Stromates — Livre VI (page 5)
« Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise par la philosophie, et par de vaines subtilités, selon les traditions des hommes, selon les éléments de la science de ce monde, et non selon le Christ. »
Qu'est-506 ce à dire? prenez garde que la séduction de quelque docteur ne vous précipite de nouveau dans la philosophie, qui n'est qu'une science élémentaire. — La philosophie, inventée par les Grecs, est fille de l'intelligence humaine, me dit-on ! Je réponds avec les Écritures sacrées que l'intelligence est un don de Dieu. Le Psalmiste, en effet, la regarde comme le présent le plus précieux et l'implore en ces termes :
« Je suis votre serviteur : donnez-moi l'intelligence. »
David ne sollicite-t-il pas ailleurs les attributs multiples de la connaissance?
« Enseignez-moi, dit-il, le bien, la discipline, et la connaissance, parce que j'ai cru à votre parole ! »
N'est-ce pas confesser à haute voix que les deux Testaments sont investis de la plus décisive autorité, et que Dieu ne les accorde qu'à ses enfants les plus chers ? Ailleurs le Psalmiste s'écrie encore :
« Vous n'avez point agi ainsi, Seigneur, pour toutes les nations ; vous ne leur avez pas manifesté vos décrets. »
Ces mots, vous n'avez point agi ainsi, annoncent que le Seigneur a agi, mais non de cette manière. Cet adverbe, ainsi, n'est donc placé là que pour établir une comparaison d'infériorité par rapport à l'auguste prérogative dont nous avons été honorés. Le prophète, en effet, pouvait bien exprimer la même pensée sans y ajouter le mot ainsi. Pierre dit dans les Actes des Apôtres :
« En vérité, je crois que le Seigneur ne fait point acception des personnes, mais qu'en toute nation, quiconque le craint et pratique la justice, lui est agréable. »
Ça n'est pas dans un temps restreint que Dieu ne fait point acception des personnes, c'est de toute éternité, puisque sa bienfaisance, éternelle comme lui, ne se concentre ni dans certains lieux, ni sur la tête de quelques personnes seulement ; ni partielle, ni exclusive.
« Ouvrez-moi les portes de la justice, dit encore le Psalmiste, j'entrerai par elles et je célébrerai le Seigneur. Voilà la porte du Seigneur ; c'est là que les justes entreront. »
Barnabé va nous expliquer les paroles du prophète :
« Parmi les nombreuses portes qui s'ouvrent devant nous, celle qui conduit à la justice conduit en même temps à Jésus-Christ : bienheureux ceux qui entreront par cette 507 porte (15) ! »
La même pensée se retrouve dans les paroles suivantes du Psalmiste :
« Le Seigneur est sur une grande abondance d'eaux ; » d'où il résulte non-seulement que les Testaments diffèrent, mais aussi qu'il y a diversité dans les doctrines qui conduisent à la justice, soit parmi les Grecs, soit parmi les Barbares. Mais voilà que le roi-prophète, rendant témoignage à la vérité, s'écrie avec indignation :
« Pécheurs, tombez dans l'enfer, et vous aussi nations qui oubliez Dieu ! »
Oui, elles oublient le Dieu dont elles gardaient la mémoire auparavant ; et ce Dieu qu'elles connaissaient, avant de l'oublier, aujourd'hui elles le négligent. Les Gentils possédaient donc sur Dieu quelques notions confuses et obscures : le fait nous semble établi. Il faut toute fois que le Gnostique ait recueilli une ample provision de connaissances. Et puisque les Grecs répètent, d'après l'opinion de Protagoras, que la dialectique doit toujours avoir un argument à opposer à un autre argument, il convient de savoir répliquer.
