Le Combat spirituel (page 12)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ne la laissons point troubler par la précipitation de nos actions extérieures ; quand nous ferons quelque ouvrage de corps ou d’esprit, travaillons-y posément ou paisiblement sans vous prescrire de tems pour l’achever, ni vous empresser d’en voir la fin.

Nous ne devons avoir qu’une seule principale intention, qui est de conserver en nous la mémoire & le souvenir de Dieu avec humilité & tranquillité, sans nous soucier de rien que de lui plaire.

Si nous y mêlons quelqu’autre chose, notre ame se remplira de trouble & d’inquiétude, nous tomberons fort souvent : & les peines que nous aurons à nous relever de nos chûtes, nous feront assez ressentir, que tout notre mal vient de ce que nous voulons tout faire selon notre humeur, & accomplir notre propre volonté en toutes nos actions : ce qui fait que quand elles réussissent nous nous en payons nous-mêmes par de vaines complaisances, & quand elles ne réussissent pas, nous nous remplissons de chagrin, de trouble & d’inquiétude.

CHAPITRE III.

Que cette demeure pacifique se doit édifier peu-à-peu.

REjettez de votre esprit tout ce qui peut l’élever ou l’abaisser, le troubler ou l’inquiéter : travaillez doucement à lui acquérir, ou lui conserver sa quiétude ; car Jesus-Christ a dit : Bienheureux sont les pacifiques ; apprenez de moi que je suis doux & humble de cœur. Ne doutez point que Dieu ne couronne ce travail, & qu’il ne se fasse de votre ame, une maison de délices ; tout ce qu’il demande de vous est qu’autant de fois que les mouvemens des sens & des passions vous agiteront, vous preniez à tâche de rabaisser ces fumées, calmer & appaiser ces tourbillons, & redonner la paix à vos actions.

Comme une maison ne s’édifie pas tout en un jour, aussi l’acquisition de ce trésor intérieur n’est pas une entreprise de peu de tems.

Mais la perfection de cette œuvre desire deux choses essentielles ; l’une que ce soit Dieu même qui s’édifie la demeure au-dedans de vous ; l’autre, que ce bâtiment ait pour fondement l’humilité.

CHAPITRE IV.

Que pour parvenir à cette Paix, l’ame doit se défaire de toute consolation.

LE chemin qui conduit à cette Paix, que rien n’est capable de trouver, est presque inconnu du monde. L’on y embrasse les tribulation, comme les mondains font les plaisirs ; l’on y ambitionne les mépris & les opprobres, comme ils font la gloire & les honneurs ; l’on y travaille tout autant à fuir, & être fui, quitter & être quitté des hommes, que sont les gens du monde à être recherchés, caressés & estimés des grands.

Mais l’on y professe en toute humilité, la sainte ambition de n’être connu, regardé, consolé & favorisé que de Dieu seul.

L’ame Chrétienne y aprend à demeurer seule avec son Dieu, & à se tenir si forte de la divine présence qu’il n’y ait ni peines, ni tourmens, qu’elle ne voulût souffrir pour sa gloire & pour son amour.

L’on y aprend, que la souffrance efface le peché ; qu’une affliction bien endurée est un trésor pour l’éternité ; & que souffrir avec Jesus-Christ, doit être toute l’ambition d’une ame, qui veut approcher de sa glorieuse conformité.

L’on y enseigne, que s’aimer soi-même, faire ses volontés, suivre les mouvemens de ses sens, contenter ses apétits & se perdre, est toute une même chose.

Qu’il ne faut pas même faire le bien auquel notre volonté se porte, que nous ne l’ayons soumise à celle de Dieu, en simplicité & humilité de cœur, pour n’en faire que ce que sa Majesté en ordonnera, sans recherche de nous-mêmes.

Nous nous portons souvent à de bonnes actions, par de fausses lumieres, ou par un zele indiscret, nous trouvons quelquefois en nous de faux Prophêtes, qui sous des apparences de Brebis, cachent des Loups ravissans.

Mais l’ame les connoîtra à leurs fruits, quand elle se trouvera troublée, ou inquietée, les sentimens d’humilité alterés, sa récolation dissipée, qu’elle n’aura plus sa paix & sa tranquillité, & qu’elle verra qu’elle a perdu en un moment, ce qu’elle avoit acquis avec beaucoup de tems & de travail.

L’on tombe quelquefois dans ce chemin, mais on s’humilie de ces chûtes, l’humilité nous en releve, & nous fait prendre des résolutions de veiller sur nous de plus en plus à l’avenir.

II peut être que Dieu permet que nous fassions des fautes, pour humilier en nous quelque orgueil que notre amour propre nous tient caché.

