Stromates — Livre VII (page 4)
La supériorité, dam les vertus précedentes, appartient à celui qui enseigne le prochain. Quelle est grande la dignité du Gnostique ! Toutefois c'est la rehausser singulièrement. que d'avoir la charge d'instruire ses frères. Destiné à répandre par sa parole et par ses exemples le plus grand bien qu'il y ait ici-bas, l'homme investi de cette mission est une sorte de médiateur qui unit l'homme à la Divinité, Le païen qui adore la pierre et le bois, adresse ses vœux à de stupides simulacres comme s'ils avaient des oreilles pour l'entendre, et respecte les conventions qu'il a signées sous leurs yeux. De même, les images qui vivent et respirent, je veux dire les hommes, reçoivent de la bouche d'un maitre qui mérite leur créance la réalité des magnificences du Verbe. Le bienfait qui leur est communiqué rappelle l'œuvre du Seigneur lui-même. A son image, l'homme véritable qui répand la semence de la parole, à la fois créateur et réformateur, renouvelle pour le salut l'homme qu'il catechise. Les Grecs donnent au fer le nom de Mars, au vin le nom de Bacchus, en vertu de quelque relation secrète Il en est de même du Gnostique. Comme il voit dans l'utilité du prochain son propre salut, ou peut dire avec raison qu'il est l'image vivante du Seigneur, sinon dans les propriétés de sa nature, au moins dans les communications de sa puissance, et dans la conformité de la prédication.
Tout ce qu'il porte au fond de l'âme, il le porte également sur ses lèvres. Plein d'harmonie dans sa doctrine et ses actions. il prêche d'exemples et de paroles devant tous ceux qui sont dignes de l'entendre. En effet, il exprime toujours la vérité qu'il pense, à moins que, semblable au médecin (36) qui déguise au malade une realité dangereuse, il ne lui arrive parfois de dissimuler, ou plutôt, selon 627 le langage des sophistes, de ne pas dire la vérité par forme de remède. Regardez, en effet. Voilà que l'illustre apôtre circoncit Timothée, à l'instant même où il écrit et proclame à haute voix que la circoncision pratiquée par la main de l'homme est une vaine cérémonie. Pourquoi cette condescendance ? Il craint que le brusque passage de la circoncision mosaïque, à la circoncision que la foi opère sur le cœur, ne poussse à une éclatante rupture avec la synagogue les Juifs qui chancellent encore. Il s'accommode donc à leur faiblesse, « et se fait Juif pour les gagner tous. » Descendre pour se mettre à la portée du prochain, uniquement dans l'intérêt de son salut, sans jamais néanmoins prendre lâchement conseil du péril que la malveillance tient toujours suspendu sur la tête du juste, ce n'est ni faillir, ni violer le précepte. Mais il n'y a que le désir d'être utile à ses frères qui puisse déterminer le Gnostique à des actes auxquels il ne se serait pas prêté dans l'origine, s'il n'avait été guidé par ce motif. Il se livre, en effet, lui-même pour l'Eglise, pour les disciples qu'il a personnellement engendrés à la foi, afin de servir de modèle à ceux qui revêtiront dans l'avenir ce rôle de bienveillant et pieux docteur, victime dévouée à la manifestation de la vérité, et aux œuvres d'amour envers notre Seigneur. Il marche dans sa voie sang redouter la prison, ni la servitude, vrai dans ses doctrines, patient dans la fatigue, véridique dans ses paroles, et n'usant jamais du langage qu'avec innocence ! En effet, dès que le mensonge a pour but quelque supercherie, il est plus qu'un discours oiseux : il commence à devenir l'instrument du mal.
Paroles, actions, le Gnostique lui seul rend donc un témoignage unanime à la vérité, puisque dans ses discours, dans ses actions, dans ses pensées elles-mêmes, partout enfin, il 628 se conduit avec une inviolable loyauté. Telle est, pour te dire sommairement, la piété du Chrétien. Si chacun de sa nctes est conforme au devoir et réglé par la droite raison, sa conduite est pieuse et juste. Mais s'il en va ainsi, le Gnostique sera donc lui seul pieux, juste, et religieux adorateur de Dieu. Conséquemment le Chrétien n'est point un athée, proposition que nous avions dessein de démontrer aux philosophes. Il résulte de sa conduite qu'il ne fait jamais rien de méchant et de honteux, ce qui serait contraire à la justice. Enfin, pour dernière conclusion, il n'est point un impie. Seul sur la terre, il rend au Dieu véritable et tout-puissant au roi, au monarque universel, un culte de respect et de piété, conforme à ce que la religion véritable demande de loi.
Degrés par lesquels le véritable Gnostique s'élève à la perfection.
La connaissance, si je pouvais m'exprimer ainsi, est la perfection de l'homme en tant qu'homme, complétée par la science des choses divines, où tout se correspond dans une sorte d'harmonie, mœurs, conduite, paroles, et enfin d'accord avec elle même et avec le Verbe divin. Elle est, à vrai dire, la consommation de la foi, puisque, par elle, le fidèle qui croit arriver à la perfection. La foi conséquemment est un bien intérieur qui, sans chercher Dieu par la voie de l'examen, le proclame et le glorifie comme réellement existant. De là, pour le Chrétien, engendré par elle et développé dans son sein, nécessité impérieuse de travailler avec le secours divin, à connaître Dieu dans la mesure et la proportion de ses forces. La connaissance diffère, à notre avis, de la sagesse que l'on acquiert par les enseignements de la doctrine. Ce qu'est la connaissance, la sagesse l'est aussi à quelques égards ; mais ce qu'est la sagesse, la connaissance ne l'est pas absolument. On applique le nom de sagesse plus spécialement à la connaissance que nous transmet un maître. Mais croire à Dieu d'une foi non équivoque et inébranlable, est le fondement de la connaissance. Or, le Christ 629 est tout ensemble le fondement et l'édifice, le principe et la fin de toutes choses. Le principe et la fin de toutes choses, c'està-dire la foi et la charité, ne sont pas l'objet de l'enseignement, tandis que la connaissance qui nous est communiquée par la tradition suivant la grâce de Dieu, est un dépot confié à ceux qui se sont rendus dignes de la doctrine, par laquelle resplendit l'excellence de la charité, de lumière en lumière. En effet, il a été dit: « On donnera à celui qui possède déjà; » qu'est-ce à dire ? A la foi s'ajoutera la connaissance ; à la connaissance la charité, à la charité; la possession de l'héritage. Les vœux du chrétien sont comblés, quand, suspendu au Seigneur par la foi, la connaissance et la charité, il est monté, conjointement avec lui, au séjour où règne le Dieu et le gardien de notre foi et de notre charité.
