Cinna ou la Clémence d’Auguste (page 3)
Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
Doit avoir adouci l’aigreur de cette perte.
Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner :
Vous n’êtes point pour elle un homme à dédaigner ;
De l’offre de vos vœux elle sera ravie. 645
Adieu : j’en veux porter la nouvelle à Livie.
Scène II.
CINNA, MAXIME.
MAXIME.
Quel est votre dessein après ces beaux discours ?
CINNA.
Le même que j’avois, et que j’aurai toujours.
MAXIME.
Un chef de conjurés flatte la tyrannie !
CINNA.
Un chef de conjurés la veut voir impunie !650
MAXIME.
Je veux voir Rome libre.
CINNA.
Je veux voir Rome libre.Et vous pouvez juger
Que je veux l’affranchir ensemble et la venger.
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies,
Pillé jusqu’aux autels, sacrifié nos vies,
Rempli les champs d’horreur, comblé Rome de morts, 655
Et sera quitte après pour l’effet d’un remords !
Quand le ciel par nos mains à le punir s’apprête,
Un lâche repentir garantira sa tête !
C’est trop semer d’appas, et c’est trop inviter
Par son impunité quelque autre à l’imiter.660
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé :
S’il eût puni Sylla, César eût moins osé.
MAXIME.
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,665
A servi de prétexte aux cruautés d’Auguste.
Voulant nous affranchir, Brute s’est abusé :
S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé.
CINNA.
La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
Ont fait rentrer l’État sous des lois tyranniques ;670
Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
MAXIME.
Nous sommes encor loin de mettre en évidence
Si nous nous conduisons avec plus de prudence ;
Cependant c’en est peu que de n’accepter pas675
Le bonheur qu’on recherche au péril du trépas.
CINNA.
C’en est encor bien moins, alors qu’on s’imagine
Guérir un mal si grand sans couper la racine ;
Employer la douceur à cette guérison,
C’est, en fermant la plaie, y verser du poison. 680
MAXIME.
Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
CINNA.
Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
MAXIME.
Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
CINNA.
On en sort lâchement, si la vertu n’agit.
MAXIME.
Jamais la liberté ne cesse d’être aimable ;685
Et c’est toujours pour Rome un bien inestimable.
CINNA.
Ce ne peut être un bien qu’elle daigne estimer,
Quand il vient d’une main lasse de l’opprimer :
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie ; 690
Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.
MAXIME.
Donc pour vous Émilie est un objet de haine ?
CINNA.
La recevoir de lui me seroit une gêne.
Mais quand j’aurai vengé Rome des maux soufferts, 695
Je saurai le braver jusque dans les enfers.
Oui, quand par son trépas je l’aurai méritée,
Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
L’épouser sur sa cendre, et qu’après notre effort
Les présents du tyran soient le prix de sa mort.700
MAXIME.
Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
Teint du sang de celui qu’elle aime comme un père ?
Car vous n’êtes pas homme à la violenter.
CINNA.
Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
Et nous parlons peut-être avec trop d’imprudence705
Dans un lieu si mal propre à notre confidence :
Sortons ; qu’en sûreté j’examine avec vous,
Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
Scène première.
MAXIME, EUPHORBE.
MAXIME.
Lui-même il m’a tout dit : leur flamme est mutuelle ;
Il adore Émilie, il est adoré d’elle ; 710
Mais sans venger son père il n’y peut aspirer ;
Et c’est pour l’acquérir qu’il nous fait conspirer.
EUPHORBE.
Je ne m’étonne plus de cette violence
Dont il contraint Auguste à garder sa puissance :
La ligue se romproit s’il s’en étoit démis, 715
Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.
MAXIME.
Ils servent à l’envi la passion d’un homme
Qui n’agit que pour soi, feignant d’agir pour Rome ;
Et moi, par un malheur qui n’eut jamais d’égal,
Je pense servir Rome, et je sers mon rival. 720
EUPHORBE.
Vous êtes son rival ?
MAXIME.
Vous êtes son rival ?Oui, j’aime sa maîtresse,
Et l’ai caché toujours avec assez d’adresse ;
Mon ardeur inconnue, avant que d’éclater,
Par quelque grand exploit la vouloit mériter :
Cependant par mes mains je vois qu’il me l’enlève ; 725
Son dessein fait ma perte, et c’est moi qui l’achève ;
J’avance des succès dont j’attends le trépas,
Et pour m’assassiner je lui prête mon bras.
Que l’amitié me plonge en un malheur extrême !
EUPHORBE.
L’issue en est aisée : agissez pour vous-même ; 730
D’un dessein qui vous perd rompez le coup fatal ;
Gagnez une maîtresse, accusant un rival.
Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
Ne vous pourra jamais refuser Émilie.
MAXIME.
Quoi ? trahir mon ami !
EUPHORBE.
Quoi ? trahir mon ami ! L’amour rend tout permis ; 735
Un véritable amant ne connoît point d’amis,
Et même avec justice on peut trahir un traître
Qui pour une maîtresse ose trahir son maître :
Oubliez l’amitié, comme lui les bienfaits.
MAXIME.
