Le Combat spirituel (page 3)
De ceux-là plusieurs, par exemple, ne dérobent point le bien d’autrui, mais ils aiment le leur passionnément. Ils n’usent pas des moyens illicites pour se procurer des honneurs mondains : mais bien loin de rejetter comme ils devroient, ces vains honneurs, ils les désirent souvent, & tachent même d’y parvenir par d’autres voyes qui leur semblent légitimes. Ils gardent les jeûnes d’obligation ; mais ils aiment la bonne chere & les viandes les plus délicates. Ils sont chastes & continens ; mais ils ne s’abstiennent pas de certains plaisirs qui leur sont de grands obstacles aux fonctions de la vie spirituelle, & à l’intime union avec Dieu.
Comme donc ces choses sont dangéreuses par toutes sortes de personnes, & particulierement pour ceux qui n’en craignent pas les suites funestes, il faut que chacun apporte tous les soins imaginables pour les éviter. Sans cela, il est impossible qu’on ne fasse la plûpart de ses bonnes œuvres avec un esprit de tiédeur, & qu’on n’y mêle beaucoup d’amour propre, de respects humains, d’imperfections cachées, d’estime de soi-même, d’envie de paroître & d’être applaudi du monde. Ceux qui se négligent en ce point, non-seulement ne font nul progrès dans la voye de leur salut, mais retournent en arriere, & courent fortune de retomber dans leurs anciens vices, parce qu’ils ne s’attachent point à la solide vertu ; qu’ils ressentent peu la grace que Dieu leur a faite de les affranchir de la tyrannie du démon ; qu’ils ne connoissent pas même le mauvais état où ils sont, & qu’ils demeurent ainsi toujours dans une paix & une sécurité trompeuse.
On peut remarquer ici une illusion d’autant plus à craindre, qu’il est mal aisé de la découvrir. Plusieurs de ceux qui s’abandonnent à la vie spirituelle, s’aimant trop eux-mêmes, si toutes fois l’on peut dire qu’ils s’aiment eux-mêmes, choisissent les exercices qui leur plaisent davantage, & laissent les autres qui ne sont pas à leur goût, qui choquent leur inclination naturelle, qui servent à mortifier leurs passions brutales, contre lesquelles ils devroient tourner toutes leurs forces dans le Combat spirituel. On ne sçauroit trop les exhorter d’aimer la peine qu’il y a à les vaincre ; parce que tout dépend de-là ; & que plus ils feront paroître de courage à surmonter les premieres difficultés qui se rencontrent dans la vertu, plus leur victoire sera prompte & assurée. Que s’ils se proposent uniquement les travaux de cette guerre, s’ils s’y attachent tout-à-fait, & s’ils n’aspirent pas trop-tôt à la victoire qui sont les vertus, ils obtiendront plus facilement & plus surement ce qu’ils prétendent.
CHAPITRE XIII.
De quelle maniere il faut combattre la sensualité, & quels Actes la volonté doit produire, pour acquérir les habitudes des vertus.
LOrsque nous sentons que Dieu & la chair disputent ensemble à qui aura notre cœur, voici les moyens que nous devons prendre pour faire pancher la victoire du côté de Dieu.
1. Dès que les premiers mouvemens de l’apétit sensitif s’élévent contre la raison, il faut avoir soin de les réprimer, de peur que la volonté ne vienne à y consentir.
2. Ces mouvemens étant appaisés, on peut les laisser renaître, afin d’avoir occasion de les combattre encore une fois, avec plus de force qu’auparavant.
3. Il est bon même de les faire venir à un troisiéme combat, pour s’accoutumer à les repousser avec un généreux mépris. Remarquons pourtant que ces deux manieres d’exciter en soi ses propres passions, n’ont point de lieu à l’égard des mouvemens de la chair, dont nous parlerons en un autre endroit.
4. Enfin, il importe extrêmement de former des actions de vertu, contraires aux habitudes vicieuses, dont on prétend se défaire. L’exemple suivant en sera une preuve manifeste.
