Horace (page 2)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs,

Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ?

Nos ennemis communs attendent avec joie

Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie,

Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,

Dénué d’un secours par lui-même détruit.

Ils ont assez longtemps joui de nos divorces ;

Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

Et noyons dans l’oubli ces petits différends

Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

Que si l’ambition de commander aux autres

Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres,

Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaiser,

Elle nous unira, loin de nous diviser.

Nommons des combattants pour la cause commune :

Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;

Et suivant ce que d’eux ordonnera le sort,

Que le faible parti prenne loi du plus fort ;

Mais sans indignité pour des guerriers si braves,

Qu’ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.

Ainsi nos deux états ne feront qu’un empire. "

Il semble qu’à ces mots notre discorde expire :

Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,

Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami ;

Ils s’étonnent comment leurs mains, de sang avides,

Volaient, sans y penser, à tant de parricides,

Et font paraître un front couvert tout à la fois

D’horreur pour la bataille, et d’ardeur pour ce choix.

Enfin l’offre s’accepte, et la paix désirée

Sous ces conditions est aussitôt jurée :

Trois combattront pour tous ; mais pour les mieux choisir,

Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir :

Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.

CAMILLE.

Ô dieux, que ce discours rend mon âme contente !

CURIACE.

Dans deux heures au plus, par un commun accord,

Le sort de nos guerriers réglera notre sort.

Cependant tout est libre, attendant qu’on les nomme :

Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome ;

D’un et d’autre côté l’accès étant permis,

Chacun va renouer avec ses vieux amis.

Pour moi, ma passion m’a fait suivre vos frères ;

Et mes désirs ont eu des succès si prospères,

Que l’auteur de vos jours m’a promis à demain

Le bonheur sans pareil de vous donner la main.

Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?

CAMILLE.

Le devoir d’une fille est en l’obéissance.

CURIACE.

Venez donc recevoir ce doux commandement,

Qui doit mettre le comble à mon contentement.

CAMILLE.

Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,

Et savoir d’eux encor la fin de nos misères.

JULIE.

Allez, et cependant au pied de nos autels

J’irai rendre pour vous grâces aux immortels.

ACTE II.

Scène première.

HORACE, CURIACE.

CURIACE.

Ainsi Rome n’a point séparé son estime ;

Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime :

Cette superbe ville en vos frères et vous

Trouve les trois guerriers qu’elle préfère à tous ;

Et son illustre ardeur d’oser plus que les autres,

D’une seule maison brave toutes les nôtres :

Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains,

Que hors les fils d’Horace il n’est point de Romains.

Ce choix pouvait combler trois familles de gloire,

Consacrer hautement leurs noms à la mémoire :

Oui, l’honneur que reçoit la vôtre par ce choix,

En pouvait à bon titre immortaliser trois ;

Et puisque c’est chez vous que mon heur et ma flamme

M’ont fait placer ma sœur et choisir une femme,

Ce que je vais vous être et ce que je vous suis

Me font y prendre part autant que je le puis ;

Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,

Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte :

La guerre en tel éclat a mis votre valeur,

Que je tremble pour Albe et prévois son malheur :

Puisque vous combattez, sa perte est assurée ;

En vous faisant nommer, le destin l’a jurée.

Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,

Et me compte déjà pour un de vos sujets.

HORACE.

Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,

Voyant ceux qu’elle oublie, et les trois qu’elle nomme.

C’est un aveuglement pour elle bien fatal,

D’avoir tant à choisir, et de choisir si mal.

Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d’elle

Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle ;

Mais quoique ce combat me promette un cercueil,

La gloire de ce choix m’enfle d’un juste orgueil ;

Mon esprit en conçoit une mâle assurance :

J’ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance ;

Et du sort envieux quels que soient les projets,

Je ne me compte point pour un de vos sujets.

Rome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie

Remplira son attente, ou quittera la vie.

Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement :

Ce noble désespoir périt malaisément.

Rome, quoi qu’il en soit, ne sera point sujette,

Que mes derniers soupirs n’assurent ma défaite.

CURIACE.

Hélas ! C’est bien ici que je dois être plaint.

Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.

Dures extrémités, de voir Albe asservie,

Ou sa victoire au prix d’une si chère vie,

Et que l’unique bien où tendent ses désirs

S’achète seulement par vos derniers soupirs !

Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre ?

De tous les deux côtés j’ai des pleurs à répandre ;

De tous les deux côtés mes désirs sont trahis.

HORACE.

