Stromates — Livre VII (page 6)
La prétendue évidence qui sourit à leur raison individuelle, ils la préfèrent constamment aux oracles du Seigneur parlant par la bouche des prophètes, aux vérités de l'Évangile, et au témoignage par lequel les apôtres ont confirmé ces dernières. Menacés, non pas seulement dans l'existence d'un de leurs dogmes, mais dans le salut et le maintien de leur hérésie, chercheront-ils la vérité? Ne le croyez pas. Ils méprisent comme basse et rampante une doctrine facile et professée par tous, qu'ils ont lue dans le sein de l'Église; et, à force de viser à des conceptions moins vulgaires dans le domaine de la foi, ils se jettent hors du chemin de la vérité. Comme ils n'ont ni étudié les mystères de la connaissance dont l'Église a le dépôt, ni compris l'excellence de la vérité, parce que leur incurie, contente de lire à la surface, a négligé de pénétrer jusque dans le fond des choses, ils ont dit adieu au Écritures. Les voilà donc enflés de la vaine opinion de leur » gesse, livrés à d'interminables débats et prouvant avec la dernière évidence qu'ils courent bien plus après les apparences de la philosophie qu'après la philosophie réelle. Plus de principes nécessaires sur lesquels ils veuillent s'appuyer; pour fondement unique, des opinions humaines ; désir d'ailleurs effréné de parvenir à leur fin. Conséquemment plus ils se voient convaincus, plus ils redoublent de fureur contre ceux qui les combattent avec la philosophie réelle. Ils se jetteront dans tous les excès, ils remueront ciel et terre, comme dit le proverbe (59)
et ne craindront pas de nier les Écritures, par une scandaleuse impiété, plutôt que de renoncer à la réputation dont ils jouissent dans leur secte, plutôt que de renoncer à ce siège d'honneur, si vanté dans leurs conciliabules et en vertu duquel ils vont occuper la première place à ces repas qu'ils décorent faussement du titre d'agapes. Tel n'est pas le Christianisme. Chez nous l'admission de la vérité part d'un principe certain, afin 669 d'amener la foi à croire ce qu'elle ne croit pas encore.
C'est là, pour ainsi dire, l'essence de la démonstration.
Mais les oreilles de l'hérésie, fermées, dès l'origine, à tout ce qui est utile, ce me semble, ne s'ouvrent qu'aux paroles agréables et flatteuses. Sans quoi le sectaire reviendrait de son égarement, s'il voulait simplement obéir à la vérité. Or, l'amour propre, comme en général toute passion, se guérit par trois moyens : d'abord connaitre le principe mauvais ; secondement savoir par quel remède il faut le combattre ; en troisième lieu, exercer son âme et s'accoutumer à suivre les jugements de la saine raison. Pareille à l'œil malade dont le regard s'altère, l'âme, que troublent toutes ces opinions opposées à la nature, ne peut plus distinguer dans leur plénitude les rayons de la vérité. Les objets les plus voisins de ses yeux se confondent. Voilà pourquoi le pêcheur lui aussi commence par troubler l'eau, afin de mieux prendre les anguilles après leur avoir dérobé la vue (60) . De même que des disciples pervers chassent le maitre, les sectaires éloignent de leurs Églises les prophéties, toujours suspectes à leurs yeux, parce qu'ils en craignent les réprimandes et les avertissements. Aussi que de laborieux commentaires, que de mensonges ajustés les uns aux autres pour justifier l'exclusion qu'ils donnent aux Écritures! Vous êtes des impies, pouvons-nous leur dire, puisque vous n'obtempérez pas aux préceptes divins, c'est-à-dire, au Saint-Esprit. On appelle vides, non pas seulement les amandes qui ne renferment pas de fruits, mais encore celles qui ne renferment qu'une pulpe inutile. Par une dénomination semblable, nous disons qu'ils sont vides de la volonté de Dieu, vides des traditions du Christ, les hérétiques qui, non moins amers que l'amande sauvage, se constituent les chefs de leurs propres dogmes, à moins que, grâce à l'évidence de la vérité, ils n'aient été contraints d'en garder quelques-uns qu'ils n'ont pu ni déposer ni soustraire.
