Cinna ou la Clémence d’Auguste

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinna ou la Clémence d’Auguste · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CINNA. TRAGÉDIE.

ACTE I.

Scène première.

ÉMILIE.

Impatients désirs d’une illustre vengeance

Dont la mort de mon père a formé la naissance,

Enfants impétueux de mon ressentiment,

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,

Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire :5

Durant quelques moments souffrez que je respire,

Et que je considère, en l’état où je suis,

Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire,

Et que vous reprochez à ma triste mémoire10

Que par sa propre main mon père massacré

Du trône où je le vois fait le premier degré ;

Quand vous me présentez cette sanglante image,

La cause de ma haine, et l’effet de sa rage,

Je m’abandonne toute à vos ardents transports, 15

Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.

Au milieu toutefois d’une fureur si juste,

J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,

Et je sens refroidir ce bouillant mouvement

Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant.20

Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irrite

Quand je songe aux dangers où je te précipite.

Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,

Te demander du sang, c’est exposer le tien :

D’une si haute place on n’abat point de têtes 25

Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes ;

L’issue en est douteuse, et le péril certain :

Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;

L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,

Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise, 30

Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper ;

Dans sa ruine même il peut t’envelopper ;

Et quoi qu’en ma faveur ton amour exécute,

Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute.

Ah ! cesse de courir à ce mortel danger :35

Te perdre en me vengeant, ce n’est pas me venger.

Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes

Aux douceurs que corrompt l’amertume des larmes ;

Et l’on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs

La mort d’un ennemi qui coûte tant de pleurs.40

Mais peut-on en verser alors qu’on venge un père ?

Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ?

Et quand son assassin tombe sous notre effort,

Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?

Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,45

De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses ;

Et toi qui les produis par tes soins superflus,

Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus :

Lui céder, c’est ta gloire, et le vaincre, ta honte :

Montre-toi généreux, souffrant qu’il te surmonte ;50

Plus tu lui donneras, plus il te va donner,

Et ne triomphera que pour te couronner.

Scène II.

ÉMILIE, FULVIE.

ÉMILIE.

Je l’ai juré, Fulvie, et je le jure encore,

Quoique j’aime Cinna, quoique mon cœur l’adore,

S’il me veut posséder, Auguste doit périr :55

Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir.

Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose.

FULVIE.

Elle a pour la blâmer une trop juste cause :

Par un si grand dessein vous vous faites juger

Digne sang de celui que vous voulez venger ;60

Mais encore une fois souffrez que je vous die

Qu’une si juste ardeur devrait être attiédie.

Auguste chaque jour, à force de bienfaits,

Semble assez réparer les maux qu’il vous a faits ;

Sa faveur envers vous paroît si déclarée,65

Que vous êtes chez lui la plus considérée ;

Et de ses courtisans souvent les plus heureux

Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

ÉMILIE.

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;

Et de quelque façon que l’on me considère,70

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la fille d’un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses ;

D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses :

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,75

Plus d’armes nous donnons à qui nous veut trahir.

Il m’en fait chaque jour sans changer mon courage ;

Je suis ce que j’étois, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu’il verse dans mes mains

J’achète contre lui les esprits des Romains ;80

Je recevrois de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n’est point de forfaits,

Et c’est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FULVIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ? 85

Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ?

Assez d’autres sans vous n’ont pas mis en oubli

Par quelles cruautés son trône est établi :

Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes,

Qu’à son ambition ont immolé ses crimes, 90

Laissent à leurs enfants d’assez vives douleurs

Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.

Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre :

Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.

Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95

Et n’aidez leurs desseins que par des vœux secrets.

ÉMILIE.

Quoi ? je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?

J’attendrai du hasard qu’il ose le détruire ?

Et je satisferai des devoirs si pressants

Par une haine obscure et des vœux impuissants ? 100

Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,

Si quelqu’un l’immoloit à d’autres qu’à mon père ;

Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,

Qui, le faisant périr, ne me vengeroit pas.

C’est une lâcheté que de remettre à d’autres 105

Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres.

Joignons à la douceur de venger nos parents,

La gloire qu’on remporte à punir les tyrans,

Et faisons publier par toute l’Italie :

« La liberté de Rome est l’œuvre d’Émilie ;110

On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;

Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix. »

FULVIE.

Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funeste

Qui porte à votre amant sa perte manifeste.

Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l’exposez, 115

Combien à cet écueil se sont déjà brisés ;

Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

ÉMILIE.

Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible.

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir,

La crainte de sa mort me fait déjà mourir ;120

Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose :

Je veux et ne veux pas, je m’emporte et je n’ose ;

Et mon devoir confus, languissant, étonné,

Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.

Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte ;125

Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n’importe :

Cinna n’est pas perdu pour être hasardé.

De quelques légions qu’Auguste soit gardé,

Quelque soin qu’il se donne et quelque ordre qu’il tienne,

Qui méprise sa vie est maître de la sienne.130

Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ;

La vertu nous y jette, et la gloire le suit.

Quoi qu’il en soit, qu’Auguste ou que Cinna périsse,

Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ;

Cinna me l’a promis en recevant ma foi,135

Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.

Il est tard, après tout, de m’en vouloir dédire.

Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire ;

L’heure, le lieu, le bras se choisit aujourd’hui ;

Et c’est à faire enfin à mourir après lui.140

Scène iii.

CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

ÉMILIE.

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée

Par l’effroi du péril n’est-elle point troublée ?

Et reconnaissez-vous au front de vos amis

Qu’ils soient prêts à tenir ce qu’ils vous ont promis ?

CINNA.

Jamais contre un tyran entreprise conçue145

Ne permit d’espérer une si belle issue ;

Jamais de telle ardeur on n’en jura la mort,

Et jamais conjurés ne furent mieux d’accord ;

Tous s’y montrent portés avec tant d’allégresse,

Qu’ils semblent, comme moi, servir une maîtresse ;150

Et tous font éclater un si puissant courroux,

Qu’ils semblent tous venger un père comme vous.

ÉMILIE.

Je l’avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage,

Cinna sauroit choisir des hommes de courage,

Et ne remettroit pas en de mauvaises mains155

L’intérêt d’Émilie et celui des Romains.

CINNA.

Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle

Cette troupe entreprend une action si belle !

Au seul nom de César, d’Auguste, et d’empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s’enflammer de fureur,160

Et dans un même instant, par un effet contraire,

Leur front pâlir d’horreur et rougir de colère.

« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux

Qui doit conclure enfin nos desseins généreux :

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,165

Et son salut dépend de la perte d’un homme,

Si l’on doit le nom d’homme à qui n’a rien d’humain,

À ce tigre altéré de tout le sang romain.

Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues !

Combien de fois changé de partis et de ligues,170

Tantôt ami d’Antoine, et tantôt ennemi,

Et jamais insolent ni cruel à demi ! »

Là, par un long récit de toutes les misères

Que durant notre enfance ont enduré nos pères,

Renouvelant leur haine avec leur souvenir,175

Je redouble en leurs cœurs l’ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles

Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,

Où l’aigle abattoit l’aigle, et de chaque côté

Nos légions s’armoient contre leur liberté ;180

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves

Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves ;

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,

Tous vouloient à leur chaîne attacher l’univers ;

Et l’exécrable honneur de lui donner un maître 185

Faisant aimer à tous l’infâme nom de traître,

Romains contre Romains, parents contre parents,

Combattoient seulement pour le choix des tyrans.

J’ajoute à ces tableaux la peinture effroyable

De leur concorde impie, affreuse, inexorable ;190

Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,

Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat ;

Mais je ne trouve point de couleurs assez noires

Pour en représenter les tragiques histoires.

Je les peins dans le meurtre à l’envi triomphants, 195

Rome entière noyée au sang de ses enfants :

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ;

Le méchant par le prix au crime encouragé ;

Le mari par sa femme en son lit égorgé ;200

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,

Et sa tête à la main demandant son salaire ;

Sans pouvoir exprimer par tant d’horribles traits

Qu’un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205

Dont j’ai dépeint les morts pour aigrir les courages,

De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,

Qu’on a sacrifiés jusque sur les autels ?

Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,

À quels frémissements, à quelle violence, 210

Ces indignes trépas, quoique mal figurés,

Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?

Je n’ai point perdu temps, et voyant leur colère

Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,

J’ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, 215

La perte de nos biens et de nos libertés,

Le ravage des champs, le pillage des villes,

Et les proscriptions, et les guerres civiles,

Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix

Pour monter dans le trône et nous donner des lois. 220

Mais nous pouvons changer un destin si funeste,

Puisque de trois tyrans, c’est le seul qui nous reste,

Et que, juste une fois, il s’est privé d’appui,

Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui.

