Stromates — Livre VII (page 5)
(35) Saint Clément avait sans doute présent à la pensée ce que Diogène de Laërce, et après lui Cicéron et Valère Maxime, ont écrit de Xénocrate. Ce philosophe, connu par l'austérité de ses mœurs et son amour de la vérité, se préparait à prêter serment devant les juges d'Athènes et sur l'autel des dieux. Un cri unanime le dispensa de cette inutile formalité. On trouva que sa simple parole valait mieux qu'un serment.
(36) Allusion à un passage de Philon, De Cherubim. Cet historien permet au médecin de tromper son malade, de peur que le decouragement ne le prenne, ou que la crainte ne l'éloigne d'une opération salutaire qu'il faudrait subir. Platon dit quelque chose de semblable dans son troisième livre de La République. Il interdit le mensonge à tous les citoyens. Seulement les magistrats pourront y recourir dans quelques rares circonstances, quand il est question du salut de la patrie, ou simplement de l'intérêt public.
(37) Le septénaire ou le nombre sept désigne, dans saint Clement d'Alexandrie, le séjour inférieur des bienheureux. L'octonaire, ou le nombre buit, représente le ciel le plus élevé, qu'il appelle la demeure du Seigneur.
(38) Eusèbe a répété ce fait au livre III, chapitre xxiv, de son Hisioire ecclésiastique,
(39) Voyez l'Enchiridion d'Épictète, chap. xxiii.
(40) Voyez le Lachès de Platon. « Non, je n'appelle point courageux, » etc.
(41) Pausanias rapporte que les habitants d'Élée instituerent des couronnes pour les enfants dans la trente-septième olympiade. Hipposthène de Lacédémone et Polynice d'Elée furent les premiers vainqueurs, celui-ci au combat de la course, l'autre à celui de la lutte. Dans la qnarante-septième olympiade, les enfants disputèrent entre eux le prix du ceste.
(42) « Placés sur l'enclume, quelques diamants se refusent tellement aux coups, que le fer du marteau et de l'enclume vole en éclats. Telle est leur inexprimable dureté, que leur nature réfractaire triomphe de l'action des flammes et ne s'échauffe jamais. » ( Pline le naturaliste, liv. XXXVII, chap, iv. )
(43) Nous avons lu, avec le docteur Lowth, eleémosynê au lien de dikaiosyné, justice,
(44) Saint Clément a réuni deux textes différents de saint Paul, I. Corinth, XIII, vii ; II. Thessal., II, iv.
(45) Le jeûne du mercredi et du vendredi remonte à la plus haute antiquité, comme l'attestent les Constitutions apostoliques, liv. V, ch. xix. Nous savons que saint Nicolas ne prenait point de lait ces jours-là. Pierre d'Alexandrie, evéque et martyr, saint Ignace, saint Epiphane, Tertullien, etc., parlent à plusieurs reprises de ce jeûne comme d'une pratique usitée depuis longtemps.
(46) Les Juifs pensaient que la loi mosaïque défendait uniquement l'acte extérieur ; que telle fût l'opinion des Pharisiens, l'Évangile le déclare suffisamment. Ailleurs nous voyons Josèphe reprocher à Polybe d'avoir avancé qu'Antiochus était puni pour un sacrilege demeuré à l'état de simple pensée. « Car, dit l'historien, un dessein resté sans exécution ne méritait pas de châtiment. »
(47) Nous avons lu avec plusieurs commentateurs aorata an lien de orata.
(48) L'auteur appelle ici l'élection que nous recevons par la grâce divine une seconde création qu'il oppose à la création du monde sensible.
(49) Nouveau temoignage de la foi de saint Clément aux peines du purgatoire. Pourquoi son Gnostique prierait-il pour les morts, si ce n'est pour les aider à satisfaire à la justice de Dieu? Dans le ciel, plus d'afflictions ! dans l'enfer, plus de miséricorde !
(50) II ne faut pas croire que saint Clément, à la manière de Tertullien, donne un corps à l'âme. Il désigne ici l'âme sentante, qu'il appelle ailleurs le principe irraisonnable, en opposition avec le principe spirituel. Cette expression répond à la locution qni est familière à Platon et à nous-mêmes : les parties inférieures de l'âme.
Le Gnostique pardonne les torts et les outrages dont il a été l'objet.
