Le Combat spirituel (page 13)
CHAPITRE XI.
Des artifices dont le démon se sert pour troubler la paix de notre ame, & comment nous nous en pouvons garantir.
CEt ennemi du salut des hommes, tend principalement à nous tirer de l’état d’humilité, & de la simplicité Chrétienne.
Pour y parvenir, il nous porte à présumer quelque chose de nous-mê- mes, de notre diligence, de notre industrie, & à nous faire prendre dans notre pensée quelque préférence au-dessus d’autrui, qui sera bien-tôt suivie du mépris, sous prétexte de quelque défaut.
Il se glisse dans nos ames, par quelqu’un de ces moyens, mais la porte par où il desire le plus d’entrer, c’est la porte de la vanité & de l’estime de nous-mêmes.
Le secret de s’en garantir, est de garder toujours le retranchement de la sainte humilité, sans s’en éloigner jamais ; de nous confondre, & nous anéantir nous-mêmes : si nous sortons de cet état, nous ne nous défendrons jamais de cet esprit de superbe ; & quand il aura gagné notre volonté par cette voye, il y regnera en tyran, & y fera regner tous les vices.
Ce n’est pas encore tout que de veiller, il faut prier : car il est dit, veillez & priez. La paix de l’ame est un Trésor, que ces deux gardes peuvent seules conserver.
Ne souffrons point que notre esprit s’agite, ni s’inquiete pour quelque chose que ce soit ; l’ame humble & tranquille fait toutes choses avec facilité : les obstacles ne tiennent point devant elle, elle fait le bien & y persévere, mais l’ame troublée & inquiete, fait peu de bien ; le fait imparfaitement, se lasse facilement, souffre continuellement, & ses peines ne lui sont d’aucun profit.
Vous discernerez les pensées que vous devez entretenir ou bannir par la confiance, ou la défiance en la bonté & la miséricorde de Dieu : si elles vous parlent d’augmenter toujours de plus en plus cette amoureuse confiance, vous devez les recevoir comme des Messagers du Ciel, en faire vos entretiens & vos délices ; mais vous devez bannir & rejetter comme des soufflets du démon, celles qui tendront à vous donner de la défiance de ces infinies miséricordes.
Le Tentateur des ames pieuses, leur fait paroître les choses ordinaires beaucoup plus grandes qu’elles ne sont, leur persuade qu’elles ne sont jamais leur devoir, qu’elles ne se confessent pas bien, qu’elles communient trop tiedement, que leurs prieres ont de grands défauts ; & il travaille ainsi par tous les scrupules, à les tenir toujours troublées, inquietes & impatientes, & à les porter à quitter leurs exercices ; comme si tout ce qu’elles font, étoit sans fruit, comme si Dieu ne les regardoit pas & les avoit dû toutes oublier, & toutefois il n’est rien de si faux que ces persuasions ; les utilités que l’on tire des distractions & des sécheresses intérieures, & des fautes que l’on commet dans la dévotion, sont innombrables, pourvû que l’ame entende & comprenne ce que Dieu veut d’elle en cet état, qu’elle prenne patience & persevere en son œuvre ; la priere & l’action d’une ame privée du goût de ce qu’elle fait, est un des plaisirs que Dieu prend en sa créature, disoit le grand St. Grégoire, & surtout quand, nonobstant elle seroit froide, insensible & comme éloignée de ce qu’elle fait, elle y persévere avec courage, sa patience prie assez pour elle, & fait beaucoup mieux son affaire devant Dieu, que les prieres qui sont de son goût. Le même Saint dit, que cette nuit intérieure où elle se trouve quand elle prie, est une lumiere qui brille en la présence de Dieu, qu’il ne peut rien venir de nous, qui soit plus capable de l’attirer en nous, qu’elle le force même à nous donner de nouvelles graces.
Ne quittez donc jamais une bonne œuvre pour quelque dégoût que vous en ayez ; si vous ne voulez faire ce que demande le démon ; & apprenez par la lecture du Chapitre suivant, les grands fruits que vous pouvez tirer de votre humble persévérance dans les exercices de pieté, au tems de vos plus grandes sécheresses.
CHAPITRE XII.
Que l’ame ne se doit point attrister à cause de ses tentations intérieures.
