Stromates — Livre VI (page 6)
Or, qu'est-ce que ce nombre ? La somme des quinze premiers nombres ajoutés l'un à l'autre à partir de l'unité. La lune est pleine dans son quinzième jour. Le nombre 120 est en outre triangulaire (18), et se compose premièrement, de la série paire renfermée dans 64, 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 15, dont l'addition partielle engendre des carrés (19) ; secondement de la série impaire 56, à savoir, des sept nombres pairs à partir de deux, 2, 4, 6, 8, 10, 12, 14, dont l'addition partielle engendre des nombres inégaux (20). Envisagé sous un autre aspect, le nombre 120 se forme de quatre nombres, l'un triangulaire, 15 ; l'autre carré, 25 ; le troisième pentagone (21) 35 ; le 522 quatrième hexagone (22), 45. 5, en effet, est la base de ces quatre nombres polygones. A partir de l'unité, 15 est le cinquième triangulaire, 25, le cinquième carré, et ainsi de suite, de 10 en
10. Or, 25, qui est le cinquième carré, est dit-on le symbole de la tribu lévitique. Le nombre 35 se reproduit par l'addition de cette figure arithmétique, géométrique et harmonique, dont le dernier terme est le double du premier, 6, 8, 9, 12. Interrogez les Juifs; ils vous diront que l'enfant qui naît à sept mois est formé dans l'espace de 35 jours. Quant au nombre 45, on l'obtient par cette figure 6, 9, 12, 18, dont le dernier terme est le triple du premier. C'est encore pendant un pareil nombre de jours que se forme l'enfant qui vient à neuf mois (23).
Tels sont les exemples qui prouvent l'utilité de l'Arithmétique. La construction du tabernacle, et de l'arche d'alliance nous signalerait les avantages de la géométrie. L'arche et le tabernacle furent élevés sur les plans divins, conformément aux analogies les plus relevées, et d'après le don de l'intelligence, qui nous conduit des objets sensibles au monde invisible, ou pour mieux dire, nous introduit des choses d'ici-bas dans le sanctuaire du Saint des saints. Les poutres équarries montrent que la forme quadrangulaire a pénétré partout, produisant par ses angles droits la sécurité et la stabilité.
« Et la longueur de l'édifice était de trois cents coudées ; sa largeur, de cinquante ; et sa hauteur, de trente ; et le comble se terminait en équerre. » Partant d'une large base pour s'élever en pointe comme une pyramide, il présentait par sa forme le symbole du lieu où l'on est éprouvé et purifié par la flamme. 523 Ces proportions géométriques nous sont offertes comme une sorte d'initiation à l'intelligence des saintes demeures. Les différences qui les séparent sont indiquées par celles qui séparent les nombres mentionnés. Ces nombres, ainsi ordonnés, se décomposent, ou en six parties, — 300 est le produit de 6 fois 50; ou en dix parties, — 300 est encore le produit de 10 fois 30; ou en deux parties inégales, — 50 est la somme de 30 et de 20. Il en est qui aiment mieux voir dans les trois cents coudées (24) le symbole de la croix du Seigneur; les cinquante coudées figureraient l'espérance et la rémission des péchés qui nous est accordée à la Pentecôte (25). Les trente coudées représenteraient la prédication de l'Évangile, parce que le Seigneur commença de le prêcher, dans sa trentième année. Suivant d'autres, la prérogative de ce symbole appartiendrait an nombre 12, parce que tel était le nombre des apôtres. L'édifice se terminait en équerre, ajoute-t-on, pour montrer que les progrès du juste arrivent de degré en degré jusqu'à l'unité de la foi. »
La table qui était dans le temple avait six coudées, et ses quatre pieds une coudées et demie chacun. La réunion de ces douze coudées représente les douze mois qui accomplissent leur révolution dans le cercle de l'année, et pendant lesquels la terre, servie par les quatre saisons, engendre et mûrit les germes de toutes les productions. La table, selon moi, est l'image de la terre appuyée sur ses quatre pieds, l'été, l'automne, le printemps, l'hiver, avec lesquels marche l'année; aussi la Bible nous dit-elle que la table avait une bordure ondoyante, soit pour signifier que tout roule, emporté dans les révolutions du temps, soit peut-être aussi comme image de la terre que les flots de l'océan environnent de toutes parts.