L’ame peut aussi quelquefois souffrir les atteintes des tentations des pechés ; mais il ne faut pas qu’elle s’en trouble : elle doit s’en tirer avec douceur, sans contention, & se remettre dans son premier calme, sans excès, ni du côté de la joye, ni du côté de la tristesse.

Enfin nous n’avons qu’une chose à faire, qui est de garder notre ame paisible, nette & pure devant Dieu, nous le trouverons au-dedans de nous, & nous connoîtrons par expérience que sa divine volonté tend toujours au bien & à l’utilité de la créature.

CHAPITRE V.

Que l’ame se doit tenir seule & détachée, afin que Dieu fasse en elle tout son bon plaisir.

SI nous sommes persuadés de l’estime que nous devons faire de notre ame, comme un temple destiné à la demeure de Dieu, prenons garde que nulle chose du monde ne l’occupe ; espérons au Seigneur, & attendons sa venuë en elle avec confiance. Il y entrera, s’il la trouve seule & détachée, seule, sans autre pensée que celle de le recevoir ; seule, sans autre desir que celui de la présence ; seule, sans autre amour que le sien ; seule enfin, sans autre volonté que son bon plaisir.

Ne faisons rien d’extraordinaire de nous-mêmes, pour mériter de loger chez nous celui que tous les Etres créés ne sçauroient comprendre.

Suivons pas à pas celui qui nous guide ; n’entreprenons sans notre Directeur, ni travail, ni peine de notre choix pour l’offrir à Dieu.

C’est assez que nous tenions notre intérieur toujours prêt, & disposé à souffrir pour son amour tout ce qui lui plaira, & en la maniére qu’il lui plaira.

Celui qui fait ce qu’il desire, feroit mieux de se reposer, & laisser sa divine Majesté faire en lui ce qu’elle voudra.

Notre volonté ne doit jamais entretenir aucun engagement, mais être toujours toute libre & détachée.

Et puisqu’il ne faut jamais faire ce qu’on desire, soyons persuadés qu’il ne faut rien desirer ; ou si nous desirons quelque chose, que ce soit de cette maniére, que le succès contraire nous puisse laisser l’esprit aussi en repos, que si nous n’avions rien desiré.

Nos desirs sont chaînes, y être attaché, c’est être esclave ; mais n’en avoir point, ou n’en être point lié, c’est être libre.

Dieu demande notre ame ainsi seule, nue & détachée pour y opérer ses merveilles, & la glorifier presque dès cette vie. O sainte solitude ! ô bienheureux désert ! ô hermitage glorieux où l’Ame peut avoir si aisément la jouissance de son Dieu ; n’écoutons pas seulement, mais demandons des aîles de Colombes pour y voler & y prendre un saint repos ; ne nous arrêtons point dans le chemin ; ne nous amusons point à saluer personne, laissons les morts ensevelir les morts, nous allons à la Terre des vivans, nous ne sommes point du partage de la mort.

CHAPITRE VI.

Qu’il faut user de prudence en l’amour du prochain, pour ne point troubler la paix de l’Ame.

DIeu ne fait point sa demeure dans une Ame, qu’il ne l’embrase d’amour pour lui, & de charité pour le prochain. Jesus-Christ a dit qu’il est venu mettre le feu en la Terre.

L’amour de Dieu ne doit point avoir de bornes, mais la charité que nous devons avoir pour le prochain, doit avoir ses mesures & ses limites. On ne sçauroit trop aimer Dieu, mais on peut trop aimer le prochain ; cet amour n’est ménagé, il n’est capable que de nous perdre : nous pouvons nous détruire en pensant édifier les autres. Aimons de telle sorte notre prochain, que notre Ame n’en reçoive point de dommage, le plus sûr est de ne rien faire par le motif seul, de donner exemple aux autres, & de ne leur servir de modele, de peur qu’en pensant les sauver, nous ne nous perdions ; faisons nos actions simplement & saintement, sans autre intention que de plaire à Dieu quand nous sçaurons nous humilier, & connoître ce que c’est que nos bonnes œuvres, nous n’en ferons pas assez de cas, pour croire que ce qui nous profite si peu, puisse beaucoup profiter aux autres. Il n’est pas besoin que nous soyons si zelés pour des Ames, que la nôtre en perde son repos.