C’est un exemple à fuir que celui des forfaits.740
EUPHORBE.
Contre un si noir dessein tout devient légitime :
On n’est point criminel quand on punit un crime.
MAXIME.
Un crime par qui Rome obtient sa liberté !
EUPHORBE.
Craignez tout d’un esprit si plein de lâcheté.
L’intérêt du pays n’est point ce qui l’engage ; 745
Le sien, et non la gloire, anime son courage.
Il aimeroit César, s’il n’étoit amoureux,
Et n’est enfin qu’ingrat, et non pas généreux.
Pensez-vous avoir lu jusqu’au fond de son âme ?
Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,750
Et peut cacher encor sous cette passion
Les détestables feux de son ambition.
Peut-être qu’il prétend, après la mort d’Octave,
Au lieu d’affranchir Rome, en faire son esclave,
Qu’il vous compte déjà pour un de ses sujets,755
Ou que sur votre perte il fonde ses projets.
MAXIME.
Mais comment l’accuser sans nommer tout le reste ?
À tous nos conjurés l’avis seroit funeste,
Et par là nous verrions indignement trahis
Ceux qu’engage avec nous le seul bien du pays.760
D’un si lâche dessein mon âme est incapable :
Il perd trop d’innocents pour punir un coupable.
J’ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.
EUPHORBE.
Auguste s’est lassé d’être si rigoureux ;
En ces occasions, ennuyé de supplices,765
Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.
MAXIME.
Nous disputons en vain, et ce n’est que folie
De vouloir par sa perte acquérir Émilie :770
Ce n’est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
Que de priver du jour ce qu’elle aime le mieux.
Pour moi j’estime peu qu’Auguste me la donne :
Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne,
Et ne fais point d’état de sa possession,775
Si je n’ai point de part à son affection.
Puis-je la mériter par une triple offense ?
Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
Je conserve le sang qu’elle veut voir périr ;
Et j’aurois quelque espoir qu’elle me pût chérir ? 780
EUPHORBE.
C’est ce qu’à dire vrai je vois fort difficile.
L’artifice pourtant vous y peut être utile ;
Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
Et du reste le temps en pourra disposer.
MAXIME.
Mais si pour s’excuser il nomme sa complice, 785
S’il arrive qu’Auguste avec lui la punisse,
Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
Celle qui nous oblige à conspirer sa mort ?
EUPHORBE.
Vous pourriez m’opposer tant et de tels obstacles
Que pour les surmonter il faudroit des miracles ; 790
J’espère, toutefois, qu’à force d’y rêver…
MAXIME.
Éloigne-toi ; dans peu j’irai te retrouver :
Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
Pour mieux résoudre après ce que je me propose.
Scène II.
CINNA, MAXIME.
MAXIME.
Vous me semblez pensif.
CINNA.
Vous me semblez pensif.Ce n’est pas sans sujet.795
MAXIME.
Puis-je d’un tel chagrin savoir quel est l’objet ?
CINNA.
Émilie et César, l’un et l’autre me gêne :
L’un me semble trop bon, l’autre trop inhumaine.
Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins,
Et s’en fît plus aimer, ou m’aimât un peu moins ; 800
Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
Et la pût adoucir comme elle me désarme !
Je sens au fond du cœur mille remords cuisants,
Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents ;
Cette faveur si pleine, et si mal reconnue, 805
Par un mortel reproche à tous moments me tue.
Il me semble surtout incessamment le voir
Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
Écouter nos avis, m’applaudir et me dire :
« Cinna, par vos conseils, je retiendrai l’empire, 810
Mais je le retiendrai pour vous en faire part. »
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
Ah ! plutôt… Mais, hélas ! j’idolâtre Émilie ;
Un serment exécrable à sa haine me lie ;
L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux : 815
Des deux côtés j’offense et ma gloire et les Dieux ;
Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,
Et vers l’un ou vers l’autre il faut être perfide.
MAXIME.
Vous n’aviez point tantôt ces agitations ;
Vous paroissiez plus ferme en vos intentions ; 820
Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.
CINNA.
On ne les sent aussi que quand le coup approche,
Et l’on ne reconnoît de semblables forfaits
Que quand la main s’apprête à venir aux effets.
L’âme, de son dessein jusque-là possédée, 825
S’attache aveuglément à sa première idée ;
Mais alors quel esprit n’en devient point troublé ?
Ou plutôt quel esprit n’en est point accablé ?
Je crois que Brute même, à tel point qu’on le prise,
Voulut plus d’une fois rompre son entreprise, 830
Qu’avant que de frapper elle lui fit sentir
Plus d’un remords en l’âme, et plus d’un repentir.
MAXIME.
Il eut trop de vertu pour tant d’inquiétude ;
Il ne soupçonna point sa main d’ingratitude,
Et fut contre un tyran d’autant plus animé835
Qu’il en reçut de biens et qu’il s’en vit aimé.
Comme vous l’imitez, faites la même chose,
Et formez vos remords d’une plus juste cause,
De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
Le bonheur renaissant de notre liberté.840
C’est vous seul aujourd’hui qui nous l’avez ôtée ;
De la main de César Brute l’eût acceptée,
Et n’eût jamais souffert qu’un intérêt léger
De vengeance ou d’amour l’eût remise en danger.