Vous êtes peut-être agité de mouvemens d’impatience. Recueillez vous en vous-mêmes, & considérez tout ce qui se passe dans votre intérieur. Vous verrez sans doute que le chagrin qui a pris naissance dans l’apétit inférieur, tache de monter à la volonté, & de gagner la partie supérieure de votre âme. Alors, suivant le premier avis que je viens de vous donner, faites tout votre possible pour en arrêter le cours, & pour empêcher que la volonté ne s’y laisse aller. Prenez garde de ne point quitter le combat que votre ennemi abattu & comme mort, ne soit contraint de se soumettre à la raison.
Mais voyez l’étrange artifice du malin esprit. Quand il s’aperçoit que vous résistés courageusement à quelque violente passion, non-seulement il cesse de l’émouvoir dans votre cœur, mais s’il l’y trouve déja allumée, il s’efforce de l’éteindre pour un tems, Son dessein est de vous empêcher d’acquérir, par une ferme résistance, la vertu contraire, de vous inspirer ensuite des sentimens de vanité, en vous faisant croire que comme un vaillant Soldat, vous avez en peu de tems vaincu l’ennemi. Il faut donc que vous livriez un second combat ; que vous rapelliez en votre mémoire les pensées qui vous ont cause de l’impatience & du chagrin ; qu’aussi-tôt qu’elles auront excité quelques mouvemens dans la partie inférieure, vous employerez toutes les forces de la volonté pour les réprimer.
Mais comme il arrive souvent qu’après avoir fait de grands efforts pour repousser l’ennemi, dans la pensée qu’on le doit, & que c’est une chose agréable à Dieu ; comme, dis-je après cela, on n’est pas hors de danger d’être vaincu dans un troisiéme attaque ; vous devez encore une fois retourner au combat contre le vice dont vous prétendez vous défaire, & en concevoir non seulement de l’aversion, mais du mépris & de l’horreur.
Enfin, pour orner votre ame des vertus & pour vous en faire de saintes habitudes, il faut produire beaucoup d’Actes de celles qui sont contraires à vos passions déréglées. Par exemple, si vous voulez acquérir une parfaite douceur dans les occasions d’impatience, qu’on vous donne en vous méprisant, ne croyez pas qu’il suffise d’employer les trois sortes d’armes, dont nous venons de parler, pour vaincre la tentation ; il faut de plus que vous aimiez le mépris qu’on fait de vous : il faut que vous desiriez d’être souvent méprisé de la même sorte, & par les mêmes personnes : il faut que vous vous proposiez de souffrir encore de plus grands outrages.
La raison pourquoi l’on ne peut se perfectionner dans la vertu, sans ces Actes contraires aux vices qu’on veut corriger, est que tous les autres Actes, bien qu’ils soient d’une fort grande efficace, & en fort grand nombre, ne sçauroient ôter jusqu’à la racine du mal. Ainsi pour ne point changer d’exemples, quoique vous ne consentiez pas aux mouvemens de colere qui vous viennent, lorsqu’on vous méprise, mais que vous les combattiez de toutes les manieres que nous avons dit ; sçachez néanmoins que si vous ne vous accoutumés à aimer l’opprobre, & à vous en faire un sujet de joye, vous ne parviendrez jamais à déraciner de votre cœur le vice de l’impatience, qui naît d’une trop grande crainte d’être méprisé du monde, & d’un desir trop ardent d’en être estimé. Car enfin tant que cette méchante racine demeurera dans votre ame, elle poussera toujours, & votre vertu s’affoiblira ; peut-être même qu’avec le tems vous vous trouverez destitué de toute vertu, & en un danger continuel de retomber malheureusement dans vos désordres passés.