Nous aurons cette soif ardente de leur illumination, quand il aura plû à Dieu de l’exciter en nous ; mais il la faut attendre de l’opération divine, & ne penser pas que nous la puissions acquérir par notre sollicitude, & notre zele indiscret ; conservons à notre Ame la paix & le repos d’une sainte solitude : Dieu le veut de cette sorte pour la lier & l’attacher à lui. Tenons nous assis au-dedans de nous, en attendant que le Maître de la Vigne nous vienne louer, Dieu nous revêtira de lui, quand il nous trouvera nuds & dépouillés de tous les soucis & des desirs de la Terre : il se souviendra de nous, quand il verra que nous nous serons oubliés nous-mêmes ; la paix regnera en nous, & son divin Amour nous fera agir sans trouble, mettra la modération & la tempérance dans tous nos mouvemens, & nous ferons toutes choses dans le saint repos de cette paix toute d’amour, où se taire c’est parler, & tout faire, que ne rien faire, que se tenir libre & docile à toutes les opérations de Dieu ; parce que c’est la divine bonté qui doit tout faire en nous & avec nous, sans desirer autre chose, sinon que nous tenant toujours humbles devant lui, nous lui présentons une Ame possedée d’un seul desir, qui est, que son divin bon plaisir s’accomplisse en elle, le plus parfaitement qu’il se pourra.

CHAPITRE VII.

Que l’Ame doit être dépouillée de toute propre volonté, pour se présenter devant Dieu.

VEnez à moi vous tous qui travaillez, & qui êtes chargés, si vous voulez être délassés de vos travaux ; & vous tous qui avez soif, venez à la fontaine des eaux si vous voulez être děsalterés. C’est la semonce que nous fait Jesus-Christ, en deux endroits des saintes Ecritures, suivons cette vocation divine : mais sans effort ni précipitation ; en paix & avec douceur, nous remettant avec respect & confiance en l’amoureuse Toute-puissance qui nous appelle.

Attendons en esprit de paix la venuë de l’esprit qui donne la paix ; ne pensons qu’aux choses par lesquelles il doit être desiré, aimé & glorifié, & soyons soumis & fidele à ce qu’il voudra faire de nous.

Ne forçons jamais notre cœur, de peur que s’il venoit à s’endurcir, il ne pût être capable du saint repos, qu’il nous est commandé d’acquérir.

Mais accoûtumons-le doucement à ne s’entretenir que de bontés, de l’amour & des bienfaits de Dieu envers ses créatures, & se nourrir de cette Manne délicieuse, que l’assiduité de cette méditation fera pleuvoir dans nos ames avec des douteurs inconcevables.

Ne faisons nul effort pour répandre des larmes, ni pour faire naître en nous des sentimens de dévotion que nous n’avons pas : laissons notre cœur se reposer intérieurement en Dieu, comme en son centre, & ne nous lassons point d’espérer que la volonté de Dieu se fera en nous.

Il nous donnera des larmes en son tems, mais ces larmes seront douces, humbles, amoureuses & tranquilles : vous connoîtrez à ces marques, la source dont elles coulent, & vous les recevrez comme la rosée du Ciel en toute humilité, révérence & actions de graces.

Ne présumons ni de sçavair, ni d’avoir, ni de vouloir aucune chose ; le commencement & la fin, le nœud & la clef de l’Ouvrage spirituel, est de ne rien fonder sur soi-même, sur ce qu’on sçait, sur ce qu’on veut, ni sur ce qu’on a ; mais se tenant en état d’une abnégation parfaite, demeurer comme la Magdeleine aux pieds de Jesus-Christ, sans se troubler comme Marthe.

Quand vous chercherez Dieu par la lumiere de l’entendement pour vous reposer en lui, que ce soit sans comparaison, termes ni limites ; car il est hors de comparaison, il est par-tout sans division de parties, & toutes choses se trouvent en lui, Concevez une immensité qui n’a point de bornes, un tout qui ne sçauroit être compris, une puissance qui a tout fait, qui maintient toutes choses ; & dites votre Ame que c’est son Dieu.

Contemplez & admirez-le incessamment ; il est par-tout, il est dans votre ame, il en veut faire ses delices, selon sa parole, & quoiqu’il n’ait en rien besoin d’elle, il veut la faire digne de lui.

Mais en cherchant ces vérités divịnes par les discours de l’entendement, faites qu’elles fassent le repos des affections de votre volonté douces & tranquilles.

Vous ne devez ni négliger, ni limiter vos dévotions, en sorte que vous soyez comme obligé à faire tant de choses, méditer tant de tems, ou lire tant de Chapitres ; mais que votre cœur demeure toujours libre, pour s’arrêter où il trouvera à se reposer, & être prêt à jouir du Seigneur, lorsqu’il voudra se communiquer à vous, sans vous mettre en peine de n’avoir pas fait ou dit tout ce que vous vous étiez proposé de faire ou dire. Laissez là le reste sans scrupule, n’écoutez aucune autre pensée sur ce sujet ; parce que l’unique fin de vos exercices étant de Dieu, quand cette fin est trouvée, les moyens doivent cesser.

