Cinna ou la Clémence d’Auguste (page 6)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinna ou la Clémence d’Auguste · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

AUGUSTE.

Quoi ? l’amour qu’en ton cœur j’ai fait naître aujourd’hui

T’emporte-t-il déjà jusqu’à mourir pour lui ?

Ton âme à ces transports un peu trop s’abandonne,

Et c’est trop tôt aimer l’amant que je te donne. 1570

ÉMILIE.

Cet amour qui m’expose à vos ressentiments

N’est point le prompt effet de vos commandements ;

Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étoient nées,

Et ce sont des secrets de plus de quatre années ;

Mais, quoique je l’aimasse et qu’il brûlât pour moi, 1575

Une haine plus forte à tous deux fit la loi ;

Je ne voulus jamais lui donner d’espérance,

Qu’il ne m’eût de mon père assuré la vengeance ;

Je la lui fis jurer ; il chercha des amis :

Le ciel rompt le succès que je m’étois promis, 1580

Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,

Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime :

Son trépas est trop juste après son attentat,

Et toute excuse est vaine en un crime d’État :

Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585

C’est tout ce qui m’amène, et tout ce que j’espère.

AUGUSTE.

Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison

Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison ?

Pour ses débordements j’en ai chassé Julie ;

Mon amour en sa place a fait choix d’Émilie, 1590

Et je la vois comme elle indigne de ce rang.

L’une m’ôtoit l’honneur, l’autre a soif de mon sang ;

Et prenant toutes deux leur passion pour guide,

L’une fut impudique et l’autre est parricide.

Ô ma fille ! est-ce là le prix de mes bienfaits ? 1595

ÉMILIE.

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets.

AUGUSTE.

Songe avec quel amour j’élevai ta jeunesse.

ÉMILIE.

Il éleva la vôtre avec même tendresse ;

Il fut votre tuteur, et vous son assassin :

Et vous m’avez au crime enseigné le chemin : 1600

Le mien d’avec le vôtre en ce point seul diffère,

Que votre ambition s’est immolé mon père,

Et qu’un juste courroux dont je me sens brûler,

À son sang innocent vouloit vous immoler.

LIVIE.

C’en est trop, Émilie arrête, et considère1605

Qu’il t’a trop bien payé les bienfaits de ton père :

Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,

Fut un crime d’Octave, et non de l’Empereur.

Tous ces crimes d’État qu’on fait pour la couronne,

Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne,1610

Et dans le sacré rang où sa faveur l’a mis,

Le passé devient juste et l’avenir permis.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable ;

Quoi qu’il ait fait ou fasse, il est inviolable :

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,1615

Et jamais on n’a droit sur ceux du souverain.

ÉMILIE.

Aussi, dans le discours que vous venez d’entendre,

Je parlois pour l’aigrir, et non pour me défendre.

Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas

Qui de vos favoris font d’illustres ingrats ;1620

Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.

Si j’ai séduit Cinna, j’en séduirai bien d’autres ;

Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,

Si j’ai l’amour ensemble et le sang à venger.

CINNA.

Que vous m’ayez séduit, et que je souffre encore 1625

D’être déshonoré par celle que j’adore !

Seigneur, la vérité doit ici s’exprimer :

J’avois fait ce dessein avant que de l’aimer.

À mes plus saints desirs la trouvant inflexible,

Je crus qu’à d’autres soins elle seroit sensible :1630

Je parlai de son père et de votre rigueur,

Et l’offre de mon bras suivit celle du cœur.

Que la vengeance est douce à l’esprit d’une femme !

Je l’attaquai par là, par là je pris son âme ;

Dans mon peu de mérite elle me négligeoit,1635

Et ne put négliger le bras qui la vengeoit :

Elle n’a conspiré que par mon artifice ;

J’en suis le seul auteur, elle n’est que complice.

ÉMILIE.

Cinna, qu’oses-tu dire ? est-ce là me chérir,

Que de m’ôter l’honneur quand il me faut mourir ?1640

CINNA.

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

ÉMILIE.

La mienne se flétrit, si César te veut croire.

CINNA.

Et la mienne se perd, si vous tirez à vous

Toute celle qui suit de si généreux coups.

ÉMILIE.