Sur un champ de bataille, le soldat ne peut abandonner, 670 sans crime, le poste que lui assigna son général : soldats du Christ, nous devons garder non moins fidèlement le poste où nous plaça le Verbe que nous avons reçu pour chef de la connaissance et de la vie. Mais le vulgaire marche à l'aventure sans même se demander s'il est besoin d'un chef, quel il doit être, et comment il faut suivre ses drapeaux, il convient, en effet, au fidèle de modeler sa vie sur le Verbe, afin de pouvoir suivre le Dieu qui, dès l'origine, conduit toutes choses avec sagesse. Mais, après avoir prévariqué contre le Verbe, et par lai contre Dieu, quelque infortuné vient-il à s'affaiblir par l'apparition soudaine de quelque opinion chimérique, qu'il travaille a placer sous sa main les arguments de la raison et de la vérité. Si, déjà vaincu pur une habitude qui a prévalu, il est devenu, selon le langage de l'Écriture (61) un homme de la multitude, il fait qu'il veille à détruire en lui le germe funeste, et qu'il exerce son âme à résister aux entraînements de l'habitude. Que s'il semble absorber quelques dogmes ennemis et qui se combattant à lui de les écarter soigneusement, et de recourir à ceux qui, habiles à pacifier les dogmes tumultueux, et à enchanter, par les divines Écritures, les natures sauvages et grossières, rendent la vérité sensible par l'accord des deux Testaments. Mais telle est la nature de l'homme. Il incline plus volontiers l'oreille aux choses de l'opinion, quelque contradictoires qu'elles poissent être, qu'à la vérité elle-même, parce que la vérité est grave et austère.
Trois affections diverses se disputent notre âme, l'ignorance, l'opinion, la science. L'ignorance est le partage des nations ; la science appartient à l'Église ; l'opinion, aux disciples de l'hérésie. Ces hommes qui prennent l'opinion pour guide, n'affirment aucune de leurs inventions avec plus d'évidence que ne le font les hommes de la science, puisqu' ils se contentent d'affirmer sans produire de démonstration. Aussi quel mépris ils affichent les uns pour les autres ! comme ils se poursuivent de leurs railleries mutuelles I comme le sentiment, admiré par celui-ci, est tenu par celui-là pour la plus insigne des 671 extravagances ! Nous savons, pour l'avoir appris, qu'autre est le plaisir qu'il faut attribuer aux nations infidèles, autre l'esprit de rivalité qui déchire le sein de l'hérésie, autre la joie qui est le caractère spécial de l'Église, autre enfin l'allégresse, apanage exclusif du véritable Gnostique. Confiez-vous aux mains d'un maitre : Ischomaque fera de vous un laboureur, Lampis (62), un nautonier ; Charidème, un général ; Simon (63), un cavalier ; Perdix, un cabaretier; Crobyle (64), un cuisinier; Archélaüs, un danseur ; Homère, un poète ; Pyrrhon, un sophiste ; Chrysippe, un dialecticien ; Aristote, un observateur de la nature ; Platon enfin, un philosophe. Ainsi l'homme qui obéit au Seigneur et se montre docile à la prophétie émanée du Seigneur, se moule exactement sur l'image de son maitre. C'est un Dieu dans une chair mortelle.
Mais ils se précipitent de ces hauteurs, ceux qui refusent de suivre Dieu partout où il les conduit : or, Dieu conduit l'homme par les Écritures, qui sont divinement inspirées. Quoique les fautes dans lesquelles nous tombons soient sans nombre, elles dérivent toutes de deux principes, l'ignorance et la fragilité ; l'une et l'autre sont laissées à notre disposition, quand nous ne voulons ni apprendre, ni nous contenir. Par l'une, nous sommes hors d'état de juger sainement ; par l'autre, nous ne pouvons mener à terme les sages décisions.