« Celui qui parle tant, dit l'Écriture, n'écoutera-t-il pas à son tour? »
— « Or, qui donc comprendra les paraboles du Seigneur, sinon le sage qui possède la science et qui chérit le Seigneur ? Que tel se montre le fidèle. A lui d'expliquer les mystères de la connaissance ; à lui de séparer habilement la vérité d'avec le mensonge ; à lui d'être admirable dans ses œuvres, et chaste dans son corps et dans son esprit ! Car il doit être d'autant plus humble qu'il paraît plus grand, dit Clément dans son épitre aux Corinthiens. »
Il doit enfin se mettre à même de pouvoir obéir à ce précepte :
« Arrachez-les uns du milieu des flammes, et reprenez les autres avec discernement. »
La destination spéciale de la serpe est sans doute de tailler la vigne ; mais elle nous sert aussi à élaguer les sarments qui s'embarrassent, et à couper les ronces qui, croissant autour du ceps, forment une barrière impénétrable. 508 Ces diverses opérations se rapportent au but principal. Appliquons à l'homme cette comparaison. Quoique sa fin dernière soit de parvenir à la connaissance de Dieu, il ne laisse pas néanmoins de s'adonner à l'agriculture, à la géométrie, à la philosophie. De ces trois sciences, l'une lui est nécessaire pou vivre, l'autre lui apprend à bien vivre ; la troisième lui explique ce qui appartient au domaine de la démonstration.
— Mais la philosophie nous est venue du démon, s'écrient ici quelques uns !
« Eh bien ! l'Écriture leur répond que Satan même se transforme quelquefois en ange de lumière. » Pourquoi cette transformation ? Évidemment dans le but de prophétiser. S'il prophétise comme un ange de lumière, la vérité sort donc de a bouche. Si ses prophéties portent le caractère de l'ange et de la lumière, elles sont donc utiles, puisqu'il revêt la ressemblance du bien, quoique au fond il ne soit qu'un apostat et qu'un rebelle. Par quel artifice réussirait-il à nous tromper, s'il n'attirait d'abord à lui, par l'éclat de la vérité, l'homme désireux d'apprendre, pour l'entrainer ensuite furtivement au mensonge? D'ailleurs le démon connait la vérité. Impuissant à la saisir dans toute son intégrité peut-être, toujours est-il qu'elle ne lui est pas étrangère. La philosophie n'est donc pas un mensonge, quoique le voleur et le fourbe ne disent la vérité qu'en mentant à eux-mêmes et sous les dehors du bien. Il ne faut donc pas condamner aveuglément et d'avance, en haine de celui qui parle, les discours qu'il profère, mais il convient, et la précaution est nécessaire vis-à-vis de ceux que l'on nous donne aujourd'hui pour prophètes, il convient d'examiner si c'est là le langage de la vérité.
Affirmer avec l'opinion commune que tout ce qui est indispensable et utile à la vie nom vient de Dieu, assurément ce n'est pas risquer de nous tromper; ou plutôt nous serons vrais quand nous dirons que la philosophie fut accordée aux Grecs comme un Testament qui leur était propre : fondement préparatoire sur lequel devait s'élever l'édifice de la philosophie chrétienne, quoique les philosophes ferment volontairement les yeux à la lumière, soit par dédain 509 pour les doctrines des Barbares, soit par crainte de la mort que les lois civiles tiennent toujours suspendue sur la tête des fidèles. Mais la main, accoutumée à répandre l'ivraie, en a semé dans la philosophie grecque comme dans la philosophie barbare. De là, les hérésies qui ont surgi parmi nous concurremment avec le bon grain. De là, les doctrines impies d'Épicure, la volupté devenue le souverain bien, et les mille extravagances que les sophistes mettent en circulation sous le nom de la philosophie grecque, fruits adultères de cette divine agriculture que Dieu donna aux Grecs. Les voilà, ces doctrines sensuelles et orgueilleuses que l'apôtre appelle la sagesse du siècle, parce qu'elles n'enseignent que les frivolités de ce monde, bornant à lui toutes leurs pensées, dépendantes par-là même et soumises à l'empire des princes de ce monde. C'est ce qui rabaisse la philosophie grecque au rang d'une science partielle et incomplète. Elle n'est qu'un premier échelon vers la science consommée qui vit loin de cette terre, dans le monde perceptible à la seule intelligence, et s'occupe de ces choses plus spirituelles encore, « que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, dont le cœur de l'homme n'a jamais conçu la pensée, » avant que le maitre ne les eût expliquées, et n'eut dévoilé aux légitimes héritiers de l'adoption divine d'abord le Saint des saints, puis progressivement des mystères plus vénérables encore.