LEs biens qui procédent de nos sécheresses spirituelles, & même de nos fautes dans nos exercices, sont assûrément infinis ; mais ce n’est que par l’humilité & par la patience, que nous en pouvons faire notre profit ; si nous sçavions bien comprendre ce secret, nous nous épargnerions bien de mauvaises heures & de mauvais jours.
Helas ! que nous avons tort de prendre pour des marques d’aversion & d’horreur de Dieu pour nous, ces précieux témoignages de son divin amour, & de croire que la colere nous punit quand la bonté nous favorise. Ne voyons-nous pas, que le sentiment des peines que nous donnent ses sécheresses intérieures, ne peut naître que du desir que nous avons d’être bien agréable à Dieu, zelés & fervens aux choses de son service, puisque ce qui pous afflige, n’est autre chose que la privation de ces sentimens & que ces chagrins & ses dégoûts qui nous persuadent que nous lui déplaisons, comme nous nous déplaisons à nous-mêmes : non, non, soyons certains que c’est un bon effet d’une bonne cause ; ces choses n’arrivent qu’à ceux qui veulent vivre en vrais serviteurs de Dieu, & s’éloigner de tout ce qui peut, non pas seulement l’offenser, mais lui déplaire.
Au contraire, nous ne voyons point que les grands pecheurs, ni ceux qui vivent de la vie du monde, se plaignent fort de ces sortes de tentations.
C’est une médecine qui n’est pas de notre goût, & contre laquelle notre estomach le souleve ; mais elle nous fait des biens merveilleux, sans que nous nous appercevions, que la tentation soit des plus horribles, & telle que la seule imagination nous épouvante & nous scandalise, plus elle nous affligera, plus elle nous humiliera, plus aussi nous en recevrons de profit. C’est ce que l’Ame n’entend point & ne comprend point ; c’est pourquoi elle ne veut point aller par le chemin où elle ne voit & ne sent rien qui ne lui déplaise & ne l’afflige.
C’est en un mot, qu’elle ne voudroit jamais être sans plaisirs & sans consolations, & que tout ce qui n’a point cette douceur, passe dans les sentimens pour travail, sans fruit & sans profit.
CHAPITRE XIII.
Que Dieu nous envoye ces tentations pour notre bien.
NOus sommes naturellement superbes, ambitieux & amis de nos sens ; de-là vient que nous nous flattons en toutes choses, & que nous nous comptons pour beaucoup plus que nous ne valons.
Mais cette présomption est tellement ennemie du progrès spirituel, qu’il n’en faut que l’odeur, pour peu qu’elle soit goûtée, pour nous empêcher de parvenir à la véritable perfection.
C’est un mal que nous ne voyons pas, mais Dieu qui le connoît & qui nous aime, a toujours soin de nous détromper, nous faire revenir de cette illusion de l’amour propre, & nous ramener à la connoissance de nous-mêmes : n’est-ce pas ce qu’il fit à son Apôtre Saint Pierre, quand il permit qu’il le déniât, & qu’il ne voulut pas reconnoître ce qu’il étoit, afin qu’il pût revenir à la connoissance de ce qu’il étoit lui-même, & lui faire perdre cette dangereuse présomption : N’est-ce pas aussi ce qu’il a fait à Saint Paul, quand pour préservatif de cette peste de l’Ame, & de l’abus qu’il pouvoit faire des hautes révélations qu’il avoit eues, il a voulu le tenir sujet à une tentation humiliante, qui lui fit tous les jours sentir sa foiblesse naturelle ?
Admirons la bonté & la sagesse de Dieu, qui agit contre nous-mêmes, pour nous-mêmes, qui nous a fait du bien sans que nous le sentions, & quand même nous pensons qu’il nous fait du mal.
Nous nous imaginons que ces refroidissemens de cœur nous arrivent, parce que nous sommes imparfaits & insensibles aux choses de Dieu : nous n’ayons point de peine à nous persuader qu’il n’est point d’Ame plus distraite & plus abandonnée que la nôtre ; que Dieu n’a point de serviteurs qui le servent si misérablement, & si lachement que nous, & que les pensées qui nous roulent dans la tête, ne viennent qu’à des gens éperdus & abandonnés.
Il se fait donc par l’opération de cette médecine venue du Ciel, que ce présomptueux qui croyoit être quelque chose commence à se croire le plus méchant homme du monde, & n’être pas digne du nom de Chrétien.