Je vous le de- 672 mande, avec des opinions erronées, pourrez-vous accomplir le bien, même en vous supposant assez d'énergie pour exécuter te dessein que vous avez conçu ? D'autre part, que la sagacité de votre esprit discerne le devoir, vivrez-vous exempt de tout reproche, si l'indolence de votre caractère ne sait pas mettre la main à l'œuvre ? Double infirmité de l'âme, qui se guérit conséquemment par deux enseignements divers ! L'ignorance est combattue par la Gnose et par l'évidente démonstration qui repose sur le témoignage des Écritures. La fragilité a pour remède cette lutte généreuse, avouée par le Verbe, et qui s'enseigne à l'école de la crainte et de la foi. L'une et l'autre le consomment par des accroissements successifs dans la perfection de la charité. Une double fin, si je ne me trompe, est ici proposée au Gnostique : dans quelques points il contemple d'après l'intuition de la science; dans d'autres, sa vie est toute d'action. Puissent, nous le souhaitons, les hérétiques nommés ci-dessus, revenir de leurs égarements à la lecture de nos commentaires, et se convertir au Dieu tout-puissant ! Mais si, pareils à des serpents sans oreilles, expression qui, pour être nouvelle, n'en est pas moins très-ancienne, ils n'écoutent pas le cantique du salut, ils seront infailliblement châtiés par Dieu, et subiront ces admonitions paternelles qui précèdent le jugement, jusqu'à ce qu'ils rougissent de leurs prévarications, et les pleurent dans les larmes du repentir. Mais, de grâce, qu'ils ne se jettent point, par une monstrueuse indocilité, dans les conséquences et la consommation du jugement ! Il est certaines disciplines partielles auxquelles nous donnons le nom de régime correctif. Telles sont les épreuves que subissent quelques-uns de nos frères quand ils sont tombés dans la prévarication, membres déchus de la nation chère au Seigneur. Mais la Providence nous châtie comme un maître ou comme un père châtie des enfants. Dieu ne punit pas : la punition, c'est la représailles de l'injure : il châtie en général comme en particulier, pour l'utilité de ceux qu'il éprouve.
Ces réflexions m'ont été suggérées en partie afin d'empêcher ceux qui ont du goût pour l'instruction de se jeter par orgueil 673 dans l'hérésie ; en partie afin de porter remède à une ignorance qui n'est qu'à la surface, soit extravagance, soit mauvaise disposition, soit tout autre affection de même nature; en partie aussi afin de ramener de l'erreur à la vérité ceux dont la guérison n'est pas absolument sans espoir. Il est des malades opiniâtres qui n'essaient pas même de prêter l'oreille aux exhortations de la vérité. Ils font plus, ils s'arment de frivolités et d'impudence ; blasphémateurs hardis de la vérité, les voilà qui s'attribuent la connaissance des dogmes les plus relevés, et cela, sans avoir rien appris, sans examen, sans effort préalable, sans avoir découvert la moindre conséquence. Lamentable perversité, qui mérite mille fois plus de pitié que de haine ! Mais s'il est un malade susceptible encore de guérison et capable d'endurer la sainte franchise de la liberté qui, pareille à la flamme ou à l'acier, tranche et brûle les fausses opinions, je l'en conjure, qu'il ouvre les oreilles de l'âme. Cela ne manquera point d'arriver, si on ne prend pas conseil de la mollesse et de l'indolence pour refouler la vérité, ou si un vain désir de gloire ne jette pas dans la violence et l'innovation. Je dis qu'il y a mollesse et indolence chez les hommes, lorsque, pouvant puiser dans les Écritures elles-mêmes des démonstrations en harmonie avec les Écritures, ils négligent absolument ce devoir, et embrassent les opinions qui flattent leurs désirs. Les autres sont maîtrisés par un vain amour de gloire, lorsqu'éludant volontairement les doctrines conformes aux Écritures divinement inspirées, telles que les bienheureux apôtres et nos maîtres nous les ont transmises, ils opposent par des raisonnements étrangers les pensées de l'homme aux traditions de Dieu pour constituer l'hérésie. Parmi ces grands hommes dont l'autorité fut si décisive dans la science dont l'Église a le dépôt, quelle découverte restait-il à faire, à un Marcion par exemple, à un Prodicus, et à leurs pareils qui n'ont pas marché dans la voie droite ? Assurément ils n'ont pu surpasser en sagesse leurs devanciers, ni inventer une vérité nouvelle qu'il faille ajouter aux était une gloire dont ils devaient déjà se contenter.
Le 674 Gnostique est donc le seul qui, ayant vieilli sur les Ecritures et gardant l'inviolable pureté des dogmes qui lui viennent des apôtres et de l'Eglise, vive d'une vie bien réglée selon l'Evangile et trouve des démonstrations telles qu'il les cherche. Faut-il s'en étonner ? Il s'inspire du Seigneur, de la loi et des prophètes. La vie du Gnostique, en effet, ne me semble qu'un enchainement d'actions et de paroles conformes aux traditions du Seigneur.
