reconnaitra dans la sincérité du repentir, ils lui seront pardonnés.

« Car, voici que j'ai placé devant vous la vie et la mort, s'écrie le Seigneur, afin que vous choisissiez la vie. » Vous l'entendez ! Dieu dit non pas qu'il a créé, mais qu'il « a placé la vie et la mort, » devant les hommes afin que chacun d'eux les compare et choisisse. Il s'explique ainsi ailleurs : « Si tu le veux, si tu écoutes ma voix, tu jouiras des fruits de la terre ; mais si tu ne veux pas m'entendre, le glaive te dévorera, car le Seigneur a parlé. » Écoutons aussi David, ou plutôt le Seigneur, sous la dénomination du saint. Or, le saint est un dès le commencement du monde ; c'est tout homme qui a été ou qui sera sauvé par la foi dans la durée des siècles. Le Seigneur dit donc :

« Mon cœur s'est réjoui et ma bouche a célébré sa joie. »

« Ma chair reposera dans l'espérance, parce que vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer, et que vous ne permettrez point que votre saint éprouve la corruption. Vous m'avez fait connaitre les voies de la vie, et vous me « remplirez de la joie que donne votre face. » Ainsi donc, à l'exemple du peuple cher au Seigneur, le peuple saint se compose non-seulement des Juifs, mais de tous les Gentils qui se convertissent, et auxquels les prophètes donnent le nom de prosélytes. L'Écriture a donc raison de dire que le bœuf et l'ourse habiteront ensemble. Le Juif est ici désigné allégoriquement par le bœuf, animal qui porte le joug et que la loi a déclaré pur, parce qu'il rumine et que la corne de son pied est fendue. L'ourse, animal immonde et sauvage, est le symbole du Gentil. Or, l'ourse met bas une masse de chair informe à laquelle, par l'unique secours de sa langue, elle imprime le caractère et la ressemblance de son espèce. Ne voyez-vous pas aussi le Verbe façonner le païen qui se convertit, et l'arracher à sa vie sauvage, jusqu'à ce que cette rude nature, enfin apprivoisée, devienne pure comme le bœuf? Tel est encore le sens de cet oracle prophétique :

« Les sirènes me glorifieront, ainsi que les fils des passereaux et tous les animaux du désert. »

Les animaux du désert, c'est-à-dire, du monde, sont réputés im- 498 purs. Le prophète entend par les habitants de ces solitudes les Gentils que la foi n'a point adoucis, dont la vie est abjecte, et que la justice, fille de la loi, n'a point purifiés. Mais, de lauvages qu'ils étaient, transformés par la foi chrétienne, ils deviennent hommes de Dieu, et montent à cette sublime dignité, parce que leur volonté a dès l'abord incliné à la conversion. Dieu parle aux uns par la voie de l'exhortation ; aux autres qui ont déjà commencé l'œuvre de leur salut, il leur tend la main et les attire à lui.

« C'est lui. en effet, qui est le maitre de tous sans acception de personnes, et qui ne respectant aucune grandeur, parce qu'il a créé les grands et les Gentils, prend un égal soin de tous. »

« Si les nations ont été englouties dans le gouffre qu'elles avaient creusé ; si leur pied a été pris dans les filets qu'elles avaient tendus, le Seigneur est l'asile du malheureux, il lui vient en aide à propos aux jours de l'affliction. »

Qu'en conclure, sinon que l'Evangile a été promulgué en temps opportun am oreilles de ceux qui vivaient dans l'affliction ? Voilà pourquoi le Psalmiste dit encore :

« Annoncez ses œuvres parmi les nations, afin qu'elles ne soient pas jugées injustement. »

Quand je vois le Seigneur prêcher l'Évangile aux vivants, afin qu'ils ne soient pas injustement condamnés, comment un motif semblable ne l'aurait-il pas déterminé à évangéliser ceux qui étaient morts avant son avènement ?

Tous les livres