Le Combat spirituel (page 2)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce malheur n’arrive jamais aux ames humbles, qui ne présument point d’elles-mêmes, & qui ne s’apuyent qu’en Dieu seul. Car l’orsqu’elles ont failli, elles n’en sont ni surprises ni troublées ; parce que la lumière de la vérité qui les éclaire, leur fait voir que c’est un effet naturel de leur inconstance, & de leur foiblesse.

CHAPITRE VI.

De quelques autres avis très-utiles pour acquérir la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu.

COmme tout ce que nous avons de forces pour vaincre notre ennemi, vient de la défiance de nous-mêmes & de la confiance en Dieu, j’ai crû devoir encore donner quelques avis très-nécessaires pour obtenir ces vertus.

Premiérement donc, que chacun se mette bien dans l’esprit que ni tous les talens, & naturels & acquis, de quelqu’espece qu’ils soient, ni toutes les graces gratuites, ni l’intelligence de toutes les Ecritures, ni tous les services rendus à Dieu durant l’espace de plusieurs années ; que rien, dis-je de tout cela ne peut le rendre capable d’accomplir la divine volonté & de satisfaire à ses devoirs, si la main du Tout-puissant ne le fortifie dans chaque occasion qui se présente, ou de faire quelque bonne œuvre, ou de surmonter quelque tentation, ou de sortir de quelque péril, ou de suporter quelque croix que la Providence lui envoye. Il faut donc que tous les jours de sa vie, qu’à chaque heure, à chaque moment il se propose cette vérité, que jamais il ne l’oublie ; & par ce moyen il s’éloignera du vice de la présomption, & n’osera pas se confier témérairement en les forces.

Mais pour avoir une plus ferme espérance en Dieu, l’on doit croire sans nul doute qu’il lui est également facile de vaincre toutes sortes d’ennemis, soit qu’ils soient peu, ou en grand nombre ; qu’ils soient forts & aguerris, ou foibles & sans expérience. Suivant ce principe, quand une ame seroit chargée de pechés ; quand elle auroit tous les défauts imaginables ; quand elle se seroit inutilement forcée de se corriger de ses vices, & de pratiquer les vertus ; quand même elle se sentiroit de jour en jour plus de penchant pour le mal, au lieu d’avancer dans la perfection, elle ne devroit pas pour cela manquer de confiance en notre-Seigneur, ni perdre courage, & abandonner ses exercices spirituels : elle devroit au contraire s’exciter plus que jamais à la ferveur, & à faire de nouveaux efforts pour repousser l’ennemi.

Car en cette espece de combat on est toujours victorieux, quand on a assez de cœur pour ne point quitter les armes, & pour tout espérer de Dieu, le secours duquel ne manque jamais à ceux qui combattent pour lui ; quoiqu’assez souvent il permette que dans la mêlée ils reçoivent quelque blessure. Il faut donc combattre jusqu’à la fin ; & c’est de-là que la victoire dépend. Car du reste celui qui combat pour le service de Dieu, qui met en lui seul toute sa confiance, trouve toujours aux playes qu’il reçoit un remede prompt & efficace, & lorsqu’il y pense le moins, il voit son Ennemi à ses pieds.

CHAPITRE VII.

Du bon usage des puissances, & premierement qu’il faut que l’entendement soit libre de l’ignorance & de la curiosité.

SI dans le Combat Spirituel nous n’avions point d’autres armes que la défiance de nous-mêmes, & la confiance en Dieu, non-seulement nous ne pourrions pas vaincre nos passions, mais nous tomberions souvent en de grands défauts. C’est pourquoi il y faut joindre le bon usage des puissances de notre corps & de notre ame, qui est la troisiéme chose que nous avons proposée, comme un moyen nécessaire pour arriver à la perfection.

Commençons donc par régler l’entendement & la volonté. L’entendement doit être exemt de deux grands vices, dont il a peine à se défendre. L’un est l’ignorance, qui l’empêche de connoitre la vérité, qui est son objet. Il faut donc qu’à force de l’exercer, on dissipe ses tenebres, & qu’on l’éclaire ; de sorte qu’il voye ce qui est à faire pour purger l’ame de ses passions déréglées, & pour l’orner des vertus. Or cela se fait par deux moyens.

