Cinna ou la Clémence d’Auguste (page 2)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinna ou la Clémence d’Auguste · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

S’il faut subir le coup d’un destin rigoureux,

Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux : 320

Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie,

Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

ÉMILIE.

Oui, va, n’écoute plus ma voix qui te retient :

Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.

Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325

Tu voudrais fuir : en vain, Cinna, je le confesse,

Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir

À ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.

Porte, porte chez lui cette mâle assurance,

Digne de notre amour, digne de ta naissance ; 330

Meurs, s’il y faut mourir, en citoyen romain,

Et par un beau trépas couronne un beau dessein.

Ne crains pas qu’après toi rien ici me retienne :

Ta mort emportera mon âme vers la tienne ;

Et mon cœur aussitôt, percé des mêmes coups… 335

CINNA.

Ah ! souffrez que tout mort je vive encore en vous ;

Et du moins en mourant permettez que j’espère

Que vous saurez venger l’amant avec le père.

Rien n’est pour vous à craindre : aucun de nos amis

Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m’est promis ;340

Et, leur parlant tantôt des misères romaines,

Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines,

De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts

D’un si parfait amour ne trahît les secrets :

Il n’est su que d’Évandre et de votre Fulvie. 345

ÉMILIE.

Avec moins de frayeur, je vais donc chez Livie,

Puisque dans ton péril il me reste un moyen

De faire agir pour toi son crédit et le mien ;

Mais si mon amitié par là ne te délivre,

N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre. 350

Je fais de ton destin des règles à mon sort,

Et j’obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.

CINNA.

Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.

ÉMILIE.

Va-t’en, et souviens-toi seulement que je t’aime.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

Scène première.

AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.

AUGUSTE.

Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici.355

Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime.)

Cet empire absolu sur la terre et sur l’onde,

Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le monde,

Cette grandeur sans borne et cet illustre rang,

Qui m’a jadis coûté tant de peine et de sang, 360

Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune

D’un courtisan flatteur la présence importune,

N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,

Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.

L’ambition déplaît quand elle est assouvie, 365

D’une contraire ardeur son ardeur est suivie ;

Et comme notre esprit, jusqu’au dernier soupir,

Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,

Il se ramène en soi, n’ayant plus où se prendre,

Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.370

J’ai souhaité l’empire, et j’y suis parvenu ;

Mais, en le souhaitant, je ne l’ai pas connu :

Dans sa possession, j’ai trouvé pour tous charmes

D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,

Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375

Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.

Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême ;

Le grand César mon père en a joui de même :

D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,

Que l’un s’en est démis, et l’autre l’a gardé ; 380

Mais l’un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,

Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ;

L’autre, tout débonnaire, au milieu du sénat,

A vu trancher ses jours par un assassinat.

Ces exemples récents suffiroient pour m’instruire, 385

Si par l’exemple seul on se devoit conduire :

L’un m’invite à le suivre, et l’autre me fait peur ;

Mais l’exemple souvent n’est qu’un miroir trompeur,

Et l’ordre du destin qui gêne nos pensées

N’est pas toujours écrit dans les choses passées : 390

Quelquefois l’un se brise où l’autre s’est sauvé,

Et par où l’un périt, un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.

Vous, qui me tenez lieu d’Agrippe et de Mécène,

Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395

Prenez sur mon esprit le pouvoir qu’ils ont eu.

Ne considérez point cette grandeur suprême,

Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même ;

Traitez-moi comme ami, non comme souverain ;

Rome, Auguste, l’État, tout est en votre main : 400

Vous mettrez et l’Europe, et l’Asie, et l’Afrique,

Sous les lois d’un monarque, ou d’une république ;

Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen

Je veux être empereur, ou simple citoyen.

CINNA.

Malgré notre surprise, et mon insuffisance,405

Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance,

Et mets bas le respect qui pourroit m’empêcher

De combattre un avis où vous semblez pencher ;

Souffrez-le d’un esprit jaloux de votre gloire,

Que vous allez souiller d’une tache trop noire,410

Si vous ouvrez votre âme à ces impressions

Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes ;

On garde sans remords ce qu’on acquiert sans crimes ;

Et plus le bien qu’on quitte est noble, grand, exquis,415

Plus qui l’ose quitter le juge mal acquis.

N’imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque

À ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;

Vous l’êtes justement, et c’est sans attentat

Que vous avez changé la forme de l’État. 420

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,

Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ;

Vos armes l’ont conquise, et tous les conquérants

Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ;

Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces,425

Gouvernant justement, ils s’en font justes princes :

C’est ce que fit César ; il vous faut aujourd’hui

Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,

César fut un tyran, et son trépas fut juste,430

Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang

Dont vous l’avez vengé pour monter à son rang.