Dieu nous veut mener par le chemin qu’il lui plaît, & quand nous nous imposons des obligations de faire ou dire telle ou telle chose, que nous avons en tête de nous acquitter, & quand nous nous sommes fait des devoirs de ces choses purement imaginaires, nous cherchons Dieu en le fuyant, nous lui voulons plaire sans faire sa volonté ; & nous ne nous mettons pas en état qu’il puisse rien faire de nous.

Si vous voulez marcher heureusement dans le chemin, & parvenir sûrement à la fin ou il conduit, ne cherchez & ne desirez que Dieu ; en quelque part que vous le trouviez, & qu’il se présente à vous ; demeurez-là, ne passez pas outre, qu’il ne vous en donne congé, prenez avec lui le repos des Sts, & quand sa Majesté se sera retirée, vous pourrez en continuant vos exercices, vous remettre à le chercher, à vouloir & desirer le trouver : & l’ayant retrouvé, tout quitter pour en jouir.

Cette leçon est d’un extrême profit, & mérite d’être retenuë & pratiquée : car l’on voit plusieurs personnes Ecclésiastiques, qui se perdent dans la lassitude du travail de leurs exercices, sans en avoir pû jamais tirer du profit ni de repos, parce qu’il leur semble toujours qu’ils n’ont rien fait, s’ils n’ont achevé toute leur tâche ; & qu’en cela consiste la perfection, qui est une vie d’hommes de journées, esclaves de leur volonté, qui ne parviennent jamais à la véritable paix intérieure, qui est le lieu du Seigneur, & le sanctuaire où Jesus-Christ habite.

CHAPITRE VIII.

De la foi qu’on doit avoir au saint Sacrement de l’Autel, & comment nous nous devons offrir à Dieu.

NOtre foi & notre amour pour le Saint Sacrement, ne doivent ja- mais demeurer en même état, mais tous les jours s’accroître, se fortifie, & se naturaliser en nous de plus en plus.

Approchons-nous-en, avec une volonté préparée à toutes sortes de souffrances, d’afflictions, de tribulations, de foiblesses & de sécheresses pour l’amour de lui.

Ne demandons pas qu’il se convertisse en nous ; mais bien qu’il nous convertisse en lui.

Ne lui faisons point de grands discours, nos admirations & nos joyes doivent remplir toute notre Ame, & consommer toutes les fonctions en sa présence ; l’esprit admirera cet incompréhensible mystere, & le cœur s’évanouira de joye, à la vûe d’une si grande Majesté cachée sous des petites especes.

Ne desirons point qu’il se montre à nous d’une autre maniere, & souvenons-nous qu’il a dit, que bienheureux sont ceux qui ne l’ont pas vû, & ont crû en lui.

Il faut sur tout être fidele & constant dans ses exercices, & perseverer dans la pratique des moyens de purifier & simplifier notre Ame, toujours avec repos & douceur.

Tant que ces pratiques ne seront point abandonnées, la grace de la persévérance ne nous abandonnera point.

Il est impossible qu’une Ame qui a goûté ce repos spirituel, puisse retourner à la maniere de vivre du monde, car ce lui seroit un tourment qui ne lui seroit pas supportable.

CHAPITRE IX.

Que l’Ame ne doit chercher de repos ni de plaisir qu’en Dieu.

UNe Ame à qui rien ne déplaise du monde que ses persécutions & ses mépris, qui n’aime & de desire rien de tous les biens qu’il peut donner, & ne craint rien de tous les maux qu’il peut faire ; qui fuit les uns comme le poison, & qui cherche les autres comme les délices, est en état de recevoir de grandes consolations de Dieu ; pour- vû que sa confiance soit tout en lui, & qu’elle ne présume rien de ses forces : le courage de S. Pierre étoit grand, quand il disoit hautement qu’il wouloit mourir avec Jesus-Christ : cette volonté déterminée étoit apparemment fort bonne ; mais en effet elle avoit un vice ; c’est que c’étoit sa volonté propre, & ce vice fut la cause de sa chûte : tant il est vrai que nous ne sçaurions rien penser, ni rien faire qui soit bon, sans le secours de la puissance de Dieu.