Le premier & le principal est l’Oraison, où l’on demande au S. Esprit ses lumieres, qu’il ne refuse jamais à ceux qui cherchent Dieu tout de bon, qui aiment à accomplir la divine Loi, & qui soumettent en toute rencontre leur jugement propre à celui de leurs Supérieurs.

Le second, est une aplication continuelle à examiner soigneusement & de bonne foi les choses qui se présentent, pour sçavoir si elles sont bonnes ou mauvaises, & pour en juger, non pas selon l’aparence & sur le raport des sens, ni selon l’opinion du monde, mais selon l’idée que l’esprit de Dieu nous en donne. Par ce moïen nous connoîtrons clairement que ce que le monde aime avec tant d’ardeur, & ce qu’il recherche en tant de manieres, n’est que vanité & illusion ; que les honneurs & les plaisirs passent comme un songe, & qu’étant passés ils remplissent l’ame de regret & de chagrin ; que les oprobres sont des sujets de gloire, & les souffrances des sources de joye ; qu’il n’y a rien de plus grand, de plus généreux, ni qui nous rende plus semblables à Dieu que de pardonner à nos ennemis, & de leur faire du bien ; qu’il vaut mieux mépriser le monde, que d’être le maître du monde ; qu’il est plus avantageux d’obéir pour l’amour de Dieu au dernier des hommes, que de commander aux Rois & aux Princes ; qu’une humble connoissance de soi-même est préférable aux sciences les plus sublimes : qu’enfin l’on mérite plus de louanges en mortifiant les apétits dans les moindres choses, que si l’on prenoit beaucoup de Villes, ou qu’on défît de grandes armées, ou qu’on opérât des miracles, & qu’on ressuscitât même les morts.

Сhapitre VIII.

De ce qui peut nous empêcher de juger sainement des choses ; de ce qui peut nous aider à les bien connoître.

CE qui nous empêche de juger sainement des choses dont nous venons de parler, & de beaucoup d’autres ; c’est qu’aussitôt qu’elles se présentent à notre esprit, nous concevons pour elles ou de l’amour, ou de la haine, & que ces passions aveugles qui préviennent la raison, nous les déguisent de telle sorte qu’elles nous paroissent toutes différentes de ce qu’elles sont. Quiconque donc veut se garantir d’une illusion si commune & si dangereuse, doit veiller avec tant de soin sur son cœur, qu’il n’y souffre nulle affection déréglée pour quelque objet que ce soit.

Que si quelqu’objet vient s’offrir à lui, il faut que l’entendement le considere & l’examine à loisir, avant que la volonté le détermine, ou à l’embrasser, s’il est agréable, ou à le rejetter, s’il est contraire. Car l’entendement n’étant pas encore préoccupé par la passion, peut sans nul obstacle démêler la vérité d’avec le mensonge, & discerner le mal caché sous le voile d’un bien aparent, d’avec le bien qui a l’aparence d’un mal véritable. Mais dès que la volonté frapée par l’objet, commence à l’aimer, ou à le haïr, l’entendement devient incapable de le reconnoître tel qu’il est, parce que la passion qui le lui cache, fait qu’il s’en forme une fausse idée, & alors le proposant encore une fois à la volonté tout autre qu’il n’est, cette puissance déja émûë, redouble son affection ou son aversion pour lui, & ne peut plus garder de mesure ni écouter la raison.

Dans un désordre & une confusion si étrange, l’entendement s’obscurcit de plus en plus, & représente toujours à la volonté l’objet plus odieux, ou plus aimable qu’auparavant. De sorte qu’à moins qu’on n’observe très exactement la regle que j’ai donnée, & qui est très-importante en cette rencontre, les deux plus nobles facultés de l’ame ne font que rouler comme dans un cercle, & tomber d’erreurs en erreurs, de ténebres en ténebres, d’abîme en abîme. Heureux ceux qui n’ont nulle attache à aucune créature, & qui avant que de rien aimer en ce monde, tachant de connoître ce qui leur paroît aimable ; qui en jugent selon la raison, & particulierement selon les lumieres surnaturelles que le St. Esprit leur communique, soit par lui-même, ou par ceux qui le gouvernent en sa place.