N’en craignez point, seigneur, les tristes destinées ;

Un plus puissant démon veille sur vos années :

On a dix fois sur vous attenté sans effet,435

Et qui l’a voulu perdre au même instant l’a fait.

On entreprend assez, mais aucun n’exécute ;

Il est des assassins, mais il n’est plus de Brute :

Enfin, s’il faut attendre un semblable revers,

Il est beau de mourir maître de l’univers. 440

C’est ce qu’en peu de mots j’ose dire, et j’estime

Que ce peu que j’ai dit est l’avis de Maxime.

MAXIME.

Oui, j’accorde qu’Auguste a droit de conserver

L’empire où sa vertu l’a fait seule arriver,

Et qu’au prix de son sang, au péril de sa tête, 445

Il a fait de l’État une juste conquête ;

Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter,

Qu’il accuse par là César de tyrannie,

Qu’il approuve sa mort, c’est ce que je dénie.450

Rome est à vous, seigneur, l’empire est votre bien.

Chacun en liberté peut disposer du sien :

Il le peut à son choix garder, ou s’en défaire ;

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455

Esclave des grandeurs où vous êtes monté !

Possédez-les, seigneur, sans qu’elles vous possèdent.

Loin de vous captiver, souffrez qu’elles vous cèdent ;

Et faites hautement connaître enfin à tous

Que tout ce qu’elles ont est au-dessous de vous. 460

Votre Rome autrefois vous donna la naissance ;

Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;

Et Cinna vous impute à crime capital

La libéralité vers le pays natal !

Il appelle remords l’amour de la patrie ! 465

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,

Et ce n’est qu’un objet digne de nos mépris,

Si de ses pleins effets l’infamie est le prix !

Je veux bien avouer qu’une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d’elle ; 470

Mais commet-on un crime indigne de pardon,

Quand la reconnaissance est au-dessus du don ?

Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :

Votre gloire redouble à mépriser l’empire ;

Et vous serez fameux chez la postérité, 475

Moins pour l’avoir conquis que pour l’avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême ;

Mais pour y renoncer il faut la vertu même ;

Et peu de généreux vont jusqu’à dédaigner,

Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480

Considérez d’ailleurs que vous régnez dans Rome,

Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,

On hait la monarchie ; et le nom d’empereur,

Cachant celui de roi, ne fait pas moins d’horreur.

Ils passent pour tyran quiconque s’y fait maître, 485

Qui le sert, pour esclave, et qui l’aime, pour traître ;

Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu,

Et pour s’en affranchir tout s’appelle vertu.

Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines :

On a fait contre vous dix entreprises vaines ;490

Peut-être que l’onzième est prête d’éclater,

Et que ce mouvement qui vous vient agiter

N’est qu’un avis secret que le ciel vous envoie,

Qui pour vous conserver n’a plus que cette voie.

Ne vous exposez plus à ces fameux revers. 495

Il est beau de mourir maître de l’univers ;

Mais la plus belle mort souille notre mémoire,

Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

CINNA.

Si l’amour du pays doit ici prévaloir,

C’est son bien seulement que vous devez vouloir ;500

Et cette liberté, qui lui semble si chère,

N’est pour Rome, Seigneur, qu’un bien imaginaire,

Plus nuisible qu’utile, et qui n’approche pas

De celui qu’un bon prince apporte à ses États.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense, 505

Avec discernement punit et récompense,

Et dispose de tout en juste possesseur,

Sans rien précipiter, de peur d’un successeur.

Mais quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte :

La voix de la raison jamais ne se consulte ;510

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,

L’autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu’il fait pour une année,

Voyant d’un temps si court leur puissance bornée,

Des plus heureux desseins font avorter le fruit,515

De peur de le laisser à celui qui les suit.

Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,

Dans le champ du public largement ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément,

Espérant à son tour un pareil traitement :520

Le pire des États, c’est l’État populaire.

AUGUSTE.

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.

Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans

Avec le premier lait sucent tous ses enfants,

Pour l’arracher des cœurs, est trop enracinée.525

MAXIME.

Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée ;

Son peuple, qui s’y plaît, en fuit la guérison :

Sa coutume l’emporte, et non pas la raison ;

Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,

Est une heureuse erreur dont il est idolâtre,530

Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,

L’a vu cent fois marcher sur la tête des rois,

Son épargne s’enfler du sac de leurs provinces.

Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes ?

