Le Combat spirituel
LE COMBAT
SPIRITUEL,
Traduit de l’Italien.
Et augmenté de la paix de l'ame, & du bonheur d’un cœur qui meurt à lui-même pour vivre à Dieu.
Par le Pere J. BRIGNON de la Compagnie de Jesus.
A LUXEMBOURG,
Chez Paul Chevalier.
avec Approbation.
AVERTISSEMENT
DU TRADUCTEUR.
LE Combat Spirituel est un de ces ouvrages dont le nom seul fait l’éloge. Il contient en abregé tout ce qui regarde la vie intérieure. C’est un précis des grandes maximes de l’Evangile ; surtout de celles qui sonz au mépris & à l’abnégation de soi-même. On ne le peut lire, qu’on n’en soit édifié : quiconque sçaura s’en servir, deviendra bientôt un homme spirituel, & aprendra en peu de tems à se détacher des créatures pour s’attacher au Créateur.
J’en pourrois produire assez d’exemples : mais je me contente de celui de S. François de Sales, qui pendant près de vingt ans, porta ce petit Livre sur soi, & qui à force de le lire, parvint à une sublime perfection. Il l’appelloit son Directeur, & en recommandoit souvent la lecture à toutes les personnes dont il gouvernoit la conscience. Il ne l’estimoit pas moins que le Livre de l’Imitation de Jesus-Christ : il lui donnoit même la préférence en quelque chose ; parce qu’encore que ces deux ouvrages ayent le même but, qui est de porter les ames à un parfait détachement de tout ce qui n’est pas Dieu, la maniere en est différente. L’Imitation de Jesus-Christ est un tissu de plusieurs sentences qui n’ont pas toujours trop de liaison entre elles ; mais le combat spirituel a des discours suivis, & traite à fond les matieres. Quoiqu’il en soit, il avoit souvent entre les mains, & ne passoit pas de jour qu’il n’en lût quelque chapitre ou quelque page. Aussi l’on peut dire, qu’il s’est étudié tant qu’il a vêcu, à en prendre l’esprit, qu’il en tiroit les regles, dont il s’est toujours servi pour acquérir cet Empire si absolu qu’il avoit sur ces passions, sur tous les mouvemens de son cœur.
Le mérite & la réputation d’un Livre universellement estimé, ont donné occasion à une dispute, qui dure encore entre quelques Ordres Religieux touchant celui qui en est le véritable Auteur. Les RR. PP. Bénédictins veulent que ce soit D. Jean de Castanisa Espagnol : Les RR. PP. Théatins prétendent que c’est D. Laurent Scupoli Italien. Le Pere Theophila Raynaud, célébre Ecrivain de la Compagnie de Jesus, assure que c’est le P. Achille Gagliardo Jésuite & fameux Prédicateur en Italie, connu, estimé & chéri particuliement de Saint Charles Borromée. Je ne me hazarderai point à décider ce différend, quelque interêt que j’y puisse avoir ; car outre que cela demanderoit une trop longue discussion, j’aime mieux laisser chacun en possession de ses droits, que de me faire des ennemis, en me déclarant ouvertement pour l’un des partis.
Il en sera donc du Combat Spirituel, comme de l’Imitation de Jesus-Christ, on le lira éternellement, il fera par tout de grands fruits, on ne sçaura jamais certainement qui l’a composé : en quelque langue qu’on l’ait écrit, il s’en est fait bien des Traductions Latines, Angloises, Allemandes, Françoises assez différentes. Comme on a trouvé à redire en ces dernieres, soit pour la fidélité, ou pour le stile ; j’ai taché de corriger les défauts que j’y ai remarqués, & de rendre le sens de l’Auteur, sans m’attacher trop aux mots & aux phrases.