Seroit-il jamais descendu de cette élévation de pensée, où nous fait monter la superbe naturelle ? Auroit-il jamais guéri de cette enflure d’orgueil ? Ces vapeurs & ces fumées de vanité auroient-elles jamais quitté sa tête & son cœur sans ce remede ?
L’humilité n’est pas le seul profit que nous tirons de ces tentations, afflictions & désolations intérieures qui mettent notre Ame à sec, & en bannissent tout ce que la dévotion a de sensible : car cet état nous force de recourir à Dieu, de fuir toutes les choses qui lui peuvent déplaire, & de nous remettre dans la pratique des vertus, avec plus d’application qu’auparavant. Ces afflictions nous servent de purgatoire, puisqu’elles nous purgent & nous préparent des couronnes, quand elles sont prises avec humilité & patience.
L’Ame étant persuadée de ce que nous venons de dire, n’a qu’à penser si elle a sujet de perdre sa paix, & de se troubler pour perdre le goût de la dévotion, & se trouver dans les tentations spirituelles, si elle seroit raisonnable d’attribuer à la persécution du Démon ce qui lui est envoyé de la main de Dieu, & de prendre les témoignages de son amour, pour des marques de la haine.
Elle n’a rien à faire quand elle tombe dans cet état, qu’à s’humilier devant Dieu, qu’à perséverer & à souffrir avec patience le dégoût de ces exercices, se conformer à sa divine volonté, & tâcher de se conserver en son repos, par cet humble acquiescement à tout ce qui vient de sa main, puisque c’est la main de son Pere qui est dans les Cieux.
Au lieu de s’abandonner à la tristesse & au découragement, elle doit rendre de nouvelles actions de graces, & demeurer dans l’état de la paix & de son abandon aux ordres de Dieu.
CHAPITRE XIV.
Ce qu’il faut faire pour ne se point affliger de ses fautes.
S’Il arrive que vous pechiez par action ou paroles, que quelque évenement vous mette en colere, que quelque vaine curiosité vous enleve à vos exercices, que quelque joye immoderée, vous transporte, que vous ayez soupçonné de mal votre prochain, ou que vous tombiez par quel- qu’autre voyes, même assez souvent, quoique ce soit dans une même faute, & dans celle dont vous aviez résolu de vous garder, vous ne devez point vous inquietter, ni même vous remettre trop dans l’esprit ce qui s’est passé, pour vous affliger & vous déconforter, vous imaginant qu’il n’y aura jamais d’amendement en vous ; que vous ne faites pas ce que vous devez dans vos exercices ; & que si vous le faisiez, vous ne tomberiez pas si souvent en cette faute : car c’est-là une affliction d’esprit, & une perte de tems que vous devez éviter.
Vous ne devez point aussi vous arrêter à éplucher les circonstances du tems de votre faute, s’il a été long ou court, & s’il y a eu plein consentement, ou non ; parce que cela ne sert qu’à vous remplir l’esprit d’inquiétude, devant & après vos Confessions, comme si vous n’aviez jamais dit ce qu’il faut dire, & de la maniere qu’il le faut dire.
Vous n’auriez point toutes ces inquiétudes, si vous connoissiez votre foiblesse naturelle, & si vous sçaviez la maniere dont vous devez agir avec Dieu après vos chûtes. Ce n’est point avec ce chagrin & ce déconfort intérieur, qui inquiete & qui abat, c’est avec une humble, douce & amoureuse conversion à la divine & paternelle bonté, que vous devez recourir à lui : ce qui s’entend, non-seulement des fautes légeres, mais aussi de celles qui sont les plus grandes, non-seulement de celles qui le sont par tiédeur & lâcheté, mais de celles qui se commettent par malice.
C’est ce que plusieurs personnes ne comprennent pas, car au lieu de pratiquer cette grande leçon de la confiance filiale en la bonté & la miséricorde de Dieu, ils traînent des esprits si abatus, qu’à peine peuvent-ils seulement penser à rien de bon, & menent un vie misérable & languissante, pour vouloir préferer leurs imaginations à la vraye & salutaire doctrine.
CHAPITRE XV.
Que l’Ame doit se calmer sans perdre de tems à chaque inquiétude qui lui arrive.