Mais remarquez que cet avertissement est quelquefois plus nécessaire en de certaines actions extérieures qui de soi sont bonnes, qu’en d’autres moins louables, parce qu’on y est plus facilement trompé, & qu’on s’y porte souvent avec trop de chaleur & d’indiscrétion. Il ne faut donc pas s’y engager aveuglement, puisqu’une seule circonstance du tems, ou du lieu, étant négligée, peut tout gâter, & qu’il suffit de ne pas faire les choses d’une certaine maniere, ou selon l’ordre de l’obéissance, pour commettre de grandes fautes, ainsi qu’il paroît par l’exemple de beaucoup de gens, qui se sont perdus dans les ministeres & les exercices les plus saints.

CHAPITRE IX.

D’une autre chose nécessaire à l’entendement, pour bien connoître ce qui est le plus utile.

L’Autre vice dont il faut que nous délivrions notre entendement, est la trop grande curiosité. Car lorsque nous nous remplissons l’esprit de pensées vaines, ridicules, criminelles, nous le rendons incapable de s’atta- cher à ce qui est le plus propre pour mortifier nos apétits déréglés, & pour nous conduire à la véritable perfection. Soyons donc tout-à-fait morts aux choses terrestres, & ne les recherchons point, si elles ne sont absolument nécessaires, quoiqu’elles ne soient pas défenduës ; donnons peu de liberté à notre esprit, ne permettons pas qu’il se répande vainement sur beaucoup d’objets ; rendons-le comme stupide pour toutes les connoissances profanes ; ne prêtons jamais l’oreille aux nouvelles & aux bruits qui courent ; fuyons ceux qui n’aiment qu’à s’entretenir que des affaires du monde ; ne soyons pas plus touchés des diverses résolutions qui arrivent ici-bas, que si c’étoient des imaginations & des songes. Usons même de retenuë à l’égard des choses du Ciel, ne portons point nos pensées trop haut, contentons nous d’avoir sans cesse devant les yeux Jesus crucifié, de sçavoir sa vie & sa mort, de connoître ce qu’il désire de nous. Laissons tout le reste, & nous rendons agréables à ce divin Maître, dont les vrais disciples sont ceux qui ne lui demandent que ce qui peut leur être de quelque secours pour le servir & pour faire sa volonté. Aussi hors de-là, tout désir, toute recherche n’est qu’amour propre & qu’orguëil spirituel, & que piége du démon.

Quiconque se gouvernera de la sorte, pourra se défendre des articles de l’ancien serpent, qui voyant dans ceux qui embrassent avec ferveur les exercices de la vie spirituelle, une volonté ferme & constante, les attaque du côté de l’entendement ; afin que par l’entendement il gagne la volonté, & qu’il se rende maître de ces deux puissances. L’envie qu’il a de les tromper, fait qui leur inspire dans l’Oraison des pensées sublimes, des sentimens relevés ; surtout si ce sont des esprits curieux, subtils, capables de s’en orguëillir, & de s’entêter de leurs idées & de leurs visions.

Son dessein est qu’ils s’amusent à des vains raisonnemens, qu’ils y trouvent un goût sensible ; & que dans un faux repos croyant joüir de Dieu, ils ne pensent pas à purifier leur cœur, ni à acquérir la connoissance d’eux-mêmes, & la véritable mortification ; qu’ainsi plein d’orguëil, ils se fassent une idole de leur esprit : & qu’enfin s’accoutumant à ne consulter en toutes choses que leur propre sens, ils viennent à s’imaginer qu’ils n’ont plus besoin de conseil, ni de la conduite de personne.

C’est-là un mal dangéreux & presque incurable ; parce qu’il est bien plus difficile de guérir l’orguëil de l’entendement, que celui de la volonté. Car l’orguëil de la volonté étant découvert & reconnu par l’entendement, on y peut remédier par une soumission volontaire aux ordres de ceux à qui l’on doit obéir. Mais si un homme se met dans l’esprit, & qu’il soutienne avec opiniâtreté que son sentiment vaut mieux que celui de ses supérieurs, qui sera capable de le détromper ? Comment reconnoîtra-t-il son erreur ? Comment se soumettra-t-il à la direction d’un autre, lui qui s’estime plus sage & plus éclairé que tous les autres ? Si l’entendement, qui est l’œil de l’ame, & qui seul peut voir & guérir l’enflure du cœur, si dis-je, l’entendement est malade, s’il est aveugle & rempli lui-même d’orguëil, qui pourra trouver quelque remede a son mal ? Si la lumiere se change en ténebres, si ce qui doit servir de regles, est faux & trompeur, que sera-ce de tout le reste ?