L’exemplaire que j’ai choisi pour ma traduction, est Italien, sous le nom du R. P. D. Laurent Scupoli Théatin, & traduit déja, mais mot à mot & un peu trop fidelement, par le R. P. D. Olimpe Masorti aussi Théatin. C’est apparemment celui dont parlent les Peres Bénédictins, lorsqu’ils disent que D. Jean de Castanisa, Religieux de leur Ordre, est le vrai Auteur du Combat spirituel, mais que le Pere Laurent Scupoli l’a augmenté de beaucoup. C’est en effet le plus ample de ceux qui paroissent ; puisqu’il contient 66 Chapitres, & que d’autres n’en contiennent que 33. Je n’y ai rien changé, sinon qu’au lieu que l’Auteur adresse toutes les instructions à une personne dévote, véritable ou feinte, qu’il Nomme sa très-chere fille en Jesus Christ. Je le fais parler en général à tous ceux qui liront son Livre ; ce qui me semble plus conforme à notre maniere & au génie de notre langue.
LE COMBAT
SPIRITUEL.
Personne ne sera couronné, s’il n’a bien combattu. 2. Tim. 2.
CHAPITRE PREMIER.
En quoi consiste la perfection Chrétienne, que pour l’acquérir il faut combattre, & que pour sortir victorieux de ce combat, quatre choses sont nécessaires.
SI vous désirez, ô ame Chrétienne, parvenir au comble de la perfection évangelique, & vous unir tellement à Dieu, que vous deveniez un même esprit avec lui ; il faut que pour réüssir dans un dessein qui est le plus grand & le plus noble qu’on puisse dire ou imaginer, vous sçachiez d’abord ce que c’est que la véritable & la parfaite spiritualité.
Quelques-uns ne regardent la vie spirituelle que par le dehors, la font consister dans les pénitences extérieures, dans les haires, les disciplines, les jeûnes, les veilles, & dans d’autres semblables mortifications de la chair.
Plusieurs, & surtout les femmes s’imaginent être consommés en vertu, lorsqu’ils se sont fait une habitude de réciter de longues priéres vocales, d’entendre beaucoup de Messes, d’assister à tout l’Office divin, de demeurer longtems dans l’Eglise, & de communier souvent.
Quelques-uns, même parmi ceux qui servent Dieu dans la Religion, croyent que pour être parfait, il suffit d’être assidu au Chœur, d’aimer la retraite & le silence, de bien observer la discipline religieuse. Et ainsi les uns mettent la perfection dans l’un de ces exercices, les autres dans l’autre ; mais il est certain qu’ils se trompent tous. Car comme les œuvres extérieures ne sont, ou que des dispositions pour devenir parfaitement saint, ou des fruits de la parfaite sainteté, l’on ne peut dire que ce soit en ses sortes d’œuvres que consiste la perfection chrétienne, & la véritable spiritualité.
Ce sont des puissans moyens pour devenir vrayement spirituel & vrayement parfait : & quand on en use avec discrétion, ils servent merveillieusement à mortifier la nature toujours lâche pour le bien, & toujour ardente pour le mal, à pousser les attaques, & à éviter les piéges de notre Ennemi commun, & à obtenir enfin du Pere des miséricordes, les secours qui sont nécessaires à tous les Justes principalement à ceux qui commencent.
Ce sont aussi des fruits excellens d’une vertu consommée dans les personnes tout-à-fait saintes & spirituelles. Car elles maltraitent leur corps, ou pour le punir de ses révoltes passées, ou pour l’humilier & l’assujettir à son Créateur. Elles se tiennent dans la solitude & dans le silence, loin du commerce du monde, afin de se garantir des moindres fautes, & de n’avoir plus de conversation que dans le Ciel avec les Anges. Elles s’occupent aux bonnes œuvres & au service divin, Elles vacquent à la priere ; elles méditent sur la vie & sur la Passion du Sauveur, non par un esprit de curiosité, ni parce qu’elles y trouvent quelque goût sensible ; mais par le desir de mieux connoître d’un côté les miséricordes divines, & de l’autre leurs ingratitudes, de s’exciter de plus en plus à aimer Dieu, & à se haïr elles-mêmes, à suivre N. S. en portant sa Croix, en renonçant à leur propre volonté, en fréquentant les Sacremens, sans autre vûë que d’honorer Dieu ; de s’unir plus étroitement à lui, de se fortifier davantage contre les puissances de l’Enfer.