Le Gnostique ne se souvient jamais des outrages : il pardonne à ceux qui l'ont offensé. Par conséquent sa prière est conforme à la justice quand il dit : « Pardonnez-nous; car nous pardonnons aussi. » C'est encore là un des points que prescrit la volonté du Seigneur : Ne rien convoiter ; ne haïr personne, puisque tous les hommes sont l'ouvrage d'une seule et même volonté. Lorsqu'il prononce ces paroles : « Venez, mes fils, je vous enseignerai la crainte du Seigneur, » le Sauveur, qui veut que le Gnostique soit parfait comme le Père céleste, c'est-à-dire, comme lui-même, ne lui annonce-t-il pas qu'il n'a plus besoin de l'assistance qui vient des anges, mais qu'il doit la recevoir du Fils lui-même, quand il l'aura méritée par ses efforts et par sa docilité? L'homme qui remplit ces con- 653 ditions ne demande plus au Seigneur, il exige. Si ses frères sont dans le besoin, il ne sollicitera pas des trésors pour les leur distribuer : il conjurera simplement son Dieu de leur envoyer ce qui leur est bon. Car le Gnostique accorde à ceux qui en ont besoin l'aumône de ses prières, mais une aumône de prières intelligentes, qui laissent au Tout-Puissant le choix et la faculté de ses dons. N'arrive-t-il pas souvent, en effet, que la pauvreté, la maladie et toutes les épreuves de même nature, sont données à l'homme sous forme d'avertissement pour guérir le passé, pour surveiller l'avenir? Le fidèle dont nous traçons le portrait demandera que la tribulation de ses frères soit allégée. Il n'a pas reçu le don suréminent de la connaissance pour faire étalage de vaine gloire, il le sait bien : mais il se rappelle qu'il est Gnostique. Conséquemment il exerce la bienfaisance, eu instrument des miséricordes divines.
Les Traditions (53)
racontent que l'apôtre Mathias répétait par intervalle : « Si le voisin d'un élu vient à pécher, l'élu a péché ; car si l'élu s'était conduit comme le prescrit le Verbe, son voisin eût porté à sa vie assez de respect pour se tenir en garde contre le péché.
» Mais que dire du Gnostique ? « Ne savez-vous pas, dit l'apôtre, que vous êtes le temple de Dieu ?» Le Gnostique qui porte Dieu dans lui-même et que Dieu inspire est donc un être divin et consacré déjà par la sainteté. Puis, afin de mieux nous convaincre que le Très-Haut a le péché en abomination, l'Écriture vend les prévaricateurs aux nations étrangères. « Tu ne regarderas point la femme étrangère dans un but de convoitise » (54) ajoute-t-elle, pour signifier ouvertement que le péché est quelque chose d'étranger et de contraire à la nature du temple de Dieu. Il y a deux espèces de temples, l'un aux proportions immenses, c'est l'Église ; l'autre, plus humble et plus resserré, c'est l'homme 654 qui conserve la descendance d'Abraham. Quiconque possède Dieu reposant au fond de lui-même n'a donc plus de désirs à former. Le voyez-vous, dégagé de tous les obstacles et foule aux pieds la matière qui le retenait ici-bas, entrouvrir par la science les régions du ciel, s'élancer par delà les essences spirituelles, planer au-dessus des principautés et des dominations, et toucher aux trônes suprêmes, emporté par l'amour vers celui qui était l'unique but de ses lumières ? Maintenant qu'il a uni le serpent avec la colombe, il vit dans la sainteté parfaite, avec le témoignage d'une bonne conscience, mêlant dans l'attente de l'avenir l'espérance à la foi. Il goûte le don qu'il a reçu, en homme qui a été jugé digne de cette faveur, en homme qui a passé des chaînes de l'esclave dans l'adoptien du fils, conformément à la science, et qui a connu Dieu, je me trompe, qui a été connu de Dieu en vertu de sa fin, et correspond à la dignité de sa vocation par l'excellence de ses œuvres. Oui, de ses œuvres ! Elles suivent la connaissance, de même que l'ombre suit le corps.
C'est donc à bon droit qu'il reste impassible au milieu des événements de la terre, sans jamais appréhender rien de ce que la divine sagesse a décidé pour lui dans un but d'utilité. Il ne rougit pas à l'heure de la mort, il est en paix avec sa conscience ; il va paraître devant les principautés, pur de tout ce qui pourrait altérer la candeur de son âme; ne sait-il pas d'ailleurs qu'il échange la vie présente contre une vie meilleure ? De là vient qu'au lieu de préférer aux dispensations divines ce qui lui semble agréable ou utile, il s'exerce, par l'accomplissement des préceptes, à plaire au Seigneur en toutes choses, et à mériter les éloges du monde lui-même, puisque tout dépend de la volonté du Dieu unique et tout-puissant. Le Fils de Dieu « est venu chez soi, et les siens ne l'ont pas reçu, » dit l'Évangéliste. Voilà pourquoi, dans l'usage des biens de la terre, non-seulement il rend grâces et admire la créature, mais se fait louer par la manière même dont il en use, parce que sa fin dernière aboutit à la contemplation, qui, née de la faculté gnostique, s'exerce conformément aux préceptes. Fais, lorsque riche des trésors de la con- 655 templation qu'il a recueillis par la science, il a joui dans toute sa plénitude du bienfait de la contemplation, il s'avance vers la sainte rémunération qui va couronner son passage. Il a entendu, en effet, le Psalmiste s'écrier : « Allez autour de Sion ; examinez son enceinte : comptez ses forteresses et ses tours. » Le prophète nous donnait à entendre, si je ne me trompe, que les hommes qui auront reçu profondément le Verbe s'élèveront comme des tours et se maintiendront inébranlablement dans la foi et dans la connaissance.