Lui mort, nous n’avons point de vengeur ni de maître ;225

Avec la liberté Rome s’en va renaître ;

Et nous mériterons le nom de vrais Romains,

Si le joug qui l’accable est brisé par nos mains.

Prenons l’occasion tandis qu’elle est propice :

Demain au Capitole il fait un sacrifice ;230

Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux

Justice à tout le monde, à la face des dieux :

Là presque pour sa suite il n’a que notre troupe ;

C’est de ma main qu’il prend et l’encens et la coupe ;

Et je veux pour signal que cette même main 235

Lui donne, au lieu d’encens, d’un poignard dans le sein.

Ainsi d’un coup mortel la victime frappée

Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;

Faites voir, après moi, si vous vous souvenez

Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. »240

À peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,

Par un noble serment, le vœu d’être fidèle :

L’occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi

L’honneur du premier coup que j’ai choisi pour moi.

La raison règle enfin l’ardeur qui les emporte : 245

Maxime et la moitié s’assurent de la porte ;

L’autre moitié me suit, et doit l’environner,

Prête au moindre signal que je voudrai donner.

Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.

Demain j’attends la haine ou la faveur des hommes, 250

Le nom de parricide, ou de libérateur,

César celui de prince, ou d’un usurpateur.

Du succès qu’on obtient contre la tyrannie

Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie ;

Et le peuple, inégal à l’endroit des tyrans, 255

S’il les déteste morts, les adore vivants.

Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,

Qu’il m’élève à la gloire, ou me livre au supplice,

Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,

Mourant pour vous servir tout me semblera doux.260

ÉMILIE.

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire :

Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ;

Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur

Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.

Regarde le malheur de Brute et de Cassie :265

La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie ?

Sont-ils morts tous entiers avec leurs grands desseins ?

Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?

Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,

Autant que de César la vie est odieuse ;270

Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,

Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.

Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie :

Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ;

Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275

Qu’aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,

Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t’attendent,

Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.

Mais quelle occasion mène Évandre vers nous ?

Scène IV.

CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.

ÉVANDRE.

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280

CINNA.

Et Maxime avec moi ? Le sais-tu bien, Évandre ?

ÉVANDRE.

Polyclète est encor chez vous à vous attendre,

Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,

Si ma dextérité n’eût su l’en empêcher ;

Je vous en donne avis de peur d’une surprise.285

Il presse fort.

ÉMILIE.

Il presse fort.Mander les chefs de l’entreprise !

Tous deux ! en même temps ! Vous êtes découverts.

CINNA.

Espérons mieux, de grâce.

ÉMILIE.

Espérons mieux, de grâce.Ah ! Cinna ! je te perds !

Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,

Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290

Il n’en faut point douter, Auguste a tout appris.

Quoi ? tous deux ! et sitôt que le conseil est pris !

CINNA.

Je ne vous puis celer que son ordre m’étonne ;

Mais souvent il m’appelle auprès de sa personne ;

Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295

Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.

ÉMILIE.

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,

Cinna ; ne porte point mes maux jusqu’à l’extrême ;

Et puisque désormais tu ne peux me venger,

Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger ;300

Fuis d’Auguste irrité l’implacable colère.

Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père ;

N’aigris point ma douleur par un nouveau tourment,

Et ne me réduis point à pleurer mon amant.

CINNA.

Quoi ? sur l’illusion d’une terreur panique, 305

Trahir vos intérêts et la cause publique !

Par cette lâcheté moi-même m’accuser,

Et tout abandonner quand il faut tout oser !

Que feront nos amis, si vous êtes déçue ?

ÉMILIE.

Mais que deviendras-tu, si l’entreprise est sue ? 310

CINNA.

S’il est pour me trahir des esprits assez bas,

Ma vertu pour le moins ne me trahira pas :

Vous la verrez, brillante au bord des précipices,

Se couronner de gloire en bravant les supplices,

Rendre Auguste jaloux du sang qu’il répandra, 315

Et le faire trembler alors qu’il me perdra.

Je deviendrois suspect à tarder davantage.

Adieu, Raffermissez ce généreux courage.

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