Horace (page 6)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Puisque ces mêmes dieux, auteurs de sa victoire,

Ont permis qu’aussitôt il en souillât la gloire,

Et qu’un si grand courage, après ce noble effort,

Fût digne en même jour de triomphe et de mort.

Sire, c’est ce qu’il faut que votre arrêt décide.

En ce lieu Rome a vu le premier parricide ;

La suite en est à craindre, et la haine des cieux :

Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux.

TULLE.

Défendez-vous, Horace.

HORACE.

À quoi bon me défendre ?

Vous savez l’action, vous la venez d’entendre ;

Ce que vous en croyez me doit être une loi.

Sire, on se défend mal contre l’avis d’un roi,

Et le plus innocent devient soudain coupable,

Quand aux yeux de son prince il paraît condamnable.

C’est crime qu’envers lui se vouloir excuser :

Notre sang est son bien, il en peut disposer ;

Et c’est à nous de croire, alors qu’il en dispose,

Qu’il ne s’en prive point sans une juste cause.

Sire, prononcez donc, je suis prêt d’obéir ;

D’autres aiment la vie, et je la dois haïr.

Je ne reproche point à l’ardeur de Valère

Qu’en amant de la sœur il accuse le frère :

Mes vœux avec les siens conspirent aujourd’hui ;

Il demande ma mort, je la veux comme lui.

Un seul point entre nous met cette différence,

Que mon honneur par là cherche son assurance,

Et qu’à ce même but nous voulons arriver,

Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.

Sire, c’est rarement qu’il s’offre une matière

À montrer d’un grand cœur la vertu toute entière.

Suivant l’occasion elle agit plus ou moins,

Et paraît forte ou faible aux yeux de ses témoins.

Le peuple, qui voit tout seulement par l’écorce,

S’attache à son effet pour juger de sa force ;

Il veut que ses dehors gardent un même cours,

Qu’ayant fait un miracle, elle en fasse toujours :

Après une action pleine, haute, éclatante,

Tout ce qui brille moins remplit mal son attente ;

Il veut qu’on soit égal en tout temps, en tous lieux ;

Il n’examine point si lors on pouvait mieux,

Ni que, s’il ne voit pas sans cesse une merveille,

L’occasion est moindre, et la vertu pareille :

Son injustice accable et détruit les grands noms ;

L’honneur des premiers faits se perd par les seconds ;

Et quand la renommée a passé l’ordinaire,

Si l’on n’en veut déchoir, il faut ne plus rien faire.

Je ne vanterai point les exploits de mon bras ;

Votre majesté, sire, a vu mes trois combats :

Il est bien malaisé qu’un pareil les seconde,

Qu’une autre occasion à celle-ci réponde,

Et que tout mon courage, après de si grands coups,

Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous ;

Si bien que pour laisser une illustre mémoire,

La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire :

Encor la fallait-il sitôt que j’eus vaincu,

Puisque pour mon honneur j’ai déjà trop vécu.

Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,

Quand il tombe en péril de quelque ignominie ;

Et ma main aurait su déjà m’en garantir ;

Mais sans votre congé mon sang n’ose sortir :

Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre ;

C’est vous le dérober qu’autrement le répandre.

Rome ne manque point de généreux guerriers ;

Assez d’autres sans moi soutiendront vos lauriers ;

Que votre majesté désormais m’en dispense ;

Et si ce que j’ai fait vaut quelque récompense,

Permettez, ô grand roi, que de ce bras vainqueur

Je m’immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.

Scène III.

TULLE, VALÈRE, Le vieil HORACE, HORACE, SABINE, JULIE.

SABINE.

Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme

Les douleurs d’une sœur, et celles d’une femme,

Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,

Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.

Ce n’est pas que je veuille avec cet artifice

Dérober un coupable au bras de la justice :

Quoi qu’il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,

Et punissez en moi ce noble criminel ;

De mon sang malheureux expiez tout son crime ;

Vous ne changerez point pour cela de victime :

Ce n’en sera point prendre une injuste pitié,

Mais en sacrifier la plus chère moitié.

Les nœuds de l’hyménée et son amour extrême

Font qu’il vit plus en moi qu’il ne vit en lui-même ;

Et si vous m’accordez de mourir aujourd’hui,

Il mourra plus en moi qu’il ne mourrait en lui ;

La mort que je demande, et qu’il faut que j’obtienne,

Augmentera sa peine, et finira la mienne.

Sire, voyez l’excès de mes tristes ennuis,

Et l’effroyable état où mes jours sont réduits.

Quelle horreur d’embrasser un homme dont l’épée

De toute ma famille a la trame coupée !

Et quelle impiété de haïr un époux

Pour avoir bien servi les siens, l’état et vous !

Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères !

N’aimer pas un mari qui finit nos misères !

Sire, délivrez-moi par un heureux trépas

Des crimes de l’aimer et de ne l’aimer pas ;

J’en nommerai l’arrêt une faveur bien grande.

Ma main peut me donner ce que je vous demande ;

Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,

Si je puis de sa honte affranchir mon époux ;

Si je puis par mon sang apaiser la colère

Des dieux qu’a pu fâcher sa vertu trop sévère,

Satisfaire en mourant aux mânes de sa sœur,

Et conserver à Rome un si bon défenseur.

Le vieil HORACE.

Sire, c’est donc à moi de répondre à Valère.

Mes enfants avec lui conspirent contre un père :

Tous trois veulent me perdre, et s’arment sans raison

Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires,

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux ;

Ils sont morts, mais pour Albe, et s’en tiennent heureux :

Puisque le ciel voulait qu’elle fût asservie,

Si quelque sentiment demeure après la vie,

Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,

Voyant que tout l’honneur en retombe sur nous ;

Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,

Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,

L’horreur que tu fais voir d’un mari vertueux.

Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.

Contre ce cher époux Valère en vain s’anime :

Un premier mouvement ne fut jamais un crime ;

Et la louange est due, au lieu du châtiment,

Quand la vertu produit ce premier mouvement.

Aimer nos ennemis avec idolâtrie,

De rage en leur trépas maudire la patrie,

Souhaiter à l’état un malheur infini,

C’est ce qu’on nomme crime, et ce qu’il a puni.

Le seul amour de Rome a sa main animée :

Il serait innocent s’il l’avait moins aimée.

Qu’ai-je dit, sire ? Il l’est, et ce bras paternel

L’aurait déjà puni s’il était criminel :

J’aurais su mieux user de l’entière puissance

Que me donnent sur lui les droits de la naissance ;

J’aime trop l’honneur, sire, et ne suis point de rang

À souffrir ni d’affront ni de crime en mon sang.

C’est dont je ne veux point de témoin que Valère :

Il a vu quel accueil lui gardait ma colère,

Lorsqu’ignorant encor la moitié du combat,

Je croyais que sa fuite avait trahi l’état.

Qui le fait se charger des soins de ma famille ?

Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille ?

Et par quelle raison, dans son juste trépas,

Prend-il un intérêt qu’un père ne prend pas ?

On craint qu’après sa sœur il n’en maltraite d’autres !

Sire, nous n’avons part qu’à la honte des nôtres,

Et de quelque façon qu’un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d’Horace ;

Il ne prend intérêt qu’aux crimes de sa race :

Qui n’est point de son sang ne peut faire d’affront

Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.

Lauriers, sacrés rameaux qu’on veut réduire en poudre,

Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,

L’abandonnerez-vous à l’infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d’un bourreau ?

Romains, souffrirez-vous qu’on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd’hui cesserait d’être Rome,

Et qu’un Romain s’efforce à tacher le renom

D’un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu’il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice ?

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits ?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu’on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d’honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur ?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s’oppose à l’effort de ton injuste amour,

Qui veut d’un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d’obstacle.

Vous les préviendrez, sire ; et par un juste arrêt

Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.

Ce qu’il a fait pour elle, il peut encor le faire :

Il peut la garantir encor d’un sort contraire.

Sire, ne donnez rien à mes débiles ans :

Rome aujourd’hui m’a vu père de quatre enfants ;

Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle ;

Il m’en reste encore un, conservez-le pour elle :

N’ôtez pas à ses murs un si puissant appui ;

Et souffrez, pour finir, que je m’adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple stupide

Soit le maître absolu d’un renom bien solide :

Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit ;

Mais un moment l’élève, un moment le détruit ;

Et ce qu’il contribue à notre renommée

Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.

C’est aux rois, c’est aux grands, c’est aux esprits bien faits,

À voir la vertu pleine en ses moindres effets ;

C’est d’eux seuls qu’on reçoit la véritable gloire ;

Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.

Vis toujours en Horace, et toujours auprès d’eux

Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,

Bien que l’occasion, moins haute ou moins brillante,

D’un vulgaire ignorant trompe l’injuste attente.

Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,

Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire, j’en ai trop dit ; mais l’affaire vous touche ;

Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE.

Sire, permettez-moi…

TULLE.

Valère, c’est assez :

Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ;

J’en garde en mon esprit les forces plus pressantes,

Et toutes vos raisons me sont encor présentes.

Cette énorme action faite presque à nos yeux

Outrage la nature, et blesse jusqu’aux dieux.

Un premier mouvement qui produit un tel crime

Ne saurait lui servir d’excuse légitime :

Les moins sévères lois en ce point sont d’accord ;

Et si nous les suivons, il est digne de mort.