Tels sont les traits rapides sous lesquels nous avons voulu exposer comme en germe le Gnostique aux regards des Gentils. Le simple fidèle, il faut le savoir, se conduira bien dans une ou deux circonstances ; mais l'ensemble de sa vie ne reproduira jamais ni la constante régularité, ni surtout la science éminente, qui sont le caractère du Gnostique.
L'auteur achève le portrait du Gnostique en citant un passage de saint Paul, qu'il commente. Nous avons attribué au Gnostique une sorte d'impassibilité par laquelle la perfection du fidèle « s'élève à l'âge de l'homme parfait et à la plénitude du Christ, » assimilée qu'elle est à la Divinité, et devenue l'égale de la nature angélique. L'Écriture nous fournit plus d'un témoignage à l'appui de cette vérité. Mais nous préférons, à cause de l'étendue de cette dissertation, abandonner ce mérite à d'autres mains qui voudraient compléter cette œuvre, en les invitant à formuler aussi par les textes sacrés la partie dogmatique. Pour moi, je ne rappellerai, le plus brièvement possible, qu'un seul passage, afin de ne point laisser passer la question sans preuve. Le divin apôtre dit, dans sa première épître aux Corinthiens: « Comment se trouve-t-il quelqu'un parmi vous qui, ayant un différend avec son frère, ose l'appeler en jugement devant les méchants et les infidèles, et non pas devant les saints? Ne 656 savez-vous pas que les saints doivent un jour juger le monde? etc. » Comme le passage est d'une certaine étendue, après avoir cité les paroles apostoliques qui vont le mieux à la question, nous expliquerons le plus rapidement qu'il nous sera possible, et comme en passant, le texte sacré ; puis nous exposerons dans quel sens Paul entend la perfection gnostique. Il ne veut pas, en effet, que la perfection de ce caractère consiste en cela seul qu'il subit la violence au lieu de la faire subir. Il nous apprend en outre qu'il oublie l'injure dont il a été l'objet, sans permettre que l'on appelle la malédiction sur l'auteur de l'outrage. Il se souvient que le Sauveur a dit formellement : « Priez pour vos ennemis. » Déclarer que l'offensé doit porter sa plainte devant les hommes de l'iniquité, c'est paraître, à ce qu'il semble, prêt à user de représailles, et à rendre injure pour injure, ce qui équivaut à se constituer soi-même l'agresseur. Mais, quand l'apôtre dit : « Portez votre différend devant les saints, » il désigne ceux qui demandent, par leurs prières, qu'il soit fait aux agresseurs comme ils ont commencé de faire eux-mêmes. Sans doute les premiers valent mieux que les seconds. Qu'ils le sachent bien, toutefois ! On n'est vraiment docile au précepte qu'à la condition d'oublier complètement l'injure, et de prier même pour ses ennemis.
Ainsi le veut la doctrine du Seigneur.
La gloire véritable, c'est de leur attirer par le repentir de la foi des dispositions bonnes et pacifiques. En effet, quoiqu'elle semble avoir des ennemis qui l'abhorrent, la vertu n'est l'ennemie de personne. « Dieu ne fait-il pas lever son soleil sur les méchants comme sur les bons? » Il y a mieux. Il a envoyé le Seigneur lui-même pour les justes comme pour les injustes, et quiconque s'étudie à se rapprocher de Dieu, remet par la plus large mesure jusqu'à septante fois sept fois l'outrage ; qu'est-ce à dire? pardonne pendant toute la période de sa vie, que figure ici la répétition du septénaire. Voilà l'homme bienveillant et miséricordieux pour tout le monde, dût-il être offensé pendant toute son apparition ici-bas. C'est que Dieu n'a pas dit seulement à l'homme de bien : Abandonne tes possessions à ceux qui t'accablent d'outrages, il veut 657 encore que le juste demande à ces juges la rémission des péchés en faveur de feux qui l'ont insulte. Prescription pleine de sagesse ! quand même les ennemis du Gnostique séviraient contre lui jusqu'à l'immolation, ils ne peuvent lui occasionner de dommage que dans son corps et ses biens extérieurs. Il n'y a là rien qui appartienne véritablement au Gnostique. Je vous le demande, à quel titre jugerez-vous les anges rebelles, vous rebelles à la douceur et à l'oubli des injures que prêche l'Évangile?
« Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous fasse tort? Pourquoi ne pas supporter plutôt quelque perte ? Mais c'est vous qui faites le tort et qui causez la perte. » Oui, sans doute, en souhaitant du mal à ceux qui pèchent par ignorance; et vous frustrez de la clémence et de la bonté divine, autant qu'il est en vous du moins, ceux que poursuivent vos malédictions. « Et cela à l'égard de vos propres frères ! » L'apôtre comprend sous ce nom ceux qui sont déjà les enfants de la foi, et ceux qui le deviendront un jour. Que l'ennemi d'aujourd'hui ne soit pas dans l'avenir un fervent néophyte, nous ne le savons pas encore. Il faut conclure de ce qui précède que nous devons regarder tous les hommes comme des frères, quoiqu'ils ne le soient pas tous. Le Gnostique, par conséquent, qui s'élève des actes de la créature à l'adoration de la volonté divine est le seul qui sache envisager dans les hommes l'ouvrage d'un seul et même Dieu, une seule et même ressemblance dans une seule et même nature, quoique l'empreinte de l'image soit plus ou moins affaiblie.
« Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l'injustice ne seront point les héritiers du royaume de Dieu ? » Donc c'est commettre l'injustice que de rendre injure pour injure, soit en actions, soit en paroles, soit même en pensées, comme l'interdit l'Évangile après les enseignements de la loi. « Voilà ce qu'étaient naguère quelques-uns de vous, » c'est-à-dire ce que sont encore les hommes auxquels vous refusez de pardonner. « Mais vous avez été lavés ; » non pas dans un sens général comme tous les autres ; mais vous avez dépouillé par la connaissance les affections animales pour vous assimiler, 658 dans la mesure de vos forces, à la bonté de la divine Providence, et par le support et par l'oubli de l'injure que vous avez reçue. « Sur les justes comme sur les injustes; » en répandant, soleils lumineux, les rayons bienfaisants de vos paroles et de vos œuvres. Le Gnostique atteindra ce but soit par l'élévation de son âme, soit par l'imitation de ce qui est le meilleur. Il y a un troisième motif : « Pardonne, et il te sera pardonné, dit le précepte, comme pour nous contraindre au salut par l'excellence de la bonté. « Vous avez été sanctifiés. » C'est que l'homme qui est parvenu à s'établir dans cette manière d'être ferme et impassible, ne tombe plus dans le trouble des passions. Il est investi de la sainteté. comme un être dégagé du corps et libre des influences de la terre. Voilà pourquoi « vous avez été justifiés, » poursuit l'apôtre,« au nom de notre Seigneur;» il vous a rendus justes comme lui-même, pour ainsi dire, et vous avez été fondus et mélangés avec l'Esprit saint autant qu'il a été possible. « Tout ne m'est-il donc pas permis? mais je ne subirai l'esclavage de quoi que ce soit, » c'est-à-dire que rien ne me contraindra jamais de penser, de parler, d'agir contrairement à l'Evangile. « Les aliments sont pour l'estomac et l'estomac pour les aliments, que Dieu détruira un jour. » Oui, il détruira les hommes qui pensent et vivent comme s'ils étaient entrés dans la vie pour manger, au lieu de manger pour entretenir la vie du corps, mais surtout pour s'appliquer à la connaissance. Ne vous semble-t-il pas que l'apôtre appelle ces intempérants la chair du corps sanctifié? L'Église, chœur saint et spirituel, est nommée dans un sens allégorique le corps du Seigneur : quiconque se borne à porter le nom de Chrétien, sans vivre de la vie du Verbe, n'est que chair. « Mais ce corps spirituel, » c'est-à-dire la sainte Eglise, ne doit avoir commerce en aucune manière ni avec « la fornication, » ni avec la révolte contre l'Évangile, deux choses qui caractérisent le paganisme. Car c'est prostituer l'Église et son propre corps, que de transporter dans l'Eglise, soit par ses actions, soit par ses paroles, soit même par ses pensées, les mœurs de la vie païenne. L'homme « qui se joint à cette courti- 659 sane, » c'est-à-dire à la transgression du Testament, devient un autre corps, et non un corps saint dans une seule et même chair. C'est un païen sous le nom d'un Chrétien ; ses espérances ne sont pas les nôtres. Mais « celui qui adhère au Seigneur en esprit» devient, par la différence de l'union, un corps spirituel ; qu'est-ce à dire ? fils dans toute la vérité du mot, homme de sainteté, impassible, gnostique, parfait, formé à l'école du Seigneur, afin qu'après avoir adhéré d'actions, de paroles, et surtout d'esprit, au Seigneur, il aille recevoir les demeures promises à qui s'est élevé par ces moyens à la force de l'homme.