Nous osons même avancer, car la foi qui s'appuie sur la connaissance s'élève jusque-là, que le véritable Gnostique n'ignore rien, et qu'il embrasse dans sa ferme et inébranlable compréhension tout ce qui demeure inexplicable à notre intelligence et appartient à la science surnaturelle.
Tels furent Jacques, Pierre, Jean, Paul, et tous les autres apôtres. Les prophéties, en effet, contiennent tous les mystères de la Gnose, puisque le Seigneur, après les avoir placées sur les lèvres des prophètes, les expliqua lui-même aux apôtres. La connaissance n'est-elle donc pas une faculté de l'âme raisonnable, à l'aide de laquelle nous inscrivons notre nom dans le livre de l'immortalité ? L'âme prend son essor sur deux ailes, la connaissance et le désir. Le 510 désir est une impulsion qui suit l'acquiescement. Considérez, en effet, celui qui se porte vers une action quelconque : la connaissance a précédé l'acte; puis est venu le désir. Il y a quelque chose encore à envisager. Puisqu'on apprend ayant d'agir, car il est nécessaire à l'être qui agit librement d'apprendre ce qu'il veut faire, avant de se déterminer ; puisque la connaissance succède à l'étude, le désir à la connaissance, et l'action au désir, il résulte de là que le principe et le moteur de toute action raisonnable, c'est la connaissance. Nous avons donc raison de nommer la connaissance, la faculté dominante de l'âme, celle qui la caractérise essentiellement, puisque, en réalité, le désir et la connaissance sont des mouvements vers ce qui est Il résulte de la que la connaissance, proprement dite, est une manière d'être dans laquelle l'âme contemple soit un objet, soit quelques objets, ou même si elle est parfaite, l'ensemble de tout ce qui existe. Je sais bien qu'au dire de quelques-uns le sage est convaincu qu'il y a des choses incompréhensibles, et que tout ce qu'on en peut comprendre, c'est qu'elles sont incompréhensibles. Intelligence vulgaire ! Étroit horizon des paupières débiles ! Ce sage à vue courte confesse de la sorte qu'il y a des choses incompréhensibles. Mais le véritable Gnostique, le Gnostique dont je parle, comprend là où l'intelligence des autres est en défaut, bien persuadé qu'il n'y a rien d'incompréhensible pour le fils de Dieu, conséquemment qu'il n'est rien qu'on ne puisse apprendre. Comment s'imaginer que celui qui endura la Passion par amour pour l'humanité, lui ait dérobé un seul point de ce qui constitue l'enseignement de la connaissance ? La foi elle même devient donc une ferme et invincible démonstration, puisque la vérité est inséparable d'une doctrine que Dieu nous a transmise. Désirez-vous de plus l'expérience et les lumières ? Le disciple de la sagesse « connait le passé, conjecture l'avenir, déjoue les subtilités de la parole, comprend les discours énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, les événements. »
Le vrai Gnostique est entièrement libre de toutes les perturbations de l'âme.