Si d’ailleurs nous voulons regarder le coupable,

Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,

Vient de la même épée et part du même bras

Qui me fait aujourd’hui maître de deux états.

Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,

Parlent bien hautement en faveur de sa vie :

Sans lui j’obéirais où je donne la loi,

Et je serais sujet où je suis deux fois roi.

Assez de bons sujets dans toutes les provinces

Par des vœux impuissants s’acquittent vers leurs princes ;

Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas

Par d’illustres effets assurer leurs états ;

Et l’art et le pouvoir d’affermir des couronnes

Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes.

De pareils serviteurs sont les forces des rois,

Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.

Qu’elles se taisent donc ; que Rome dissimule

Ce que dès sa naissance elle vit en Romule :

Elle peut bien souffrir en son libérateur

Ce qu’elle a bien souffert en son premier auteur.

Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime :

Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ;

Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ;

D’une cause si belle il faut souffrir l’effet.

Vis pour servir l’état ; vis, mais aime Valère :

Qu’il ne reste entre vous ni haine ni colère ;

Et soit qu’il ait suivi l’amour ou le devoir,

Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.

Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse ;

Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse :

C’est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez

La véritable sœur de ceux que vous pleurez.

Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice ;

Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,

Si nos prêtres, avant que de sacrifier,

Ne trouvaient les moyens de le purifier :

Son père en prendra soin ; il lui sera facile

D’apaiser tout d’un temps les mânes de Camille.

Je la plains ; et pour rendre à son sort rigoureux

Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,

Puisqu’en un même jour l’ardeur d’un même zèle

Achève le destin de son amant et d’elle,

Je veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts,

En un même tombeau voie enfermer leurs corps.

Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie.

Scène dernière.

JULIE.

Camille, ainsi le Ciel t’a bien avertie

Des tragiques succès qu’il t’a préparés,

Mais toujours du secret il cache une partie

Aux esprits les plus nets, et les mieux éclairés

Il semblait nous parler de ton proche Hymenée,

Il semblait tout promettre à tes vœux innocents,

Et nous cachant ainsi ta mort inopinée

Sa voix n’est que trop vraie en trompant notre sens.

Albe et Rome aujourd’hui prennent un autre face,

Tes vœux sont exaucés, elles goûtent la paix,

Et tu vas être unie avec ton Curiace

Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais.

À MONSEIGNEUR

LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU.

Monseigneur,

Je n’aurois jamais eu la témérité de présenter à Votre Éminence ce mauvais portrait d’Horace, si je n’eusse considéré qu’après tant de bienfaits que j’ai reçus d’elle, le silence où mon respect m’a retenu jusqu’à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque juste défiance que j’aye de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté. C’est d’elle que je tiens tout ce que je suis ; et ce n’est pas sans rougir que pour toute reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette confusion, qui m’est commune avec tous ceux qui écrivent, j’ai cet avantage qu’on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É., eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de l’artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J’en ai pour garant l’auteur dont je l’ai tirée, qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, « qu’il n’y a presque aucune chose plus noble dans toute l’antiquité. » Je voudrois que ce qu’il a dit de l’action se pût dire de la peinture que j’en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s’il eût été traité d’une main plus savante ; mais du moins il a reçu de la mienne toutes celles qu’elle étoit capable de lui donner, et qu’on pouvoit raisonnablement attendre d’une muse de province, qui n’étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V. É., n’a pas les mêmes lumières à se conduire qu’ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes. Monseigneur, ce changement visible qu’on remarque en mes ouvrages depuis que j’ai l’honneur d’être à V. É., qu’est-ce autre chose qu’un effet des grandes idées qu’elle m’inspire, quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs ? et à quoi peut-on attribuer ce qui s’y mêle de mauvais, qu’aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse ? Il faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations très-signalées : l’une, d’avoir ennobli le but de l’art ; l’autre, de nous en avoir facilité les connoissances. Vous avez ennobli le but de l’art, puisqu’au lieu de celui de plaire au peuple que nous prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se contenter, vous nous avez donné celui de vous plaire et de vous divertir ; et qu’ainsi nous ne rendons pas un petit service à l’État, puisque contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l’entretien d’une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances, puisque nous n’avons plus besoin d’autre étude pour les acquérir que d’attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa présence et de son attention le récit de nos poëmes. C’est là que lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu’il faut suivre et de ce qu’il faut éviter ; c’est là que j’ai souvent appris en deux heures ce que mes livres n’eussent pu m’apprendre en dix ans ; c’est là que j’ai puisé ce qui m’a valu l’applaudissement du public ; et c’est là qu’avec votre faveur j’espère puiser assez pour être un jour une œuvre digne de vos mains. Ne trouvez donc pas mauvais, Monseigneur, que pour vous remercier de ce que j’ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable, j’emprunte quatre vers d’un autre Horace que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables sentiments de mon âme :

QuodTotum muneris hoc tui est,

Quod monstror digito prætereuntium,

QuodScenæ non levis artifex :

Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.