N’espérez donc pas obtenir jamais les vertus solides, si par des Actes fréquens de ces mêmes vertus, vous ne détruisez les vices qui leur sont directement oposés. Je dis, par des Actes fréquens : car comme il faut plusieurs pechés pour former une habitude vicieuse, il faut aussi plusieurs Actes de vertu, pour produire une habitude sainte, qui soit parfaite & incompatible avec le vice. Il faut même un plus grand nombre d’Actes de vertu, pour faire une habitude sainte, qu’il ne faut de pechés pour en faire une vicieuse parce que la corruption de la nature fortifie toujours celle-ci, & affoiblit l’autre.
Remarquez de plus que si la vertu que vous voulez pratiquer, ne peut s’acquérir sans quelques Actes extérieurs, conformes aux intérieurs, ainsi qu’il arrive dans la patience, vous devez non-seulement parler avec charité & avec douceur, mais rendre tous les services imaginables à celui qui vous aura maltraité de quelque maniere que ce soit. Et encore que ces Actes soient intérieurs ou extérieurs, vous semblent foibles, & que vous ne les fassiez qu’avec une extrême répugnance, gardez-vous bien cependant de les négliger, parce que tous foibles qu’ils sont, ils vous soutiendront dans le combat, & vous seront de puissans moyens pour remporter la victoire.
Veillez donc sur votre intérieur, & ne vous contentez pas de réprimer les mouvemens les plus violens des passions ; étouffez jusqu’aux plus petits, parce que ceux-ci, pour l’ordinaire servent de disposition aux autres, d’où naissent enfin les habitudes vicieuses. Nous sçavons par expérience que beaucoup de gens ayant négligé de mortifier leurs passions en des choses assez légeres, quoiqu’ils eussent eu le courage de les mortifier en des occasions très considérables ; nous sçavons, dis-je, que lorsqu’ils y pensoient le moins, ils ont été attaqués plus rudement que jamais par des ennemis qui n’étoient qu’à demi vaincus.
J’ai encore ici un avis de grande importance à vous donner : c’est de mortifier vos apétits dans les choses mêmes qui sont permises, mais non nécessaires. Car vous gagnerez par-là beaucoup, vous pourrez vous vaincre plus facilement dans les autres ; vous deviendrez plus aguerris & plus forts dans les tentations, & vous vous rendrez en même-tems bien plus agréables à notre-Seigneur. Je vous dis sincerement ce que je pense : ne vous lassez point de pratiquer les saints exercices que je viens de vous enseigner, & dont vous avez besoin pour la réformation de votre intérieur. Vous remporterez bientôt une glorieuse victoire sur vous-même. Vous ferez en peu de tems de forts grands progrès dans la vertu, & vous deviendrez spirituel, non pas de nom seulement, mais en effet & en vérité.
Que si vous prenez d’autres voyes, encore qu’elles vous paroissent excellentes, que vous y goutiez de grands délices spirituels, que vous croyez y avoir une intime union avec Dieu ; tenez pour certain que jamais vous n’obtiendrez de vertus solides, ni ne sçaurez ce que c’est la véritable spiritualité, qui, comme nous avons dit au premier chapitre, ne consiste pas en des exercices doux & qui flatent la nature, mais en ceux qui la crucifient avec ses passions & ses désirs déreglés.
C’est ainsi que l’homme renouvellé intérieurement par les vertus qu’il a acquises, vient à s’unir intérieurement à son Créateur & à son Sauveur attaché en Croix. Aussi est-il hors de doute, que comme les habitudes vicieuses se forment dans nous par plusieurs Actes de la volonté, lorsqu’elle succombe à l’apétit sensitif : de même les vertus chrétiennes s’acquierent par plusieurs Actes de la volonté, lorsqu’elle se conformie à celle de Dieu, qui excite l’ame tantôt à une vertu, & tantôt à l’autre. Comme donc la volonté ne peut être criminelle, quelque effort que fasse l’apétit inférieur pour la corrompre, à moins qu’elle n’y consente : aussi ne peut-elle être sainte & unie à Dieu, quelque sorte que soit la grace qui l’attire, à moins qu’elle n’y coopere par des Actes non seulement intérieurs, mais même extérieurs, s’il en est besoin.