C'est de là, enfin, que la connaissance descend dans l'âme de ceux qui sont aptes et prédestinés à cette faveur, parce qu'il faut de longs et nombreux exercices préparatoires, soit pour écouter l'enseignement de la science, soit pour régler sagement sa vie, soit pour marcher avec une constante application vers le but qui est placé plus haut que la simple justice de la loi. C'est la connaissance qui nous conduit à la fin sans limites et parfaite, en commençant par nous initier à cette vie toute divine que nous mènerons dans la société des bienheureux, aussitôt que nous serons délivrés des épreuves et des supplices qui châtiaient nos péchés pour nous servir de salutaire enseignement. Après cette rédemption, la récompense et les honneurs sont distribués à ceux qui sont parvenus à la consommation, et pour lesquels a cessé toute purification ultérieure, tout exercice de ministère, quelque saint qu'il fût, et quoiqu'il s'accomplit parmi les saints. Puis, viennent ceux qui ont vécu avec un cœur pur dans une sorte de proximité avec le Seigneur : ils s'approchent pour rentrer en possession de la contemplation éternelle. Ceux qui siègent sur des trônes semblales à ceux des autres dieux que le Sauveur a constitués les premiers après lui, sont appelés des dieux. La connaissance achève donc rapidement la purification intérieure, et porte en elle-même ces désirables révolutions, par 630 lesquelles nous nous élevons graduellement an bien. De là vient qu'elle conduit aisément l'âme à cette essence divine et sainte avec laquelle nous avons quelque parenté, et fait passer l'homme par les progrès mystiques de sa lumière, jusqu'à ce que, dégagé de la moindre souillure, elle le rétablisse dans la demeure suprême du repos, en lui apprenant à contempler Dieu face à face par la science et la compréhension. Telle est, en effet, la perfection de l'âme arrivée à la connaissance. Libre de toute purification, affranchie de ses différents ministères, elle habite avec le Seigneur aux lieux où elle règne sous son patronage.
La foi, si je puis ainsi m'exprimer, est donc une connaissance abrégée des vérités nécessaires. Mais la connaissance est la démonstration invincible et permanente des vérites adoptées par la foi, démonstration qui, bâtie sur l'édifice de la foi, par l'enseignement de notre Seigneur, conduit l'entendement à la science, à la compréhension parfaite, à l'infaillibilité. La première de ces salutaires révolutions, c'est, à mon jugement, le passage du paganisme à la foi, comme je l'ai dit plus haut. La seconde est le passage de la foi à la connaissance. Cette dernière, aboutissant à la charité, unit l'être qui aime à l'être aimé, ce qui connait à ce qui est connu. Il me semble que l'homme qui en est arrivé là, s'est établi d'avance dans la possession de la nature angélique. A-t-il atteint le degré de perfection que comporte la chair qui le retient encore ici-bas ? ses diverses révolutions do bien à un bien plus élevé se sont-elles accomplies dans l'ordre et la mesure qui convenaient? il se hâte de remonter au palais paternel, de regagner à travers le saint septénaire (37) le séjour du Seigneur pour y être, en quelque façon, une lumière permanente, vivant d'une vie particulière, immuable à tout égard. C'est là le premier mode de l'opération du Seigneur, témoignage de rémunération et salaire de la piété, comme nous l'avons déjà 631 dit. De nombreuses autorités confirment ce que nous avançons. Qu'il suffise d'un seul exemple où le prophète David s'exprime ainsi sommairement : « Qui montera sur les montagnes du Seigneur ? qui s'arrêtera dans son sanctuaire ? Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur, qui n'a pas reçu son âme en vain, qui n'a jamais été parjure, celui-là recevra la bénédiction du Seigneur, et obtiendra la miséricorde de Dieu son sauveur. Telle est la race de ceux qui cherchent le Seigneur, qui aspirent à la face du Dieu de Jacob. » Le Psalmiste nous a brièvement indiqué le Gnostique, ce me semble : il nous montre aussi en passant que notre Sauveur est Dieu, en appelant face du Dieu de Jacob celui qui a prêché et enseigné tout ce qui concerne l'Esprit. Voilà pourquoi l'apôtre nomme également le Fils la splendeur du Père, le caractère de sa substance, parce qu'il a enseigné aux hommes la vérité sur Dieu, et qu'il a proclamé que Dieu le Père est un, qu'à lui seul appartient la toute-puissance, que « personne ne le connait si ce n'est le Fils, et celui auquel le fils l'a révélé. » L'unité de Dieu est indiquée par ces mots, ceux qui aspirent à la face du Dieu de Jacob. Que le Dieu unique soit seul un père plein de bonté et de miséricorde, Dieu notre Sauveur le déclare formellement. Il faut entendre par la génération de ceux qui le cherchent la race des élus, qui est douée de la faculté d'investigation, pour arriver à la connaissance.
Aussi l'apôtre nous dit-il : « De quelle utilité vous serais-je, si, aux langues que je pourrais vous parler, je ne joignais ou la révélation, ou la prophétie, ou la science, ou la doctrine ? »
Je sais bien qu'il arrive quelquefois à ceux qui ne sont pas Gnostiques de bien faire; mais leurs actions n'ont pas la raison pour moteur. Ainsi du courage, par exemple. Certains hommes, naturellement irascibles, devenus plus fougueux encore par l'habitude d'une passion qu'ils ont nourrie sans la combattre par la raison, en s'abandonnant à une aveugle impétaosité, exécutent les mêmes actes que le courage réel, ou bien, pareils à des artisans grossiers, résistent aux labeurs et aux supplices avec âne doré opiniâtreté. Qu'ils se résignent 632 tant qu'ils voudront, leur patience, n'a pas la même cause ni le même but que celle du Gnostique, non, quand même ils livreraient leur vie au milieu des supplices. L'apôtre va nous expliquer pourquoi. C'est « qu'ils n'ont pas la charité » qui s'engendre par la connaissance. Tout ce qui se fait avec connaissance est une action droite : tout ce qui se fait hors de la connaissance est une action mauvaise, quelque soit l'énergique persistance de son auteur, parce que son courage ne repose point sur le jugement, et qu'il ne rapporte point sa conduite à un de ces biens qui conduisent à la vertu et dérivent de la vertu. J'en pourrais dire autant de toutes les vertus en particulier, et de la piété principalement. Le Gnostique n'est pas guidé par la raison dans la sainteté uniquement. La science dirige le reste de sa conduite comme elle dirigeait le culte qu'il rend à Dieu. Nous avons dessein de retracer maintenant la vie du Gnostique. Nous laisserons de côté l'exposition de ses dogmes, que nous renvoyons à un autre lieu, suivant l'ordre que nous avons adopté.