Pour nous convaincre de l'utilité de la musique, appelons en témoignage David, qui, chantre divin et prophète inspiré, célébrait dans ses hymnes cadencés les louanges du Seigneur. Le caractère du mode dorien est l'harmonie; et celui du mode 524 phrygien, le diatonum, c'est-à-dire le véhément et l'aigu, selon le langage d'Aristoxène. Or, les accents du psaltérium barbare, où domine une mélodie grave et majestueuse, étant les plus anciens de tous, mirent sans doute Terpandre sur la voie du mode dorien et lui inspirèrent cet hymne à Jupiter, dont voici le début :
« Jupiter, principe et chef de toutes choses, je te consacre le commencement de ces hymnes. »
La harpe, est prise allégoriquement par le psalmiste, pour désigner dans un sens le Seigneur, dans un autre, les fidèles qui mettent en mouvement les cordes de leur âme sous la direction du Seigneur. Image des élus agissant par l'inspiration du Verbe, la harpe peut encore figurer ceux qui glorifient le Seigneur, illuminés par la connaissance, et faisant vibrer sons l'action du Verbe les cordes de la foi. Dans les harmonies de la musique, vous trouverez encore une harmonie dont l'Eglise est le siège, je veux dire, l'accord qui unit la loi, les prophètes, les apôtres, l'Évangile. Pour dernier symbole, vous y trouverez la merveilleuse unanimité des prophéties, quoique l'inspiration passe d'un prophète à un autre.
Mais ceux qui ont inscrit leur nom dans la milice du Christ ressemblent pour la plupart aux compagnons d'Ulysse, et n'apportent aux pieds de la doctrine que des idées grossières. Regardez-les! ce n'est pas aux sirènes qu'ils échappent; mais ils passent devant le rythme et la mélodie, en se bouchant obstinément les oreilles. Une fois qu'ils les auraient ouvertes aux enseignements de la Grèce, ils savent bien qu'ils ne pourraient plus revenir ensuite sur leurs pas. Mais le prêtre qui recueille tout ce qui peut profiter aux Catéchumènes, surtout aux Catéchumènes grecs (« la terre et tout ce qu'elle contient est au Seigneur » ) ne doit pas s'interdire l'étude de la science, à la manière de l'animal privé de raison. Loin de là ! Il fortifiera ses auditeurs par tous les secours dont il peut disposer : toutefois il ne s'appesantira sur ces études que le temps nécessaire pour en retirer ce qu'elles ont d'utile, afin que, riche de ces documents, il puisse retourner au foyer domestique, c'est-à-dire, à la véritable philosophie, rempart inexpugnable derrière lequel l'âme ne court jamais de danger.
Il faut donc apprendre 525 la musique, parce qu'elle orne et adoucit le caractère. C'est ainsi que dans les repas chrétiens nous nous provoquons mutuellement à chanter, comme on passe de main en main la coupe du banquet, éteignant ainsi le désir par l'influence de la musique, et en même temps glorifiant Dieu pour l'abondance des biens qu'il nous a départis, et pour les aliments qu'il nous fournit sans cesse afin d'entretenir les doubles facultés de l'âme et du corps. Mais loin de nous comme vaine et superflue cette musique énervante, qui jette l'âme dans des impressions diverses, tantôt tristes et mélancoliques, tantôt impudiques et soulevant les sens, tantôt extravagantes et frénétiques !
L'astronomie a aussi son utilité. D'une part, en nous initiant à la connaissance des phénomènes célestes, en nous enseignant la configuration de la terre, de l'univers, les révolutions du ciel et le mouvement des astres, elle élève notre intelligence jusqu'aux pieds de la vertu créatrice ; de l'autre, elle nous apprend à distinguer sans peine le retour des saisons, les changements de température, le lever et le coucher des constellations. Aussi est-elle d'un grand secours à la navigation et à l'agriculture, de même que l'architecture s'aide de la géométrie pour élever ses monuments ou ses édifices.