Tachons donc à nous défaire au plûtôt d’un vice si pernicieux ; ne permettons pas qu’il gâte le fond de notre ame ; accoutumons-nous à soumettre notre jugement à celui d’autrui ; à ne point trop rafiner dans les choses spirituelles ; à aimer cette folie & cette simplicité si recommandée par le grand Apotre, & nous deviendrons incomparablement plus sages que Salomon.

CHAPITRE X.

De l’exercice de la volonté, & de la fin où nous devons diriger toutes nos actions intérieures & extérieures.

APrès avoir corrigé les vices de l’entendement, il est nécessaire de corriger ceux de la volonté ; afin que renonçant à ses propres inclinations, elle se conforme entierement à la volonté divine.

Remarquez donc qu’il ne suffit pas de vouloir, ni même de faire ce qui est le plus agréable à Dieu ; mais que de plus il faut le vouloir, & le faire par un mouvement de sa grace, & par le désir de lui plaire. C’est en ceci principalement que nous avons à combattre contre la nature ; toujours si avide de plaisir, qu’en toutes choses, & quelque fois dans les spirituelles plus que dans les autres, elle cherche sa propre satisfaction, & se contente ainsi elle-même, avec d’autant moins de scrupule, qu’elle n’y aperçoit rien de mal. De-là vient que quand il s’agit d’entreprendre quelque bonne œuvre, nous nous y portons incontinent, non pas dans la seule vûë d’obéïr à Dieu, mais à cause d’un certain plaisir que nous trouvons quelquefois à faire les choses que Dieu nous commande.

Cette illusion est d’autant plus fine ; que l’objet de notre affection & de nos désirs est meilleur en soi. Qui croiroit que l’amour propre, tout vicieux qu’il est, nous engage à vouloir nous unir à Dieu ? Et qu’en désirant de posséder Dieu, nous avons souvent plus d’égard à notre interêt qu’à la gloire, & à l’accomplissement de sa volonté, qui est cependant l’unique chose que doivent envisager ceux qui l’aiment, qui le cherchent, & qui font profession de garder la Loi. Pour éviter un écuëil si dangereux, & pour nous accoutumer à ne rien vouloir, à ne rien faire que selon l’impression de l’Esprit divin, & avec une intention très-pure d’honorer celui qui veut être non-seulement le premier principe, mais encore la derniere fin de toutes nos actions : voici ce qu’il y a à observer.

Quand il se présente une occasion de faire quelques bonnes œuvres, ne permettons pas à notre cœur de la désirer, & de s’y affectionner, qu’auparavant nous n’ayons élevé notre esprit à Dieu ; afin de sçavoir s’il veut que nous la fassions, & d’examiner si nous la désirons purement, parce qu’elle lui est agréable. De cette sorte, notre volonté prévenuë & réglée par celle de Dieu, se portera à aimer ce qu’il aime, par le seul motif de la satisfaire pleinement, & de procurer sa gloire. Il faut en user de même dans les choses que Dieu ne veut pas : car avant que de les rejetter, nous devons pareillement nous élever en esprit vers lui, pour connoitre sa volonté, & pour avoir quelque certitude, qu’en les rejettant nous pourrons lui plaire.

Mais il est bon de remarquer qu’on ne découvre pas aisément les artifices de la nature corrompuë, qui sous des prétextes spécieux se cherchent toujours soi-même, nous fait croire qu’en toutes nos œuvres nous n’avons point d’autre vûë que de faire quelque chose d’agréable à Dieu. De là vient que ce que nous embrassons, & ce que nous rejettons, dans le seul dessein de nous contenter nous mêmes, nous croyons ne l’embrasser & ne le rejetter que par le désir de plaire à notre Seigneur, ou par la crainte de lui déplaire. Le remede le plus essentiel à ce mal, consiste dans la pureté du cœur, que ceux qui s’engagent au Combat spirituel, doivent le proposer pour fin, en se dépoüillant du vieil homme, pour se revêtir du nouveau.