Tenons notre Ame libre de toute sorte de desirs, qu’elle soit toute entiere à son action, présente à ce qu’elle fait, à ce qu’elle pense, sans souffrir que les soins de ce qu’elle fera ou pensera hors de l’instant de son action, la tienne aucunement partagée. Néanmoins il n’est défendu à personne de s’appliquer à ses affaires temporelles, par une sollicitude prudente & avisée, selon la nécessité de son état ; ces choses prises comme il faut, sont de l’ordre de Dieu ; & n’empêchent nullemėnt la paix intérieure, & l’avenement spirituel.

Nous ne sçaurions rien faire de mieux pour bien employer le présent, que de toujours offrir à Dieu notre Ame nue & dépouillée de tous desirs, & nous tenir devant sa divine Majesté, comme un pauvre foible & languissant, qui n’a rien, & qui ne sçauroit rien faire, ni rien gagner.

Cette liberté d’esprit sans engagement en nous, & hors de nous pour dépendre absolument de Dieu, est l’essentiel de la perfection.

Il n’est pas concevable quels soins la divine bonté daigne prendre d’une créature, qui est ainsi tout à elle.

Elle a agréable qu’elle lui communique son cœur avec confiance. Elle veut bien lui éclaircir, & lui résoudre ses difficultés & ses doutes, la relever quand elle est tombée, lui remettre ses fautes, toutes les fois qu’il la trouvera préparée à s’en repentir : car Dieu est toujours le Prêtre Eternel : quelque pouvoir qu’il ait donné à S. Pierre & à ses Successeurs, de lier & de délier, il ne s’en est pas privé lui-même tellement, que si son Confesseur ne lui veut pas administrer les saints Sacremens si souvent qu’elle le desiroit, sa Majesté le reçoit, & lui accorde par don toutes les fois qu’elle vient à lui avec confiance, douleur & amour.

Ce sont les fruits de ce saint attachement.

CHAPITRE X.

Que les obstacles & les répugnances que nous trouvons à cette paix intérieure, ne nous doivent point contrister.

DIeu permettra que cette sérenité intérieure, cette solitude de l’Ame, cette paix, & ce saint repos du cœur se trouveront bien souvent troublés & obscurcis par les mouvemens & les fumées, qui s’éleveront du propre amour, & de nos inclinations naturelles.

Mais comme sa bonté permet ces choses pour notre plus grand bien, elle aura toujours soin de répandre sur la sécheresse de notre cœur, la douce pluye de ses consolations ; & cette pluye, non-seulement abaissera cette poussiere, mais lui fera produire des fleurs & des fruits dignes de l’agrément de la divine Majesté.

Ce renversement de notre tranquillité intérieure, & ces agitations causées par les émotions de l’apetit sensitifs, sont les combats où les Saints ont gagné les victoires, qui leur ont fait mériter leurs Couronnes.

Quand vous tomberez dans ces foiblesses, ces dégoûts, ces troubles & ses désolations d’esprit, dites à Dieu d’un cœur, aimant & humilié : Seigneur, je suis la créature que vos mains ont formée & l’esclave que votre Sang a racheté : disposez de moi comme de ce qui est à vous, & de ce qui n’est fait que pour vous, & permettez-moi seulement d’espérer en vous. Bienheureuse l’ame qui sçaura ainsi s’offrir à Dieu au tems de l’affliction.

Er quoique vous ne puissiez pas sitôt ranger votre volonté à celle de Dieu, il ne faut point vous en attrister, c’est votre croix, il vous commande de la porter & de le suivre ; lui-même ne l’a-t-il pas portée, pour vous enseigner à la porter ? Faites réflexion sur son combat du Jardin des Olives ; sur cette résistance de l’humanité, qui dans ses foiblesses lui faisoit dire : Mon Pere, s’il est possible que je ne boive point ce Calice, & sur cette force de son Ame, qui s’élevant, au-dessus de la foiblesse du corps, lui faisoit aussi-tôt ajouter d’une humilité profonde : Que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre.

La foiblesse naturelle vous fera fuir toute peine & toute tribulation, quand elle viendra vous lui ferez mauvais visage, vous voudriez qu’elle fût bien loin. Mais persévérez en humilité & en prieres, tant enfin que vous n’ayez plus de volonté, ni desirs, que ceux de Dieu.

Tachez de faire que la demeure de votre cœur ne soit uniquement que pour Dieu, qu’il n’y ait jamais ni fiel, ni amertume, ni répugnance volontaire à quelque chose que ce soit ; n’arrêtez jamais vos yeux, ni votre pensée sur les mauvaises actions d’autrui ; & sans y faire de réflexion, passez, allez tout doucement votre chemin, & ne pensez à rien qu’à vous détourner de ce qui vous peut blesser ; c’est un grand art pour être à Dieu ; que d’outre-passer tout, & de ne s’arrêter à rien.

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