En voilà suffisamment pour qui a des oreilles. Il ne faut pas, en effet, mettre à nu le mystère : bornons-nous simplement à l'énoncer, pour réveiller la mémoire de ceux qui, participant déjà de la connaissance, comprendront dans quel sens le Seigneur a dit : « Soyez parfaits comme votre Père, » c'est-à-dire, en remettant intégralement les offenses, en oubliant les injures, en vivant dans une vertueuse impassibilité. Nous disons la perfection du médecin, la perfection du philosophe ; nous pouvons dire aussi, j'imagine, la perfection du Gnostique. Aucune d'elles toutefois, si élevées qu'elles puissent être, ne nous assimilent complètement à Dieu. Car nous ne répétons pas le blasphème impie des Stoïciens (55), qui ne donnent à l'homme et à la Divinité qu'une seule et même vertu. — Mais nous ne devons donc pas, me dira-t-on, être parfaits comme le veut le Père céleste ; car il est impossible à l'homme d'égaler la perfection de Dieu ? — Ce que demande le Père, c'est que nous devenions irréprochables et parfaits par une vie conforme aux prescriptions évangéliques. Cet oracle ayant été prononcé de manière à ce qu'il faille y sous-entendre quelque chose, si nous le complétons par ce qui lui manque, afin que la pensée l'embrasse intégralement, nous connaitrons la volonté de Dieu, et nous vivrons avec une noblesse de sentiments et une piété qui répondront à la dignité du précepte.
Réponse à l'objection de ceux qui refusent d'entrer dans l'Église à cause des différentes sectes qui la divisent. Comme il nous reste maintenant à réfuter quelques objections des Grecs et des Juifs, et que les hérésies attachées à une autre doctrine nous adressent à peu-près les mêmes reproches que les précédents sur quelques points litigieux, nous croyons à propos de déblayer d'abord le terrain sur lequel nous marchons, afin d'arriver, libres de tout obstacle, au
— Comment embrasser votre foi au milieu des divisions qui vous déchirent ? La vérité chancelle et croule sous la multitude des novateurs qui élèvent dogmes contre dogmes. — Tel est le premier grief dont on s'arme contre nous. Voici notre réponse : Parmi les Juifs et au milieu des philosophes que la Grèce a tenus dans la plus grande estime il a surgi des sectes nombreuses. Et cependant les dissidences qui séparent vos écoles sont-elles une raison pour vous de douter de la nécessité de la philosophie, ou de la vérité de la doctrine judaïque ? En outre, le Seigneur a prédit que l'hérésie serait semée dans le champ du la vérité comme l'ivraie dans les moissons : il est impossible que la prophétie n'ait pas son accomplissement dans ce qu'elle prédit. La cause de cet impur mélange, c'est que la jalousie s'attache à tout ce qui est beau.
Eh quoi ! parce qu'un faussaire est infidèle à ses serments et viole la déclaration par laquelle il s'est engagé à l'Église, le scandale d'une foi qui s'est démentie sera-t-il une raison pour nous de répudier la vérité ? Non sans doute, l'honnête homme ne recourt jamais au mensonge et demeure inviolablement fidèle a ce qu'il a promis, quoique l'on manque autour de lui à l'engagement que l'on a signé. Il en va de même de nous. Il ne nous convient en aucune façon de prévariquer contre la règle de l'Église. La profession de foi qui porte sur les points les plus relevés, trouve en nous de religieux observateurs, en eux 661 d'impies transgresseurs. Il faut donc croire à ceux qui adhèrent fermement à la vérité.