Vie du Gnostique. Son courage à supporter les maux, et même la mort, si telle est la volonté de Dieu. Le Gnostique a recueilli la doctrine qui émane de Dieu, et, avec elle, les biens les plus vrais et les plus magnifiques. Il commence par admirer les merveilles de la création. Comme il apporte avec lui du sein de sa patrie primitive le témoignage qu'il est apte à la connaissance, il devient un disciple zélé du Seigneur. Il n'a pas plutôt entendu nommer Dieu et la Providence, qu'il croit déjà, incliné à la foi par l'admiration. Poussé par ce premier moteur, il s'applique sans relâche à l'étude de la doctrine, en se soumettant à tout ce qui peut le conduire à la connaissance des vérités après lesquelles il soupire. Le désir ardent et tendre qui le sollicite d'avancer dans la foi se mêle de recherche et d'examen. Par là, on devient digne 633 d'une si haute contemplation. Avec ces dispositions, le Gnostique goûtera la volonté de Dieu ; car ce ne sont pas les oreilles du corps, mais celles de l'âme qu'il ouvre à la signification cachée sous les paroles qu'il entend. Maintenant qu'il a reçu par les mots l'essence des choses, et les choses elles-mêmes, il élève sagement son âme vers des régions plus sublimes. Cette double défense, par exemple : « Tu ne commettras point l'adultère. » — « Tu ne seras point homicide, » il la comprend dans un sens particulier, telle qu'elle a été formulée pour le Gnostique, et non avec la signification vulgaire qu'elle a pour le reste des hommes.
Il poursuit donc l'exercice de la contemplation scientifique afin de se former graduellement aux vérités qui portent avec elles plus d'universalité et de magnificence, bien convaincu que l'instituteur véritable de l'homme, ainsi que parle le prophète, c'est le Seigneur, le Seigneur qui opère par la bouche de l'homme. Voilà pourquoi il a revêtu lui-même les infirmités de notre chair.
Jamais le disciple de la science ne préfère ce qui est agréable à ce qui est utile, non, jamais, quand même une femme dans l'éclat de la beauté, le provoquerait au crime avec des allures de courtisane. La femme du maitre que servait Joseph a-t-elle pu parvenir à ébranler ses résolutions ? Il abandonne sa tunique et se laisse dépouiller par ces mains impudiques. Je me trompe. Il n'est dépouillé que des vêtements du péché : il a revêtu la robe de l'innocence et de la gloire. Sans doute les yeux du maitre, du maitre égyptien veux-je dire, n'apercevaient pas Joseph ; mais le Tout-Puissant le voyait. L'homme entend, il est vrai, la parole ; il aperçoit les corps. Dieu va plus loin, il sonde la personne elle-même d'où partent la parole et les regards. Par la même raison, que la maladie, qu'un événement soudain, que la mort, de tous les événements le plus terrible, fondent sur le Gnostique, il conserve l'intrépidité de son âme, à la pensée que toutes ces catastrophes sont une condition inaliénable de notre nature. Il sait d'ailleurs que la puissance divine les convertit en remèdes salutaires, destinés à réformer par la correction et le malheur ceux qui résistent à la 634 transformation spirituelle, attendu qu'une Providence vraiment miséricordieuse distribue ces enseignements selon les mérites de chacun.
Comme il n'use des créatures que dans le temps et dans la mesure qui lui sont assignés par le Verbe, en rendant toujours grâces au Créateur, c'est le Seigneur lui-même qui préside à cet usage. A-t-il reçu quelque injure, jamais il ne s'en souvient. Jamais il ne s'irrite contre qui que ce soit. quand même la personne serait digne de haine par ses actions. Il honore, en effet, le Créateur, et il aime le compagnon de son exil : il a pitié de lui, il prie pour lui à cause de son ignorance. Il compatit également à la faiblesse de son propre corps, enchaîné qu'il est à un corps de souffrances et de misères. Toutefois, il ne se laisse pas ébranler le premier par les assauts de la passion. Que des événements involontaires viennent à la traverse, se dégageant de la douleur pour se replier dans ce qui lui appartient réellement, il demeure impassible et comme fermé à tout ce qui se passe hors de lui. Il ne condescend qu'an nécessaire, autant qu'il le faut pour conserver à l'âme sa liberté d'action. Que lui importe, en effet, l'opinion des hommes? que lui font les apparences ? Il veut être fidèle en réalité, fidèle par la vérité comme par la connaissance, c'est-à-dire par des actions qui ne se démentent jamais, non moins que par des discours efficaces.
Il ne lui suffit donc pas de louer ce qui est bon : il s'efforce lui-même d'être bon ; de vertueux et fidèle serviteur qu'il était, il s'élève par l'amour au rang d'ami, et voit récompenser par ce titre la perfection des dispositions habituelles, qui sont en lui la pure conquête de la discipline véritable et d'un exercice prolongé. Le voilà donc travaillant de toutes ses facultés à parvenir au faîte de la connaissance, orné dans ses mœurs, recueilli dans son extérieur, possédant tous les avantages du véritable Gnostique, les yeux fixés sur les glorieux modèles, et contemplant les nobles devanciers qui l'ont précédé dans la perfection, les patriarches, les prophètes, les anges sans nombre qui veillent sur nous, et enfin le Seigneur qui nous a enseigné, par ses paroles et ses exemples, qu'il nous était possible 635 d'arriver aux sublimités de cette vie.
Le Gnostique, par conséquent, se garde bien de s'attacher à tous ces biens du monde qui se trouvent sous sa main : il ne veut pas séjourner sur la terre. Il chérit las biens qu'il espère, ou plutôt qu'il connait déjà, qu'il espère du moins par la compréhension. Voilà pourquoi il supporte les labeurs, les tortures, les tribulations, non pas à la manière de ces philosophes dont le courage se soutient uniquement par l'idée que ces douleurs auront une fin, et céderont la place encore une fois au plaisir. Telles ne sont pas ses pensées. La connaissance lui a inculqué l'inébranlable conviction qu'il recevra les biens que lui promet l'espérance. De là vient qu'il méprise non-seulement les supplices, mais tous les plaisirs de la terre. On raconte que le bienheureux Pierre, ayant vu les bourreaux conduire son épouse à la mort, se réjouit de ce que l'heure de son rappel était venue, disant que c'était une exilée qui consolations, et, l'appelant par son nom, « femme, lui disait-il, souvenez-vous du Seigneur (38). » Telle était dans le mariage la vie de ces bienheureux : telle était leur manière d'être, même vis-à-vis de ceux qu'ils chérissaient le plus. Aussi l'apôtre nous dit-il « que ceux qui ont des femmes soient comme s'ils n'en avaient pas. » Il ne voulait pas que le mariage descendit aux sympathies humaines, ni qu'il se séparât de cet amour pour le Seigneur, que le modèle des époux recommandait à sa femme de garder intact au moment où elle sortait de la vie pour aller rejoindre le Seigneur. Tous ces martyrs, qui rendaient grâces à Dieu au fort de la torture, ne proclamaient-ils point assez haut l'énergie de leur foi aux biens qui les attendaient après la mort? Ils avaient, si je ne me trompe, une confiance inébranlable que suivaient les œuvres inspirées par la foi.