Cette dernière science aiguise singulièrement les facultés de l'âme, qu'elle rend plus prompte à percevoir et à distinguer la vérité, à réfuter le mensonge et à découvrir les rapports d'homologie et d'analogie. Par elle nous saisissons la ressemblance dans la dissemblance ; par elle nous trouvons une longueur sans largeur, une surface sans profondeur, un point indivisible et sans étendue ; par elle enfin, nous nous élevons des choses sensibles aux choses qui ne sont perceptibles qu'à l'intelligence.
Les sciences sont donc les auxiliaires de la philosophie, et la philosophie elle-même n'est qu'une aide pour conduire à la vérité. Considérez ce manteau. D'abord ce ne fut qu'une toison; puis la laine fut brisée sous la main du cardeur ; puis on en forma une trame, puis une chaine, puis enfin une étoffe. Avant que l'âme atteigne à la perfection, il lui faut aussi passer par des exercices préparatoires et subir plusieurs épreuves. Car la 526 vérité se compose de deux éléments, la connaissance et les œuvres: or, les œuvres découlent de la contemplation et demandent des efforts, une lutte obstinée et beaucoup d'expérience. De plus, la contemplation a deux objets, le prochain et nous-mêmes ; d'où il faut conclure la nécessité d'une érudition appropriée à ce double but. A qui possède suffisamment les sciences préparatoires qui conduisent à la connaissance, il est permis de rester en repos désormais, dirigeant ses œuvres sur la règle que lui révèle la contemplation. Avez-vous dessein d'instruire vos frères par des écrits, ou bien travaillez-vous à leur instruction par un enseignement oral ? les sciences profanes vous sont utiles et la connaissance des saintes Écritures indispensable pour vous servir de démonstration, surtout si vos disciples sortent des écoles de la Grèce. Le Psalmiste décrit ainsi l'Église :
« La reine s'est tenue debout à votre droite, revêtue d'une robe brodée d'or et bigarrée ; »
« Sa robe est bordée de franges d'or et bigarrée. »
Qu'est-ce à dire, sinon que l'Église est entourée des enfants que lui envoient la Grèce et les autres contrées.
« C'est par l'intermédiaire du Seigneur que l'on connait la vérité. Quel homme, ô mon Dieu, peut pénétrer vos desseins si vous ne lui avez donné la sagesse, si du haut des cieux vous ne lui avez envoyé votre Saint-Esprit, et si, de la sorte, les chemins des hommes n'ont été redressés, et vos décrets annoncés à la terre, et les peuples sauvés par votre sagesse (26) ? » Par les livres saints, en effet, le Gnostique connait le péché, conjecture l'avenir, démêle les subtilités du discours, pénètre le sens des paroles énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, et la marche des événements, comme nous l'avons déjà dit. La sagesse, vous le voyez, est la source d'où jaillissent toutes les sciences. — Mais à quoi bon, s'écrient quelques fidèles, savoir, par exemple, pourquoi et comment le soleil, ainsi que les autres astres, accomplissent leur révolution ? Que nous font et les théorèmes de la géométrie, et les arguments de la dialectique, et 527 les spéculations des autres sciences ? Elles sont impuissantes à nous enseigner nos devoirs. Qu'est-ce que la philosophie grecque, sinon la fille de l'intelligence humaine, incapable d'enseigner la vérité ? — Je réponds à cette objection. D'abord, vous vous trompez sur un point capital, à savoir, la détermination volontaire du libre arbitre.
« Car ceux-là seront justifiés, qui auront gardé saintement les choses saintes, dit la sagesse ; et ceux qui les auront apprises sauront répondre. »
Il est juste, en effet, que le Gnostique soit le seul qui accomplisse saintement le devoir, puisque c'est à l'école du Seigneur qu'il a connu ce qu'il faut faire, quoique cet enseignement lui soit communiqué par une bouche humaine. Écoutez encore les saints oracles :
c'est-à-dire, sous l'action de sa puissance et de sa sagesse,
« nous et nos paroles, et toute la prudence et la science des œuvres. Car Dieu n'aime que celui qui habite avec la sagesse. » Vous prouvez en outre que vous n'avez pas lu ce que dit Salomon. Il avait parlé d'un navire :
« L'habileté d'un ouvrier l'a construit, ajoute-t-il, mais votre providence le gouverne, Seigneur.»