CHAPITRE XIV.
De ce qu’il faut faire, lorsque la volonté sensible est vaincuë, & hors d’état de résister à l’apétit sensitif.
S’Il vous semble quelquefois que votre volonté est trop foible pour résister à l’apétit inférieur, & à d’autres ennemis qui tachent de s’en rendre maîtres, & si alors vous ne vous sentez pas assez de courage & de résolution pour soutenir leurs attaques, ne laissez pas de tenir ferme, n’aban- donnez point le combat, puisque vous devez croire que vous êtes victorieux, tandis qu’il ne paroit pas que vous soyez tout-à-fait vaincu. En effet, comme votre volonté n’a pas besoin du contentement de l’apétit inférieur pour prendre tel parti qu’il lui plaît : aussi quelque violence qu’elle souffre, du côté de cet ennemi domestique, elle conserve toujours l’usage entier de sa liberté. Car le Créateur lui a donné un pouvoir & un empire si absolu, que quand tous les sens, tous les Démons, toutes les Créatures ensemble auroient conspiré contre elle, rien ne pourroit l’empêcher de faire, ou de ne point faire ce qu’elle veut, ou ce qu’elle ne veut pas autant de fois, & aussi longtems, pour telle fin & de telle maniere que bon lui semble.
Que si quelquefois la tentation vous presse, desorte que votre volonté foible & presque vaincuë, semble n’avoir pas toute la force nécessaire pour y résister, gardez-vous bien de perdre courage, & de mettre les armes bas. Criez, au moins, & défendez-vous en disant au Tentateur : Retire toi d’ici Satan ; car je mourrai mille fois plutôt que de consentir à tes sugġestions infâmes. Faites comme un homme qui étant aux prises avec un ennemi opiniâtre, & ne pouvant le percer de son épée, le frape avec le pommeau partout où il peut ; voyez comme il tache de se dégager, comme il recule de quelque pas, & comme il revient sur son adversaire, pour lui donner le coup de la mort. Cela vous aprend à vous retirer souvent dans vous-même, pour considérer que de votre fonds vous n’êtes rien, & que vous ne pouvez rien ; pour vous animer ensuite d’une généreuse confiance en la Toute-puissance de Dieu ; pour attaquer & pour vaincre enfin avec sa grace la passion qui vous domine. C’est alors que vous devez dire : Aidez-moi, Seigneur mon Dieu, aidez-moi, Jesus & Marie, n’abandonnez point votre serviteur : ne permettez pas que je succombe à la tentation.
Mais quand l’ennemi vous en donne le loisir, appellez votre entendement au secours de la volonté ; fortifiez-la par diverses considérations propres à lui relever le courage & l’animer au combat. Si vous êtes, par exemple, ou persécuté injustement, ou affligé de quelqu’autre sorte, & que dans une profonde tristesse vous vous sentiez violemment tenté d’impatience, jusqu’à ne pouvoir, ou à ne vouloir plus rien souffrir, tachez de prendre cœur, en faisant une sérieuse réflexion sur les articles suivans, ou sur d’autres semblables.
1. Voyez si vous ne méritez point le mal que vous endurez, & si vous ne vous l’êtes point attiré vous-même. Car s’il vous est arrivé par votre faute, la raison veut que vous souffriez patiemment une playe que vous vous êtes faite de vos propres mains.
2. Mais au cas que vous n’ayez rien à vous reprocher là-dessus, jettez les yeux sur vos désordres passés, dont la Justice divine ne vous a pas encore puni, ou que vous n’avez pas expiés par une juste pénitence. Et voyant que Dieu par sa miséricorde, change la peine que vous avez méritée, qui devroit être ou fort longue en dans le Purgatoire, ou éternelle dans l’Enfer, qu’il la change, dis-je, en une autre & plus légere & plus courte, recevez-la non-seulement avec patience mais même avec joye & avec action de graces.