Le privilège du véritable Gnostique, c'est de n'être assujetti qu'aux besoins dont l'entretien du corps réclame l'indispensable satisfaction, tels que la faim, la soif et les autres affections de même nature. Soutenir que dans le Sauveur le corps, en tant que corps, exigeait, pour sa propre conservation, les soins divers par lesquels nous alimentons notre vie, serait une assertion ridicule. Le Rédempteur mangeait, non pour soutenir son corps qu'entretenait et conservait une vertu divine, mais pour ne pas inspirer à ceux qui l'approchaient la pensée qu'il n'était qu'une vaine et fantastique apparition, comme l'ont proclamé plus tard quelques sectaires. Mais, dans le fond, il était inaccessible à toute passion humaine, sans trouble, sans agitation, supérieur au plaisir comme à la douleur. Quant aux apôtres, après avoir étouffé la colère, la crainte, et le désir par la doctrine du Seigneur et les trésors les plus abondants de la connaissance, ils parurent ignorer, depuis la résurrection de leur maitre, jusqu'aux mouvements intérieurs qui semblent les plus innocents, tels que la hardiesse, l'émulation, la joie et le désir, établis dans une immuable tranquillité d'âme dont ils ne sortaient plus, étrangers à toute perturbation, et livrés à la constante pratique du bien. Sans doute, les impulsions précédentes n'ont rien de condamnable lorsque la raison les tempère et les dirige. Toutefois, elles ne peuvent trouver place dans l'âme du Chrétien parfait. A quoi lui servirait la hardiesse ? La vie ne pouvant amener pour lui aucun événement formidable, ni la tribulation aucune angoisse qui l'arrache à l'amour du Seigneur, le Chrétien parfait conséquemment n'est jamais en péril. Que ferait-il de l'allégresse? Il ne tombe jamais dans la douleur, soutenu pur la conviction que tout est bien. Jamais il ne s'irrite. Qui pourrait soulever les flots de la colère dans celui 512 qui aime toujours Dieu, qui n'a de pensées que pour Dieu, et par conséquent ne saurait haïr aucune des créatures de Dieu?
Le sentiment de l'émulation ! il lui est inconnu. Que lui manque-t-il pour sa complète assimilation avec ce qui est bon et beau ? Il ne ressent pour qui que ce soit cette affection vulgaire qu'on nomme amitié ; il chérit le Créateur dans la créature. Loin de lui le désir et la convoitise ! Il possède tous les trésors, du moins tous les trésors de l'âme, puisque, par la charité, il vit dans le commerce du Bien-Aimé, auquel il est déjà uni par l'élection, resserrant encore par une pratique assidue les doux liens de cette intimité, et heureux de l'abondance de tous les biens. Tels sont les motifs pour lesquels il s'efforce de fermer son cœur à toutes les passions humaines, à l'exemple de son divin maître. En effet, il est tout intelligence le Verbe de Dieu par lequel les rayons de l'intelligence se reflètent dans l'homme seul. C'est envisagé sous cet aspect, que l'homme de bien s'élève, par son âme, jusqu'à la forme et à la ressemblance de Dieu, et que Dieu est semblable à l'homme, puisque la forme de l'un et de l'autre est l'intelligence, attribut qui nous distingue et nous caractérise. J'en conclus que pécher contre l'homme, c'est commettre un véritable sacrilège et faire acte d'impiété.
— J'entends ici qu'on avertit complaisamment le Gnostique d'épargner au fond de lui-même la colère et la hardiesse, parce que, sans le secours de ces deux auxiliaires, il ne pourra ni s'exciter contre l'ennemi, ni opposer un front invincible aux assauts de la tribulation. Si vous étouffez en lui le désir, ajoutet-on, il se laissera écraser par la douleur et sortira honteusement de la vie. Cette flamme une fois éteinte, il ne sentira même plus cette noble ambition qui tient en haleine l'homme de bien. En effet, si toute union avec la vertu ne s'opère que par le désir, comment pouvez-vous demander à celui qui fait effort vers la vertu de rester libre de toute affection intérieure?
— Objection frivole et puérile I Ceux dans la bouche de qui elle se trouve paraissent ignorer l'essence divine de la charité.