J’ose dire, seigneur, que par tous les climats 535

Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’États ;

Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,

Qu’on ne sauroit changer sans lui faire une injure :

Telle est la loi du ciel, dont la sage équité

Sème dans l’univers cette diversité. 540

Les Macédoniens aiment le monarchique,

Et le reste des Grecs la liberté publique ;

Les Parthes, les Persans veulent des souverains ;

Et le seul consulat est bon pour les Romains.

CINNA.

Il est vrai que du ciel la prudence infinie545

Départ à chaque peuple un différent génie ;

Mais il n’est pas moins vrai que cet ordre des cieux

Change selon les temps comme selon les lieux.

Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ;

Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, 550

Et reçoit maintenant de vos rares bontés

Le comble souverain de ses prospérités.

Sous vous, l’État n’est plus en pillage aux armées ;

Les portes de Janus par vos mains sont fermées,

Ce que sous ses consuls on n’a vu qu’une fois,555

Et qu’a fait voir comme eux le second de ses rois.

MAXIME.

Les changements d’État que fait l’ordre céleste

Ne coûtent point de sang, n’ont rien qui soit funeste.

CINNA.

C’est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,

De nous vendre un peu cher les grands biens qu’ils nous font.560

L’exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,

Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

MAXIME.

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté

Quand il a combattu pour notre liberté ?

CINNA.

Si le ciel n’eût voulu que Rome l’eût perdue,565

Par les mains de Pompée il l’auroit défendue :

Il a choisi sa mort pour servir dignement

D’une marque éternelle à ce grand changement,

Et devoit cette gloire aux mânes d’un tel homme,

D’emporter avec eux la liberté de Rome. 570

Ce nom depuis longtemps ne sert qu’à l’éblouir,

Et sa propre grandeur l’empêche d’en jouir.

Depuis qu’elle se voit la maîtresse du monde,

Depuis que la richesse entre ses murs abonde,

Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575

Produit des citoyens plus puissants que des rois,

Les grands, pour s’affermir achetant les suffrages,

Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,

Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner,

Reçoivent d’eux les lois qu’ils pensent leur donner. 580

Envieux l’un de l’autre, ils mènent tout par brigues,

Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.

Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ;

César, de mon aïeul ; Marc-Antoine, de vous ;

Ainsi la liberté ne peut plus être utile585

Qu’à former les fureurs d’une guerre civile,

Lorsque, par un désordre à l’univers fatal,

L’un ne veut point de maître, et l’autre point d’égal.

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu’elle s’unisse

En la main d’un bon chef à qui tout obéisse. 590

Si vous aimez encore à la favoriser,

Ôtez-lui les moyens de se plus diviser.

Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,

N’a fait qu’ouvrir le champ à César et Pompée,

Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir,595

S’il eût dans sa famille assuré son pouvoir.

Qu’a fait du grand César le cruel parricide,

Qu’élever contre vous Antoine avec Lépide,

Qui n’eussent pas détruit Rome par les Romains,

Si César eût laissé l’empire entre vos mains ?600

Vous la replongerez, en quittant cet empire,

Dans les maux dont à peine encore elle respire,

Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang,

Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l’amour du pays, que la pitié vous touche ;605

Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.

Considérez le prix que vous avez coûté :

Non pas qu’elle vous croie avoir trop acheté ;

Des maux qu’elle a soufferts elle est trop bien payée ;

Mais une juste peur tient son âme effrayée : 610

Si, jaloux de son heur, et las de commander,

Vous lui rendez un bien qu’elle ne peut garder,

S’il lui faut à ce prix en acheter un autre,

Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,

Si ce funeste don la met au désespoir,615

Je n’ose dire ici ce que j’ose prévoir.

Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître

Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ;

Et pour mieux assurer le bien commun de tous,

Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620

AUGUSTE.

N’en délibérons plus, cette pitié l’emporte.

Mon repos m’est bien cher, mais Rome est la plus forte ;

Et, quelque grand malheur qui m’en puisse arriver,

Je consens à me perdre afin de la sauver.

Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire : 625

Cinna, par vos conseils je retiendrai l’empire ;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part.

Je vois trop que vos cœurs n’ont point pour moi de fard,

Et que chacun de vous, dans l’avis qu’il me donne,

Regarde seulement l’État et ma personne.630

Votre amour en tous deux fait ce combat d’esprits,

Et vous allez tous deux en recevoir le prix.

Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile :

Allez donner mes lois à ce terroir fertile ;

Songez que c’est pour moi que vous gouvernerez, 635

Et que je répondrai de ce que vous ferez.

Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie :

Vous savez qu’elle tient la place de Julie,

Et que si nos malheurs et la nécessité

M’ont fait traiter son père avec sévérité, 640

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