Quoi ! Vous me pleureriez mourant pour mon pays !

Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes ;

La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,

Et je le recevrais en bénissant mon sort,

Si Rome et tout l’état perdaient moins en ma mort.

CURIACE.

À vos amis pourtant permettez de le craindre ;

Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre :

La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ;

Il vous fait immortel, et les rend malheureux :

On perd tout quand on perd un ami si fidèle.

Mais Flavian m’apporte ici quelque nouvelle.

Scène II.

HORACE, CURIACE, FLAVIAN.

CURIACE.

Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix ?

FLAVIAN.

Je viens pour vous l’apprendre.

CURIACE.

Eh bien, qui sont les trois ?

FLAVIAN.

Vos deux frères et vous.

CURIACE.

Qui ?

FLAVIAN.

Vous et vos deux frères.

Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères ?

Ce choix vous déplaît-il ?

CURIACE.

Non, mais il me surprend :

Je m’estimais trop peu pour un honneur si grand.

FLAVIAN.

Dirai-je au dictateur, dont l’ordre ici m’envoie,

Que vous le recevez avec si peu de joie ?

Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.

CURIACE.

Dis-lui que l’amitié, l’alliance et l’amour

Ne pourront empêcher que les trois Curiaces

Ne servent leur pays contre les trois Horaces.

FLAVIAN.

Contre eux ! Ah ! C’est beaucoup me dire en peu de mots.

CURIACE.

Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.

Scène III.

HORACE, CURIACE.

CURIACE.

Que désormais le ciel, les enfers et la terre

Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ;

Que les hommes, les dieux, les démons et le sort

Préparent contre nous un général effort !

Je mets à faire pis, en l’état où nous sommes,

Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes.

Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible et d’affreux,

L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.

HORACE.

Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière

Offre à notre constance une illustre matière ;

Il épuise sa force à former un malheur

Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;

Et comme il voit en nous des âmes peu communes,

Hors de l’ordre commun il nous fait des fortunes.

Combattre un ennemi pour le salut de tous,

Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups,

D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire :

Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire ;

Mourir pour le pays est un si digne sort,

Qu’on briguerait en foule une si belle mort ;

Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime,

S’attacher au combat contre un autre soi-même,

Attaquer un parti qui prend pour défenseur

Le frère d’une femme et l’amant d’une sœur,

Et rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrie

Contre un sang qu’on voudrait racheter de sa vie,

Une telle vertu n’appartenait qu’à nous ;

L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,

Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée

Pour oser aspirer à tant de renommée.

CURIACE.

Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr.

L’occasion est belle, il nous la faut chérir.

Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare ;

Mais votre fermeté tient un peu du barbare :

Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité

D’aller par ce chemin à l’immortalité.

À quelque prix qu’on mette une telle fumée,

L’obscurité vaut mieux que tant de renommée.

Pour moi, je l’ose dire, et vous l’avez pu voir,

Je n’ai point consulté pour suivre mon devoir ;

Notre longue amitié, l’amour, ni l’alliance,

N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance ;

Et puisque par ce choix Albe montre en effet

Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait,

Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ;

J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme :

Je vois que votre honneur demande tout mon sang,

Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,

Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère,

Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.

Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur,

Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur ;

J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envie

Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.

Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler :

J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte ;

Et si Rome demande une vertu plus haute,

Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,

Pour conserver encor quelque chose d’humain.

HORACE.

Si vous n’êtes Romain, soyez digne de l’être ;

Et si vous m’égalez, faites-le mieux paraître.

La solide vertu dont je fais vanité

N’admet point de faiblesse avec sa fermeté ;

Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrière

Que dès le premier pas regarder en arrière.

Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;

Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point :

Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie,

J’accepte aveuglément cette gloire avec joie ;

Celle de recevoir de tels commandements

Doit étouffer en nous tous autres sentiments.

Qui, près de le servir, considère autre chose,

À faire ce qu’il doit lâchement se dispose ;

Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.

Rome a choisi mon bras, je n’examine rien :

Avec une allégresse aussi pleine et sincère

Que j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;

Et pour trancher enfin ces discours superflus,

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

CURIACE.

Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue ;

Mais cette âpre vertu ne m’était pas connue ;

Comme notre malheur elle est au plus haut point :

Souffrez que je l’admire et ne l’imite point.

HORACE.

Non, non, n’embrassez pas de vertu par contrainte ;

Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,

En toute liberté goûtez un bien si doux ;

Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.

Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme

À se bien souvenir qu’elle est toujours ma femme,

À vous aimer encor, si je meurs par vos mains,

Et prendre en son malheur des sentiments romains

Scène IV.

HORACE, CURIACE, CAMILLE.

HORACE.

Avez-vous su l’état qu’on fait de Curiace,

Ma sœur ?

CAMILLE.

Hélas ! Mon sort a bien changé de face.

HORACE.

Armez-vous de constance, et montrez-vous ma sœur ;

Et si par mon trépas il retourne vainqueur,

Ne le recevez point en meurtrier d’un frère,

Mais en homme d’honneur qui fait ce qu’il doit faire,

Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,

Par sa haute vertu, qu’il est digne de vous.

Comme si je vivais, achevez l’hyménée ;

Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,

Faites à ma victoire un pareil traitement :

Ne me reprochez point la mort de votre amant.

Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse.

Consumez avec lui toute cette faiblesse,

Querellez ciel et terre, et maudissez le sort ;

Mais après le combat ne pensez plus au mort.

Je ne vous laisserai qu’un moment avec elle,

Puis nous irons ensemble où l’honneur nous appelle.

Scène V.

HORACE, CAMILLE.

CAMILLE.

Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur

Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur ?

CURIACE.

Hélas ! Je vois trop bien qu’il faut, quoi que je fasse,

Mourir, ou de douleur, ou de la main d’Horace.

Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,

Je maudis mille fois l’état qu’on fait de moi,

Je hais cette valeur qui fait qu’Albe m’estime ;

Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,

Elle se prend au ciel, et l’ose quereller ;

Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.

CAMILLE.

Non ; je te connais mieux, tu veux que je te prie

Et qu’ainsi mon pouvoir t’excuse à ta patrie.

Tu n’es que trop fameux par tes autres exploits :

Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.

Autre n’a mieux que toi soutenu cette guerre ;

Autre de plus de morts n’a couvert notre terre :

Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ;

Souffre qu’un autre ici puisse ennoblir le sien.

CURIACE.

Que je souffre à mes yeux qu’on ceigne une autre tête

Des lauriers immortels que la gloire m’apprête,

Ou que tout mon pays reproche à ma vertu

Qu’il aurait triomphé si j’avais combattu,

Et que sous mon amour ma valeur endormie

Couronne tant d’exploits d’une telle infamie !

Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ;

Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon conte,

Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE.

Quoi ! Tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis !

CURIACE.

Avant que d’être à vous, je suis à mon pays.

CAMILLE.

Mais te priver pour lui toi-même d’un beau-frère,

Ta sœur de son mari !

CURIACE.

Telle est notre misère :

Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceur

Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE.

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête,

Et demander ma main pour prix de ta conquête !

CURIACE.

Il n’y faut plus penser : en l’état où je suis,

Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis.

Vous en pleurez, Camille ?

CAMILLE.

Il faut bien que je pleure :

Mon insensible amant ordonne que je meure ;

Et quand l’hymen pour nous allume son flambeau,

Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.

Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine,

Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.

CURIACE.

Que les pleurs d’une amante ont de puissants discours,

Et qu’un bel œil est fort avec un tel secours !

Que mon cœur s’attendrit à cette triste vue !

Ma constance contre elle à regret s’évertue.

N’attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs,

Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ;

Je sens qu’elle chancelle, et défend mal la place :

Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.

Faible d’avoir déjà combattu l’amitié,

Vaincrait-elle à la fois l’amour et la pitié ?

Allez, ne m’aimez plus, ne versez plus de larmes,

Ou j’oppose l’offense à de si fortes armes ;

Je me défendrai mieux contre votre courroux,

Et pour le mériter, je n’ai plus d’yeux pour vous :

Vengez-vous d’un ingrat, punissez un volage.

Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage !

Je n’ai plus d’yeux pour vous, vous en avez pour moi !

En faut-il plus encor ? Je renonce à ma foi.

Rigoureuse vertu dont je suis la victime,

Ne peux-tu résister sans le secours d’un crime ?

CAMILLE.

Ne fais point d’autre crime, et j’atteste les dieux

Qu’au lieu de t’en haïr, je t’en aimerai mieux ;

Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,

Et cesse d’aspirer au nom de fratricide.

Pourquoi suis-je romaine, ou que n’es-tu romain ?

Je te préparerais des lauriers de ma main ;

Je t’encouragerais, au lieu de te distraire ;

Et je te traiterais comme j’ai fait mon frère.

Hélas ! J’étais aveugle en mes vœux aujourd’hui ;

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