La charité n'est pas un désir, c'est une tendre et sainte union 513 qui replace le vrai Gnotisque dans l'unité de la foi, sans les conditions intermédiaires de temps et de lieu. Celui qui, par la charité, est déjà investi des biens qu'il possédera un jour, parce qu'il a embrassé l'espérance par la vertu gnostique, n'a plus rien à désirer, puisqu'il jouit d'avance, autant qu'il est en lui, de tous les trésors qu'on peut désirer. Faut-il s'étonner ensuite que l'âme où la connaissance est unie à la charité, se maintienne toujours dans une inviolable immutabilité ? L'ardeur jalouse de ressembler à ce qui est beau ne tourmente pas davantage le Gnostique : la charité le revêt de la beauté même. A quoi bon l'aiguillon du désir et les emportements de la hardiesse pour celui qui, inscrit par l'amour au nombre des amis de Dieu, s'unit par la charité à un Dieu dont n'approche jamais la plus légère altération ? Vous comprenez maintenant pourquoi nous retranchons de l'âme du Gnostique jusqu'à l'apparence de l'émotion et du trouble. La connaissance produit l'exercice, l'exercice amène la manière d'être, ou la disposition ; la disposition engendre à son tour l'absence de tous les mouvements désordonnés, et non pas seulement l'empire sur ces mouvements. Quel est le secret de ce calme inaltérable? On ne l'obtient qu'en coupant le désir jusque dans ses dernières racines.
Ne parlez pas non plus au Gnostique de ces impulsions intérieures que l'on préconise vulgairement comme des biens, impulsions qui ne ressemblent que trop aux passions et en ont le trouble, je veux dire, la joie qui est voisine du plaisir, la tristesse qui est voisine de la douleur, la circonspection qui se rattache à la crainte, la vivacité qui touche à la colère. Le Gnostique ne s'arrête point aux éloges que l'on donne à ces prétendus biens. Il est impossible à l'homme qui s'est élevé par la charité jusqu'à la perfection et qui nourrit ses insatiables désirs des éternelles délices de la contemplation, de s'abaisser encore aux misérables joies de la terre. Vous lui demandez de redescendre de ces hauteurs pour jouir des biens de ce monde. Mais il est déjà entré « dans la lumière inaccessible, » non pas de fait, puisque les temps et les lieux l'en séparent encore, 514 mais en vertu de cette charité toute intelligente, que le divin rémunérateur récompense par le céleste héritage et par la réintégration parfaite, réalisant ainsi pour le Gnostique les dons que celui-ci a choisis, et, pour ainsi dire, reçus d'avance par la charité. N'est-il pas vrai qu'emporté vers Dieu sur les alles de l'amour, le Gnostique, bien que son enveloppe charnelle demeure encore sur la terre, s'il ne se dégage pas entièrement des liens de cette vie, cela lui est défendu, soustrait du moins son âme à l'influence des passions, quoi de plus légitime ! et vit libre sur la ruine de toutes les convoitises ? Le corps, il ne s'en sert plus. Il lui permet seulement d'user des choses qui sont nécessaires à sa conservation, afin de n'en point occasionner la ruine.