Eh bien ! prends-en ta part, et me laisse la mienne ;1645

Ce seroit l’affoiblir que d’affoiblir la tienne :

La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,

Tout doit être commun entre de vrais amants.

Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines ;

Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines ;1650

De nos parents perdus le vif ressentiment

Nous apprit nos devoirs en un même moment ;

En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent ;

Nos esprits généreux ensemble le formèrent ;

Ensemble nous cherchons l’honneur d’un beau trépas :1655

Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE.

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,

Et plus mon ennemi qu’Antoine ni Lépide :

Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez :

Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,1660

Et que tout l’univers, sachant ce qui m’anime,

S’étonne du supplice aussi bien que du crime.

Scène III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.

AUGUSTE.

Mais enfin le ciel m’aime, et ses bienfaits nouveaux

Ont enlevé Maxime à la fureur des eaux.

Approche, seul ami que j’éprouve fidèle.1665

MAXIME.

Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.

AUGUSTE.

Ne parlons plus de crime après ton repentir,

Après que du péril tu m’as su garantir :

C’est à toi que je dois et le jour et l’empire.

MAXIME.

De tous vos ennemis connoissez mieux le pire : 1670

Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,

C’est ma jalouse rage à qui vous le devez.

Un vertueux remords n’a point touché mon âme ;

Pour perdre mon rival, j’ai découvert sa trame.

Euphorbe vous a feint que je m’étais noyé, 1675

De crainte qu’après moi vous n’eussiez envoyé :

Je voulois avoir lieu d’abuser Émilie,

Effrayer son esprit, la tirer d’Italie,

Et pensois la résoudre à cet enlèvement

Sous l’espoir du retour pour venger son amant ; 1680

Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,

Sa vertu combattue a redoublé ses forces.

Elle a lu dans mon cœur ; vous savez le surplus,

Et je vous en ferois des récits superflus.

Vous voyez le succès de mon lâche artifice.1685

Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,

Faites périr Euphorbe au milieu des tourments,

Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.

J’ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,

Ma gloire, mon pays, par l’avis de ce traître, 1690

Et croirai toutefois mon bonheur infini,

Si je puis m’en punir après l’avoir puni.

AUGUSTE.

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu’un des miens qu’il veuille encor séduire ?

Qu’il joigne à ses efforts le secours des enfers : 1695

Je suis maître de moi comme de l’univers ;

Je le suis, je veux l’être. Ô siècles, ô mémoire,

Conservez à jamais ma dernière victoire !

Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous.1700

Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie :

Comme à mon ennemi je t’ai donné la vie,

Et, malgré la fureur de ton lâche destin,

Je te la donne encor comme à mon assassin.

Commençons un combat qui montre par l’issue 1705

Qui l’aura mieux de nous ou donnée ou reçue.

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ;

Je t’en avois comblé, je t’en veux accabler :

Avec cette beauté que je t’avois donnée,

Reçois le consulat pour la prochaine année. 1710

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,

Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ;

Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :

Te rendant un époux, je te rends plus qu’un père.

ÉMILIE.

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés ; 1715

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connois mon forfait, qui me sembloit justice ;

Et, ce que n’avoit pu la terreur du supplice,

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon cœur en secret me dit qu’il y consent. 1720

Le ciel a résolu votre grandeur suprême ;

Et pour preuve, Seigneur, je n’en veux que moi-même :

J’ose avec vanité me donner cet éclat,

Puisqu’il change mon cœur, qu’il veut changer l’État.

Ma haine va mourir, que j’ai crue immortelle ; 1725

Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle ;

Et prenant désormais cette haine en horreur,

L’ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA.

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses

Au lieu de châtiments trouvent des récompenses ? 1730

Ô vertu sans exemple ! ô clémence, qui rend

Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

AUGUSTE.

Cesse d’en retarder un oubli magnanime ;

Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime :

Il nous a trahis tous ; mais ce qu’il a commis1735

Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(À Maxime.)

Reprends auprès de moi ta place accoutumée ;

Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ;

Qu’Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ;

Et que demain l’hymen couronne leur amour.1740

Si tu l’aimes encor, ce sera ton supplice.

MAXIME.

Je n’en murmure point, il a trop de justice ;

Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés

Que je ne suis jaloux du bien que vous m’ôtez.