3. Que si vous croyez, quoique sans raison, avoir commis peu de fautes ; & fait beaucoup de pénitence, souvenez-vous qu’on ne peut entrer dans le Royaume du Ciel, que par la porte étroite des tribulations.
4. Songez de plus, que quand vous pourriez y entrer par une autre porte, la Loi seule du pur amour devroit vous en ôter, & le desir & la pensée ; parce que le Fils de Dieu & tous les Saints après lui, y sont allés portant leur Croix, & par un chemin tout couvert d’épines.
5. Mais ce qu’il faut que vous envisagiez principalement ici, & en toutes choses, c’est la volonté de Dieu, qui vous aime tant, qu’il prendra un plaisir extrême à vous voir faire des Actes héroïques de vertu, & répondre par ces preuves de votre courage & de votre fidelité à l’affection qu’il vous porte. Sçachez au reste que plus la persécution que vous souffrirez sera injuste du côté de son auteur, & par conséquent plus insuportable du vôtre, plus le Seigneur estimera votre constance ; puisqu’au milieu des afflictioms vous adorerez ses jugemens, vous vous soumettrez à la Providence, qui tourne en bien les évenemens les plus facheux, & fait servir à notre salut la haine de nos ennemis.
CHAPITRE XV.
De quelques autres avis fort utiles pour sçavoir quelle est la maniere de bien combattre, quels ennemis on doit attaquer, & par quelle vertu on les peut vaincre.
VOus avez vû de quelle sorte il faut combattre, afin de pouvoir se vaincre soi-même, & acquérir les vertus. Mais pour remporter plus aisément & plus promptement la victoire, ne pensez pas que ce soit assez de combattre & de signaler son courage une seule fois ; il est nécessaire de retourner au combat, surtout contre l’amour propre, jusqu’à ce qu’on vienne à regarder comme ses amis, ceux dont on reçoit de plus cruels & de plus sanglans outrages. Il arrive très-souvent, comme j’ai déja dit, que ce combat étant négligé, les victoires sont difficiles, imparfaites, rares, de peu de durée. Combattez donc avec beaucoup de résolution, & ne vous excusez pas sur votre foiblesse naturelle. Car si vous manquez de forces demandez-en à notre-Seigneur, & il vous en donnera.
Songez de plus que si la fureur de vos ennemis est extrême, si la multitude en est innombrable ; l’amour que Dieu vous porte, est infiniment plus grand. Les Anges du Ciel qui vous défendent, les Saints qui intercedent pour vous, sont en beaucoup plus grand nombre.
Ces considérations ont tellement encouragé de simples femmes, qu’elles ont vaincu toute la sagesse du monde, résisté à tous les traits de la chair, triomphé de toute la rage du démon. C’est pourquoi vous ne devez point vous épouvanter, quoiqu’il vous semble que les efforts de tant d’ennemis sont difficiles à soutenir ; que cette guerre ne finira qu’avec votre vie, & que vous êtes ménacé de plusieurs endroits, d’une ruine presque certaine : Car il faut encore que vous sçachiez que ni les forces, ni les ruses de vos ennemis ne peuvent vous nuire, sans la permission de celui pour l’honneur duquel vous combattez. Et comme il aime extrêmement cette sorte de combat, comme il y exhorte autant qu’il peut tout le monde, non-seulement il ne souffrira pas que ceux qui ont conjuré votre perte, exécutent leurs mauvais desseins, mais il combattra pour vous, & vous donnera la victoire tôt ou tard, avec de grands avantages ; dût-il attendre jusqu’au dernier jour de votre vie.
Tout ce qu’il demande de vous, c’est que vous vous défendiez vaillamment ; & que quand vous seriez blessé en plusieurs rencontres, vous ne quittiez point pour cela les armes, ni ne preniez point la fuite. Au reste pour vous exciter à bien faire votre devoir, souvenez-vous que cette guerre est inévitable, & qu’il faut nécessairement combattre, ou mourir, Car enfin vous avez à faire à des ennemis si furieux & si opiniâtres, qu’il est impossible d’avoir jamais ni paix, ni treve avec eux.