QUe ce soit donc votre regle autant de fois que vous tomberez en quelque faute, grande ou petite, quand vous l’auriez commise volontairement mille fois le jour, aussi-tôt que vous reconnoîtrez ce que vous avez fait, de faire réflexion sur votre fragilité, récourir à Dieu d’un esprit humilié, & lui dire avec une douce & aimable confiance : Vous avez vû, Mon Dieu, que j’ai fait ce que je puis, vous avez vû ce que je suis, le peché ne sçauroit produire que peché, vous m’avez fait la grace du repentir, je supplie votre bonté de m’accorder avec le pardon, celle de ne jamais plus vous offenser. Cette priere étant faite, ne perdez point de tems en vos réflexions inquietes pour sçavoir si le Seigneur vous a pardonné ; remettez-vous humblement & doucement dans vos exercices, sans penser à ce qui est arrivé, avec même confiance & même repos d’esprit qu’auparavant ; quelque nombre de fois que vous soyez tombé, quand ce seroit cent mille fois, vous devez faire la même chose à la derniere chûte qu’à la premiere : car outre que c’est retourner toujours à Dieu, qui comme un bon Pere, est toujours prêt de nous recevoir quand nous venons à lui, c’est que nous ne perdons point le tems en inquietude & en chagrins, qui troublent l’esprit, & le tiennent long-tems incapable de rentrer dans le calme & la fidelite.
Je voudrois que ces Ames qui s’inquietent & se déconfortent de leurs chûtes, voulussent bien entendre ce secret spirituel, elles reconnoîtroient aussi tôt combien cet état est different de celui d’un intérieur humble & tranquile, où regne l’humilité & la paix, & de quel préjudice leur est la perte du tems, que ces inquiétudes leur causent.
P E N S É E S
SUR LA MORT.
A Chaque moment de notre vie, nous nous trouvons à la porte de l’Éternité.
Douze utilités de la considération de La Mort.
I.
Elle fait juger sainement sans tromperie & sans illusion de toutes choses, vera Philosophia.
Notre entrée & notre sortie tous nuds, condamne la passion des biens.
Notre sortie tous seuls, confond l’attachement aux amitiés des créatures.
La puanteur & la pourriture de la chair, qui devient la nourriture des crapaux & des vers dans le tombeau, guérit la folie des voluptés corporelles.
En cet état de nos corps sous la terre, parmi les animaux, qui ne sont pas dignes de voir le Soleil, & sous les pieds des hommes, nous défait bien de la vanité de vouloir nous élever au-dessus des autres.
II. C’est la Maîtresse de l’École de la vie, qui ne nous donne qu’un précepte, qui est de diriger toutes nos actions à notre fin.
Cette considération est aux hommes, ce qu’est la queuë aux animaux de terre, par laquelle ils se défendent de la pointe des mouches ; & aux oiseaux du ciel, & aux poissons de la mer, par laquelle ils se soutiennent.
III. Elle fait mépriser les choses terrestres & temporelles, peuplent les solitudes & les Cloîtres, & fait les retraites de tout ce que Dieu a de Serviteurs au monde.
IV. Elle apprend à se connoître soi-même, qui est un des principaux points de la sagesse.
V. Elle est comme un glace sur le feu de la concupiscence charnelle, qui l’éteint & l’amortit, & comme le frein des cupidités & de la chair.
VI. C’est une vive source de l’humiliation, & le remède unique contre l’orgueil & l’enflure de l’esprit.
VII. C’est un excellent préservatif contre le peché. Eccl. 7. In omnibus operibus tuis memorare novissima tua, & in æternum non peccabis.
VIII. Elle ramene les Ames ulcerrées à la douceur & à la réconciliation : quiconque songe bien sérieusement que la mort inévitable & incertaine, l’expose à pitié, & à la justice de celui qui ne pardonne qu’à ceux qui ont pardonné, n’a point de peine à pardonner.
IX. C’est un contrepoison des plaisirs & divertissemens du monde, & ce Prince qui fit asseoir un Comédien dans un Siége vieil & pourri, sous le quel il y avoit un feu allumé, eut bien raison de lui dire, le voyant triste & inquiet, dans l’appréhension que ce siége manquant sous lui par sa pourriture, il ne tombât dans le brasier allumé dessous, qu’il devoit considérer son corps comme le siége pourri, qui d’heure en heure, & même de moment à autre, pouvoit lui manquer, & l’Enfer comme le feu allumé dessous, où tout homme devroit avoir une juste crainte de tomber.