Or, je vous le demande, n'est-il pas absurde d'abaisser la philosophie au-dessous de l'art du charpentier ou du constructeur de vaisseaux ? Quand je vois le Seigneur rassasier, avec deux poissons et cinq pains d'orge, la multitude assise sur l'herbe en face de la mer de Tibériade, il me semble qu'il nous désigne indirectement la doctrine préparatoire des Juifs et des Grecs, avant-goût, pour ainsi dire, du divin froment cultivé par la loi. En effet, les chaleurs de l'été développent et mûrissent l'orge avant le froment. La philosophie grecque, née et portée sur les eaux de la Gentilité, était figurée par les poissons, qui, distribués à cette multitude encore assise à terre, la nourrirent abondamment, mais dont il ne resta aucun morceau, comme il en resta des cinq pains. Toutefois, le Seigneur, ayant béni cette multitude, le souffle divin lui communiqua par la puissance du Verbe, la résurrection d'en haut. Êtes-vous curieux, d'autres explications ? L'un des poissons peut représenter les études appelées encycliques 528 le second désignera la philosophie, qui sert d'échelon à la vérité ; les morceaux de pain recueillis seront la parole elle-même du Seigneur (27). « Et les poissons muets se précipitèrent en foule, »
dit quelque part la muse tragique.
« Il faut que je diminue et que le Verbe du Seigneur, qui est la fin de la loi, croisse seul désormais, »
dit le prophète Jean. Écoutez et comprenez te mystère de la vérité ; mais pardonnez à mes réticences, si je n'ose m'exprimer plus ouvertement, me bornant à proclamer cet oracle :
« Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui. »
Voilà pourquoi le divin apôtre le nomme
« la principale pierre de l'angle. L'édifice posé sur lui, ajoute-t-il, s'élève et s'accroît jusqu'à devenir un temple consacré au Seigneur. »
Laissons de côté pour le moment la parabole de l'Evangile, où il est dit :
« Le royaume des cieux est semblable à un homme qui jette son filet dans la mer, et qui, dans la multitude des poissons qu'il prend, choisit les meilleurs et les plus beaux. »
De plus, le livre de la sagesse qui est entre nos mains, proclame les quatre vertus cardinales en termes assez clairs pour que les sources des Hébreux aient coulé jusque chez les Grecs. Au reste, le texte parle de lui-même :
« Et si quelqu'un aime la justice, ses travaux produisent les grandes vertus ; car la sobriété et la prudence enseignent la justice et la force, qui sont les choses les plus profitables aux hommes en cette vie. »
Que conclure de tout ce qui précède? Les hommes ne possèdent pas la vertu par un privilège de leur naissance ; ils apportent des dispositions à la vertu et sont propres à l'acquérir.
Les hommes peuvent tous indistinctement arriver à la perfection. Le vrai Gnostique est le seul qui atteigne le but.
De ce principe tombe l'objection suivante que nous adresse l'hérésie : « Adam fut-il créé parfait ou imparfait ? S'il fut créé imparfait, comment l'œuvre d'un Dieu parfait est-elle imparfaite, surtout quand il s'agit de l'homme ? Si on dit qu'il fut créé parfait, comment a-t-il violé les commandements ? » Non, répondons-nous à l'hérésie, Adam n'a pas été créé parfait dans ses facultés ; il a reçu seulement l'aptitude à la vertu ; car autre chose est la possession de la vertu, autre chose la possibilité de l'acquérir. Dieu a voulu que nous fussions personnellement les artisans de notre salut. Notre âme a le privilège de se mouvoir par elle-même. Puis, comme nous avons reçu la raison en partage, et que la philosophie s'appuie sur la raison, nous avons avec la philosophie une sorte de parenté. Cependant ne nous y trompons pas, l'aptitude est un mouvement vers la vertu, mais non la vertu. Tous les hommes, je le répète, naissent avec des dispositions propres à l'acquérir ; mais ils approchent de la doctrine et de la justice à des degrés bien différents. De là pour les uns la plus haute vertu, pour les autres quelques vertus seulement. Ceux-ci avaient reçu la nature la plus heureuse; mais, négligents d'eux-mêmes, l'incurie les égara dans des routes contraires. A plus forte raison, la connaissance, qui l'emporte sur toutes les autres sciences en grandeur et en vérité, sera-t-elle plus difficile à conquérir et demandera-t-elle de longs et rudes labeurs.