Elle est donc robuste et courageuse au milieu de tous les événements, l'âme du Gnostique qui, pareille à ces tempéraments athlétiques, est douée d'une saine constitution, et d'une 636 vigueur à toute épreuve. Dans tout ce qui regarde les hommes, elle est une sage conseillère, et signale au juste la route qu'il lui faut suivre.
Pourquoi s'en étonner ? Elle va puiser au ad ses principes, et, pour accroître sa ressemblance avec Dieu, elle s'est accoutumée à maîtriser les plaisirs non moins que les douleurs du corps. Mais, armée de sa confiance en Dieu, elle lève fièrement la tête contre toutes les terreurs. L'âme du Gnostique apparaît donc réellement ici-bas comme l'image terrestre de la puissance divine, embellie des vertus les plus parfaites qu'elle doit au concours simultané de la nature, de l'exercice, et d« la raison qui s'est développée avec elle. Cette beauté de l'âme devient le sanctuaire du Saint-Esprit, quand elle garde pendant toute la durée de la vie une manière d'être en harmonie avec l'Évangile. Avec ces dispositions, l'homme brave la crainte, le péril, tout ce qui est formidable. Que lui importent, non seulement la mort, mais l'indigence, la maladie, l'outrage et ce qui peut leur ressembler? La volupté ne le domine jamais, et il commande eu souverain aux aveugles désirs. Il sait pertinemment ce qu'il faut faire et ce qu'il faut s'interdire, parce qu'il connaît de science certaine quels sont les objets véritablement formidables ou non. Conséquemment, il supporte avec connaissance de cause ce qu'il doit supporter, et ce que la raison lui montre convenable. Il distingue, aux rayons d'une lumière qui ne le trompe pas, sur quel fonds il doit placer sa confiance, c'est-à-dire qu'il discerne les biens réels d'avec les biens imaginaires, et les maux véritablement formidables d'avec les maux apparents, tels que la mort, la pauvreté, la maladie, qui appartiennent bien plus à l'opinion qu'à la vérité. Le voilà l'homme de bien, qui, tenu à l'écart de toute impulsion déraisonnable par la constante habitude d'une âme vertueuse, plane au-dessus de cette vie de tourments et de passions. Toutes les facultés qui relèvent de lui-même sont dirigées vers le but qu'il s'efforce d'atteindre ; car les revers de la fortune, selon le langage vulgaire, ne sont point formidables à l'homme de bien, puisqu'ils ne sont pas des maux réels.
Quant aux maux vraiment à redouter, ils sont étrangers au Chrétien gnostique, puisque, 637 en leur qualité de maux, ils sont diamétralement opposés aux biens, et qu'il est impossible que le même homme réunisse en même temps les contraires. Le chrétien qui poursuit, sans mériter un seul reproche, le rôle de la vie dont Dieu l'a chargé sur ce théâtre du monde (39), connait donc ce qu'il faut faire et ce qu'il faut endurer. La pusillanimité n'a-t-elle pas son origine dans l'ignorance des objets réellement formidables ou non ? J'en conclus que le Gnostique lui seul a du courage, puisque seul il connait les biens présents et à venir. Éclairé, comme je viens de le dire, sur les maux qui ne sont pas à redouter, et persuadé que le vice lui seul est la ruine et la mort de ceux qui marchent vers la connaissance, muni des armes de Dieu, il livre au vice une guerre de tous les moments. Qu'il échappe à la faiblesse humaine quelque surprise, soit par imprudence, soit par opération, ou, pour mieux dire, par coopération de Satan, ce n'est point là une imprudence habituelle, ni une malice diabolique. Point d'acte, en effet, qui soit la prudence, puisque la prudence est une manière d'être, et que nulle œuvre, n'importe laquelle, n'est la prudence. L'action qui a lieu par ignorance n'est donc pas l'ignorance, mais le vice est amené par l'ignorance, sans toutefois se confondre avec elle. En effet, ni les passions ni les fautes ne sont des vices, quoiqu'elles procèdent du vice. Quiconque se montre courageux en dehors de la raison, n'est donc pas véritablement Gnostique. Autrement il faudrait honorer du nom de courage l'impassibilité de quelques enfants devant un péril dont ils n'ont pas l'idée (40). Ne les voyons-nous pas chaque jour toucher ainsi au feu? Eh bien ! alors, qu'on attribue au même titre la bravoure aux bêtes féroces qui se précipitent aveuglément au milieu des lances et des piques I qu'on proclame le courage de ces histrions de nos places publiques qui, bondissant avec une certaine adresse sur des épées, exercent pour un 638 vil salaire un art criminel !
Il n'en va point ainsi de l'homme véritablement courageux. La fureur populaire lui prépare-t-elle un supplice auquel il n'échappera point ? il accepte résolument la mort qu'on lui présente ; et c'est là une circonstance qui le distingue du reste des martyrs. Les uns vont au devant de l'occasion, et, s'il est permis de parler ainsi, se jetant étourdiment au milieu du péril. Les autres commencent par se tenir à l'écart, ainsi que le conseille la droite raison. Mae que Dieu les appelle, ils livrent avec empressement leurs personnes, rendent témoignage à leur vocation, parce qu'ils n'ont pas disposé d'eux-mêmes à la légère, et montrent à la terre l'homme véritablement digne d'admiration, dans l'exercice d'un courage éclairé par la raison et la vérité. Supportent-ils, comme le font la plupart des mortels, des supplices légers pour échapper à de plus grands supplices ? Persistent-ils dans la confession de leur foi parce qu'ils craignent le blâme de leurs égaux en dignité, de leurs frères eu religion ? Nullement. Ils obéissent volontiers à la voix qu'ils entendent, entraînés par leur amour pour Dieu, sans se proposer d'autre but que de loi plaire, laissant de côté toute espérance de voir récompenser leurs travaux. En effet, il arrive communément que les hommes souffrent la mort ; mais les uns l'endurent par un désir de s'illustrer; les autres, pour échapper à un supplice plus redoutable ; ceux-là, pour entrer après cette vie en possession de la joie et du plaisir. Enfants qui essaient leurs premiers pas dans la foi, heureux, si vous le voulez, mais qui ne marchent pas en nommes faits, à la manière du Gnostique, dans l'amour de Dieu ! Oui, l'Église, de même que les Cirques et les Gymnases, a des couronnes pour les hommes et pour les enfants (41). Mais il faut dési- 639 rer la charité pour elle-même, et non pour tout autre motif. La perfection du courage se développe donc, chez le Gnostique, simultanément avec la connaissance par l'exercice de la vie morale, et dans les efforts journaliers pour remporter la victoire sur les passions.