Je n’ajouterai qu’une vérité à celle-ci, en vous suppliant de croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément,

MONSEIGNEUR,

De V. É.,

Le très-humble, très-obéissant,

et très-fidèle serviteur,

Corneille.

TITUS LIVIUS.

(XXIII.)… Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum bello, prope inter parentes natosque, Trojanam utramque prolem, quum Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque millia passuum locant, fossa circumdant : fossa Cluilia ab nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex moritur ; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite orsum, in omne nomen albanum expetiturum pœnas ob bellum impium dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium ; ducit quam proxime ad hostem potest ; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet, priusquam dimicent, opus esse colloquio : si secum congressus sit, satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur ; suos in aciem educit ; exeunt contra et Albani. Postquam instructi utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi infit Albanus injurias, et non redditas res ex fœdere quæ repetitæ sint, et : « Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli audisse videor, nec te dubito, Tulle, eadem præ te ferre. Sed si vera potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos vicinosque populos ad arma stimulat ; neque recte an perperam interpretor : fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit ; me Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim : etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc magis scis ; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto, jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi decerni possit. » Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi, tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, qui et fortuna ipsa præbuit materiam.

(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis constat, nec ferme res antiqua alia est nobilior ; tamen in re tam clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii fuerint. Auctores utroque trahunt ; plures tamen invenio, qui Romanos Horatios vocent : hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro : ibi imperium fore, unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit. Priusquam dimicarent fœdus ictum inter Romanos et Albanos est his legibus : ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri populo cum bona pace imperitaret…

(XXV.) Fœdere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes, quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma, illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt. Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis præsentis, quam curæ expertes : quippe imperium agebatur, in tam paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum ; infestisque armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna, quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spertaculo essent, duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus, romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus nequaquam par, sic adversus slngulos ferox. Ergo ut segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno impetu rediit ; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani adjuvant militem suum ; et ille defungi prœlio festinat. Prius itaque quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec spe, nec viribus pares : alterum intactum ferro corpus, et geminata victoria ferocem in certamen tertium dabant ; alter fessum vulnere, fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori objicitur hosti. Nec illud prœlium fuit. Romanus exsultans : « Duos, inquit, fratrum manibus dedi : tertium causæ belli hujusce, ut Romanus Albano imperet, dabo. » Male sustinenti arma gladium superne jugulo defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium accipiunt : eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur : quippe imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit : duo romana uno loco propius Albam, tria albana Romam versus ; sed distantia locis, et ut pugnatum est.

(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, rogandi Metio ex fœdere icto quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat : usurum se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens, cui soror virgo, quaæ desponsata uni ex Curatiis fuerat, obviam ante portam Capenam fuit ; cognitoque super humeros fratris paludamento sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. « Abi hinc cum immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique, oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem. » Atrox visum id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat : tamen raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi advocato : « Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent secundum legem, facio. » Lex horrendi carminis erat : « Duumviri perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione certato ; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito, verberato, vel intra pomœrium, vel extra pomœrium. » Hac lege duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium quidem, posse. Quum condemnassent, tum alter ex his : « P. Horati, tibi perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus. » Accesserat lictor, injiciebatque laqueum : tum Horatius, auctore Tullo, clemente legis interprete : « Provoco, » inquit. Ita de provocatione certatum ad populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre proclamante se filiam jure cæsam judicare : ni ita esset, patrio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc Pila Horatia appellatur, ostentans : « Hunccine, aiebat, quem modo decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, eum sub furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis ? quod vix Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor, colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus ; arbori infelici suspende ; verbera, vel intra pomœrium, modo inter illam pilam et spolia hostium, vel extra pomœrium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta fœditate supplicii vindicent ? » Non tulit populus nec patris lacrimas, nec ipsius parem in omni periculo animum ; absolveruntque admiratione magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia publica. Is, quibusdam piacularibus sacrificiis factis, quæ deinde genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice semper refectum manet : sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum, quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato.

ACTEURS.

TULLE, roi de Rome.

Le vieil HORACE, chevalier romain.

HORACE, son fils.

CURIACE, gentilhomme d’Albe, amant de Camille.

VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.

SABINE, femme d’Horace et sœur de Curiace.

CAMILLE, amante de Curiace et sœur d’Horace.

JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.

FLAVIAN, soldat de l’armée d’Albe.

PROCULE, soldat de l’armée de Rome.

La scène est à Rome, dans une salle de la maison d’Horace.

HORACE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

Scène première.

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