Mais « tous ne sont pas éclairés. Car, dit l'apôtre, vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu'ils ont tons mangé la même viande mystérieuse, et qu'ils ont bu le même breuvage mystérieux, » confirmant ainsi manifestement que tous ceux qui entendent la parole du Verbe n'ont pas compris, soit en actions, soit en paroles, la grandeur de la connaissance. Aussi l'apôtre ajoute-t-il : « Cependant la plupart d'entre eux ne furent point agréables. » A qui ne furent ils point agréables ? A celui-là même qui a prononcé ces mots : « Pourquoi m'appelez-vous, Seigneur, et ne faites-vous pas la volonté de mon père, » c'est-à-dire, pourquoi n'observez- vous pas la doctrine du Sauveur, aliment spirituel, breuvage mystérieux qui ne connait pas la soif, fontaine d'où jaillit l'eau de la vie gnostique? — Mais « la Science enfle le cœur, (65) m'objecte-t-on. » — Sans doute, la connaissance qui n'existe que dans les dehors enfle s'il faut entendre par ce mot les fumées de l'orgueil ; si au contraire, et ce sens nous nous parait préférable, l'expression de l'apôtre équivaut à comprendre dans toute la magnificence et la plénitude de la vérité, la question litigieuse a trouvé par là même sa solution. Suivant pas à pas les Écritures, confirmons cette interprétation par un témoignage analogue.
« La sa- 675 gesse, dit Salomon, a enflé le cœur de ses enfants. » Assurément le Seigneur n'a pas déposé l'insolence et l'orgueil au fond de quelques parcelles de doctrine ; mais son prophète a voulu dire que se confier à la vérité, et nourrir des idées magnifiques dans la connaissance que transmettent les Écritures, sont deux choses par lesquelles nous apprenons à mépriser tous les entrainements au péché. L'expression enflé n'a pas ici d'autre sens. Elle nous manifeste la magnificence de la sagesse dans ceux qui sont les fils de Dieu par la doctrine. Plus loin l'apôtre nous dit encore : « Alors je connaitrai non les paroles de ceux qui sont enflés, mais leurs actes; » c'est-à-dire, s'ils comprennent les Écritures dans toute leur magnificence, ou dans la plénitude de la vérité, car qu'y a-t-il de plus magnifique que la vérité ? Là, en effet, réside la vertu des fils que la sagesse a enflés. Comme si l'apôtre disait : Je saurai si vous avez raison de penser magnifiquement de votre connaissance. « Dieu « est connu dans Juda, » s'écrie David; qu'est-ce à dire? Dieu est connu de ceux qui sont Israélites par la connaissance ; car Judée signifie confession. Quelle sagesse donc dans ces prescriptions de l'apôtre : « Vous ne commettrez point d'adultère ; vous ne tuerez point, vous ne déroberez point; vous ne désirerez rien des biens de votre prochain, et s'il est quelque autre commandement, ils sont tous compris dans cette parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-même ! » En effet, il ne faut jamais, à l'exemple des hérétiques, adultérer la vérité, ni dérober la règle de l'Église pour satisfaire un vain désir de gloire personnelle au détriment du prochain, auquel nous devons apprendre à chérir et à embrasser la vérité. Aussi nous a-t-il été formellement dit : « Annoncez parmi les peuples les œuvres de Dieu, » afin que ceux qui les auront entendues, au lieu d'être jugés, se convertissent. « Mais tous ceux qui cachent l'artifice dans leurs paroles » sont châtiés par des peines dont la sentence est déjà portée.
Le second moyen pour découvrir la vérité consiste à examiner laquelle des deux traditions possède l'antériorité, celle de l'Église ou celle de l'hérésie.