Le Gnostique est bienfaisant, pratique la continence, et méprise toutes les frivolités du monde. Que les détails précédents nous suffisent. Puisque tel est le régime du Gnostique vis-à-vis de son corps, vis-à-vis de son âme, vis-à-vis de ses proches, il n'y a point à ses yeux d'esclave, d'ennemi public, ni rien de pareil. Tous les hommes sont ses égaux et ses semblables. La loi divine lui ordonne de ne point mépriser le père qui est né du même père et de la même mère que lui. Loin de là l Tout homme qui souffre, il le 641 soulage par ses consolations, il le réconforte par ses discours, et lui fournit tout ce qui est nécessaire à l'entretien du corps : il donne à tous les indigents, sinon dans une égale proportion, au moins avec justice et dans la mesure de leurs mérites. Il fait plus, il donne même à celui qui le persécute et le hait, quand son ennemi et son persécuteur a besoin de ses secours. Il lui a donné par un motif de crainte, dira-t-on peut-être ? Que lui importent les censures, s'il l'a fait uniquement pour lui venir en aide ? Quand on n'épargne pas ses trésors pour soulager ses ennemis, et que néanmoins on hait le mal, à plus forte raison est-on prodigue d'amour envers les siens. Le Gnostique animé de ces sentiments part de ce point pour connaitre de science parfaite à qui, dans quelle mesure, en quelle occurrence, et comment il doit surtout donner. Nous avons prononcé le mot d'ennemi ; mais qui se déclarera l'adversaire de celui qui ne fournit jamais à qui que ce soit un prétexte d'inimitié ? Dieu, disons-nous, n'est l'ennemi ni l'antagoniste de personne, parce qu'il est le créateur de tous les êtres et que rien de ce qui subsiste ne subsiste contre sa volonté. Il n'a d'autres ennemis que les rebelles qui, au lieu de lui obéir, marchent hors de la voie de ses préceptes, et poursuivent de leur haine la sainteté de son Testament. Nous trouverons quelque chose de semblable dans le Gnostique. Il ne haïra jamais personne, a moins qu'on ne veuille appeler du nom d'ennemis ceux qui suivent des voies contraires à la sienne.
Cette disposition intérieure qui nous porte à donner, s'appelle compassion (43).
Le discernement qui nous apprend à distribuer à chacun selon ses mérites, ici plus, là moins, balance qui doit être tenue avec sagesse, est une des parties les plus relevées de la justice. Il est certaines vertus, la continence par exemple, que plusieurs pratiquent à la manière du vulgaire, à peu près comme parmi les nations païennes un individu s'abstient parce qu'il 642 ne peut atteindre l'objet qu'il convoite, ou bien parce qu'il a peur de hommes. D'autres, par un raffinement de délicatesse, s'interdisent les voluptés présentes pour en posséder plus tard qui les surpassent. Un apporte les mêmes calculs dans la foi. Un nombre de Chrétiens s'abstiennent, soit en vue de la promesse, soit par crainte de Dieu. Cette espèce de continence, tellement de la Gnose, est comme un degré pour arriver à a état meilleur, comme une impulsion vers ce qui est parfait « Le commencement de la sagesse, est-il dit, c'est la crainte. du Seigneur (44).
» Or, l'homme parfait supporte tout par amour, il endure tout pour plaire, non pas à l'homme, mais à Dieu ! Sa conduite lui attire pour conséquence les éloges publics, bien moins pour sa propre utilité que pour servir d'imitation et de modèle à ceux qui le louent. Sous un autre point de vue, on est encore continent, non-seulement quand on maîtrise les mouvements désordonnés de l'âme, mais quand on a contenu les biens, et que l'on a conquis sans la vertu. Sous ses auspices, qu'une catastrophe imprévue survienne, le Gnostique ne sort jamais de sa manière d'être ; car la possession du bien qui constitue la science est solide, immuable, puisqu'elle est la science des choses divines et humaines. La connaissance ne peut donc jamais devenir l'ignorance, ni le bien se transformer en mal. Voilà pourquoi il mange, il boit, il épouse, non pas pour lui-même, ni dans un but principal, mais parce que la nécessité l'y soumet. Épouser, ai-je dit ? Oui, si le Verbe le lui ordonne, et comme il convient.
L'homme parfait a pour exemple les apôtres. Et véritablement la force de l'homme ne se manifeste pas dans le choix de la vie solitaire. Vous avez surpassé le courage le plus héroïque, si dans le mariage, dans la procréation des enfants, parmi les soins que réclame une famille, maître de la volupté comme de la douleur, vous restez inséparablement uni à Dieu par l'amour au 643 milieu de ces mille embarras, et si vous vous armez contre toutes les tentations qui vous viennent de vos enfants, de votre épouse, de vos serviteurs et de votre fortune. Qui n'a point de famille a supprimé par là même la meilleure partie des tentations. Ainsi, l'homme qui ne s'occupe que de lui-même est surpassé par celui qui, inférieur dans les choses de son salut, mais supérieur dans la dispensation de ce qui concerne la vie matérielle, reproduit une image affaiblie de la Providence par sa sollicitude pour la vérité.
Mais nous avons l'obligation d'exercer notre âme par tous les efforts possibles, afin qu'elle marche d'une allure libre et dégagée sous le fardeau de la connaissance. Ne voyez vous pas comment la cire se liquéfie, comment l'airain se purge de ses parties grossières pour recevoir une nouvelle empreinte ? De même que la mort est la séparation de l'âme d'avec le corps, de même la connaissance est comme une mort spirituelle par laquelle l'âme, dégagée et isolée des passions qui la troublent, s'élève à une vie de bonnes œuvres, jusqu'à pouvoir dire à Dieu avec une sainte liberté : Je vis de ta vie. Votre but est de plaire aux hommes, vous ne pouvez conséquemment plaire à Dieu. La plupart, en effet, choisissent moins ce qui est expédient que ce qui leur est agréable. Au lieu de cela, quiconque plaît à Dieu, se rend par là même cher aux hommes de bien. Ne demandez donc plus que les délices de la table ou les voluptés des sens conservent quelque attrait pour lui, puisque tout discours, toute application de sa pensée, toute action d'où peut naître un plaisir, il les tient pour suspects. « Nul, en effet, ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon ; »
paroles qui, dans leur simplicité, ne signifient pas l'argent, mais l'abondante pâture qu'il fournit aux différentes passions. J'estime qu'il est réellement impossible à l'homme, qui a connu Dieu dans l'éclat de sa magnificence et de sa vérité, de s'assujettir ensuite en esclave aux passions qui s'élèvent contre son maître.