« Mais ils n'ont pas connu, ce semble, les secrets de Dieu ; ils n'ont pas su que Dieu a créé l'homme dans l'innocence, et l'a fait à l'image de sa propre essence. »
Au moyen de cette conformité avec celui qui sait tout, le fidèle, investi de la connaissance, de la justice et de la sainteté, s'efforce avec sagesse d'atteindre à l'âge de l'homme parfait. Actions, pensées, discours, tout est pur dans le véritable Gnostique, comme l'atteste cet oracle du 530 Psalmiste :
« Vous avez éprouvé mon cœur, dit-il, et vous m'avez visité pendant la nuit ; vous m'avez fait passer par le feu de la tribulation, et l'iniquité ne s'est pas trouvée en moi. Que ma bouche ne serve pas d'interprète aux « œuvres des hommes ! »
Mais que dis-je, les œuvres des hommes ? Le Gnostique connaît le péché lui-même, non point par la voie du repentir, c'est là le propre des Chrétiens vulgaires ; mais il connaît l'essence elle-même du péché et il condamne non pas tel ou tel péché, mais le péché en général. Quel est le péché commis par tel ou tel individu ? I! l'ignore; il ne fallait pas le commettre ; voilà ce qu'il sait. Il y a donc deux espèces de repentir, le repentir ordinaire, qui vient à h suite du péché ; l'autre plus relevé qui, connaissant une fois la nature du péché, fait que nous renonçons d'abord au péché, d'où il suit que nous ne péchons plus.
Qu'on ne vienne pas nous dire que l'homme, souillé d'Injustices et de péchés, tombe par le fait du démon. Avec un pareil raisonnement, il ne serait pas coupable. Mais le pécheur, choisissant par la transgression ce qu'ont choisi les démons, inconstant comme eux, frivole dans ses désirs comme eux, se transforme en une espèce de démon. Ainsi le méchant, devenu pécheur par sa méchanceté naturelle, s'est rendu lui-même vicieux par la possession de ce qu'il a librement choisi. Intérieurement enclin au mal, le mal passe de son âme dans ses actions, tandis que l'homme de bien agit toujours avec droiture.
C'est ce qui fait que nous appelons du nom de biens non seulement les vertus, mais encore les bonnes œuvres. Or, nous distinguons deux sortes de biens ; les uns sont désirables par eux-mêmes, tels que la connaissance, par exemple. En effet, aussitôt que nous la possédons, que demandons-nous, sinon de la posséder à tout jamais, de la prendre pour but et pour cause de nos efforts, et enfin de demeurer établis dans une éternelle contemplation ? Les autres biens sollicitent nos désirs par les conséquences qu'ils amènent avec eux. Ainsi de la foi, par exemple, parce qu'elle nous dérobe an supplice et nous mérite la récompense. La crainte, en effet, est un frein qui arrête 531 beaucoup d'hommes sur la pente du péché, et la promesse détermine l'obéissance qui amène le salut.
Le bien le plus parfait, c'est donc la connaissance, puisqu'elle est désirable en elle-même, et conséquemment les œuvres accomplies par elle sont aussi les plus parfaites. Le châtiment infligé au pécheur le redresse et le corrige ; mais pour les hommes dont l'œil voit de pins loin, le châtiment est un exemple qui leur crie : Gardez-vous de tomber dans les mêmes fautes.