Que font donc les téméraires qui abordent les discours tapies et les transmettent à leurs adhérents? Ils corrompent les divines Écritures dont ils abusent ; ils se ferment à eux-mêmes l'entrée du ciel ; et ils égarent, loin de la vérité, les victimes qu'ils ont trompées. N'ayant pas la clé qui ouvre la porte d'entrée, pour s'introduire, comme nous le faisons, en tirant le voile et par la tradition du Seigneur, à la clé véritable ils substituent la fausse clé, la clé de derrière, pour parler la langue proverbiale ; ils abattent la porte, ils percent ténébreusement le mur de l'Église, et, sacrilèges violateurs de la vérité, ils se proclament les initiateurs des mystères impies de l'âme. En effet, que leurs conciliabules sans autre autorité que celle de l'homme, soient postérieurs à l'Église catholique, il ne faut pas de longs arguments pour décider la question. La prédication du Seigneur, manifestée par son Incarnation, commence à Auguste et finit à peu près vers le milieu du règne de Tibère. La prédication de ses apôtres, y compris le ministère de Paul, s'achève sous Néron. Ce ne fut que plus tard, vers l'époque de l'empereur Adrien environ, que parurent les chefs de l'hérésie. Ils se propagèrent jusqu'au règne du premier Antonin, tel que Basilide, par exemple, quoi qu'il se donne pour disciple de Glaucias, qui lui-même, s'il en faut croire les Novateurs, fut l'interprète de Pierre. On dit aussi que Valentin eut pour maitre Theudas, disciple de Paul. Quant à Marcion, qui naquit à peu près en même temps que ces derniers, sa vieillesse s'éteignit dans des sectes plus jeunes que la sienne. Avant lui, Simon put entendre un moment les prédications de Pierre. Si ce calcul est juste, la priorité et la légitimité de l'Église attestent manifestement que les sectes qui naquirent après elle et 677 celles qui touchent à notre époque, filles du temps, sont marquées du sceau honteux de l'adultère.
Il sort de ce qui précède qu'il n'y a qu'une seule Église véritable, l'Église, à laquelle appartient à juste titre l'antériorité, et dans le catalogue de laquelle sont inscrits ceux qui sont justes avec la ferme volonté de l'être. Il n'y a qu'un Dieu, qu'un seul Seigneur. Conséquemment la chose éminemment digne de notre vénération ici-bas, se distingue aussi par son unité, reflet du principe unique. L'Église qui est une et que les Novateurs essaient de diviser violemment en une infinité d'Églises, s'unit donc inséparablement dans l'individualité d'une seule et même nature. Essence, dogme, principe, excellence, nous proclamons une sur chacun de ces points l'Église ancienne, l'Église catholique, dont tous les membres conspirent vers l'unité d'une même foi et qui s'appuie sur les Testaments particuliers, je me trompe, sur le Testament qui conserva son inviolable unité aux diverses époques, où, d'après la volonté d'un seul Dieu et par un seul Seigneur, il convoque sous ses lois les élus et les prédestinés de Dieu, parce que Dieu connaissait, par sa prescience, même avant le berceau du monde, que ces élus et ces prédestinés pratiqueraient la justice. Au reste, la dignité de l'Église, non moins que son principe constitutif, repose sur l'unité ; supérieure à tout ce qui existe, elle ne connait rien sur la terre qui lui ressemble ou qui l'égale.
Mais nous nous réservons de traiter ensuite cette matière. Parmi les hérésies, les unes portent le nom de leur chef, comme celles des Valentiniens, des Marcionites, des Basilidiens, quoiqu'ils se vantent de suivre les sentiments de Mathias. Mensonge grossier ! la doctrine de tous les apôtres est une aussi bien que la tradition. Les autres portent le nom du lien qui les vit naître ; les Pératiques, par exemple (66). Celles-ci reçoivent leur dénomination de la contrée à laquelle elles appartiennent, tels 676 que les Phrygiens (67) ; celles-là des pratiques auxquelles dis se livrent, tels que les Encratites ou Continents (68) ; quelques-unes sont caractérisées par les dogmes qu'elles professent, les Dokètes (69) et les Hématites (70) par exemple ; quelques antres par leurs rêveries et les simulacres objets de leur adoration; de ce nombre sont les Cainites (71) et les Ophites (72) ; d'autres enfin doivent leur désignation à leurs déportements et à leur audace, comme les disciples de Simon dont le nom s'est converti en Eutychites (73).