Il arrive tout le contraire à des gens grossier & imparfaits, qui mettent leur devotion dans les œuvres extérieures : car souvent elles sont causes de leur perte, & leur nuisent beaucoup plus que des pechés manifestes ; non que de soi elles ne soient bonnes, mais parce qu’ils en font un mauvais usage. Ils s’y attachent de telle sorte, que négligeant de veiller sur les mouvemens de leur cœur, ils lui donnent toute liberté, ils le laissent suivre son penchant, & l’exposent aux tromperies du démon. Et alors cet esprit trompeur voyant qu’ils s’écartent du droit chemin, non-seulement les invitent à continuer avec plaisir leurs exercices accoutumés, mais leur remplir l’imagination des vaines idées des délices du Paradis, où ils croyent être déja parmi les Anges, joüir de la vûë de Dieu. Il a même la malice de lui suggérer dans l’Oraison des pensées sublimes, curieuses, agréables ; afin qu’ayant en quelque maniere oublié le monde & les choses d’ici-bas, ils s’imaginent être élevés au troisiéme Ciel.
Mais pour peu de réflexion que l’on fasse sur leur conduite, on voit leur égarement, & combien ils sont eloignés de cette haute perfection, que nous recherchons. Car en toutes choses, grandes ou petites, ils souhaitent d’être préférés aux autres ; ils ne suivent que leur propre jugement ; ils ne font que leur propre volonté, & aveugles en ce qui les regarde ; ils ont toujours les yeux ouverts, pour observer & pour censurer les actions d’autrui. Que si on donne la moindre atteinte à cette vaine réputation où ils croyent être dans le monde, & dont ils sont très-jaloux : si on leur commande de quitter certaines pratiques de dévotion, à quoi ils sont habitués, ils se troublent & s’inquiétent étrangement. Si Dieu même, voulant leur apprendre à se connoître, & leur apprendre le vrai chemin de la perfection, leur envoye des adversités, des maladies, des persécutions cruelles, qui sont les épreuves les plus certaines de la fidelité de ses serviteurs, & qui n’arrivent jamais sans son ordre, ou sans sa permission, on voit alors leur intérieur gâté jusques dans le fond, par l’orguëil dont il est rempli.
En tous les évenemens, soit heureux, soit malheureux de cette vie, ils ne sçavent ce que c’est que de conformer leur volonté à celle de Dieu ; que de s’humilier sous sa main toute puissante ; que de se soumettre à ses jugemens, non moins justes, que secrets & impénétrables ; que de s’abaisser au dessous de toutes les créatures, à l’imitation de Jesus souffrant & humilié ; que d’aimer leurs persécuteurs, comme ceux dont la divine Bonté se sert pour les former à la mortification, & pour coopérer avec elle, non-seulement à leur salut, mais encore à leur perfection ? De-là vient qu’ils sont toujours en un danger évident de périr. Car regardant avec des yeux obscurcis par l’amour propre, eux-mêmes, & leurs actions extérieures, qui de soi sont bonnes, ils viennent à s’énorguëillir, à se croire fort avancés dans la voye de Dieu, à condamner le prochain : & souvent l’orguëil les aveugle jusqu’à un tel point, qu’il faut une grace toute extraordinaire du Ciel pour les convertir.