Allez donc parler encore de courage à cet homme tout spirituel qu'aucun danger ne peut assaillir, puisqu'absent d'ici-bas, il est déjà tout entier avec l'objet de son amour. A quoi loi servirait la tempérance ? Il n'en a pas besoin. L'exercice de cette vertu atteste les assauts des désirs qu'il faut vaincre ; il la laisse par conséquent à l'homme qui, au lieu d'être entièrement pur, lutte encore contre les passions. Le courage n'est une arme que contre la crainte et la pusillanimité. Mais est-il convenable que l'ami de Dieu, celui que Dieu a prédestiné avant la création du monde pour être inscrit dans la grande adoption des enfants, soit battu par les coups de la crainte et de la volupté, uniquement occupé a réprimer les perturbations de l'âme ? Je ne crains pas de le dire bien haut : de même qu'il est prédestiné par ce qu'il fera et par le but auquel il doit atteindre, de même il se prédestine personnellement par la connaissance et l'amour de son Dieu. Il n'embrasse point l'avenir par des conjectures incertaines, à la manière de la plupart des hommes dont la vie est une longue incertitude ; mais les Lumières de la foi et de la connaissance éclairent pour lui ce qui est obscur pour les autres : la charité qui l'anime lui rend l'avenir déjà présent. Car il croit, et par les oracles des prophètes, et par le mystère de l'Incarnation, aux paroles d'un Dieu qui ne trompe pas. Ce qu'il a cru, il le possède, et le don de la promesse est entre ses mains. En effet, l'auteur 515 de la promesse étant la Vérité elle-même, et dès lors bien digne de foi, le Chrétien parfait a d'avance recu la réalisation de la promesse, par la certitude où il est qu'il la recevra infailliblement. Or, celui qui a la conscience que son état est la ferme compréhension de l'avenir, devance ce même avenir par l'ardeur de la charité. Aussi ne demande-t-il à Dieu aucun des biens d'ici-bas. Il a l'inébranlable persuasion qu'il obtiendra les trésors véritables. Toutes ses prières sont pour que Dieu lui conserve cette foi qui réalisera ses vœux ; il souhaite en outre que le plus grand nombre possible de fidèles soient semblables à lui pour accroitre la gloire de Dieu, qui éclate surtout par la connaissance. Car quiconque ressemble au Sauveur, autant du moins qu'il est permis à la nature humaine d'en approcher, par l'accomplissement irréprochable des divins préceptes, est luimême une sorte de Sauveur. C'est là honorer Dieu par la véritable justice, celle des actions et de la connaissance. Le Seigneur n'attend pas la prière de ce digne serviteur.
« Demande, lui dit-il, et je ferai ; forme un vœu, et je l'accomplirai. »
En général, l'immutabilité ne peut prendre pied, ni s'asseoir dans la perpétuelle mobilité. Si ce principe est vrai, la faculté à laquelle appartient l'empire, livrée à de continuels changements, perd son équilibre, et la puissance de se constituer. Je vous le demande, sur ce terrain toujours remué par le ohoc des objets extérieurs, comment parvenir à se constituer et à s'asseoir ; en an mot, comment s'affermir dans la possession de la connaissance ?
Au dire des philosophes eux-mêmes, les vertus sont des manières d'être, des dispositions intérieures, des sciences. La science n'est pas innée dans l'homme : elle est fille de l'éducation, et des relations réciproques. Pour se livrer à nous, elle réclame, dès l'origine, les soins, la culture, et les progrès dn disciple. On ne la possède et on ne s'y affermit d'une manière constante que par une méditation assidue. Il en va de même de la science divine. Quand elle est consommée dans l'intelligence des saints mysteres, la charité l'assied sur un fondement indestructible. En effet, parvenu à cette hauteur, non-seule- 516 ment le Chrétien comprend la cause première, et la cause qui a été engendrée par elle, immuable dans ses convictions, parce qu'elles reposent sur des raisons péremptoires, inébranlables; il a de plus appris de la bouche de la Vérité même sur le bien, sur le mal, sur la création, et, pour le dire en un mot, sur tout ce qu'a révélé le Seigneur, la vérité la plus complète depuis l'origine du monde jusqu'à sa destruction. Que lui importent les probabilités ou les arguments les plus nécessaires de la Grèce ? Il se garde bien de leur accorder plus d'estime qu'à la vérité. Le langage du Seigneur, obscur pour les autres, est lumineux pour lui. C'est ainsi que lui a été transmise la connaissance universelle ; car les oracles de nos saints livres enseignent l'avenir tel qu'il sera, le présent tel qu'il est, le passé tel qu'il a été. Dans le domaine de la science qui procède par démoustrations, le Gnostique l'emportera par ses lumières sur tous les autres ; la palme lui restera dans toutes les questions du bien et de l'honnête. L'esprit incessamment tourné vers les objets perceptibles uniquement à l'intelligence, c'est d'après ces divins archétypes qu'il réglera sa marche à travers les choses humaines, à peu près comme ces navigateurs qui interrogent l'étoile avant de lancer le navire. Il est toujours prêt à faire le bien ; il s'élève au-dessus des revers qui peuvent troubler l'âme. Fautil endurer quelque tribulation ? Point de témérité dans ses entreprises ; pas un mouvement qui soit en dissonance avec lui-même ou avec l'État; prudent et circonspect, indomptable aux voluptés, soit que la veille, soit que le songe essaie de le corrompre. En effet, accoutumé à un régime sévère et frugal, il est tempérant, dispos avec gravité, n'ayant besoin pour vivre que de ce qui est rigoureusement nécessaire, et ne s'occupant jamais du superflu. Ne lui dites même pas que ce nécessaire a son importance; il l'accepte dans sa juste mesure, comme indispensable au soutien de cette vie matérielle, qu'il partage avec le reste des hommes.