Le sens mystique de la loi, quand elle classe les animaux en purs et en impurs, peut encore aider à distinguer de l'Eglise les Juifs et les hérétiques. Pour nous, aussitôt que nous aurons ouvert aux regards avides une sorte de fenêtre par où ils pourront contempler l'intérieur de l'Église, content d'avoir indiqué comment les prescriptions de la loi (74), en classant les victimes pures et impures, désignaient dans un sens mystique les Juifs, les hérétiques et les infidèles qu'elles séparaient ainsi de l'Église, nous arrêterons à ce point la marche de notre discours. Les animaux qui ont la corne du pied fendue et qui ruminent, victimes pures et agréables à Dieu, suivant l'Écriture, sont l'emblème des justes qui marchent par la foi vers le Père et le Fils. La stabilité est le partage de ceux qui ont la corne du pied fendue et qui ruminent le jour comme la nuit l'aliment de la sainte doctrine dans le réceptacle de l'âme. Quand la loi mosaïque nous parle de victime pure qui rumine, elle a donc voulu nous désigner allégoriquement l'exercice de la gnose. Mais les animaux qui n'ont pas les deux ou au moins l'une des deux propriétés légales, elle les répudie comme immondes. Ceux qui ruminent, sans avoir la corne du pied fendue, représentent symboliquement le vulgaire des Juifs qui, tout eu ayant à la bouche la parole du Seigneur, n'ont cependant ni la foi, ni la base qui repose sur la vérité, et conduit au Père par la médiation du Fils. De là vient que cette espèce d'animaux trébuche facilement, faute d'avoir les pieds fendus et de s'appuyer sur le double support de la foi. « Car nul ne connait le Père, si ce n'est le Fils, et ce« lui auquel le Fils l'a révélé. » D'autre part, les animaux sont encore immondes, lorsqu'avec la corne du pied fendue ils n'ont 680 pas cependant la faculté de ruminer. Cette catégorie représente les hérétiques qui marchent au nom du Père et du Fils, mais qui, impuissants à triturer l'interprétation des saintes paroles, et à réduire la doctrine en subtiles molécules, n'exécutent que grossièrement, sans soin ni exactitude, les œuvres de la justice, si tant est qu'ils les exécutent.
C'est à eux et à leurs pareils que le Seigneur adresse ces mots : « Pourquoi me dites-vous Seigneur ! Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je vous ordonne ? » Quant à ceux qui n'ont pas la corne du pied fendue, et qui de plus ne ruminent pas, la loi les déclare entièrement immondes.
« Pour vous, habitants de Mégare, s'écrie Théognis, vous n'occupez ni le troisième, ni le quatrième, ni le douzième rang, soit en raison, soit en nombre (75). » — Qu'êtes-vous donc ? « Une paille légère que le vent emporte de la surface du sol (76) ; une goutte d'eau dans un vase d'airain (77). »
Nous avons comme préludé par ces matières. Maintenant que, fidèle à notre engagement, nous avons discuté rapidement et a diverses reprises le point de morale ; maintenant que les dogmes auxquels s'allume le flambeau de la connaissance véritable ont été disséminés par nous, ça et là, dans le bat de dérober les .saintes traditions à ceux qui ne sont pas initiés aux mystères, mettons la main à la discussion que nous avons promise. Nos livres des Stromates, sont loin de ressembler à ces jardins soigneusement entretenus où les arbres et les plantes sont alignés dans un ordre symétrique pour le plaisir des yeux. Je les comparerais plus volontiers à un coteau chargé d'ombres et de fraîcheur, où croissent le cyprès, le platane, le laurier, le lierre, le pommier, l'olivier et le figuier, de sorte que la plante stérile s'élève a côté de l'arbre fécond. Pourquoi ce désordre apparent ? Parce que l'Écriture veut demeurer secrète et 681 mystérieuse, afin d'échapper aux mains rapaces qui dérobent et emportent les plus beaux fruits. Mais dites au laboureur d'aller dans cette pépinière enlever les arbres avec leurs racines vivantes et de les transplanter dans un autre terrain. Il en formera un jardin plein d'agrément et un délicieux bosquet. Nos Stromates n'ont visé ni à la méthode, ni à l'élégance. Les Grecs eux-mêmes suppriment à dessein les ornements du langage, et enveloppent leurs dogmes d'expressions obscures qui ne rendent pas la vérité telle qu'elle est, afin de tenir en haleine l'application et l'intelligence des lecteurs. En effet, il y a des amorces nombreuses et diverses appropriées à la différence des poissons.
Après notre septième livre des Stromates, nous prendrons un autre principe pour point de départ dans les matières qui suivent (78).
FIN DU TOME CINQUIÈME.
(54) Ce texte n'est pas dans l'Écriture. Il n'en est que le resumé, pour ainsi dire, et fait allusion à différents passages, ( Proverb., V, xx, VII, v, XXIII, xxxiii ; saint Math., V, xxviii.