Il n'y a donc d'entièrement libre de tout mouvement désordonné, et libre dès l'origine, que le Seigneur miséricordieux qui s'est fait homme 644 par amour pour l'homme. Quiconque désire de s'assimiler à l'empreinte qu'il a laissée ici-bas, lutte incessamment contre soi-même et travaille à s'établir dans une région supérieure aux orages. Convoiter d'abord et s'abstenir ensuite, c'est ressembler à la veuve qui reprend sa virginité par la continence. Ce courageux athlète vient de payer à son sauveur et à son maitre le prix de la science que lui-même a demandé, je veux dire l'abstinence de tout mal, et l'accomplissement des bonnes œuvres qui engendrent le salut. Comme les artisans qui sont nourris par l'exercice de l'art auquel ils se sont appliqués, le Gnostique vit de la science qu'il a apprise et se sauve par elle; car ne pas vouloir extirper les passions, c'est se donner la mort. Mais l'ignorance est pour l'âme, si je ne me trompe, l'absence de nourriture, tandis que son aliment est la connaissance. Telles sont les âmes gnostiques, comparées par l'Évangile aux vierges saintes qui attendent le Seigneur. Sans doute elles sont vierges I Ne s'abstiennent-elles pas de tout mal ? N'attendent-elles pas l'époux avec les aspirations de l'amour ? N'allument-elles pas leurs lampes pour la contemplation? Ames prudentes et sages, qui s'écrient : « Ô Seigneur ! il y a longtemps que nos tendres désirs vous appellent. Nous avons vécu conformément à vos ordres, sans omettre un seul de vos préceptes. Nous vous supplions par conséquent d'exécuter vos promesses. Ce qui est utile, nous vous le demandons, puisqu'il ne convient pas de solliciter auprès de vous ce qui est le plus beau. Nous recevrons comme des biens tout ce que vous enverrez ; si amères que soient les épreuves auxquelles vous nous soumettrez, nous nous rappellerons que votre bonté les dispense pour affermir notre courage. »
Le Gnostique véritable est plus disposé, par l'éminence de sa sainteté, à échouer dans les demandes qu'il adresse qu'à réussir dans celles qu'il n'adresse pas. Sa vie est une longue prière et un entretien assidu avec Dieu. Que s'il est pur de toute faute, il obtiendra tout ce qu'il désire ; car Dieu dit au juste : « Demande, et je te donnerai ; forme un vœu, et je l'accomplirai. » Ses requêtes lui sont-elles avantageuses, elles seront immédiatement exau- 645 cés. Quant aux choses inutiles, il ne les sollicite jamais, par conséquent, il ne les reçoit pas. Ainsi, tout ce qu'il veut s'exécute. Il y a des pécheurs, s'écriera-t-on peut-être, qui obtiennent ce qu'ils souhaitent. Il est vrai ; mais cela n'arrive que rarement, à cause de la juste bonté de Dieu. Il donne à ceux qui peuvent faire du bien aux autres ; par conséquent la grâce n'est point accordée en vue de celui qui la réclame; mais la divine Providence qui prévoit qu'un autre sera sauvé par son intermédiaire lui accorde une grâce toute de justice. Au contraire, quiconque s'en rend digne reçoit les biens véritables sans même les demander. Quand ce n'est ni la crainte ni l'espérance qui porte à la justice, mais la libre détermination de l'âme, cette conduite est nommée la voie royale dans laquelle marchent ceux qui sont de naissance royale. Toutes les routes qui s'écartent de celle-ci sont glissantes et pleines de précipices. Supprimez par conséquent le mobile de la crainte ou des récompenses. Dès lors, je doute fort que ces illustres philosophes, dont les pompeuses maximes affichent tant de liberté, supportent encore la tribulation.
Les chardons et les ronces dont parle l'Écriture désignent les péchés. Ouvrier de la vigne du Seigneur, le Gnostique plante, taille, arrose, divin agriculteur de ceux qui sont plantés dans la foi. Tous ceux qui n'ont point commis le mal s'estiment dignes de recevoir le salaire de ce pieux repos. Mais l'artisan du bien, qui l'a embrassé uniquement pour lui-même et de sa libre volonté, réclame le salaire à titre de bon ouvrier. Il recevra infailliblement double récompense, celle du bien qu'il a fait, celle du mal qu'il n'a pas fait. Un Gnostique de cette trempe n'est tenté par qui que ce soit, à moins que Dieu ne permette l'épreuve pour l'utilité de ceux qui vivent avec lui. Le courage viril avec lequel il repousse la tentation est comme une provocation qui confirme ses frères dans la foi. Il n'en faut point douter, des Églises à établir et à cimenter par leur sang, telle a été la raison qui a conduit les apôtres aux épreuves et au témoignage de la perfection. Comme cette parole, « Celui sur lequel ma main s'appesantira, prends-le en pitié, » reten- 646 tit constamment aux oreilles du Gnostique, il demande que ses persécuteurs reviennent à résipiscence. Car, d'aller contempler au cirque l'exécution des malfaiteurs, c'est un spectacle qui ne convient pas même à ceux qui ne sont qu'enfants dans la foi. Ces scènes hideuses deviendront-elles jamais une école d'enseignement ou un principe de plaisir pour le Gnostique qui s'est exercé au bien et à l'honnêteté par un choix volontaire ? Aussi, toujours armé d'un courage invincible contre les voluptés, et vivant loin de toute prévarication, n'a-t-il pas besoin que te supplice d'autrui le châtie et le réforme. Les voluptés de la terre ! les grossiers spectacles du monde ! que peuvent-ils pour celui qui regarde avec indifférence les promesses de la vie présente, quoiqu'elles aient Dieu lui-même pour auteur ?
Tous ceux qui disent : « Seigneur, Seigneur, n'entreront point pour cela dans le royaume de Dieu, mais bien celui qui fait la volonté de Dieu. » Ce serviteur fidèle, sera l'ouvrier gnostique qui triomphe des désirs du monde, quoiqu'il demeure encore dans la prison de la chair. Tout invisible qu'est aux yeux de la chair l'avenir qu'il connaît, il est si fermement convaincu de sa réalité, qu'il le regarde comme plus présent que le présent lui-même.