CHAPITRE XVI.
Que dès le matin le Soldat Chrétien doit se préparer au Combat.
LA premiere chose que vous devez faire à votre réveil, c’est d’ouvrir les yeux de l’ame, & de vous considérer comme dans un champ de bataille, en présence de votre ennemis, & dans la nécessité, ou de combattre, ou de périr pour jamais. Figurez-vous donc devant vous cet ennemi, qui n’est autre chose qu’un vice, qu’une passion déréglée, dont vous tachez depuis quelque tems de vous défaire ; figurez-vous, dis-je, ce monstre furieux qui vient se jetter sur vous, pour vous dévorer. Représentez-vous en même tems à la droite de Jesus-Christ votre invincible Capitaine, accompagné de Marie & de Joseph, de plusieurs troupes d’Anges & de Bienheureux, & particulierement du glorieux Archange saint Michel : à la gauche, Lucifer avec ses Ministres, résolus de soutenir cette passion, ou ce vice, que vous avez à combattre, & de mettre tout en œuvre pour vous y faire succomber.
Cependant imaginez-vous entendre au fond du cœur la voix de votre Ange Gardien, qui vous parle de la sorte : c’est aujourd’hui que vous devez faire les derniers efforts pour vaincre cet ennemi, & tous ceux qui ont conspiré contre vous. Ayez bon courage ? Ne vous laissez vaincre, ni à une vaine frayeur, ni à quelque considération que ce soit ; parce que Jesus, votre Capitaine, est ici auprès de vous avec les Troupes de l’Armée Céleste, dans le dessein de vous défendre contre tous ceux qui vous font la guerre, & de ne permettre jamais qu’ils vous réduisent sous leur puissance, ni par force, ni par adresse. Demeurez ferme, & quelque peine que vous y trouviez, faites-vous violence : criez au Seigneur du plus profond de votre ame, invoquez continuellement Jesus & Marie, priez tous les Saints de vous sécourir, & ne doutez point après cela que vous ne gagniez la victoire.
Quelque foible que vous vous trouviez, quelques redoutables que vos ennemis vous paroissent, & pour leur nombre, & pour leurs forces, ne craignez rien ; car les Troupes qui viennent du Ciel à votre secours, sont plus nombreuses, que celles que l’enfer envoye pour vous ôter la vie de la grace. Le Dieu qui vous a créé, & qui vous a racheté, est Tout-puissant : il vous aime, il vous protége, & il a sans comparaison plus d’envie de vous sauver, que le démon n’en a de vous perdre.
Combattez donc vaillamment, ne vous lassez point de vous mortifier ; parce qu’en faisant une continuelle guerre à vos mauvaises inclinations, à vos habitudes vicieuses, vous remporterez enfin la victoire ; & par-là vous rentrerez dans le Royaume du Ciel, où l’ame demeure éternellement unie à son Dieu : Commencez dès maintenant à combattre au nom du Seigneur, ayant pour épée & pour bouclier, la défiance de vous-même, la confiance en Dieu, l’Oraison, l’exercice sainte de vos puissances spirituelles.
Avec ces armes vous attaquerez l’ennemi, je veux dire, cette passion dominante, que vous vous êtes proposé de vaincre, ou par un mépris généreux, ou par une ferme résistance, ou par des Actes reiterés de la vertu qui lui est contraire ; ou enfin par d’autres moyens que le Ciel vous fournira pour l’exterminer de votre cœur. Ne vous donnez point de repos, que vous ne l’ayez tout-à-fait domptée, vous mériterez par votre constance, de recevoir la couronne des mains du Souverain Juge, qui avec toute l’Eglise Triomphante, sera spectateur de votre combat.