Aussi l’expérience nous fait-elle voir qu’il y a baucoup moins de peine à ramener un pecheur déclaré, qu’un pecheur qui se déguise & se cache volontairement à lui-même sous le voile de la vertu. Vous comprenez bien maintenant que la vie spirituelle ne consiste pas en toutes ces choses dont nous venons de parler, si l’on ne les considere que par le dehors : elle consiste proprement à connoître la bonté & la grandeur infinie de Dieu, & à sentir en même tems notre bassesse, & notre penchant au mal ; à aimer Dieu & à nous haïr nous-mêmes ; à nous soumettre non-seulement à lui, mais à toute créature pour l’amour de lui ; à renoncer entierement à notre propre volonté, afin de suivre la sienne ; & surtout à faire ces choses pour la seule gloire de son nom, sans autre dessein que de lui plaire, par la raison seule qu’il veut, & qu’il mérite que ces créatures l’aiment & le servent.
C’est ce que porte la Loi de l’amour que l’Esprit Saint a gravé dans le cœur des justes ; c’est par-là que l’on pratique cette abnégation de soi-même, si recommandée par le Sauveur dans l’Evangile : c’est ce qui rend son joug si doux & son fardeau si leger : c’est en cela que consiste la parfaite obéissance que ce divin Maître nous a toujours enseignée, & par les paroles & par les exemples. Puis donc que vous aspirez au plus haut degré de la perfection, vous devez vous faire une continuelle guerre, & employer toutes vos forces pour détruire ce qu’il y a en vous d’affections vicieuses, quelques légeres qu’elles puissent être. Ainsi il faut nécessairement vous préparer au combat, avec toute la résolution & toute l’ardeur possible : par ce que nul ne remportera la couronne, qu’après avoir généreusement combattu.
Mais songez que comme il n’est point de plus rude guerre que celle-ci, puisqu’en combattant contre soi-même, on est combattu par soi-même ; il n’est point aussi de victoire, ni plus agréable à Dieu, ni plus glorieuse au vainqueur ? Car quiconque a le courage de mortifier ses passions, de dompter ses apétits, de réprimer jusqu’aux moindres mouvemens de sa propre volonté, il fait un œuvre d’un plus grand mérite devant Dieu, que si sans cela il se déchiroit le corps par des disciplines sanglantes, ou qu’il jeûnât plus austerement que les anciens Solitaires, ou que même il convertit plusieurs milliers de pecheurs.
En effet, bien qu’à prendre les choses en elles-mêmes, Dieu fasse beaucoup plus d’état de la conversion d’une ame, que de la mortification de quelque desir déreglé, chacun néanmoins doit mettre son principal soin à faire ce que Dieu demande particulierement de lui. Or ce que Dieu demande avant toutes choses, est qu’on travaille tout de bon à mortifier ses passions ; cela lui plaît davantage, que si avec un cœur immortifié, on lui rendoit quelque service plus considérable.
Maintenant donc que vous sçavez ce que c’est que la perfection chrétienne, & qu’afin d’y parvenir, il faut vous résoudre à une guerre continuelle contre vous-même, commencez par vous munir de quatre choses, comme d’armes sans lesquelles il est impossible que vous sortiez victorieux de ce Combat Spirituel. Ces quatre choses sont la défiance de vous-même, la confiance en Dieu, le bon usage des puissances de votre corps & de votre ame, & l’exercice de la priere. Nous en parlerons avec la grace de Dieu, d’une maniere claire & succincte dans les Chapitres suivans.
CHAPITRE II.
De la défiance de soi-même.
LA défiance de soi même est si nécessaire dans le Combat Spirituel, qu’on ne peut sans cette vertu, non-seulement vaincre tous ses ennemis, mais surmonter les moindres passions. Cette vérité doit être gravée profondément dans notre esprit ; parce qu’encore que nous ne soyons qu’un pur néant, nous ne laissons pas de concevoir de l’estime pour nous-mêmes, & de croire sans nul fondement que nous sommes quelque chose. Ce vice est l’effet de la corruption de notre nature ; mais plus il est naturel, plus on a de la peine à le reconnoître. Dieu qui voit tout le regarde avec horreur, parce qu’il veut que nous soyons très-persuadés qu’il n’y a dans nous ni vertu, ni grace qui ne vienne de lui seul, comme de la source de tout bien, & que nous sommes incapables de former sans lui une pensée qui puisse lui plaire.