Travaillons donc à l'acquisition de la connaissance, en l'embrassant non pas dans l'espoir des biens qu'elle procure, mais dans le but unique de la posséder. Le premier de ses fruits, c'est une manière d'être gnostique, d'où naissent les voluptés les plus pures, et l'allégresse dans le présent comme dans l'avenir. Or, on définit l'allégresse une joie qu'engendré la méditation de la vertu véritable, et dans les transports de laquelle l'âme s'épanouit et se dilate. Les œuvres qui participent de la connaissance sont les bonnes et les belles actions ; car la véritable opulence consiste dans l'abondance des actions vertueuses, de même que la pauvreté réelle est l'indigence des désirs honnêtes, puisque la possession et l'usage des choses nécessaires, innocents par leur qualité, ne commencent à nuire que par leur quantité, dès lors qu'ils excèdent la mesure. Voilà pourquoi le Gnostique, attentif à circonscrire ses désirs dans la possession et dans l'usage, ne dépasse jamais la limite du besoin. Regardant la vie comme nécessaire pour accroitre ses lumières et monter au faite de la connaissance, il attache un grand prix, non pas à vivre, mais à bien vivre. Ses enfants, son hymen, ses parents, il ne les préfère donc ni à Dieu, ni à la justice de cette vie. Lorsque sa femme lui a donné des enfants, elle n'est plus à ses yeux qu'une sœur, issue du même père, et ne se rappelant son mari qu'à l'aspect de ses enfants. Car elle sera véritablement un jour sa sœur, quand elle aura dépouillé ce vêtement de chair qui les distingue l'un de l'autre par le sexe et les empêche de se confondre par la connaissance. Les âmes, envisagées en elles-mêmes, se ressemblent toutes : elles ne sont ni mâles ni femelles, puisqu'elles n'épousent ni 532 ne sont épousées. Je le demande, une femme qui n'a plus rien de son sexe, virile et parfaite comme l'homme, n'est-elle pas transformée en homme ? Tel fut le rire de Sara lorsque la naissance d'un fils lui fut annoncée. Ce n'était pas, j'imagine, qu'elle fût incrédule aux promesses de l'ange; mais elle rougissait des nouvelles relations conjugales qui devaient la rendre mère d'un fils. Et plus tard (28), quand Abraham est appelé en justice (29) devant le roi d'Égypte à cause de la beauté de Sara, ne la nomme-t-il pas sa sœur, comme née sinon de la même mère au moins du même père ?
Ceux qui se repentent de leurs péchés et n'ont pas cru fermement, sont obligés de prier pour obtenir de Dieu ce qu'ils demandent ; mais ceux qui vivent sans transgresser la loi et dans les intuitions de la connaissance, n'ont qu'à former un vœu pour qu'il soit aussitôt accompli. Voyez Anne ! Elle désire un fils; soudain il lui est donné de concevoir Samuel.
« Demande, dit l'Écriture, je ferai : forme un vœu dans ton esprit, je l'accomplirai. »
Nos traditions nous disent, en effet, que
« Dieu connaît le fond des cœurs »
; mais il n'a pas besoin, comme les hommes, d'un mouvement de l'âme, pour surprendre ces secrets, ni d'un événement qui les lui manifeste ; il serait ridicule de le penser. Quand Dieu, après avoir créé la lumière, la contemple et dit qu'elle est bonne, il ne ressemble pas non plus à un architecte qui approuve un ouvrage achevé. Avant de faire jaillir la lumière du néant, sachant bien ce qu'elle devait être un jour, il l'approuva telle qu'elle fut plus tard, sa puissance créant ainsi, dans l'éternité de ses conseils, un bien qu'il devait réaliser; c'est ainsi que, cachant la vérité sons la figure que nous appelons hyperbate, il loue par anticipation 533 la bonté d'un bien à venir.
Le véritable Gnostique prie donc, même en pensée, à toute heure du jour, puisque la charité l'unit intimement à Dieu. Ce qu'il demande avant tout, c'est d'obtenir la rémission de ses péchés, puis de ne plus pécher ; en troisième lieu, de faire le bien, et enfin de comprendre la création divine avec les lois qui la gouvernent, afin que, pur de cœur par la connaissance qui vient du fils de Dieu, il soit admis à contempler face à face le mystère de la bienheureuse vision, pour avoir observé ce précepte de l'Écriture :
« Le jeûne est bon avec la prière. »