Mais usons largement de ce moyen de défense, et disons à nos adversaires que les médecins ne laissent pas néanmoins de guérir, quoiqu'ils aient des opinions contradictoires, chacun suivant l'école à laquelle ils appartiennent. Un malade dont la santé réclame les secours de l'art s'est-il jamais avisé de renvoyer le médecin parce que de nombreuses dissidences divisent la médecine ? De même celui dont l'âme est malade et pleine d'idoles n'allègue pas, pour se guérir et pour se convertir à Dieu, le prétexte des hérésies. « Il faut qu'il y ait des hérésies pour que l'on reconnaisse quelle est la vertu éprouvée. » Par éprouvés, l'apôtre entend ou ceux qui arrivent à la doctrine du Seigneur avec un choix plus intelligent, pareils à ces changeurs dont l'œil exercé démêle infailliblement d'après son empreinte, la monnaie altérée d'avec celle qui est de bon aloi ; ou bien encore, il désigne ceux qui ont fait leurs preuves dans la foi, dans les bonnes œuvres, dans la connaissance. Il faut donc par conséquent plus d'efforts et de prévoyance pour examiner sérieusement quel doit être notre plan de conduite, et reconnaitre la piété légitime. Il est manifeste, en effet, qu'étant chose ardue et laborieuse, la vérité suscite des discussions qui, échauffées par l'amour-propre et par un vain désir de gloire, engendrent l'hérésie chez des hommes qui, au lieu d'avoir appris à fond et recueilli la doctrine véritable, se persuadent faussement qu'ils possèdent la connaissance.
Il sort de là de nouvelles obligations pour nous d'apporter plus de soin à la découverte de la vérité, qui ne se trouve qu'avec le Dieu véritable. La découverte de la vérité, si douce à l'âme, et la possession de ce trésor gardé par la mémoire, suivent le travail de l'examen. Je vois donc dans les hérésies un motif d'investigation bien plus que d'apostasie ou d'éloignement. On vous présente deux fruits : l'un est véritable et parvenu à son point de maturité; l'autre n'est qu'une imitation en cire, mais d'une exacte ressemblance. Vous abstiendrez-vous de l'un et de l'autre à cause de la fausseté du dernier ? Non sans doute. Il faut 662 discerner, par une compréhension intelligente et un jugement incorruptible, la réalité d'avec ses apparences. Je suppose encore qu'ici se prolonge une large vole publique. Mais de celle-ci partent des sentiers sans nombre, dont les uns conduisent à un précipice, les autres à un fleuve rapide, les autres à l'abime profond de la mer. Parce que ces mille sentiers se séparent et se détournent de la route principale, le voyageur hésitera-t-il à s'engager dans la route qui est frayée et ne lui promet aucun péril ? Quoi qu'on dise de la vérité, redoublons d'ardeur et d'efforts pour la connaitre, au lieu de renoncer à elle. Les herbes parasites croissent en même temps que les légumes : sera-ce une raison pour l'agriculteur d'abandonner le soin des jardins ? Puisque nous portons en nous-mêmes un besoin si actif d'investigation et d'examen, nous sommes par là même destinés aux résultats de la vérité. Voilà pourquoi nous sommes justement condamnés pour n'avoir pas obéi quand il fallait obéir, pour n'avoir pas distingué ce qui répugne, ce qui est honteux, ce qui est opposé à notre nature, tout ce qui est mensonger enfin d'avec ce qui est véritable, conséquent, glorieux, et conforme à notre origine. Ces impulsions vivent au fond de notre âme comme autant d'auxiliaires pour discerner ce qui est la vérité.
Les Gentils s'appuient donc sur un prétexte frivole.
La découverte de la vérité est toujours entre les mains de quiconque la cherche. Au contraire, une condamnation sans excuse attend ceux qui mettent en avant des motifs déraisonnables. Qu'ils répondent, avouent-ils qu'il y a ou qu'il n'y a pas une démonstration ? Ils m'accorderont sans doute qu'il en existe une à l'exception de ceux qui anéantissent (56)
les sensations elles-mêmes. S'il existe une démonstration, il est donc nécessaire d'entrer dans les discussions de la controverse, et d'apprendre démonstrativement par les Écritures comment d'une 663 part, se sont introduites les hérésies; de l'autre, comment la vérité seule et l'Église à laquelle appartient l'antériorité, sont les dépositaires de la connaissance la plus parfaite et du choix le plus légitimement arrêté. Parmi ceux qui répudient la vérité, les ans ne cherchent qu'à se tromper eux-mêmes, les autres, à séduire aussi leurs proches. On donne aux premiers le nom de Doxosophes, c'est-à-dire, hommes qui, sages à leurs propres yeux, s'imaginent avoir mis la main sur la vérité, quoique la démonstration véritable leur échappe, et se trompent eux-mêmes en se complaisant dans la vanité de leurs illusions. Le nombre est grand de ces infortunés qui déclinent la discussion et l'examen de peur d'être convaincus, et se dérobent à l'enseignement de la doctrine pour ne pas s'entendre condamner. Les seconds, ceux qui tendent des pièges à l'innocence de leurs frères, sont des hommes accoutumés à la ruse. Quoiqu'ils s'attachent aux pas de leurs victimes en leur répétant humblement : Nous ne savons rien, ils ne laissent pas d'obscurcir la lumière par des probalités spécieuses. Mais les arguments probables diffèrent, j'imagine, des arguments véritables. Que le nom de l'hérésie soit nécessaire pour opposer le mensonge à la vérité et distinguer l'un de l'autre, nous le savons. Quand les sophistes sont parvenus à dérober, pour la ruine des hommes, quelques lambeaux de vérité, ils ensevelissent orgueilleusement ces dépouilles dans quelques arts humains de leur invention; puis ils battent des mains, fiers de présider aux débats d'une école plutôt que de gouverner l'Eglise.