(55) Voyez Diogène Laërte, liv. VII; Cicéron, dans les Lois, livre I; Origène contre Celse, live IV ; et Sénèque, épître LXXIV, etc.
(56) Allusion aux disciples de l'Académie qui niaient toute espèce de certitude et affirmaient que nous ne pouvons acquérir aucune lumière, par la voie des sens.
(57) Le troisième canon du concile de Latran, sous Martin Ier, déclare que la bienheureuse vierge Marie a enfanté sans subir aucune alteration. Incorruptibiliter enixa est.
(58) Apocryphe, à moins qu'on ne veuille attribuer ces trois mots à un ouvrage perdu d'Ézéchiel, et cite par Tertullien : « Legimus quidem apud Ezcehielem de vacca illa quae peperit et non peprit. » ( De carne Christi. )
(59) Faire mouvoir tout les cordages, dit le texte; expression familière, selon Suidas, pour exprimer l'ardeur que l'on apporte au succès d'une affaire.
(60) Voyez Aristot, Hist. Nat., liv. VIII, ch. ii.
(62) Plutarque parle de ce Lampis dans son Traité : « Un vieillard doit-il se mêler des affaires publiques? » On demandait un jour à Lampis, surnommé Nauclere, à cause des vaisseaux innombrables qu'il possédait, par quel moyen il avait amassé tant de richesses. « Les grandes sont venues sans peine, répondit-il : il m'a fallu beaucoup de temps et de rudes labeurs pour en recueillir de médiocres. »
(63) Démétrius érigea une statue équestre à Simon l'Athénien, qui écrivit le premier sur la cavalerie, suivant Pline le naturaliste. Xéoophon ajoute que les ouvrages et les exploits de Simon furent gravés sur le piédestal de la statue.
(64) Peut-être le même poète Crobyle, mentionné par Suidas, Athénée et Hiirpocration.
(65) Dans ce passage et ceux qui suivent, le mot grec phyzioan, emphysioun, signifie tantôt l'enflure au cœur, tantôt la sève et la dilatation de la vie intellectuelle. Il a fallu conserer le mot enfler pour se prêter tant bien que mal à ces diverses interpretations, sur lesquelles on n'était pas d'accord, ce semble, à l'époque où écrivait saint Clément.
(66) Euphrate, de la ville de Péra, en Cilicie, admettait trois Dieux, trois Verbes, trois Saints-Esprits. (Voyez le Dictionnaire des hérésies. )
(67) Plus connus sous le nom de Calaphryges, parce qu'en grec ou les désignait par cette périphrase, oi kata phrygas.
(68) Ils proscrivaient le mariage comme une chose perverse, et s'abstenaient de la chair des animaux.
(69) Ils niaient la réalité de l'incarnation. Selon eux, Jésus-Christ n'aviit été qu'une illusion, un fantôme.
(70) Ces sectaires ne sont connus dans l'histoire des erreurs de l'esprit humain que par ce mot de saint Clément. On ignore sur quoi portait leur hérésie. Peut-être, comme leur nom semble l'indiquer, mangeaieat-ils des viandes suffoquées ou consacrées aux démons ; peut-être offraaient-ils du sang humain dans la célébration de quelques mystères.
(71) Les Caïnites parurent vers l'an 159 de Jésus-Christ. Ennemis du Dieu créateur, ils avaient choisi pour objets de leur vénération ceux qui leur semblaient avoir le plus combattu le Démiurgue. A la tête de ces hardis champions ils plaçaient Caïn. Ésaü, Coré, les Sodomites, Judas, venaient après lui dans leur vénération.
(72) Les Ophites croyaient que la sagesse s'était manifestée anx hommes sous la forme d'un serpent, et rendaient pour cela un culte à cet animal. N'était-ce pas d'ailleurs le serpent qui, dans la Genèse, avait fait connaître à nos premiers parents l'arbre d« la science du bien et du mal? Pour célébrer la mémoire du service qne le serpent avait rendu au genre humain, ils en tenaient un enfermé dans une cage et lui ouvraient la porte dans la célébration de leurs mystères. Le reptile sortait, montait sur la table où étaient les pains, et s'enlaçait en spirale autour de l'offrande. Voilà ce qu'ils prenaient pour leur Eucharistie et pour un sacrifice parfait.