N’écoutez plus la voix d’un tyran qui vous aime, 845
Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ;
Mais entendez crier Rome à votre côté :
« Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m’as ôté ;
Et, si tu m’as tantôt préféré ta maîtresse,
Ne me préfère pas le tyran qui m’oppresse. » 850
CINNA.
Ami, n’accable plus un esprit malheureux
Qui ne forme qu’en lâche un dessein généreux.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte ;
Mais pardonne aux abois d’une vieille amitié, 855
Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
Donner un libre cours à ma mélancolie.
Mon chagrin t’importune, et le trouble où je suis
Veut de la solitude à calmer tant d’ennuis.860
MAXIME.
Vous voulez rendre compte à l’objet qui vous blesse
De la bonté d’Octave et de votre foiblesse ;
L’entretien des amants veut un entier secret.
Adieu : je me retire en confident discret.
Scène III.
CINNA.
Donne un plus digne nom au glorieux empire865
Du noble sentiment que la vertu m’inspire,
Et que l’honneur oppose au coup précipité
De mon ingratitude et de ma lâcheté ;
Mais plutôt continue à le nommer foiblesse,
Puisqu’il devient si foible auprès d’une maîtresse, 870
Qu’il respecte un amour qu’il devroit étouffer,
Ou que, s’il le combat, il n’ose en triompher.
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ?
De quel côté pencher ? à quel parti me rendre ?
Qu’une âme généreuse a de peine à faillir !875
Quelque fruit que par là j’espère de cueillir,
Les douceurs de l’amour, celles de la vengeance,
La gloire d’affranchir le lieu de ma naissance,
N’ont point assez d’appas pour flatter ma raison,
S’il les faut acquérir par une trahison,880
S’il faut percer le flanc d’un prince magnanime
Qui du peu que je suis fait une telle estime,
Qui me comble d’honneurs, qui m’accable de biens,
Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
Ô coup ! ô trahison trop indigne d’un homme !885
Dure, dure à jamais l’esclavage de Rome !
Périsse mon amour, périsse mon espoir,
Plutôt que de ma main parte un crime si noir !
Quoi ? ne m’offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
Et qu’au prix de son sang ma passion achète ?890
Pour jouir de ses dons faut-il l’assassiner ?
Et faut-il lui ravir ce qu’il me veut donner ?
Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
Ô haine d’Émilie ! ô souvenir d’un père !
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,895
Et je ne puis plus rien que par votre congé :
C’est à vous à régler ce qu’il faut que je fasse ;
C’est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce ;
Vos seules volontés président à son sort,
Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort. 900
Ô Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable ;
Et puisque de ses lois je ne puis m’affranchir,
Faites qu’à mes désirs je la puisse fléchir.
Mais voici de retour cette aimable inhumaine.905
Scène IV.
ÉMILIE, CINNA, FULVIE.
ÉMILIE.
Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine :
Aucun de tes amis ne t’a manqué de foi,
Et je n’ai point eu lieu de m’employer pour toi.
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
Et par cette nouvelle il m’a rendu la vie.910
CINNA.
Le désavouerez-vous ? et du don qu’il me fait
Voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?
ÉMILIE.
L’effet est en ta main.
CINNA.
L’effet est en ta main. Mais plutôt en la vôtre.
ÉMILIE.
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n’est point autre :
Me donner à Cinna, c’est ne lui donner rien, 915
C’est seulement lui faire un présent de son bien.
CINNA.
Vous pouvez toutefois… ô ciel ! l’osé-je dire ?
ÉMILIE.
Que puis-je ? et que crains-tu ?
cinna
Que puis-je ? et que crains-tu ? Je tremble, je soupire,
Et vois que si nos cœurs avoient mêmes desirs,
Je n’aurois pas besoin d’expliquer mes soupirs. 920
Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ;
Mais je n’ose parler, et je ne puis me taire.
ÉMILIE.
C’est trop me gêner, parle.
CINNA.
C’est trop me gêner, parle.Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m’allez haïr.
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie925
Si cette passion ne fait toute ma joie,
Et si je ne vous aime avec toute l’ardeur
Que peut un digne objet attendre d’un grand cœur !
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme :
En me rendant heureux vous me rendez infâme ; 930
Cette bonté d’Auguste…
ÉMILIE.
Cette bonté d’Auguste…Il suffit, je t’entends,
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants :
Les faveurs du tyran emportent tes promesses ;
Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ;
Et ton esprit crédule ose s’imaginer935
Qu’Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ;
Mais ne crois pas qu’ainsi jamais je t’appartienne :
Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
Mettre un roi hors du trône, et donner ses États940,
De ses proscriptions rougir la terre et l’onde,
Et changer à son gré l’ordre de tout le monde ;
Mais le cœur d’Émilie est hors de son pouvoir.
CINNA.
Aussi n’est-ce qu’à vous que je veux le devoir.
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure : 945
La pitié que je sens ne me rend point parjure ;
J’obéis sans réserve à tous vos sentiments,
Et prends vos intérêts par delà mes serments.