Je vous le dis encore une fois, vous ne devez point vous ennuyer de cette guerre. Considérez seulement que tous les hommes sont obligés de servir Dieu, & de tâcher à lui plaire ; que c’est d’ailleurs une nécessité de combattre, puisqu’on ne peut prendre la fuite sans s’exposer à être blessé, & même à perdre la vie ; & qu’après tout, quand on voudroit se révolter contre Dieu, embrasser le parti du monde, s’abandonner aux plaisirs des sens, on ne seroit pas exempt de peine, puisqu’on auroit toujours à souffrir beaucoup malgré qu’on en eût, & dans le corps & dans l’ame, pour satisfaire sa sensualité & son ambition. Quelle plus grande folie que de ne pas craindre en ce monde, des peines très-rudes, qui sont suivies d’une éternité de tourmens ; de craindre quelques peines assez legéres, qui se terminent à une éternité de bonheur, à un repos où l’on jouit pour jamais de Dieu.
CHAPITRE XVII.
De l’ordre qu’il faut garder dans le combat contre les passions & les vices.
IL est d’une extrême conséquence que vous sçachiez l’ordre qu’il faut garder dans le combat contre les passions & les vices, pour ne pas agir en aveugles, ne pas donner de coups en l’air, comme font beaucoup de gens, qui perdent par-là presque tout le fruit de leurs peines.
Commencez donc par vous recuëillir en vous-même afin d’examiner soigneusement quelles sont pour l’ordinaire vos pensées & vos affections, quelle est la passion qui regne le plus en vous ; & c’est particulierement à celle-là, comme à votre plus grande ennemie, que vous devez déclarer la guerre. Que si le malin esprit voulant faire diversion, vous attaque par quelqu’autre endroit, il faut aller du côté que le danger est plus pressant, & revenir aussi-tôt à votre premiere entreprise.
CHAPITRE XVIII.
De quelle maniere on doit réprimer les mouvemens subtils des passions.
SI vous n’êtes pas encore bien accoutumé à supporter patiemment les injures, les affronts & les autres peines de cette vie, vous vous y accoutumerez en les prévoyant, & vous préparant de loin à les recevoir. Lors donc que vous aurez examiné de quelle nature est cette passion qui vous tourmente davantage, vous verrez ensuite quelles sont les personnes à qui vous avez affaire ; quels sont les lieux & les occasions, où vous vous trou- vez ordinairement, & vous connoitrez par-là ce qui peut vous arriver de facheux.
Que s’il vous survient quelque accident imprévu, outre qu’il vous servira de beaucoup de vous être précautionné contre de pareils sujets de mortification & de peine : voici encore un moyen de vous le rendre plus suportable. Dès que vous vous sentirez tant soit peu émû d’une injure qu’on vous aura fait sur le champ, d’une affliction qui vous sera arrivée contre votre attente ; prenez garde à vous, ne vous laissez pas aller au chagrin : songez d’abord à élever votre cœur à Dieu, & considérez que cet accident est un coup du Ciel ; que Dieu même, ce Pere si bon, ne vous l’envoye que comme un moyen de vous purifier davantage, & de vous unir plus étroitement à lui, & qu’il se plaît infiniment à vous voir souffrir avec joye les plus grandes adversités pour l’amour de lui.
Tournez-vous après cela vers vous-mêmes, & faites-vous de justes reproches. Lâche que tu es, comment as-tu si peu de courage, que de ne pouvoir porter une Croix qui te vient, non pas de cette personne, ou de cette autre, mais de ton Pere qui est dans le Ciel. Puis envisageant la Croix recevez-la, non-seulement avec soumission, mais même avec allégresse, en disant : O Croix, que la Providence divine m’a préparée, avant que je fusse au monde ; Croix, que l’amour du Nom de Jesus crucifié me rend plus douce que tous les plaisirs des sens, attachez-moi désormais à vous ; afin que par vous je puisse être uni à celui qui m’a racheté, en mourant entre vos bras.