La maniere de nous appliquer un remede si divin, est qu’au commencement de nos actions, nous tachions à nous défaire de tous les motifs ou il entre quelque chose de naturel & d’humain ; & à n’aimer rien, à ne rien haïr que par la seule considération de la volonté divine. Que si dans tout ce que nous faisons, & particulierement dans les mouvemens du cœur, & dans quelques œuvres extérieures qui passent vite, nous ne sentons pas toujours l’impression actuelle de ce motif, faisons ensorte du moins qu’il se trouve véritablement partout ; & qu’au fond de l’ame, nous conservions un véritable désir de ne plaire qu’à Dieu seul. Mais dans les actions qui durent longtems, ce n’est pas assez de diriger notre intention à cette fin, il faut la renouveller souvent & l’entretenir dans sa pureté & dans sa ferveur. Sans cela nous serions fort en danger de nous laisser aveugler à l’amour propre, qui préférant en toutes choses la créature au Créateur, a coutume de nous enchanter : desorte, qu’en peu de tems, & presque insensiblement, nous changeons d’intention & d’objet.

Un homme de bien, mais peu soigneux de se tenir sur ses gardes, commence pour l’ordinaire son ouvrage, sans autre vûë que de plaire à Dieu : mais dans la suite il se laisse aller peu à peu & sans y penser, à la vaine gloire. De façon que ne songeant plus à la volonté divine, qui auparavant le faisoit agir, il s’attache au seul plaisir qu’il trouve dans son travail, & n’envisage que l’utilité ou la gloire qu’il en peut tirer.

Que si dans le tems où il croit le mieux réussir, Dieu l’empêche de continuer ce qu’il a commencé, soit qu’il lui envoye quelque maladie, ou qu’il permette qu’on l’interrompe ; il en devient tout chagrin, jusqu’à murmurer, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, & quelquefois contre Dieu même. Par où l’on voit clairement que son intention n’est pas droite, & qu’elle venoit d’un mauvais principe. Car quiconque agit par le mouvement de la grace, & dans le dessein de plaire à Dieu seul, n’a pas plus d’inclination pour un exercice que pour l’autre, & s’il désire quelque chose, il ne prétend l’obtenir que de la maniere, & dans le tems qu’il plaira à Dieu, toujours soumis aux ordres de la Providence, toujours tranquille & content, quelque succès qu’ayent ses desseins ; parce qu’il ne veut qu’une seule chose, qui est l’accomplissement de la bonté divine.

Que chacun donc se recuëille en lui-même, songe à rapporter toutes ses actions à une fin si excellente & si noble. Et si quelquefois dans la disposition intérieure où il est, il se sent porté à faire de bonnes œuvres pour se garantir par-là des peines de l’enfer, ou pour mériter le bonheur du Ciel, il peut encore le proposer pour derniere fin d’obéir à Dieu, qui veut qu’on gagne le Ciel, & qu’on évite l’enfer. On ne sçauroit croire combien est grande la vertu de ce motif, puisque la moindre action, quelque basse qu’elle soit, étant faite simplement pour Dieu, vaut mieux de beaucoup que plusieurs autres, quoique fort bonnes, & d’un grand mérite qui se font dans une autre vûë. C’est par ce principe qu’une aumône peu considérable, donnée à un pauvre pour la seule gloire de la Majesté divine, lui est sans comparaison plus agréable, que si pour quelqu’autre fin on abandonnoit de grands biens, quand même on seroit porté à s’en défaire par l’espérance des biens du Ciel, quoiqu’après tout ce motif soit loüable, & qu’il mérite qu’on se le propose.

Cette pratique si sainte de faire toutes nos auvres purement pour plaire à Dieu, nous semblera au commencement un peu difficile ; mais avec le tems elle nous deviendra aisée & même agréable, si nous nous accoutumons à chercher Dieu de tout notre cœur, si nous soupirons sans cesse après lui, comme après notre unique & souverain bien, qui de soi mérite que toutes les créatures le cherchent, l’estiment & l’aiment par-dessus toute autre chose. Plus nous nous attachons à considérer combien Dieu est grand & aimable, plus les affections de notre cœur envers ce divin objet, seront tendres & fréquentes ; par-là nous acquérons plus facilement & plus vite cette habitude de rapporter toutes nos actions à sa gloire.

J’ajoute un dernier moyen de ne rien faire que par ce motif si excellent & si relevé : c’est d’en demander instamment la grace à notre Seigneur, & de considérer souvent les biens infinis que Dieu nous a faits, & qu’il nous fait encore à tout heure, par un amour pur, & tout-à-fait désinteressé.

CHAPITRE XI.

De quelques considérations qui peuvent porter la volonté à ne vouloir que ce que Dieu veut.