Il faut s'instruire également dans les sciences humaines, qui sont les auxiliaires de la foi et préparent l'esprit à la perception des choses divines.
La chose vraiment essentielle pour le Gnostique, c'est donc la connaissance. Mais l'estime qu'il a pour elle, l'attache en outre aux sciences qui sont une préparation à la connaissance, et à chacune des quelles il emprunte des armes pour la défense de la vérité. La musique lui enseigne l'harmonie par le rythme mesuré de ses accords. L'arithmétique, avec ses progressions ascendantes ou descendantes, lui apprend les rapports des nombres, et lui explique que la plupart des choses sont soumises à des proportions numériques. Vient-il à contempler la géométrie dans son essence et ses profondeurs? Il s'accoutume par ces spéculations à concevoir un espace continu, et une essence immuable, différente des corps terrestres. Avec l'astronomie, il monte en esprit au-dessus de la terre, plane dans les régions célestes, suit les astres dans leurs révolutions, les yeux de l'intelligence toujours attachés sur les merveilles divines, sur l'harmonie qui règne parmi elles.; c'est par la contemplation de ces phénomènes qu'Abraham s'éleva jusqu'à la connaissance du créateur. Le Gnostique ne s'arrêtera point là ; il étudiera la dialectique avec ses divisions de genres et d'espèces ; il apprendra d'elle encore à distinguer les êtres, à les isoler mutuellement et il remontera par cette voie jusqu'aux substances premières et simples.
Il en est un bon nombre qui redoutent la philosophie grecque comme les enfants ont peur des fantômes. Nous craignons qu'elle ne nous égare, s'écrient-ils. — Si leur foi, car je n'ose pas dire leur connaissance, est assez débile pour que les raisonnements humains puissent la renverser, eh bien ! qu'elle tombe, et que ces pusillanimes Chrétiens confessent par leur chute qu'ils ne possèdent pas la vérité ; car la vérité assurément est inexpu- 518 gnable : on ne renverse que les opinions fausses. N'est-ce pas après avoir comparé la bonne pourpre avec la mauvaise, que nous déterminons notre choix en faveur de la première? Avouer que l'on chancelle dans ses convictions, c'est déclarer que l'on ne possède ni la pierre de touche du changeur, ni te critérium de la vérité. Et comment cet homme inhabile pourra-t-il s'asseoir au comptoir du banquier, s'il est incapable d'éprouver les pièces qu'on lui présente et de discerner la bonne d'avec la fausse monnaie?
« Le juste ne sera point ébranlé dans l'éternité, »
s'écrie David. Qu'est-ce à dire? Les discours trompeurs, les plaisirs mensongers passeront près de lui sans l'ébranler, d'où il suit que rien ne pourra l'arracher à l'héritage qui l'attend.
« Quelles que soient les menaces qu'on lui adresse, la crainte n'entrera point dans son cœur. »
Que lui font les vaines calomnies et les fausses opinions qui circulent sur son compte? il ne redoutera pas davantage les artifices d'un discours captieux : n'est-il pas capable de surprendre l'erreur dans ses détours ? n'est-il pas prêt à interroger et à répondre comme il convient? La dialectique, en effet, se dresse comme un rempart qui arrête les sophistes et les empêche de fouler aux pieds la vérité.