Mais bien que la défiance de soi-même soit un don du Ciel que Dieu communique à ses amis, tantôt par ses saintes inspirations, tantôt par des peines très-facheuses, tantôt par des tentations presque insurmontables, par d’autres voyes qui nous sont cachées ; il desire néanmoins que nous fassions de notre côté toutes choses possibles pour l’acquérir. Nous l’obtiendront infailliblement, si avec le secours de la grace, nous employons bien les quatre moyens dont je vais parler.
Le premier, est de nous remettre devant les yeux notre bassesse & notre néant, & de reconnoître que par nos forces naturelles, nous ne pouvons rien faire de bien, ni qui soit d’aucun mérite pour le Ciel.
Le second, est de demander à Dieu avec beaucoup d’humilité & de ferveur, cette importante vertu, qui ne peut venir que de lui. Nous confesserons d’abord que non-seulement nous ne l’avons pas, mais que de nous-mêmes nous sommes dans une entiere impuissance de l’acquérir. Nous nous jetteront ensuite aux pieds du Seigneur, & nous la lui demanderont plusieurs fois avec une ferme espérance d’être exaucés, pourvû que nous attendions patiemment l’effet de notre priere, & que nous continuons à prier aussi longtems qu’il plaira à sa Providence.
Le troisiéme, est de nous accoutumer peu à peu à nous défier de nous-mêmes, à craindre les illusions de notre propre jugement, la violente inclination de notre nature au peché, l’effroyable multitude des ennemis qui nous attaquent de toutes parts, qui sont sans comparaison plus rusés, plus aguerris & plus forts que nous, qui sçavent se transformer en Anges de lumiere, & qui nous tendent partout des pieges dans la voye du Ciel.
La quatrième, est qu’à chaque fois que nous commettons quelque faute, nous rentrions en nous-mêmes, pour considérer attentivement jusqu’où va notre foiblesse ; parce que Dieu ne permet nos chûtes, qu’afin qu’éclairés d’une nouvelle lumiere, nous nous connoissions mieux que jamais, que nous apprenions à nous mépriser comme de viles créatures, & que nous concevions un desir sincere d’être méprisés des autres ; sans cela nous ne devons pas espérer d’avoir jamais la défiance de nous-mêmes, qui est fondée sur l’humilité & sur une connoissance expérimentée de notre misere.
En effet, quiconque veut s’aprocher de la vérité incréee, de la source des lumieres, doit nécessairement se connoître à fond, & n’être pas comme les superbes, qui s’instruisent par leurs propres chûtes, qui commencent à ouvrir les yeux, lorsqu’ils sont tombés dans quelque désordre honteux & imprévû ; Dieu le permettant ainsi, afin qu’ils sentent leur foiblesse, & que par cette funeste expérience, ils viennent à se défaire de leurs forces. Mais Dieu ne se sert ordinairement d’un remede si facheux pour guérir leur présomption, que quand les autres plus faciles & plus doux, n’ont pas eu l’effet qu’il prétend.
Il permet au reste que l’homme tombe plus ou moins souvent, selon qu’il a plus ou moins d’orguëil, & s’il se trouvoit quelqu’un aussi exemt de ce vice que fut la Sainte Vierge, j’ose dire qu’il ne tomberoit point du tout. Lors donc qu’il vous arrive quelque chûte, recourez incontinent à la connoissance de vous-même, priez instamment notre-Seigneur de vous donner ses vrayes lumieres, afin que vous vous connoissiez tels que vous êtes à ses yeux, que vous cessiez de présumer de votre vertu. Autrement vous retomberez dans les mêmes fautes, & peut-être en commettrez-vous de plus grandes qui seront cause de la perte entiere de votre ame.
