Horace (page 7)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

SABINE, JULIE.

SABINE.

Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur ;

Elle n’est que trop juste en un si grand malheur :

Si près de voir sur soi fondre de tels orages,

L’ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;

5Et l’esprit le plus mâle et le moins abattu

Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.

Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes,

Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes,

Et parmi les soupirs qu’il pousse vers les cieux,

10Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :

Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme,

Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’une femme.

Commander à ses pleurs en cette extrémité,

C’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

JULIE.

15C’en est peut-être assez pour une âme commune,

Qui du moindre péril se fait une infortune ;

Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux ;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ;

20Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.

Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir :

Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.

Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,

Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.

SABINE.

25Je suis Romaine, hélas ! puisqu’Horace est Romain,

J’en ai reçu le titre en recevant sa main ;

Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée,

S’il m’empêchoit de voir en quels lieux je suis née.

Albe, où j’ai commencé de respirer le jour,

30Albe, mon cher pays, et mon premier amour ;

Lorsqu’entre nous et toi je vois la guerre ouverte,

Je crains notre victoire autant que notre perte.

Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,

Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

35Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,

Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre,

Puis-je former des vœux, et sans impiété

Importuner le ciel pour ta félicité ?

Je sais que ton État, encore en sa naissance,

40Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance ;

Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destins

Ne le borneront pas chez les peuples latins ;

Que les Dieux t’ont promis l’empire de la terre,

Et que tu n’en peux voir l’effet que par la guerre :

45Bien loin de m’opposer à cette noble ardeur

Qui suit l’arrêt des Dieux et court à ta grandeur,

Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,

D’un pas victorieux franchir les Pyrénées.

Va jusqu’en l’Orient pousser tes bataillons ;

50Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ;

Fais trembler sous tes pas les colonnes d’Hercule ;

Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.

Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois

Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.

55Albe est ton origine : arrête, et considère

Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ;

Sa joie éclatera dans l’heur de ses enfants ;

Et se laissant ravir à l’amour maternelle,

60Ses vœux seront pour toi, si tu n’es plus contre elle.

JULIE.

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps

Qu’on a contre son peuple armé nos combattants,

Je vous ai vu pour elle autant d’indifférence

Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance.

65J’admirois la vertu qui réduisoit en vous

Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ;

Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,

Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE.

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats,

70Trop foibles pour jeter un des partis à bas,

Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine,

Oui, j’ai fait vanité d’être toute Romaine.

Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret,

Soudain j’ai condamné ce mouvement secret ;

75Et si j’ai ressenti, dans ses destins contraires,

Quelque maligne joie en faveur de mes frères,

Soudain, pour l’étouffer rappelant ma raison,

J’ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.

Mais aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe,

80Qu’Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,

Et qu’après la bataille il ne demeure plus

Ni d’obstacle aux vainqueurs, ni d’espoir aux vaincus,

J’aurois pour mon pays une cruelle haine,

Si je pouvois encore être toute Romaine,

85Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,

Au prix de tant de sang qui m’est si précieux.

Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme :

Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome ;

Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort,

90Et serai du parti qu’affligera le sort.

Égale à tous les deux jusques à la victoire,

Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ;

Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs,

Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

JULIE.

95Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses,

En des esprits divers, des passions diverses !

Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement !

Son frère est votre époux, le vôtre est son amant ;

Mais elle voit d’un œil bien différent du vôtre

100Son sang dans une armée, et son amour dans l’autre.

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,

Le sien irrésolu, le sien tout incertain,

De la moindre mêlée appréhendoit l’orage,

De tous les deux partis détestoit l’avantage,

105Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,

Et nourrissoit ainsi d’éternelles douleurs.

Mais hier, quand elle sut qu’on avoit pris journée,

Et qu’enfin la bataille alloit être donnée,

Une soudaine joie éclatant sur son front…

SABINE.

110Ah ! Que je crains, Julie, un changement si prompt !

Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère ;

Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère ;

Son esprit, ébranlé par les objets présents,

Ne trouve point d’absent aimable après deux ans.

115Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle ;

Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d’elle ;

Je forme des soupçons d’un trop léger sujet :

Près d’un jour si funeste on change peu d’objet ;

Les âmes rarement sont de nouveau blessées,

120Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées ;

Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens,

Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

JULIE.

Les causes, comme à vous, m’en semblent fort obscures ;

Je ne me satisfais d’aucunes conjectures.

125C’est assez de constance en un si grand danger

Que de le voir, l’attendre, et ne point s’affliger ;

Mais certes c’en est trop d’aller jusqu’à la joie.

SABINE.

Voyez qu’un bon génie à propos nous l’envoie.

Essayez sur ce point à la faire parler :

130Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.

Je vous laisse. Ma sœur, entretenez Julie :

J’ai honte de montrer tant de mélancolie,

Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,

Cherche la solitude à cacher ses soupirs.

Scène II.

CAMILLE, JULIE.

CAMILLE.

135Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne !

Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,

Et que plus insensible à de si grands malheurs,

À mes tristes discours je mêle moins de pleurs ?

De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ;

140Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée :

Je verrai mon amant, mon plus unique bien,

Mourir pour son pays, ou détruire le mien,

Et cet objet d’amour devenir, pour ma peine,

Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine.

Hélas !

JULIE.

145Hélas !Elle est pourtant plus à plaindre que vous :

On peut changer d’amant, mais non changer d’époux.

Oubliez Curiace, et recevez Valère,

Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire ;

Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis

150N’aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

CAMILLE.

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,

Et plaignez mes malheurs sans m’ordonner des crimes.