CINNA.

Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée1745

Vous consacre une foi lâchement violée,

Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,

Que la chute du ciel ne pourroit l’ébranler.

Puisse le grand moteur des belles destinées,

Pour prolonger vos jours, retrancher nos années ;1750

Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,

Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous !

LIVIE.

Ce n’est pas tout, Seigneur : une céleste flamme

D’un rayon prophétique illumine mon âme.

Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi ;1755

De votre heureux destin c’est l’immuable loi.

Après cette action vous n’avez rien à craindre :

On portera le joug désormais sans se plaindre ;

Et les plus indomptés, renversant leurs projets,

Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets ;1760

Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie

N’attaquera le cours d’une si belle vie ;

CINNA.

Jamais plus d’assassins, ni de conspirateurs :

Vous avez trouvé l’art d’être maître des cœurs.

Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765

Se démet en vos mains de l’empire du monde ;

Vos royales vertus lui vont trop enseigner

Que son bonheur consiste à vous faire régner :

D’une si longue erreur pleinement affranchie,

Elle n’a plus de vœux que pour la monarchie, 1770

Vous prépare déjà des temples, des autels,

Et le ciel une place entre les immortels ;

Et la postérité, dans toutes les provinces,

Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

AUGUSTE.

J’en accepte l’augure, et j’ose l’espérer : 1775

Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer !

Qu’on redouble demain les heureux sacrifices

Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices ;

Et que vos conjurés entendent publier

Qu’Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

MONTAGNE.

Livre I de ses Essais, chapitre xxiii.

L’empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d’une coniuration que luy brassoit L. Cinna : il delibera de s’en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d’entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : « Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i’ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde ? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? » car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d’une voix plus forte, et s’en prenoit à soy mesme : « Pourquoy vis tu, s’il importe à tant de gents que tu meures ? N’y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils receus ? lui dict elle : fay ce que font les médecins ; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu na iusques à cette heure rien proufité : Lepidus a suyvi Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio : commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy ; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. » Auguste feut bien ayse d’avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu’il avoit assignez au conseil, commanda qu’on feist venir à luy Cinna tout seul ; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en cette maniere : « En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience ; n’interromps pas mon parler : ie te donray temps et loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que t’ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t’estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t’ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l’office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l’octroyay, l’ayant refusé à d’aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T’ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer. » À quoy Cinna s’estant escrié qu’il estoit bien esloingné d’une si meschante pensee : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m’avois promis, suyvit Auguste ; tu m’avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en tel compaignie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoy, adiousta il, le fais tu ? Est ce pour estre empereur ? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s’il n’y a que moy qui t’empesche d’arriver à l’empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d’un simple libertin. Quoy ! n’as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu’à entreprendre Cesar ? Ie le quitte, s’il n’y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse ? » Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres) : « Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy ; que l’amitié commence de ce iourd’huy entre nous ; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu l’ayes receue. » Et se despartit d’avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n’y eut iamais de coniuration ny d’entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence.

SENECA.

Lib. I, De Clementia, cap. ix.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo æstimare incipiat. In communi quidem republica, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis ; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat ; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitatet adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inter cœnam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias : « Quid ergo ? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito ? Ergo non dabit pœnas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus prœliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare ? » Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnæ irascebatur : « Quid vivis, si perire te tam multorum interest ? Quis finis erit suppliciorum ? quis sanguinis ? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenta sunt. » Interpellavit tandem illum Livia uxor, et : « Admittis, inquit, muliebre consilium ? Fac quod medici solent ; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti : Salvidienum Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam, Cæpio, Cæpionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet ; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce L. Cinnæ ; deprehensus est ; jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest. » Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit ; renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset : « Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames ; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi ; patrimonium tibi omne concessi ; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant : sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti. » Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam : « Non præstas, inquit, fidem, Cinna ; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras. » Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum ; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem : « Quo, inquit, hoc animo facis ? Ut ipse sis princeps ? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum tuam tueri non potes ; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem advocare ? Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt ? » Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc pœnam qua sola erat contentus futurus, extenderet : « Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas. » Post hæc detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere ; amicissimum, fidelissimumque habuit ; hæres solus fuit illi ; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.

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