Ainsi fait l'habile ouvrier : il se réjouit des biens qu'il connaît. Laissant le corps rouler dans le nécessités de la vie matérielle, il se replie tout entier au fond de son âme, où il attend qu'il soit jugé digne de participer efficacement aux biens qu'il possède par l'intuition. Voilà pourquoi il use de cette vie comme d'une possession étrangère, aussi longtemps que la nécessité l'exige. Il pénètre aussi la signification symbolique du jeûne que l'on observe an quatrième et au sixième jours (45), c'est-à-dire aux jours de Mercure, et de Vénus. 647 De là vient qu'il impose à toute sa vie le jeûne de l'avarice, et de la volupté, principes féconds de tous les vices. En effet, nous avons déjà distingué avec l'apôtre trois espèces de fornication, la volupté, l'avarice, l'idolâtrie.
Il s'abstient donc, par un jeûne d'une nature plus relevée, et des œuvres mauvaises que défend la loi mosaïque (46) et des pensées coupables que défend la perfection de l'Évangile : s'il lui survient des tentations, elles n'ont pas pour but de le corriger, nous l'avons dit, mais d'être utile à ceux qui l'approchent, afin que sa constance à vaincre la douleur et la tribulation leur serve de modèle. J'en dis autant de la volupté. Il faut un grand effort de l'âme pour s'abstenir de ses joies après en avoir essayé. Quel triomphe, en effet, que la tempérance dans ce que l'on ne connait pas ! Mais le Gnostique qui exécute le précepte de l'Évangile, observe le jour du Seigneur, quand il dépouille les mauvaises pensées du cœur pour recevoir celles qui viennent de la connaissance, en glorifiant la résurrection du Seigneur, qui réside en lui-même. Il y a mieux. Dès que, par la compréhension, il est investi de la contemplation scientifique, il s'imagine voir le Seigneur parce qu'il attache ses regards sur le monde invisible (47). Lui semble-t-il qu'il voit ce qu'il ne voudrait pas voir, il réprime la faculté intuitive aussitôt qu'il sent le plaisir naitre de l'élan et de l'application de ses regards. Il ne veut voir et entendre que ce qui lui est convenable. N'envisageant rien au delà de l'âme de ses frères, il contemple la beauté de la chair dans l'âme elle-même, qui a coutume de considérer le bien, dégagé de tout plaisir charnel. Les frères véritables sont ceux 648 qui, par la seconde création (48)
des élus, par la conformité des mœurs, par l'essence des œuvres, pensent, parlent, agissent avec une sainteté qui leur est commune et dans laquelle Dieu veut qu'ils se rencontrent parce qu'ils sont élus. La foi consiste à embrasser les mêmes dogmes, la connaissance à apprendre et à sentir les mêmes doctrines, l'espérance à exécuter les mêmes œuvres. Que si les nécessités de la vie et l'aliment du coqs emportent une légère partie de son temps, il regarde tout embarras qui l'arrache à lui-même comme une espèce de banqueroute dont il est la victime. De là vient que jusqu'à ses songes, tout chez lui convient à l'élu. En effet, il est absolument étranger et voyageur pendant le cours de sa vie, l'habitant de la cité qui regarde avec un œil d'indifférence tout ce qui dans la cité, captive l'admiration des autres, et qui vit au milieu de l'État comme dans une solitude, afin de prouver que sa justice est l'effet de sa volonté bien plus que de la contrainte imposée par les lois. Un Gnostique de ce caractère, pour le dire en un mot, dédommage le monde de l'absence des apôtres en vivant avec droiture, en connaissant avec exactitude, en aidant ses proches, en transportant les montagnes de ses voisins, et en comblant les vallées de leur âme. Mais que dis-je ? chacun de nous est à soi-même sa vigne et son ouvrier. Quelque bien que fasse le disciple de la science, il cherche toujours à le dérober aux hommes, content d'avoir le Seigneur et sa propre conscience pour témoins de sa fidélité aux préceptes, et attaché à la vertu par les révélations de la foi. « Car là où est votre trésor, est-il dit, là est aussi votre cœur. » Il s'abaisse lui-même par la perfection de la charité, afin de ne pas mépriser son frère tombé dans la tribulation, s'il venait à connaitre qu'il supporterait le dénuement avec plus de courage que son frère.
Du moins regarde-t-il sa douleur comme sa propre douleur ; et si, en prenant sur sa propre indigence pour le secourir, il se met 649 lui-même dans la gêne par sa générosité, loin de s'en plaindre, il redouble de bienfaisance. Il a, en effet, une foi pure, agissante, la foi qui glorifie l'Évangile par les œuvres et par la contemplation. Aussi « tire-t-il sa gloire non pas des hommes, mais de Dieu, » en accomplissant ce qu'a enseigné le maître. Séparé de ce monde par l'espérance qui l'attend, Il ne goûte pas aux biens et aux joies de ce monde ; il méprise avec une noble fierté tout ce qu'il renferme. Toutefois il prend en pitié ceux qui, châtiés après leur mort, rendent témoignage malgré eux dans les supplices (49), toujours en paix avec sa conscience, toujours prêt à sortir de la vie, étranger et voyageur au milieu des héritages de la terre, n'ayant de pensées que pour les biens qui lui appartiennent. Ne lui parlez point des richesses de ce monde ! elles lui sont absolument étrangères. Non-seulement il admire les préceptes du Seigneur; mais, participant de la divine volonté par l'intermédiaire de la connaissance, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en sa qualité de juste, il est l'ami de Dieu et l'élu de ses commandements ; en sa qualité de Gnostique, il est de sang royal et gouverne en souverain. Examinez-le ! Tout l'or qui est répandu sur la surface de la terre, tout l'or qu'elle cache dans ses entrailles, tous les royaumes qui s'étendent de l'une à l'autre limite de l'Océan, il les méprise pour être uniquement fidèle au culte du Seigneur. Aussi qu'il mange, qu'il boive, qu'il choisisse une épouse quand le Verbe le lui conseille, que des visions lui apparaissent pendant le sommeil, pensées, actions, rien que de saint en lui-même. Il est par conséquent toujours pur pour la prière.
Il y a mieux. Il prie avec les anges, lui, ange de la terre, jamais un moment hors de la sainte milice. Il a beau prier seul : il a tout le chœur des vertus célestes pour assistant.