CHAPITRE III.
De la confiance en Dieu.
QUoique la défiance de soi-même soit très-nécessaire dans le Combat Spirituel, comme nous venons de le montrer ; cependant, si elle est seule & qu’on n’ait pas d’autres secours, on prendra bien-tôt la fuite, ou l’on sera désarmé & vaincu par l’ennemi. Il faut donc y ajouter une grande confiance en Dieu, qui est l’Auteur de tout bien, & de qui seul on doit attendre la victoire. S’il est vrai que de notre fond nous ne sommes rien, nous ne pouvons que craindre des chûtes dangereuses & fréquentes ; & nous avons tous sujet de nous défier de nos forces : mais si nous sommes parfaitement convaincus de notre foiblesse, nous remporteront sans doute, avec l’assistance du Seigneur, de grands avantages sur nos ennemis, n’y ayant rien de plus puissant pour nous attirer les graces du Ciel, que de nous armer d’une généreuse confiance en Dieu. Nous avons quatre moyens d’acquérir cette excellence vertu.
Le premier est de la demander humblement à Notre-Seigneur. Le second, de considérer attentivement avec les yeux de la foi, la Toute puissance & la sagesse infinie de cet Etre souverain, à qui rien n’est impossible ni difficile, de qui la bonté n’a point de bornes, qui par un excès d’amour pour ceux qui le fervent est prêt à toute heure & à tout moment de leur donner ce qui leur est nécessaire pour vivre en hommes spirituels, & pour se rendre tout-à-fait maîtres d’eux mêmes.
La seule chose qu’il leur demande c’est qu’ils recourent à lui avec confiance. Hé qu’y a-t-il de plus juste ? Comment seroit-il possible que cet aimable Pasteur, qui durant 33 ans n’a point cessé de courir après la brebis égarée, par des chemins laborieux & pleins d’épines, avec des peines si extrêmes, qu’il lui en a coûté le sang & la vie, comment, dis-je, seroit-il possible qu’un si bon Pasteur voyant maintenant la brebis revenir à lui dans le dessein de ne plus suivre d’autre conduite que la sienne, & avec une volonté peut-être encore un peu foible, mais sincere de lui obéir, il ne voulut pas la regarder de bon œil, ni prêter l’oreille à ses cris, ni la raporter sur ses épaules à la bergerie : Sans doute qu’il a une joye inconcevable de la recevoir dans le troupeau, & qu’il invite les Anges du Ciel à s’en réjouir avec lui.
Car s’il cherche avec tant de diligence la drachme de l’Evangile, qui est la figure du pecheur, s’il remuë tout pour la trouver, peut-il rejetter celui qui comme une brebis ennuyée de ne plus voir son Pasteur, se met en devoir de retourner au bercail ? Quelle aparence que l’Epoux des ames qui frape sans cesse à la porte de notre cœur, & qui brûle d’y entrer, qui n’a point de plus grand plaisir que de se communiquer à nous, & de nous combler de ses biens ; quelle aparence que trouvant la porte ouverte, & voyant que nous le prions de nous honorer de la visite, il ne daignât pas nous accorder la faveur que nous souhaitons ?
Le troisiéme moyens d’acquérir cette salutaire confiance, est de rapeller souvent dans notre mémoire les divines Ecritures, ces Oracles de la vérité, qui en mille endroits assurent formellement que quiconque espére en Dieu, ne tombera point dans la confusion.