X. C’est l’œconomie de notre salut, qui nous mettant devant les yeux que nous devons avoir ailleurs, qu’en ce monde passager, une demeure perpétuelle, nous fait ménager quantité de bonnes actions, comme des · provisions pour cette vie future.
XI. Elle nous fait embrasser librement & volontairement la Pénitence.
XII. Elle nous y fait constamment & fortement persévérer.
S E N T I M E N S
D’un Pecheur qui desire retourner à Dieu.
JE reconnois, ô mon Dieu, que c’est par ma faute, & par ma très-grieve faute que j’ai peché contre vous, que je n’ai point d’excuse à apporter, & que je ne suis devant vous qu’un coupable & qu’un criminel.
Je sçai que vous m’avez fait pour vous, & que je vous appartiens par une infinité de titres. Cependant par une effroyable injustice, j’ai voulu vivre pour moi-même, & pour le monde, en m’attachant à ses vanités, en suivant ses maximes corrompues, qui m’ayant éloigné du chemin de mon salut, m’ont fait perdre le plus grand de tous les biens, qui est votre grace, & m’ont engagé en même-tems dans le plus grand de tous les maux, qui est l’esclavage du démon, la plus honteuse de toutes les servitudes.
Vous m’avez donné un corps pour le consacrer à votre service, cependant j’en ai fait un usage tout profane, puisque je m’en suis servi pour vous offenser. Ces membres qui devoient être autant d’armes de justice employées pour votre gloire, j’en ai fait autant d’armes d’iniquité, pour m’élever contre vous, pour vous faire la guerre en outrageant toutes vos perfections, par les égaremens de mon esprit, & par les déreglemens de mon cœur.
Oui, mon adorable Jesus, j’avoue avec confusion que j’ai outragé votre sagesse ; puisqu’au lieu d’en suivre ses lumieres, j’ai suivi le mouvement de mes passions ; j’ai outragé votre puissance, parce que j’ai mis souvent des obstacles à ses écoulemens ; j’ai outragé votre grandeur, parce que je l’ai méprisée ; j’ai outragé votre justice, parce que je l’ai irritée par mes fréquentes rechûtes dans mes mêmes désordres ; j’ai outragé votre bonté, parce que j’en ai abusé ; j’ai outragé votre libéralité, par l’excès de mes ingratitudes ; j’ai outragé votre patience, parce que je l’ai laissée, en demeurant si long-tems dans mes habitudes criminelles ; j’ai même voulu vous dépouiller de l’autorité que vous avez sur moi, puisque tant de fois j’ai refusé de vous obéir : Vous, mon Dieu, qui ne me commandiez que pour me sauver ; j’ai obéi au démon, en suivant ses malheureuses suggestions, lui qui est votre plus cruel ennemi, & qui ne me commandoit que pour me perdre.
Quel monstre dans la Religion ! quelle abomination dans une telle conduite ! quel déreglement dans la vie d’un Chrétien ! ce Chrétien élevé dans l’Ecole de J. C. encouragé par ses promesses, sanctifié par ses graces, réconcilié par ses Sacremens, lavé dans son Sang & nourri tant de fois de la Chair adorable. Deviez-vous, mon divin Sauveur, m’aimer avec tant d’ardeur, pour être traité avec tant d’injustice ? Deviez-vous employer tant de soins pour mon salut, pour voir tous ces moyens de votre charité rendus inutiles par mes crimes ? Que puis-je faire dans l’état misérable où je me trouve, sinon de me jetter entre les bras de votre miséricorde, appuyée sur votre parole, qui est aussi inviolable, comme elle est Éternelle, que vous ne voulez point la mort du Pecheur, mais plûtôt sa conversion ? Je vous la demande, ô mon Dieu, par les mérites de la Mort & Passion de N.S. J.C. accordez-moi par bonté ce que vous pourriez me refuser par justice, après la dissipation malheureuse que j’ai faite de tant de graces, & de tant de bienfaits dont vous m’avez comblé pendant ma vie, & après tant de profanations de vos Sacremens les plus augustes.