Quoiqu’à peine à mes maux je puisse résister,

J’aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULIE.

155Quoi ! vous appelez crime un change raisonnable ?

CAMILLE.

Quoi ! le manque de foi vous semble pardonnable ?

JULIE.

Envers un ennemi qui peut nous obliger ?

CAMILLE.

D’un serment solennel qui peut nous dégager ?

JULIE.

Vous déguisez en vain une chose trop claire :

160Je vous vis encore hier entretenir Valère ;

Et l’accueil gracieux qu’il recevoit de vous

Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

CAMILLE.

Si je l’entretins hier et lui fis bon visage,

N’en imaginez rien qu’à son désavantage :

165De mon contentement un autre était l’objet.

Mais pour sortir d’erreur sachez-en le sujet ;

Je garde à Curiace une amitié trop pure

Pour souffrir plus longtemps qu’on m’estime parjure.

Il vous souvient qu’à peine on voyoit de sa sœur

170Par un heureux hymen mon frère possesseur,

Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père

Que de ses chastes feux je serois le salaire.

Ce jour nous fut propice et funeste à la fois :

Unissant nos maisons, il désunit nos rois ;

175Un même instant conclut notre hymen et la guerre,

Fit naître notre espoir et le jeta par terre,

Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis,

Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.

Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes !

180Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes !

Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux !

Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux ;

Vous avez vu depuis les troubles de mon âme ;

Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme,

185Et quels pleurs j’ai versés à chaque événement,

Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.

Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,

M’a fait avoir recours à la voix des oracles.

Écoutez si celui qui me fut hier rendu

190Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.

Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’années

Au pied de l’Aventin prédit nos destinées,

Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux,

Me promit par ces vers la fin de mes travaux :

195 « Albe et Rome demain prendront une autre face ;

Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,

Et tu seras unie avec ton Curiace,

Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais. »

SaJe pris sur cet oracle une entière assurance,

200Et comme le succès passoit mon espérance,

J’abandonnai mon âme à des ravissements

Qui passoient les transports des plus heureux amants.

Jugez de leur excès : je rencontrai Valère,

Et contre sa coutume, il ne put me déplaire,

205Il me parla d’amour sans me donner d’ennui :

Je ne m’aperçus pas que je parlois à lui ;

Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace :

Tout ce que je voyais me sembloit Curiace ;

Tout ce qu’on me disoit me parloit de ses feux ;

210Tout ce que je disois l’assuroit de mes vœux.

Le combat général aujourd’hui se hasarde ;

J’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde :

Mon esprit rejetoit ces funestes objets,

Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix.

215La nuit a dissipé des erreurs si charmantes :

Mille songes affreux, mille images sanglantes,

Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur,

M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur.

J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite ;

220Un spectre en paroissant prenait soudain la fuite ;

Ils s’effaçoient l’un l’autre, et chaque illusion

Redoubloit mon effroi par sa confusion.

JULIE.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète.

CAMILLE.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite ;

225Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,

Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.

JULIE.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède !

Soit que Rome y succombe ou qu’Albe ait le dessous,

230Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux ;

Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme

Qui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome.

{{em}Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ?

Est-ce toi, Curiace ? en croirai-je mes yeux ?

Scène III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

CURIACE.

235N’en doutez point, Camille, et revoyez un homme

Qui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome ;

Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains

Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.

J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire

240Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ;

Et comme également en cette extrémité

Je craignois la victoire et la captivité…

CAMILLE.

Curiace, il suffit, je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste,

245Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu’un autre considère ici ta renommée,

Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée ;

Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer :

250Plus ton amour paroît, plus elle doit t’aimer ;

Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître,

Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.

Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer

Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ?

255Ne préfère-t-il point l’État à sa famille ?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi ?

T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?

CURIACE.

Il m’a vu comme gendre, avec une tendresse

260Qui témoignoit assez une entière allégresse ;

Mais il ne m’a point vu, par une trahison,

Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison.

Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville,

J’aime encor mon honneur en adorant Camille.

265Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment

Aussi bon citoyen que véritable amant.

D’Albe avec mon amour j’accordois la querelle :

Je soupirois pour vous en combattant pour elle ;

Et s’il falloit encor que l’on en vînt aux coups,

270Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.

Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,

Si la guerre duroit, je serois dans l’armée :

C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès,

La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE.

275La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?

JULIE.

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,

Et sachons pleinement par quels heureux effets

L’heure d’une bataille a produit cette paix.

CURIACE.

L’auroit-on jamais cru ? Déjà les deux armées,

280D’une égale chaleur au combat animées,

Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,

N’attendoient, pour donner, que le commandement,

Quand notre dictateur devant les rangs s’avance,

Demande à votre prince un moment de silence,

285Et l’ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains,

Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ?

Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes :

Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

Et l’hymen nous a joints par tant et tant de nœuds,

290Qu’il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.

Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes :

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,

Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ?

295Nos ennemis communs attendent avec joie

Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie,

Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,

Dénué d’un secours par lui-même détruit.

Ils ont assez longtemps joui de nos divorces ;

300Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

Et noyons dans l’oubli ces petits différends

Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

Que si l’ambition de commander aux autres

Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres,

305Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaiser,

Elle nous unira, loin de nous diviser.

Nommons des combattants pour la cause commune :

Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;

Et suivant ce que d’eux ordonnera le sort,

310Que le foible parti prenne loi du plus fort ;

Mais sans indignité pour des guerriers si braves,

Qu’ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.

315Ainsi nos deux États ne feront qu’un empire. »

Il semble qu’à ces mots notre discorde expire :

Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,

Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami ;

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