Il existe deux moyens pour distinguer la foi véritable de l'hérésie.
Le premier de ces moyens c'est de recourir aux Écritures et de les appeler en témoignage pour prononcer sur une doctrine, quelle qu'elle soit.
Mais les hommes qui sont disposés à consacrer leurs efforts aux études les pins éminentes ne cesseront de chercher la vérité 664 qu'après avoir puisé la démonstration aux sources des livres sacrés. Sans doute le jugement est commun à tous; il en est de cette faculté comme des sens. Toutefois le discernement est plus aiguisé dans ceux qui se sont appliqués à cet exercice : leur esprit, dirigé par des méthodes, démêle plus aisément la vérité d'avec le mensonge. Mais le point décisif, dans cette matière, c'est de se dépouiller de sa propre opinion pour s'arrêter dans un juste tempérament entre la science ardente à tout scruter, et une sagesse aveugle et téméraire. Il suffit de savoir ce que n'ignore pas quiconque attend le repos éternel, c'est-à-dire, que l'entrée en est étroite et laborieuse. Mais vous, sur qui est tombée la prédication de l'Évangile, n'allez point à l'heure où a brillé pour vous la lumière du salut, « regarder en arrière comme la femme de Loth, » ni retourner aux premiers errements de cette vie, qui ne s'occupait que des choses sensibles ; encore moins retomber dans l'hérésie, qui, étrangère à la connaissance du Dieu véritable, n'oublie rien pour gagner des disciples. En effet, « quiconque aime son père et sa mère plus que moi, » qui suis le père véritable, le maitre de la vérité ; qui renouvelle, régénère, et nourris de mon lait l'âme que j'ai honorée de l'élection, « n'est pas digne de moi, » c'est-à-dire, ne peut devenir le fils de Dieu, le disciple de Dieu, son ami et son frère. Encore un coup, « celui qui, après avoir mis la main à la charrue regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu. » Suivant une opinion accréditée jusqu'à ce jour (57), Marie, par la naissance de son fils, est devenue mère sans subir les conséquences de la maternité.
Car quelques-uns veulent qu'ayant été examinée par la sage-femme après l'enfantement, elle ait été trouvée vierge. Je lui comparerais volontiers les Écritures du Seigneur. Mères de la vérité, elles l'enfantent en demeurant vierges par le secret qu'elles gardent sur les mystères de la vérité. « Elle a enfanté et n'a point enfan-665 té (58), » dit l'Écriture, pour signifier que Marie a conçu par elle-même, et non par aucun commerce humain. Voilà pourquoi nos Écritures conçoivent pour les Gnostiques. L'hérésie, faute de comprendre cette vérité, les répudie comme stériles. Tous les hommes ont donc le même jugement. Les uns, dociles aux décisions du Verbe, s'appuient sur des autorités qui font foi. Les autres, après s'être livrés aux plaisirs déréglés, torturent les livres saints pour les ployer à leurs fantaisies. Nous ne le dissimulons pas, il faut au zélateur de la vérité une grande force d'âme. Car ceux qui entreprennent les plus grandes choses sont exposés aux chutes les plus terribles, s'ils ne gardent fidèlement la règle de la vérité qu'ils ont reçue de la vérité elle-même. Mais les infortunés qui se sont jetés hors de la voie droite trébuchent, la plupart du temps, dans les questions particulières. Faut-il s'en étonner? Ils ne possèdent point, dans le discernement du mensonge et de la vérité, un jugement que l'exercice ait pleinement formé aux déterminations vers le bien. Assurément, s'ils l'avaient, ils ne manqueraient point de se soumettre à l'autorité de l'Église. Pareil à ces hommes qui seraient métamorphosés en bêtes, comme il arriva, dit la fable, a ceux qui trempèrent leurs lèvres aux poisons de Circé, quiconque regimbe contre la tradition de l'Église pour embrasser les opinions humaines, perd au même instant la qualité de créature de Dieu et de serviteur fidèle au Seigneur. Mais que, revenu de son égarement, il obéisse aux Écritures et recommence d'épanouir son âme à la vérité, la scène change : c'est un homme qui devient Dieu, en quelque façon. En effet, nous avons pour principe de notre doctrine le Seigneur qui, par les prophètes, par l'Évangile, par les bienheureux apôtres, « en diverses occasions et de plusieurs manières, »