O Pere des lumieres, qui pénétrez les plus épaisses tenebres ; conduisez vous-même une Ame aveugle & égarée. Je vous demande ce qui vous est le plus agréable, & ce qui m’est le plus avantageux. Ce n’est point aucun bien de fortune ; ce n’est point de devenir plus heureux selon le monde, c’est de former en moi un cœur nouveau, un cœur qui vous aime, qui vous cherche, & qui vous désire, un cœur qui ne s’attache qu’à vous, qui ne vit que pour vous, pour me faire garder inviolablement les protestations que je vous fait aujourd’hui de me consacrer entierement à votre service, & d’être à vous tous les momens de ma vie.
Mais comme je reconnois par une funeste expérience, que les inclinations qui me portent au mal, sont plus fortes & plus puissantes que toutes mes résolutions, j’ai besoin de forces pour exécuter ce que je desire ; parce que je ne suis par moi-même que foiblesse & que langueur.
C’est pourquoi je supplie la sainte Vierge & tous les Saints de vouloir intercéder pour moi auprès de vous, ô mon Dieu, & d’engager votre bonté infinie, de m’éclairer par vos lumieres, de me conduire par votre esprit, de me fortifier par votre grace, de me redresser par vos inspirations salutaires, & de me soutenir par vos divines consolations : afin de me faire marcher avec fidelité dans le chemin de mon salut, convaincu que je suis, qu’il ne faut s’en éloigner qu’un seul moment, pour être perdu pour jamais.
Daignez, mon adorable Jesus, joindre à toutes ces graces, celles de me donner une sainte horreur pour le peché, une vive crainte de vos Jugemens ; l’espérance du pardon, & un amour pour la justice, & un desir sincere de me convertir par une pénitence constante ; puisque c’est-là le souverain remede qui doit guérir les infirmités de mon ame ; c’est-là l’unique moyen qui me reste pour me sauver du naufrage, c’est ce second Baptême, que les Peres de l’Eglise apellent un Baptême pénible & laborieux, où mes larmes étant mêlées avec le Sang de J.C. purifieront mon cœur des tâches & des souillures que j’ai contractées par mes pechés ; c’est cette même Pénitence qui doit me faire mourir aux inclinations de la nature corrompue, à toutes mes habitudes criminelles, à toutes mes passions pour n’en plus suivre les mouvemens, & entrer dans un entier renouvellement de conduite, me fera marcher & courir, à l’exemple du Prophête, dans les voies de la Justice Chrétienne, vous aimer de tout mon cœur, & y persévérer jusqu’à ce que j’arrive à cet heureux terme, qui me mettra dans la possession de mon Dieu, pour le louer, le bénir & le glorifier éternellement dans la compagnie des Saints. Ainsi soit-il.
FIN
Avertissement du traducteur
TABLE DES CHAPITRES
Du Combat Spirituel.
Chapitre I. En quoi consiste la perfection Chrétienne, que pour l’acquérir il faut combattre ; & que pour sortir victorieux de ce combat, quatre choses sont nécessaires. pag. 9
Chap. II. De la défiance de soi-même. 20
Chap. III. De la confiance en Dieu. 25
Chap. IV. Comment on peut juger si l’on a véritablement de la défiance de soi-même, & de la confiance en Dieu. 30
Chap. V. De l’erreur de beaucoup de gens qui prennent la pusillanimité pour une vertu. 32.
Chap. VI. De quelques autres avis très utiles peut acquérir la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu. 33
Chap. VII. Du bon usage des puissances ; & premierement qu’il faut que l’entendement soit libre de l’ignorance & de curiosité. 36
Chap. VIII. De ce qui peut nous empêcher de juger sainement des choses ; & de ce qui peut nous aider à les bien connoître. 39
Chap. IX. D’une autre chose nécessaire à l’entendement pour bien connoitre ce qui est le plus utile. 42
Chap. X. De l’exercice de la volonté, & de la fin où nous devons diriger toutes nos actions intérieures & extérieures. 47
Chap. XI. De quelques considérations qui peuvent porter la volonté à ne vouloir que ce que Dieu veut. 55
Chap XII. Qu’il y a dans l’homme plusieurs volontés qui se font sans cesse la guerre. 57
Chap. XIII. De quelle maniere il faut combattre la sensualité ; & quels Actes la volonté peut produire, pour acquérir les habitudes des vertus. 63
Chap. XIV. De ce qu’il faut faire lorsque la volonté sensible est vaincue. 72
Chap. XV. De quelques autres avis fort utiles, pour sçavoir quelle est la maniere de bien combattre, quels ennemis on doit attaquer, &c. 77