AFin d’engager plus facilement notre volonté à ne vouloir rien que ce que Dieu veut, & ce qui est pour la gloire, souvenons-nous qu’il a daigné nous aimer & nous honorer le premier en mille manieres différentes. C’est lui qui nous a tiré du néant, qui nous a créé à son Image, & qui a fait toutes les autres créatures pour notre service ; c’est lui qui voulant nous donner un Rédempteur, nous a envoyé non pas un Ange, mais son Fils unique, qui a racheté le monde, Non pas au prix de l’argent & de l’or, qui sont des choses corruptibles, mais au prix de son Sang, & par la mort non moins infame que douloureuse ; c’est lui enfin qui à tous momens nous protege contre la fureur de nos ennemis, qui combat pour nous par sa grace ; qui afin de nous nourrir & de nous défendre en même-tems, est toujours prêt de nous donner le Corps de son Fils à la sainte Table.

Ne sont-ce pas là des témoignages certains de l’estime & de l’affection que ce grand Dieu a pour nous ? Qui pourroit comprendre jusqu’où va la charité pour des créatures aussi pauvres & aussi viles que nous sommes, jusqu’où doit aller notre reconnoissance pour le Bienfaiteur le plus libéral qui puisse être ? Que si les grands de la terre se voyant honorés par des personnes que la naissance ou la fortune a mises au-dessous d’eux, croyent néanmoins étre obligés de leur rendre quelque honneur ? Quel honneur ne doivent pas rendre des vers de terre au Souverain Maitre du monde, qui leur donne tant de marques de sa bienveillance & de son estime ? Il faut surtout nous ressouvenir que cette infinie Majesté mérite que nous la servions par le principe d’un amour très pur, qui ne cherchent qu’à lui plaire.

CHAPITRE XII.

Qu’il y a dans l’homme plusieurs volontés qui font sans cesse la guerre.

IL y a dans l’homme deux volontés, l’une supérieure, l’autre inférieure. La premiere est celle que nous appellons communément la raison ; l’autre, celle à qui nous donnons le nom d’apétit, de chair, de sens, de passion. Cependant, comme à proprement parler, on n’est homme que par la raison ; ce n’est pas vouloir quelque chose que de s’y porter par un premier mouvement de l’apétit sensitif, à moins que la volonté supérieure ne s’y porte ensuite & ne s’y attache.

C’est pourquoi toute notre guerre spirituelle consiste en ce que la volonté raisonnable ayant au-dessus de soi la divine volonté, au-dessous l’apétit sensitif, & se trouvant comme au milieu, elle est combattuë presque également des deux côtés ; parce que Dieu d’une part & la chair de l’autre, la sollicitent sans relâche, & n’obmettent rien pour la faire entrer dans leurs sentimens. Voilà ce qui cause des peines inconcevables à ceux qui dans leur jeunesse ayant contracté de méchantes habitudes, prennent enfin la résolution de changer de vie, & de dompter leur chair ; & enfin de rompre avec le monde, pour se dévouer entierement au service de notre Seigneur. Car leur volonté est en même-tems attaquée avec beaucoup de violence, par la volonté divine & par l’apétit sensitif, & de quelque côté qu’elle se tourne, elle ne peut résister qu’avec peine à de si rudes attaques.

Ce combat n’arrive point dans ceux, qui depuis longtems, se sont fait une habitude, ou de la vertu ou du vice, & qui ayant pris leur parti, veulent toujours vivre comme ils ont vêcu. Car les ames saintes se conforment à la volonté de Dieu, & celles que le vice a corrompuës, suivent la sensualité. Mais que personne ne s’imagine pouvoir acquérir les véritables vertus & servir Dieu comme il faut, s’il n’est dans la résolution de se faire violence à lui-même, de vaincre la difficulté qu’il y a de renoncer à tous les plaisirs du monde, soit grands, soit petits, ausquels il a eu quelque attachement criminel.

De-là vient qu’il se trouve si peu de gens qui arrivent à un haut dégré de perfection. Car après avoir surmonté les plus grands vices, après avoir assuré les plus grands travaux, ils perdent cœur, & ne peuvent continuer à se vaincre, quoiqu’ils n’ayent plus que de légers combats à soutenir, pour détruire quelques foibles restes de leur propre volonté, & pour étouffer beaucoup de petites passions, qui venant à se fortifier de jour en jour, se rendent enfin tout à-fait maîtresses de leur cœur.

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