La 650 foi, il ne l'ignore pas, est double. Elle se compose de l'opération de celui qui croit, et de l'excellence proportionnelle de celui en qui l'on croit. Il y a de même deux espèces de justices, l'une qui procède par amour, l'autre par la crainte. N'a-t-il pas été dit : « La crainte du Seigneur est sainte : elle subsiste dans l'éternité ? » Ceux, en effet, qui passent de la crainte à la foi et à la justice vivent dans toute la durée des siècles. L'homme que gouverne la crainte commence par s'abstenir du mal. Puis vient la charité qui le presse de bâtir sur ce fondement l'édifice de l'amour et de la volonté, afin qu'il entende ces paroles sortir de la bouche du Seigneur : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais je vous donne le nom d'amis, » et qu'il s'approche de la prière avec un cœur plein de confiance. La forme elle même de sa prière, c'est l'action de grâces pour le passé, le présent, et l'avenir qui lui est déjà présent par la foi ; puisque la réception de la gnose l'a réellement devancé. Il demande aussi de vivre d'une vie limitée dans la chair, en Gnostique, en être purement spirituel, et d'obtenir les biens véritables, de fuir les maux réels. Il demande encore l'allégement des fardeaux que nous avons amassés par nos fautes, et notre conversion à la connaissance, aussi empressé de suivre le Dieu qui le rappelle au moment du départ, que son Dieu lui-même est empressé de le rappeler et de marcher devant lui, pour ainsi dire, se précipitant dans l'action de grâces par la pureté de sa conscience, afin qu'identifié avec le Christ, privilège dont la sainteté de sa vie l'a rendu digne, il possède par une sorte de fusion la puissance de Dieu qui est administrée par le Christ. Il ne veut point être embrasé, ni lumineux, par une simple participation à la flamme ou bien à la lumière : il veut être la flamme et la lumière elle-même.
Il connait encore toute la profondeur de cet oracle : « Si vous ne haïssez votre père, votre mère, votre vie elle-même, et si vous ne portez mon signe. » Il hait les affections de la chair qui renferment en elles le plus puissant aiguillon du plaisir, et il dédaigne avec grandeur d'âme tout ce qui se rattache à la création et à la nourriture de la chair. Il s'arme avec non 651 moins de vigueur contre l'âme corporelle (50), en soumettant au frein l'esprit rebelle et irraisonnable, parce que « la chair s'élève contre l'esprit. » Porter le signe, c'est promener avec soi-même de vivantes funérailles, de telle sorte que dans ce corps terrestre on renonce à tout ce qui existe, parce que la tendresse est inégale dans celui qui a semé la chair (51) et dans celui qui a créé l'âme pour la destination de la science.
Notre Gnostique est donc parvenu à la constante habitude de la bienfaisance. Conséquemment il répand le bienfait plus rapidement que la parole, en demandant au ciel de décharger ses frères d'une partie de leurs péchés pour les transporter sur lui-même, afin d'aider à leur confession et à leur conversion, toujours prêt à communiquer à ses plus chers amis les biens qui lui appartiennent. Par là même ils lui rendent amour pour amour. Travaillant toujours à développer en lui, par cette divine agriculture qu'a recommandée le Seigneur, les semences de salut qui sont, déposées dans sa personne, il demeure exempt de la plus légère souillure, homme de privations et de continence. Vos yeux l'aperçoivent encore sur cette terre, où le retient la prison de la chair; mais ce n'est plus véritablement qu'un esprit vivant au milieu du chœur des saints, auxquels il ressemble. Comme il exécute en paroles ou en actions, pendant toute la durée du jour et de la nuit, les ordres du Seigneur, l'allégresse qui le transporte est inexprimable, non-seulement le matin lorsqu'il se lève, non-seulement quand le soleil est à son midi, mais lorsqu'il se promène, lorsqu'il dort, lorsqu'il dépose ou reprend ses vêtements, lorsqu'il enseigne son fils, si un fils lui est né; toujours inviolablement uni aux commandements et à l'espérance, toujours l'action de grâces sur les lèvres, comme ces animaux 652 allégoriques qui glorifient le Seigneur dans le prophète Isaïe (52)
; toujours victorieux dans les épreuves, au milieu desquelles il répète : « Dieu me l'a donné, Dieu me l'a enlevé. » Tel était aussi Job qui, dans la ferveur de son amour pour le Seigneur, livre à qui veut les emporter ses biens extérieurs et jusqu'à sa santé elle-même ; car c'était un homme « plein de justice, et de sainteté qui s'abstenait de tout mal. » Plein de sainteté ! Ce mot comprend l'ensemble des obligations qui nous lient au Seigneur, et tout le plan de la vie morale. Job, qui avait la science de ces doubles lois, était donc véritablement Gnostique ? Si nous avons des biens, en effet, gardons-nous de nous y attacher outre mesure, parce qu'après tout ils sont humains. Les maux, supportons-les sans murmure, supérieurs aux uns comme aux autres, ceux-ci en les foulant aux pieds, ceux-là en les distribuant aux nécessiteux. Mais le Gnostique est réservé sur l'article de la condescendance: il craint ou que l'on ne se méprenne sur le motif qui le conduit, ou que la facilité d'humeur ne dégénère en disposition constante.
(27) Allusion à un passage du Politique de Platon, « En Egypte, dit le philosophe, le sacerdoce et la royauté sont inseparables. Quelque usurpateur de race étrangère vient-il à s'emparer du trône, il n'a pas plutôt pris les rênes de l'État, qu'on le contraint de se faire initier aux mystères, afin qu'il soit tout à la fois pontife et monarque. » Platon mentionne ensuite un grand nombre de cites grecques où il en était ainsi.
(28) Nous avons lu, avec Heinsius, ktizei au lieu de ktésai.
(29) Tertullien s'élève fortement contre ceux qui s'asseyaient aussitôt après la fin de la prière.
(30) Connues dans l'Église sous le nom de tierce, sexte et none. Cette division remonte à la plus haute antiquité, comme l'attestent saint Clément d'Alexandrie, Tertullien, saint Cyprien, saint Jérôme, saint Basile, etc.
(31) Aristippe en etait le chef. ( Voyez Diogène Laërtc, Vie d'Aristiippe; Cicéron, De la nature des dieux; Sextus Empiricus, et Plutarque.
(32) Quelques Stoïciens, et Boëthe spécialement, qui appelaient Dieu le monde, refusaient une âme et une intelligence à leur Divinité. C'était, selon eux, un corps subtil qui parcourait l'univers en donnant la vie et le mouvement aux choses. Mens agitat molem. Sénèque dit lui-même, Questions naturelles : Sive animal est mundus, sive corpus natura gubernante, ut arbores, ut sata. Les mêmes philosophes établissaient une providence esclave, hypéritiké dunamis, dont la fonction était de servir les créatures.
(33) C'est-à-dire les corps inanimés et les êtres doués de raison.
(34) Vitruve, liv. IV, ch. v, veut que « les temples regardent l'Occident, afin que ceux qui se présentent à l'autel pour immoler des victimes ou ofl'rir des sacrifices, aient les yeux tournés vers l'Orient et l'effigie qui sera dans l'édifice sacré. » Ce n'est que plus tard que les temples païens furent tournés vers l'Orient. La symbolique chrétienne a conservé ce principe d'architecture pour nos basiliques et nos cathédrale». Ab Oriente salus.