« Il faut selon le langage du prophète, que le cœur de ceux qui se glorifient dans le saint nom du Seigneur, et qui cherchent le Seigneur, soit dans l'allégresse. Implorez le Seigneur et sa force. Cherchez sans cesse et par toutes les voies possibles sa présence. »
Car de ce qu'il a parlé « en diverses occasions et de plusieurs manières », il résulte qu'il y a plus d'une manière de le connaître. Le véritable Gnostique, au lieu de regarder comme des puissances directes, les sciences nombreuses qu'il acquerra, n'y verra que des forces auxiliaires, qui l'aideront à s'élever jusqu'à la vérité, en le mettant à même de discerner ce qui est général d'avec ce qui est particulier. La cause de nos erreurs et de nos fausses opinions, il ne l'ignore pas, vient de ce que nous ne savons pas distinguer quels sont les rapports communs des choses et les points qui les séparent les unes des autres. Laisser flotter le langage à travers les objets sans division, ni catégorie, ce sera confondre sans le savoir, le particu- 510 lier avec le général. Avec cette marche irrégulière, il faudra de toute nécessité que l'on s'égare. Au contraire, distinguez les mots, séparez les choses, vous avez répandu la lumière, même sur l'étude des saintes Écritures. Il est indispensable, en effet, de connaître les termes qui ont plusieurs acceptions, et les termes non moins nombreux qui n'en ont qu'une seule. La justesse et la précision des répliques dépendent de là.
Toutefois il faut bien se garder de consumer son temps dans de stériles investigations. Les sciences humaines ne sont pour le véritable Gnostique que des exercices préparatoires qui l'aident, autant qu'il est possible, non-seulement à monter jusqu'à la vérité et à s'affermir sur cette base inébranlable, mais encore à confondre les sophismes qui conspirent contre la vérité. Il ne doit donc rien ignorer de ce qui appartient aux connaissances, dites encycliques, et à la philosophie grecque. Seulement il ne les étudiera point comme essentielles en elles-mêmes ; il n'y verra qu'un accessoire utile, nécessaire même, selon les temps et les circonstances. Armes du mensonge et du mal entre les mains des artisans de l'hérésie, dans les mains du Gnostique elles serviront à la défense du bien et de la vérité. Ainsi, quoique la vérité renfermée dans la philosophie grecque, ne soit que partielle, cependant elle ne laisse pas d'être une vérité. Pareille au soleil qui, en répandant sa lumière sur les couleurs noire ou blanche, les met chacune en évidence, la vérité grecque réfute les arguments trompeurs des sophistes. La Grèce a donc raison de s'écrier elle aussi :
« Mère des grandes vertus, vérité, reine du monde ! »
Le sens mystique des choses divines est renfermé dans les proportions numériques au géométriques et dans les différente modes de la musique. Nous avons déjà cité l'exemple d'Abraham à l'occasion de l'astronomie ; qu'Abraham nous serve encore d'exemple pour 520 l'arithmétique. A la nouvelle que Loth a été réduit en captivité, le patriarche rassemble 318 de ses serviteurs, nés dans sa maison, surprend les ennemis, et en disperse un nombre considérable. On fait observer que le signe numérique qui représente 300 ( T ) figure la croix (16) de notre Seigneur; que l'iota et l'éta, dont le premier équivaut à 10 et le second à 8, signifient le nom du Sauveur. (17) Au point de vue du salut, ceux-là sont les serviteurs et les associés d'Abraham qui, s'étant enrôlés sous l'étendard de la croix et du nom sacré, triomphèrent de l'ennemi qui réduisait en captivité, et des nations infidèles qui 521 marchaient à sa suite. De plus, le nombre 300 est une triade de centaines. On convient généralement que 10 est un nombre parfait de toutes parts. Quant à 8 c'est le premier cube, c'est-à-dire, l'égalité sous toutes les dimensions, longueur, largeur, hauteur. —
« Les jours de l'homme seront de cent-vingt ans, disent les livres saints. »