conduit l'homme de l'origine à la fin de la connais- 666 sance. Du moment que l'on s'imagine avoir besoin d'un antre principe, le principe cesse véritablement de subsister. Celui qui est fidèle par lui-même mérite donc notre créance dans l'Écriture et la parole du Seigneur, qui opère pour le salut de l'homme par le Seigneur lui-même. Elle est entre nos mains comme un critérium universel. Toutes les fois que le jugement est appelé à prononcer, on ne croit pas avant la décision du jugement : par conséquent rien de ce qui a besoin da jugement n'est un principe. C'est donc à bon droit qu'après avoir saisi par la foi le principe qui échappe à toute démonstration, puisant dès lors par surcroit toutes nos démonstrations au principe essentiel, pour les appliquer au principe subordonné, nous sommes façonnés par la voix du Seigneur à la connaissance de la vérité. Nous n'ajouterons pas foi à la simple affirmation des hommes qui ont la permission d'affirmer également le contraire. Mais s'il ne nous suffit pas de dire simplement : Cela est ; s'il faut encore des arguments à l'appui de ce que nous avançons, alors, sans attendre le témoignage des hommes, nous éprouvons, par la parole du Seigneur, la question en litige, parole qui est plus digne de créance que la démonstration la plus lumineuse. Je me trompe; elle est la démonstration unique, la science par laquelle sont fidèles ceux-là même qui n'ont fait que goûter aux Écritures. Ceux qui ont été plus loin sont les parfaits indicateurs de la vérité. J'ai nommé les Gnostiques. Regardez dans la vie commune. L'artiste expérimenté l'emporte sur l'esprit dépourvu de culture ; il rend mieux que tes conceptions vulgaires toutes les notions du beau. Il en est de même du Chrétien. Empruntant à l'Ecriture elle-même la démonstration de l'Écriture, il persuade par la foi, qui se convertit en démonstration.
— Mais les hérétiques, me dira-t-on, appellent aussi à leur secours les traditions apostoliques, — A cela nous répondons qu'ils n'admettent pas tous les livres saints, ni chaque livre dans son intégrité, ni avec le sens que réclament le corps et la contexture de la prophétie.
Mais que font-ils ? Ils choisissent à dessein quelques passages obscurs qu'ils emploient 667 à leurs propres opinions, en se bornant à des mots isolés, et en s'arrêtant à la lettre au lieu d'entrer dans l'esprit véritable du texte sacré. Telle est leur tactique ordinaire dans les passages qu'ils allèguent. N'envisageant que les mots, ou bien ils en altèrent la signification, ou bien ils ignorent quel est le sens légitime, ou bien ils enlèvent à l'autorité qu'ils mettent en avant son intention primitive. Mais la vérité ne se trouve pas dans l'altération du sens attaché aux mots, sans quoi la doctrine véritable croulerait promptement. La vérité se rencontre dans le sérieux examen de ce qui est parfaitement en harmonie avec le Seigneur et le Dieu tout-puissant ; l'explication doit toujours demeurer digne ; il faut de plus appuyer de textes semblables chacun des passages que l'on démontre par les Écritures. Les sectaires ne veulent donc pas se convertir à la vérité parce qu'ils rougissent de renoncer aux caresses de l'amour-propre. D'autre part, contraints de faire violence à l'Écriture, ils ne savent comment asseoir leurs opinions. Aussi quand ils se répandent dans la multitude pour y semer le poison de leurs nouveautés, sentant bien qu'ils sont en contradiction flagrante avec toutes les Écritures, toujours réfutés d'ailleurs par les raisonnements que nous leur opposons, ils continuent jusque nous sous nos yeux, ici, de rejeter une partie des livres saints, là, de nous calomnier sans pudeur. Ecoutez-les ! Ils prennent en pitié l'infériorité de notre nature : nous sommes incapables de comprendre des doctrines qui appartiennent à des esprits si relevés.
Les avez-vous convaincus de mensonge, il leur arrive souvent encore de nier les dogmes qu'ils professent, rougissant ainsi de proclamer au grand jour les maximes qu'ils se vantent d'enseigner dans les ténèbres. Ainsi font tontes les hérésies chaque fois que l'on combat la perversité de leurs inventions. En effet, dès que nous avons confondu les novateurs eu leur prouvant qu'ils se mettent en opposition avec les Écritures, ils ne manquent jamais de se jeter dans l'une de ces deux extrémités ; ou bien ils repoussent la conséquence de leurs dogmes, ou bien ils foulent aux pieds la prophétie, disons-mieux, leur propre 668 espérance.