Enfin le quatriéme moyen d’avoir tout ensemble & la défiance de nous mêmes, & la confiance en notre-Seigneur est que l’orsque nous avons ou quelque bonne œuvre à faire, ou quelque passion à combattre, avant que de rien entreprendre, nous jettions les yeux d’un côté sur notre foiblesse, & de l’autre sur la puissance, sur la sagesse, sur la bonté infinie de Dieu, & que tempérant la crainte qui vient de nous, par l’assurance que Dieu nous donne nous nous exposions courageusement à tout ce qu’il y a de plus pénible dans les travaux, & de plus rude dans les combats. Avec ces armes jointes à la priére, comme on verra dans la suite, nous serons capables d’exécuter les plus grands desseins & de remporter les plus signalées victoires.
Que si nous manquons à suivre cet ordre, bien qu’il nous semble que nous agissons par les principes d’une véritable espérance en Dieu, nous nous trompons le plus souvent, parce que la présomption est si naturelle à l’homme, qu’elle se mêle insensiblement avec la confiance qu’il s’imagine avoir en Dieu, & avec la défiance qu’il croit avoir de lui-même. Ainsi, pour s’éloigner le plus qu’il lui est possible de la présomption, & pour faire entrer dans toutes ses œuvres les deux vertus qui sont oposées à ce vice, il faut que la considération de sa foiblesse aille devant celle de la Toute-puissance divine, & que l’une & l’autre précéde toutes ses œuvres.
CHAPITRE IV.
Comment on peut juger si l’on a véritablement de la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu.
UN homme présomptueux croit avoir acquis la défiance de lui-même, & la confiance en Dieu ; mais c’est une erreur, qu’on ne connoît jamais mieux, que lorsqu’on vient à tomber en quelque peché. Car alors, fi l’on se trouble, si l’on s’afflige, si l’on perd toute espérance d’avancer dans la vertu, c’est signe que l’on a mis sa confiance non pas en Dieu, mais en soi. Et plus la tristesse & le désespoir sont grands, plus on peut juger qu’on est coupable en ce point. Car celui qui se défie beaucoup de soi-même, & qui se confie beaucoup en Dieu, commet quelque faute, il ne s’en étonne pas, il n’en a ni inquiétude, ni chagrin ; parce qu’il voit bien que c’est l’effet de sa foiblesse, & du peu de soin qu’il a eu d’établir sa confiance en Dieu. Sa chûte au contraire lui aprend à se défier davantage de ses forces, & à se confier davantage au secours du Tout-puissant. Il déteste pardessus toutes choses son peché : il condamne la passion, ou l’habitude vicieuse qui en a été la cause : il conçois une très-vive douleur d’avoir offensé son Dieu ; mais sa douleur toujours tranquile, ne l’empêche pas de revenir à ses premieres occupations, ni de poursuivre ses Ennemis jusqu’à la mort.
Plût à Dieu que ce que je dis fut bien médité par de certaines personnes qui veulent passer pour spirituelles, & qui étant tombées en quelque faute, ne peuvent, ni ne veulent se donner aucun repos, mais sont dans une étrange impatience d’aller trouver leur Directeur, plûtôt pour se délivrer de la peine que leur cause l’amour propre, que par quelqu’autre motif ; quoique leur principal soin dût être de se laver de leurs pechés par le Sacrement de la Pénitence, & de se prémunir contre les rechûtes par celui de l’Eucharistie.
CHAPITRE V.
De l’erreur de beaucoup de gens, qui prennent la pulsillanimité pour une vertu.
C’Est encore une illusion bien commune, que d’attribuer à la vertu cette crainte & ce trouble qu’on ressent après le peché. Car bien que l’inquiétude qui suit le peché, soit accompagnée de quelque douleur, elle ne procéde néanmoins que d’un fond d’orgeüil, d’une présomption secrette, causée par la confiance trop grande qu’on a en ses forces. Lors donc qu’un homme qui se croyant affermi dans la vertu, méprise les tentations, vient à reconnoître par expérience qu’il est fragile & pecheur comme les autres, il s’étonne de la chûte, comme d’une chose surprenante, & voyant tout son apui renversé, il se laisse aller au chagrin & au désespoir.